‹ Le chemin des écoliersChapitre 53 sur 245 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

non plus sur des enseignes, mais sur un homme, le seul homme qui parût vivre et s'agiter dans toute la ville.

C'était un Anglais. Jamais Anglais ne fut aussi curieux à observer. Que vient-on nous dire de messieurs les Grands-Bretons, qu'ils sont tous empesés, gourmés, compassés, bonshommes de bois ? Celui-là, tout au contraire, était vif, alerte, remuant; rien d'automatique n'accusait la race; il devait être l'exception à la règle. 0 l'aimable petit Anglais !

Je l'avais rencontré d'abord du côté du château, dans le manche de l'éventail; les yeux en l'air, les mains derrière le dos, il semblait, comme moi, déchiffrer des enseignes. Une jeune fille, au pied leste, portant sur la tête un paquet de linge, passe devant lui ; il court après elle ; une conversation assez vive s'engage entre eux. oc Bon! me dis-je, c'est sa bonne amie! » A dix minutes de là, je le retrouve causant gaiement avec une autre; puis, un peu plus tard, avec une troisième. « Bon ! il leur demande son chemin, ou des renseignements sur la ville. Peut-être, encore ainsi que moi, veut-il mettre sa montre en gage et est-il à la recherche d'un mont-de-piété. »

Un quart d'heure à peine écoulé, je le vois sortir du temple protestant, accompagnant une jolie servante. Tous deux s'arrêtent sur la place du Marché, près de .la statue du margrave Charles-Guillaume ; comme avait fait mon jeune diplomate, mon Anglais tire un calepin de sa poche, et semble prendre des notes. Ah! il tient donc ses renseignements enfin!... non complets, puisque je le retrouve bientôt devant ■ l'église catholique, abordant une jeune femme qui s'y rendait. Celle-ci ne lui permit pas de s'expliquer Ion-

guement. Elle l'interrompit par un signe négatif, accompagné d'une révérence, à laquelle il répondit en lui envoyant un baiser; puis, tournant sur ses talons, il fit claquer ses doigts.

Ah! le singulier petit Anglais! Pourquoi ne s"adresse-t-il ainsi qu'aux femmes? Est-ce un marchand courant après la pratique? Mais il ne porte avec lui ni jnarchandises ni cartes d'échantillons; est-ce un galant cherchant le^ aventures? Alors, quel Lovelacel

Avec ma sentinelle du parc, de si belle humeur sous les armes, cet Anglais phénoménal est, certes, ce que je vis de plus récréatif à Garlsruhe.

Décidément, la capitale du grand-duché est une des villes les plus belles et les plus monotones que l'on puisse voir; monotone comme toutes les villes sans échoppes et sans boutiques. Figurez-vous notre rue Saint-Dominique, à Paris, se multipliant sur douze lignes obliques, reliées entre elles par d'autres rues Saint-Dominique, demi-circulaires. JN 'y aurait-il pas de quoi y gagner le spleen? Xon! je ne resterai pas un jour de plus à Garlsruhe. Mais, pour en sortir, qui me procurera l'argent nécessaire?... Une idée subite m éclaire; je puis me passer de ce mont-de-piété invisible, introuvable î

Un de mes grammairiens de la maison Lebel est chef de gare au chemin de fer; que me faut-il? un crédit sur le chemin de fer. Grâce à lui, ma montre me servira suffisamment de caution.

Combien j'étais loin de prévoir alors les tristes événements qui, pour moi, allaient signaler le cours de cette journée néfaste!

Uavi de l'idée, je me dirige à grands pas vers la porte d'Ettlingen, devant laquelle passe la voie fer-

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