CINQUIÈME PARTIE
radeaux descendus de la Mourg et du Neeker, pour former ces immenses trains de bois qui se rendent en Hollande; il haletait plus fort en passant devant Urbar et Bendorf, l'un renommé pour ses vins, l'autre pour sa fonderie de canons, et, malgré le bruit de la machine, malgré les canons de Bendorf, malgré le terrible aspect des lignes d'Ehrenbreitstein , j'étais encore tranquillement attablé avec l'excellent docteur; ses filles s'occupaient du service. Après avoir rempli mon verre, que je n'avais osé lui présenter, Gretel tirait de sa poche un long fragment de Merbitz, qu'elle avait traduit p^ur moi; Julie, déjà au piano, égayait notre dessert par une valse de Strauss, qu'elle interrompait pour nous raconter comment, si l'on en croyait le bruit public, les pilotis du nouveau pont du Rhin, entre Kehl et Strasbourg, venaient d'être arrachés par des Ondins.
Je me perdais dans ces récents et délicieux souvenirs , quand je vis Antoine porter la main à son chapeau et l'agiter vivement en se tournant vers la rive gauche. Machinalement, je dirigeai mes yeux du même côté ; n'y voyant personne :
« Qui donc salues-tu là? lui dis-je.
— Je salue le général Hoche ! y trouves-tu à redire? me répondit-il. D'ordinaire, je fais peu de cas des grands tireurs de sabre; celui-là, je l'excepte de la proscription; c'est mon homme. Mais toi, qui ne passerais pas devant un torchon sans lui faire la révérence, tu restes coi comme un Anglais devant une des gloires les plus pures de ton pays. »
Étourdi sous cette rude apostrophe, je demeurai d'abord quelques instants sans pouvoir me rendre compte comment je me l'étais attirée. Enfin, à quel-
que distance du rivage, au delà du bourg de Weisseiithurm, sur un tertre circulaire, se dressa devant moi un tombeau, ou plutôt un cénotaphe, surmonté d'une pyramide tronquée, que le nom de Hoche grandissait de cent coudées.
Mon grondeur en service ordinaire et extraordinaire avait eu raison de me gourmander de ma distraction. Hoche, Marceau, Desaix, Kléber, voilà en efiét les gloires militaires les plus pures de la France républicaine. Par une coïncidence singulière, tous quatre, par leurs tombeaux, gardent aujourd'hui les boriis du Rhin : Desaix et Kléber, ces deux glorieux frères d'armes, morts le même jour, l'un en Egypte, l'autre en Italie, ont été inhumés, celui-ci à Strasbourg, celui-là près de Strasbourg, dans l'île des Épis, à la tète même du fleuve; Hoche et Marceau, ces illustres ,!?énéraux en chef, dont !e plus âgé avait vingt-neuf ans. dorment, encore réunis sous la même pierre, non sous le mausolée de Weissenthurm, mais dans leur ancienne conquête, les fortifications de Coblentz. Ah! si tous quatre devaient se réveiller au jour donné!...
Comme un coup de mistral balaye au loin les élégantes gondoles glissant au bord du lac tranquille, ce beau mouvement d'enthousiasme militaire, rare chez moi, acheva de faire disparaître de devant mes yeux et les demoiselles Ro^ahl, et tous les doux mirages de Stolzenfels.
Le bateau venait de s'arrêter devant Andernach.
Andernach, ancienne ville romaine, ancienne ville austrasienne, ancienne ville libre impériale, ne pré-