‹ Le chemin des écoliersChapitre 46 sur 245 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Heureusement, une scène assez curieuse vint me distraire de ces pensées moroses.

La soirée était magnifique; au-dessus de notre tète , dans un beau ciel bleu , s'épanouissait une bonne grosse lune allemande; près de nous passaient, se tenant par la main, de jeunes couples d'amoureux : ceux-ci, la tête baissée, semblaient prendre plaisir à rêvera deux, et peut-être à s'oublier, pour avoir le plaisir de se retrouver réunis et les doigts entrelacés; ceux-là, moins silencieux, caquetaient, riaient, appuyés l'un sur l'autre de l'épaule et de la tète, et ne se gênaient pas pour se faire face de temps en temps.

« La lune est indiscrète ce soir, dis-je.

— Oh ! nos amoureux, ici, ne redoutent guère plus le soleil que la lune, me fut-il répondu ; ils y vont franchement, en plein jour comme en pleine rue, et personne ne songe à s'en offusquer.

— Gela ne prouve nullement en faveur de la moralité du pays.

— Pourquoi? puisqu'ils sont verlobtes.

— Verlobtes! qu'est-ce que cela?

— Cela signifie quelque chose comme votre mot fiancés, en France ; mais l'usage, en Allemagne , lui donne une valeur tout autre. Une fois verlobtes, nos amoureux débutent par se tutoyer; il leur est permis d'aller seuls errer à leur aise à travers la ville, et même sous l'épaisseur des bois. Aucun danger ne menace la jeune fille; l'honneur allemand la protège.»

Je songeai alors à Perrette et au grand garçon qui Lavait aidée à tirer son chariot. Peut-être, dans ma pensée, avais-je porté contre eux un jugement trop sévère; peut-être en était-il de même pour Thérèse....

« Dans ce pays , poursuivit mon interlocuteur, les

fiançailles, tout aussi bien qu'en Chine, sont prises au sérieux; la jeune fille qui perd son verlol^te devient une veuve. Malheur à elle si elle songe à le remplacer trop promptement ; la déconsidération publique l'atteindra bientôt; elle risque même de n'épouser qu'un mort, si Ton en croit l'histoire de Bettina, d'Ettlingen, histoire récente, qu'on prendrait pour une légende ou un fabliau du treizième siècle. »

A ce mot : légende, j'avais fait le mouvement d'un chien braque tombant en arrêt devant le gibier.

Le ciel s'était parsemé de quelques nuages fauves, derrière lesquels la bonne grosse lune allemande, amortissant son éclat, avait pris tout à coup des teintes dorées de choucroute; le feuillage léger des arbres semblait s'être épaissi, et à travers ces demiténèbres les couples amoureux, moins distincts, figuraient des ombres errantes au milieu d'un élysée quelconque.

Le moment était favorable aux histoires légendaires. Celle-ci ne se fit pas attendre.

WiLHEM ET Bettina. — Fleurs de cimetière. — Un nouveau verbe français. — Explication avec Thérèse.

« Entre Carlsruhe et Rastadt, à une heure de marche en retournant vers la route de Kéhl, existe une petite ville, autrefois importante : c'est Ettlingen, qui a donné son nom à notre joli boulevard. Là, dans une charmante vallée, traversée par la rivière d'AlJj,

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