‹ Le chemin des écoliersChapitre 54 sur 245 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

rée. Sur l'horloge de l'embarcadère, je régie d'al)ord mon chronomètre à l'heure du pays, pour qu'on ne puisse mettre en doute sa parfaite régularité. Je le tenais à la main, et, les yeux encore fixés sur l'horloge, je franchissais les premiers rails... un cri, mêlé d'imprécations, se fait entendre; un bras vigoureux me saisit par le collet, me repousse rudement, la montre m'échappe, et le train de Francfort, qui entrait en gare en ce moment, ne me la rend que broyée, écrasée, laminée.

Au lieu de mille francs, mon fameux Poitevin n'en valait plus que trente.

A la suite de cette déplorable catastrophe que me restait-il à faire? Il me restait à appeler à mon aide mon courage et ma philosophie, à vaincre une fausse honte, à triomplier de mes répugnances. Sur-lechamp, je me présentai à l'hôtel de la Légation, bien décidé à instruire M. Junius Minorel et de l'accident du chemin de fer et de la triste situation pécuniaire à laquelle il me réduisait.

Je le trouvai bouclant une malle de voyage : « Je pars avec vous, » me dit-il aussitôt, sans remarquer mon air contrit et abattu, et me tendant un beau passe-port tout neuf, bien en règle; il ajouta: « Rien ne me retient impérieusement ici; je vous accompagnerai donc jusqu'à la station d'Oos, et tandis que vous continuerez votre route vers notre cher Paris, j'irai finir mon congé à Bade, où quelques soins de santé me réclament. »

Bade!... ce mot me sonna dans l'oreille avec un bruit argentin. A Bade, il y a une maison <ie jeu célèbre.... J'ai toujours eu du bonheur au jeu.... au wh'st surtout. Le whist ne ressemble guère à la rou-

lette; n'importe! j'ai un pressentiment, et mes pressentiments ne me trom.pent jamais. Je n'ai plus besoin de m'humilier comme emprunteur devant qui que ce soit!... J'irai à Bade !

Je courus chez Thérèse pour régler mes comptes avec elle. Elle se montra chagrinée de mon départ. Avec moi, elle avait pu causer de son père et de sa première jeunesse.

Quand elie me vit tirer nion mince porte-monnaie pour solder sa note, sa note si modérée que, de fait, j'avais reçu sous son toit moins un refuge salarié comme voyageur qu'une hospitalité libérale comme ami : a Monsieur Canaple, me dit-elle avec son doux air suppliant , restez mon débiteur pour cette petite note, je vous en prie; je le sais, vous avez quitté Paris sans penser devoir franchir la frontière; si vous avez besoin de quelque avance, je suis en fonds; disposez de moi ; je vous en serai bien reconnaissante. »

Chère âme ! cet argent après lequel j'avais tant couru, elle me l'offrait en me parlant de sa reconnaissance. J'étais ému, attendri. Qu'avais-je de mieux à faire que d'accepter ? Pour moi toutes les difficultés se trouvaient aplanies.... Mais je me rappelai mes propositions de la veille ; moi aussi, je lui avais offert de puiser dans ma bourse, déjà à sec; ne semblerais-je pas avoir voulu par une feinte générosité la pousser à me faire une offre semblable ? Après mon sermon de pédant, allsiis-je consentir à prendre ma part de l'argent de Brascassin? Cette idée me révolta.

D'ailleurs, de quoi avais-je à m'inquiéter? Ne possédais-je point une lettre de change tirée sur Bade? Chez moi l'espérance fleurit toujours en certitude; je suis ainsi fait, et ne me fùt-il resté que la

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