PREMIERE PARTIE
florissait, il y a une dizaine d'années peut-être, Bettina, la fille d'un simple jardinier. Le bonhomme, du reste, faisait bien ses affaires, et sans trop de fatigues, car dans notre grand-duché les fleurs se sèment d'elles-mêmes, et poussent sans y penser.
« Bettina était jolie ; ses cheveux surtout la rendaient attrayante; ils étaient noirs, couleur peu commune dans cette patrie des blondes chevelures; de plus, ils étaient lisses, abondants et soyeux, ce qui partout est dignement apprécié.
Longs cheveux noirs sur blanche peau , En amour voilà mon drapeau !
« Tel était le refrain d'un Ited, ou chansonnette, naguère composé à son intention, et ce fut cette chansonnette qui décida du sort de Bettina.
o: Elle était alors voiobte avec Wilhem le boulanger, un bon travailleur, qui se serait jeté dans son four pour elle, et appartenait à une des familles les plus aisées d'Ettlingen. Le jour de leur mariage approchait lorsque arriva au pays le beau Frank. Celuici s'éprit soudainement de la fille du jardinier.
« Wilhem était bon et dévoué, maistimideà l'excès, souvent silencieux et songeur ; Frank, tout au contraire, garçon à la haute encolure, à la langue dorée, se montrait sans cesse d'humeur joyeuse. Il avait même un certain air mauvais sujet par lui rapporté de France, où il venait de se perfectionner dans son état de teinturier en suivant les cours de M. Ghevreul; puis enfin Frank était poëte et il portait des gants.
« Sous ce dernier arlicle peut-être bien se cachait un mystère; peut-être le poëte-teinturier ne se sentait-il pas désireux d'étaler aux regards de Bettina ses
mains tantôt bleues, tantôt vertes. Cependant la comparaison qu'elle faisait de l'un et de l'autre tournait à l'avantage de ce dernier. La chanson surtout lui avait été au cœur.
" Elle allait encore se promener avec Wilhem sous cette double et magnifique allée de marronniers à fleurs rouges qui entoure les anciennes fortifications d'Ettlingen, mais plus rarement; elle y marchait encore près de lui, sa main dans celle de Wilhem, mais quand il essayait d'entrelacer ses doigts aux siens, elle résistait, lui trouvant les doigts durs et raboteux; elle le regardait encore, mais d'un air distrait, presque sévère : AVilhem était toujours son confident, mais elle ne l'entretenait que de ses tristesses insurmontables ; elle n'avait pas cessé de le tutoyer, mais elle lui disait : « Tu devrais renoncer à moi, ami; « cherche une autre fiancée; je ne me sens guère ca- « pable de te rendre heureux. »
ce Le bon Wilhem comprit qu'il n'était plus aim^é; sans lui adresser un reproche, il lui rendit son anneau de fiançailles, et quitta brusquement le pays.
« Son départ, qui causa une grande rumeur dans Ettlingen,futpourBettinaplus un remords qu'un regret.
a Pendant trois mois, pendant six mois peut-être (mois d'hiver, il est vrai), elle se tint à l'écart. Enfin, n'entendant plus parler de lui , elle commença à reparaître sur la promenade, mais en costume sombre, sans bagues , sans boucles d'oreilles ni autres ornements.
« Frank n'essaya pas de l'aborder ouvertement, au regard de tous, mais pour se mettre en mesure contre la concurrence, il alla trouver le bonhomme de jardinier , lui porta trois bouteilles de vin rouge d'AfTen-