‹ Le chemin des écoliersChapitre 6 sur 245 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

basse-cour de Belleville , j'avais quarante poules de premier choix : brahma-pootra, cochinchinoises, andalouses ; poules de Crèvecœur, de Bréda, de la Flèche; poules cauchoises et poules russes, toutes bien cravatées, huppées, colleretées; des perfections du genre.

Je ressentais pour elles une grande affection qu'aucune idée gastronomique ne venait dégrader ; elles le savaient bien, croyez -le. Il m'arrivait parfois d'en céder, d'en échanger, et même d'en vendre ; mais me nourrir de mes élèves, grand Dieu ! était-ce possible? Il m'aurait semblé entendre un de mes sujets bienaimés pépier sous ma dent, ou caqueter dans mon estomac. Horreur !

Toutefois, je faisais là un singulier commerce, il en faut convenir. 11 m'arrivait de vendre un poulet, mal coiffé il est vrai , un franc, et d'acheter un œuf trois francs.... Oui, trois francs pièce, trente-six francs la douzaine. A ce prix, une omelette eût été un plat de luxe.

J'étais donc marchand de poules, lorsqu'un matin, Jean, mon vieux Jean, m'annonça qu'un individu, conduisant une charrette, demandait à me parler.

A ma porte, je trouvai un homme à la figure intelligente sans être rusée, chose rare parmi les pauvres diables de son espèce; quoique jeune encore, il grisonnait; sa blouse, rapiécée sur toutes les coutures, mais propre et sans déchirure aucune, témoignait que si la misère l'avait éprouvé, il n'en était point au découragement.

« Monsieur, me dit -il, vous aimez les poules; j'en ai une couple à vous vendre ; de bien jolies bêtes tout de même, y

Il alla à sa charrette, ouvrit une espèce de grande cage en lattis, qui en occupait la partie postérieure ; puis j'entendis de gros soupirs sortir de dessous la bâche qui recouvrait le pauvre véhicule. Je m'approchai; j'aperçus à l'avant de la charrette une jeune femme assez belle, mais d'une grande pâleur. Elle tenait les deux poules sur ses genoux, et les caressait, les baisait, comme pour leur faire ses adieux. L'une était une poule nankin de Crèvecœur, d'une forme élégante et svelte; l'autre, une belle cauchoise ardoisée, à la robe irréprochable, mais dont la huppe laissait échapper quelques petites plumes blanches. Sans cette macule, c'eût été une merveille.

o: Combien en voulez -vous? lui demandai-je.

— Faites le prix vous-même, me répondit-il, puisque vous êtes connaisseur. :>

Après les avoir examinées, non-seulement au plumage, aux pattes et au bec, mais à la langue et sous l'aile, les reconnaissant jeunes, saines et de race, peutêtre aussi tenant compte de l'apparence misérable du vendeur >■ Elles valent trente francs pièce, » lui dis-je.

Mon homme lit un soubresaut; un éclair de joie jaillit de ses yeux, oij une larme apparut, et j'entendis un sanglot étoufi'é sortir de la voiture.

a Pourquoi les vendre si vous y tenez tant? Cette somme vous est-elle indispensable? je puis vous en aire l'avance.

— Ah! vous êtes un vrai chrétien, vous! me répondit le brave Perrière, en s'essuyant l'œil du bout de sa manche; la femme y tient, c'est vrai; dame! c'est elle qui les a élevées et presque couvées, monsieur. Les œufs qu'elles nous pondaient faisaient notre régal dans les jours dit'liciles ; mais, nuit et jour,

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