DEUXIÈME PARTIE
tète, mais encore sa visière est abaissée et lui cache entièrement le visage. J'en conclus que de celui-ci ne possédant pas le portrait exact, notoire, authentique, on n'a pas voulu l'inventer; donc les autres sont ressemblants.
Sous visitâmes le château rapidement; pour ma part, j'étais, par-dessus tout, désireux de connaître la partie souterraine de l'édifice, immenses et antiques constructions romaines sur lesquelles le Chàteau- Xeuf s'est assis.
C'est là, dit-on, que, dans le moyen âge, a siégé le tribunal weimique,ces terribles francs-juges, autrefois les grands justiciers de l'Europe, et, depuis, la cause de tant d'opéras et de mélodrames.
Sous la conduite d'un guide armé d'une torche, nous descendons d'interminables escaliers, quartiers de rocs, à peine reliés entre eux, usés sous le pas des siècles, chancelant ou glissant sous nos pieds, avec menace de mort au premier faux pas. Quittes de ce danger, nous passons sous dix voûtes énormes, cachots gigantesques, plus tristes, plus désolés, plus funèbres les uns que les autres.
Une porte, faite d'un seul bloc de rocher, se présente. Sans de longs efforts, elle s'ouvre, non au moyen d'une clef, bien entendu, mais d'un secret levier qu'une faible pression de la main suffit à faire mouvoir.
Nous étions dans la grande chambre du tribunal secret. On y voyait encore, sur quelques pierres saillissant du sol, la forme des sièges du haut desquels les juges lançaient leurs arrêts. Une table de grès, incrustée dans la muraille, représentait je ne sais quelle cérémonie funèbre oii des femmes jouaient le
rôle de croque -morts. Après un examen silencieux, après avoir franchi un labyrinthe de corridors, en apparence inextricables , nous nous trouvons tout à coup dans une grande salle, plus sombre, plus sinistre que toutes les autres. Des chevilles de fer, des chaînes, des crampons rouilles, en garnissent les murailles noircies et suintantes : « Voici la chambre de la question , dit notre guide d'une voix sépulcrale et en promenant son fiambeau autour de ces parois encore tachées de sang : c'est ici que les malheureux, placés sur le chevalet , étaient tenaillés , torturés , le front serré par un cercle de fer qui allait en s'étrécissant, et les pieds sur un brasier. »
J'étouffais dans cette atmosphère ,. et à l'idée de toutes les souffrances dont cette salle avait été le témoin , une sueur froide me perlait au front. Je regardai Junius. Il souriait en mordillant le bout de sa canne.
« Vous êtes bien'bon, me dit-il, de vous émouvoir à ce point pour si peu de chose !
— Si peu de chose! m'écriai-je avec une voix presque aussi sépulcrale que celle de notre guide ; et d'un geste plein d'éloquence, je lui montrai les instruments de torture et de mort qui nous entouraient.
— Autrefois, me répliqua-t-il avec le plus beau sang-froid du monde, quand l'ennemi faisait irruption dans la contrée, ces vastes caveaux recevaient les femmes, les enfants, les troupeaux du pays, et ces terribles anneaux, ces chaînes, ces crampons de fer n'ont servi qu'à attacher des vaches et des baudets. J'ai, jusqu'à ce moment, respecté vos illusions, mon cher compagnon; il vous fallait des francs-juges, va pour des francs-juges ! Mais dès qu'ils en viennent à