‹ Le chemin des écoliersChapitre 57 sur 245 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

leurs que dans un parc bourgeois, ma mauvaise humeur commençait à me reprendre. C'est au milieu des hautes fougères, c'est sur une saillie de roc que j'aurais voulu m'asseoirî

Mon compagnon, parfaitement au courant des localités, nous fit gagner un petit chemin, à peine indiqué, à travers bois. Pendant quelques minutes, je pus jouir du plaisir démarcher sur un sol parfois raboteux, mais du moins paré de ses gazons, de ses fleurs sylvestres, de ses grâces naturelles. Nous abordons, en grimpant, un plateau du haut duquel toute la vallée va se dérouler à nos regards: « Nous voici arrivés au Repos de Sophie, » me dit Junius ; et je trouve sur le plateau une galerie couverte , avec bancs et sièges rustiques , et une voix tudesque se fait entendre :

a Ces meinchir feulent y fm ou pière ? »

0 flâneur poëte! où s'envolent tes rêves à la vue de ce garçon de café apparaissant soudainement au milieu de ce site merveilleux? Misérable! ce n'est ni du vin ni de la bière qu'il nous faut, c'est l'isolement, c'est la liberté dans la contemplation. Quant à moi dont l'imagination commençait déjà à s'émouvoir, je retombai à plat dans le prosaïsme, et toutes mes rêveries aboutirent à cette méditation réaliste:

<t Sans le double zéro je m'en tirais encore! On dit qu'à la roulette d'Hombourg on l'a supprimé. Que n'étais-je à Hombourg au lieu d'être à Bade ! >'

Enfin, nous entrevoyons l'Alt-Schloss, dont les ruines semblent menacer de s'écrouler sur nos têtes; nous entendons le vent, en notes plaintives et mélodieuses, gémir à travers ses débris; aventurés au milieu de hautes roches moussues, crevassées, enlacées

entre les longs bras des lierres gigantesques, nous pénétrons dans le château par une poterne démantelée.... Profanation! misère! des maçons étaient là, consolidant les vieilles ruines ou en édifiant de nouvelles! Le vent que j'avais entendu gémir, c'était le bruit des harpes éoliennes; il y en avait à toutes les ouvertures des croisées ogivales. Xous arrivons à la haute porte de l'antique manoir, vraie construction romaine, en plein cintre; elle est obstruée par des voitures de louage, par des troupeaux d'ânes sellés et bridés; le vieux manoir lui-même est transformé honteusement en gasîhaus, en hôtellerie; on y boit, on y mange ; l'éternel lieJler, une serviette sous le bras, s'y promène en criant: « Biftecks aux pommes, pour deux! Saucisses à la choucroute !...3> Scélérat!

Ainsi, l'humble nymphe agreste, comme la iière châtelaine féodale, ils les ont polluées l'une et l'autre! Celle-ci, à son ciment romain ils ont mêlé leur plâtre et leur torchis; sur sa couronne de créneaux ils ont implanté la branche de pin des cabaretiers. Celle-là, ils l'ont prise par les cheveux pour lui mettre de fausses tresses; ils l'ont frisée , pommadée , épilée, oubliant que, comme la liberté du poète, la nature est une forte femme, aux puissantes mamelles, non une petite comtesse allemande ou française !

Je me sens aujourd'hui le besoin de laisser crever tous les nuages chargés de ma colère. A Carlsruhe, j'ai appris que le petit bois, mon cher petit bois des Chênes, on a le projet d'en faire ce que la ville de Paris a fait de notre bois de F>oulogne; les équipages et les cavalcades vont le traverser; on le sablera, tout ainsi que les sentiers d'Alt-Schloss; on Téclairera au gaz, comme ils ont déjà fait pour Bade; on

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