‹ Le chemin des écoliersChapitre 58 sur 245 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

soumettra à la tonte et à rémondage ses allées si riantes; on arrachera ses buissons d'églantiers, qui pourraient accrocher la robe des belles dames....

0 belles dames ! magiciennes fatales, sur les bords du Rhin comme sur ceux de la Seine , c'est vous qui avez fait tourner la tête de messieurs les conseillers municipaux; ils ne révent plus que parcs et rivières factices; grâce à vous, grâce à eux, les amoureux et les poètes, épris de la vraie nature, se verront bientôt forcés de chercher au loin des arbres non transplantés ; trop heureux si , même au milieu des campagnes, ils ne rencontrent pas, comme à Sceaux, ces ignobles arbres de Robinson, plus peuplés d'ivrognes que de rossignols !

Marly, mon beau Marly, toi , du moins, tu es resté pur de toutes ces hontes , et les cabarets ne chantent pas sous tes ombrages!... Si j'avais eu le bon esprit de continuer mon paroli sur la noire, je me serais déjà rapproché de toi !

J'épanchais ainsi toutes mes amertumes de joueur désappointé, quand mon jeune attaché délégation, qui avait disparu depuis quelques instants, vint m'annoncer que notre diner était servi dans la salle des gardes. Je me récriai; je préférais dîner à l'hôtel du Cerf..., Je n'avais pas faim!

« Entendez-vous d'ici tinter toutes les cloches des réfectoires de Bade, me dit-il; nous ariiverions trop tard. Malgré votre antipathie pour les vieux châteaux restaurés, vous ne refuserez pas le dîner que je vous offre. Allons, à table! L'appétit vous viendra en mangeant; et nous boirons à la santé de notre mi commun, Antoine Minorel. »

J'eus l'air de céder à cette dernière considération.

Pendant le repas, qui était excellent, mon amphitryon, dont je n'avais jusqu'alors pu apprécier que l'enveloppe extérieure, déboutonna peu à peu devant moi son habit officiel. Au dessert, mon glaçon s'était fondu. Malgré sa cravate blanche, il ne manquait pas d'entrain ; s'il aimait la discussion , s'il la provoquait, c'était, non pour contredire, mais, comme il me l'avoua lui-même alors , dans VintérU de son avenir. Il espérait bien un jour faire partie de la Chambre des représentants, ou figurer dans un congrès, et s'exerçait à la parole en discutant sur tout, pour faire son apprentissage d'orateur.

Nous discutâmes donc, dans l'intérêt de son avenir, et notre conversation étant tombée , je ne sais comment, sur ces maisons de jeu, aujourd'hui autorisées seulement dans quelques petits États de l'Allemagne, il prétendit justifier cette coupable tolérance par des considérations politiques d'un ordre supérieur.

Je rallumai mes foudres. Je lui demandai s'il n'était pas scandaleux de voir des souverains bien nés grossir leurs budgets aux dépens des dupes. Je terminai cette nouvelle philippique en déclarant le jeu une institution honteuse et dépravante.

« Tous avez joué cependant, » me répliqua-t-il en me regardant en face.

Je devins rouge comme une jeune fille à qui l'on parle mariage.

« C'est vrai , dis -je en baissant la tête ; mais comment avez-vous su?...

— Tout se sait bien vite dans les petites villes. Ici, je connais tout le monde. On vous a vu descendre avec moi à l'hôtel du Cerf; on vous a revu ensuite à la maison de conversation, devant le tapis vert. En

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