CINQUIÈME PARTIE
thique des sens entre eux, cette eau me semble devoir être purgative.
Plus loin, derrière cette merveilleuse place de rflôtel-de-Ville, où le quinzième et le seizième siècle ont accumulé leurs chefs-d'œuvre de sculpture et d'architecture, un enfant, complètement nu. à l'angle d'un carrefour, satisfait sans vergogne à un petit besoin de nature, en faisant impudemment face au public. Cet enfant, c'est Mannekenpiss, Mannekenpiss, le premier bourgeois de Bruxelles, et l'idole du peuple, qui, de génération en génération, a glorifié son intarissable inconvenance. Charles-Quint, dit-on, l'a créé gentilhomme ; Louis XIY l'a fait chevalier de Saint-Louis; Napoléon, chambellan, et peut-être bien baron de l'Empire ; les Bruxellois, enchérissant encore sur tant d'honneurs, l'ont, par un vote unanime, nommé capitaine dans leur garde nationale, ce qui n'a nui en rien cependant à l'accomplissement de ses autres fonctions.
En dépit de son Mannekenpiss, de son Vomitor, de ses dames cracheuses, et quoique je n'aie fait qu'entrevoir, en passant, sa vraie physionomie, j'aime Bruxelles ; c'est un Paris au petit pied, un Paris sans trop de bruit, non sans mouvement ; j'aime son parc, moitié grandiose, moitié pittoresque; j'aime sa population, active, industrieuse, comme celle de Paris, et qui témoigne si bien qu'on vient de laisser derrière soi la rêveuse Allemagne, à la marche nonchalante. De toutes les capitales de l'Europe, nulle ne doit ressembler autant à celle de la France que celle de la Belgique ; même ardeur, même langage, même facilité à s'émouvoir dans les crises politiques. Ici, m'a-t-on dit, la liberté se montre volontiers plus tapageuse,
plus tracassière encore que chez nous. Heureusement, elle y est mitigée par le respect, par l'amour du souverain. Ce souverain, un grand homme à force d'être un honnête homme, constitue le point central où tous les partis viennent se rallier, où tous les dissentiments viennent se fondre.
Par un singulier rapprochement, la rivière qui coule à Bruxelles, sauf la différence d'une lettre, porte le même nom que celle qui coule à Paris; la Seirne baigne les murs de la grande cité belge.
Outre son Jardin zoologique, Paris a encore quelque chose à enviera Bruxelles, c'est son Xeri-Robler.
A Paris, personne peut-être ne connaît le Xeri- Robler, sinon quelques touristes insouciants et oublieux, qui, satisfaits d'une jouissance personnelle et momentanée, ont négligé de l'étudier dans sa composition, de pénétrer ses éléments intimes et mystérieux, pour les révéler à la France. Quant à moi, au moment de rentrer dans mon pays, je me sens plus heureux, plus fier de lui faire connaître cette merveille, que si je lui rapportais, encore ignorés, tous les systèmes philosophiques de l'Allemagne.
Le Xeri-Robler (prononcez Chéri) n'est ni un monument ni une œuvre littéraire; c'est une délicieuse boisson, tonique et rafraîchissante, qu'on hume lentement, voluptueusement, au moyen d'un tuyau de plume ou d'un chalumeau de paille. D'après les renseignements les plus exacts recueillis par moi, les expériences analytiques consciencieusement répétées par moi, le Xeri-Robler est un mélange de vin de Madère et de rhum, dans lequel on intro luit des fraises, delà glace, et une herbe aromatique, menthe, sarriette ou verveine-citronnelle, selon le goût du