‹ Le chemin des écoliersChapitre 61 sur 245 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

candide a cru sans doute accuser l'élévation de la montagne par la petitesse de l'ange; peut-être a-t-il copié son Calvaire sur un tableau, sans se soucier d'examiner si la perspective et l'effet des plans secondaires sont les mêmes pour la statuaire que pour la peinture.

Devant ce Calvaire grotesque, Junius fit le signe de la croix. Je crus devoir m' abstenir par respect pour l'art.

Xous entrâmes ensuite dans une petite crypte, décorée en chapelle. Les murs en étaient garnis d'exvoto, de petits bras, de petites jambes, tortus, ankiloses, modelés sur plâtre; de petits tableaux de toutes sortes, témoignant de guérisons miraculeuses, dues à l'intercession des saints, plus puissante dans le pays, à ce qu'il paraît, que les eaux thermales.

Dans la crypte, et à ses abords, de bonnes gens, hommes et femmes, se tenaient agenouillés, marmottant des patenôtres ; Junius s'agenouilla comme eux, et, comme eux, il y fit sa prière,

La dévotion de mon jeune diplomate me devint suspecte. Junius a vingt-sept ans, de l'esprit; il a autrefois abordé les sciences positives, qu'il' semble aujourd'hui mépriser souverainement; il aime le monde, la toilette; il est toujours cravaté et ganté de blanc, même dans nos courses en forêt. Sous ces conditions, est-il possible que ses pratiques religieuses n'aient d'autre but que les intérêts de son avenir.... céleste?

En sortant du cimetière, je lui demandai si, en réalité, il approuvait ou partageait les superstitions puériles de ces bonnes gens, superstitions qui ne tendraient h rien moins qu'à l'abrutissement de l'espèce.

« Je ne les partage point, me dit-il, mais je les respecte, et les crois nécessaires. »

Il partit de là pour me montrer dans notre monde deux sociétés distinctes, vivant Tune sur l'autre, l'une par l'autre, celle-ci dans les ténèbres, celle-là dans la lumière, le tout pour le plus grand intérêt de la vraie civilisation. Il me cita avec tant d'autorité Machiavel, M. de Bonald, et Joseph de Maistre, que je restai muet, étourdi, presque en admiration devant lui.

Junius Minorel, ce jeune homme si bien ganté, n'est rien moins qu'un esprit fort.

Autrefois, en France, les esprits forts étaient des philosophes maussades et grognons qui niaient Dieu, la Providence, l'âme immortelle; aujourd'hui ce sont ceux-là qui aflectent un sentiment profondément religieux, mais qui nient l'homme, ne voient dans l'homme qu'un être aveugle , privé de raison, et qu'il faut maintenir tel, pour mieux en tirer parti.

Le ciel nous garde des uns et des autres.

Ce matin, nous nous sommes rendus au Château- Neuf (iVeio Schloss), qui n'en date pas moins du quinzième siècle dans sa partie la plus moderne. Cette résidence grand'ducale domine la ville. Elle présente deux constructions entées l'une sur l'autre. Celle qui sort de terre , le château par conséquent , n'offre de vraiment intéressant qu'une galerie de tableaux représentant tous les palatins, margraves et grandsducs des trois branches princières de Bade, tous d'une ressemblance dont je crois pouvoir répondre, et voici sur quoi j'appuie ma conviction. Parmi ces tableaux de famille, il en est un dont le personnage, margrave dans son temps, est, non -seulement armé, lamé, maillé de fer, encasqué et encuirassé des pieds à la

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