PREMIERE PARTIE
nous n'avons d'autre logement que notre berlingot ; la femme s'apprête à me donner un poupon, et, avant longtemps, il aurait toujours fallu que la jaune et la grise cèdent leur place au berceau de l'enfant. Nous ne pouvons pas tenir tant de monde là dedans. »
Je dus me rendre à cette raison.
Mais, pourquoi ne compléterais-je pas ici l'histoire de mon ami Ferrière? Elle vaut bien une légende.
Né avec le siècle, dans une famille honorable du département de Seine-et-Marne, Ferrière perdit sa mère de bonne heure. Il avait dix ans à peine lorsque son père, ruiné par des spéculations malheureuses, après avoir fait argent de tout, alla chercher fortune à l'étranger. Son fils n'entendit plus parler de lui.
Une dame charitable prit en pitié l'enfant abandonné ; mais elle le nourrissait mal et le battait parfois. Le jugeant indocile et ingrat, elle le fit entrer, en qualité de petit clerc, chez un avoué de Fontenay- Trésigny. Celui-ci, ne lui trouvant pas assez d'ortho-' graphe pour l'occuper dans son étude, lui faisait faire ses courses, balayer sa maison et cirer ses bottes.
L'enfant ne manquait ni de bon sens, ni de fierté ; il échappa à ses bienfaiteurs, résolu d'embrasser un état qui pût le faire vivre honorablement. Par malheur, tout état demande un apprentissage, et cet apprentissage, il faut le payer. Il dut donc se résigner à ces petits métiers qui s'apprennent du jour au lendemain. Si je devais le suivre à travers toutes ses pérégrinations et ses métamorphoses, je le montrerais tour à tour passeur de bac, par intérim, piéton de la poste, comparse et machiniste dans un théâtre de quatrième ordre ; casseur de pierres, et se dégoûtant vite de cet ingrat labeur de grande route , plus tard , be-
deau, maître d'école, batteur de grosse caisse dans une fête de village, et abandonnant tout à coup son instrument pour se mêler aux danseurs, car il a vingt ans, et comme un autre il aime le plaisir.
Après avoir ainsi sauté de branche en branche, semblable au pauvre oiseau qui ne peut prendre son vol, découragé de ses vaines tentatives de vie sédentaire, n'espérant plus rien que du hasard, il alla droit devant lui, couchant dans les étables, dans les greniers, le plus souvent à la belle étoile ; tantôt charitablement hébergé dans une honnête ferme, où il trouvait un emploi de quelques jours; tantôt rudement repoussé comme vaurien et vagabond. Vagabond, il Tétait. Il ne savait plus se fixer; il lui fallait la vie errante, le grand air, et son indépendance complète. Il riait à sa misère, pourvu qu'elle changeât de place.
Un jour que le hasard , sa Providence, semblait l'avoir oublié, longeant, l'estomac vide, les murs d'un château, il y vit une affiche placardée. On réclamait des bras inoccupés pour un travail de terrassement. Tout travailleur, avant de se mettre à l'œuvre, avait droit à une soupe. Ce dernier article le tenta.
A la grille dudit château un domestique, en riant aux éclats, lui apprit que l'affiche était apposée là depuis six mois ; on n'avait plus besoin de personne. Toutefois, il lui dit de l'attendre, et, un instant après, au lieu d'une soupe il lui donna un cheval. Oui, un cheval, un vrai cheval, en chair et en os; en os surtout.
C'était un pauvre animal, encore jeune, mais quasi étique, véhémentement soupçonné de quelque maladie contagieuse. Ayant reçu l'ordre de le mener à l'abattoir, le domestique, qui, ce jour-là, sans doute,