CINQUIÈME PARTIE
consommateur. Agitez doucement l'amalgame, laissez fondre la glace aux trois quarts, prenez votre chalumeau, plongez-en l'extrémité inférieure au milieu de la composition, en gardant l'autre entre vos lèvres; fermez les yeux, aspirez à petits coups, et, pendant une demi-heure, vous vous sentirez transporté avec vos rêves dans un lieu de délices, dans un Éden frais et parfumé.
Je ne connais rien de comparable au Xeri-Robler ; le May-Weine, dont on fait tant de cas dans certaines villes des bords du Rhin, n'est qu'une méchante tisane auprès de cette ambroisie.
Ma dette de voyageur acquittée, retournons vers la noce.
A quatre heures, heure du dîner dans la haute bourgeoisie brabançonne, Antoine Minorel, Athanase, La Fléchelle, les deux Épernay, et notre ami l'ingénieur militaire, nous étions tous chez Mme Van Reben. Comme au dénoûment d'une pièce de théâtre, les principaux personnages de cette histoire se trouvaient réunis pour la signature d'un contrat de mariage ; il n'y manquait guère que Junius, l'Américain et l'Homœopathe. Mais Junius, après avoir achevé sa cure au petit-lait, se disposait à entreprendre sa cure aux jus d'herbes; d'ailleurs, il ne connaissait Brascassin que de nom ; Baldaboche avait dû se rendre à Paris, où l'on célébrait la fête anniversaire de la naissance du grand Hahnemann ; quant au terrible Yankee, on comprend facilement les raisons qui le tenaient éloigné.
Chez Mme Van Reben, je revis Mme de X..., toujours charmante; mais, franchement, près de Thérèse Perrière elle perdait beaucoup de son éclat. Je ne
sais comment expliquer cette bizarrerie, cette contradiction de mon caractère, depuis que je la savais libre de disposer de sa main, toutes mes idées de mariage s'étaient peu à peu dissipées jusqu'à l'évanouissement complet. Jean aurait-il eu raison? suisje en effet d'une nature tellement perverse que je ne ressente de convoitise matrimoniale que pour les femmes des autres?
En sortant de table, le notaire, un de nos convives, nous lut le projet de contrat. Cette lecture, d'ordinaire assez fastidieuse, devait s'égayer d'incidents curieux.
Mme Van Reben, réparant les torts de sa trop grande crédulité, donnait à sa lllleule en cadeau de noces une somme de vingt mille francs, que Brascassin élevait, comme douaire, jusqu'à soixante mille. A la surprise générale, Ferrière y en ajoutait dix mille; c'était le produit de la vente de sa fameuse maison de Trou-Vassou, laquelle lui avait coûté dix francs. Nous n'étions pas au bout des surprises.
Pour la régularisation de l'acte, invité à dire ses nom et prénoms : « Jean-Baptiste, baron de Ferrière, » répondit le vieux bohémien, la tête haute et en jetant au notaire une liasse de papiers témoignant de la validité du titre : après quoi, il ajouta avec non moins de fierté : « Marchand de vins en gros et en détail, au fort de Noisy-le-Sec. »
En effet, son père avait, à bon droit, porté le titre de baron de Ferrière ; il avait même été seigneur de Fontenay-ïrésigny, cette ville où son héritier, en qualité de petit clerc d'avoué, cirait les bottes de son patron. .
La rumeur qu'avait fait naître cette déclaration