LA BALLADE DU CHEVAL
Quelques mots de préface. — Schiller et Ary Scheffer. Éberhard le Larmoyeur.
Je pourrais faire précéder ma ballade d'une volumineuse introduction explicative. Je m'en abstiendrai. Quelques mots sont indispensables cependant. Un grand poëte, un grand peintre me les fourniront.
Éberhard II, comte de Wurtemberg, qu'on appela d'abord le Batailleur, avait deux enfants, un fils et une fille ; Ulrich et Lida. Dans une rencontre avec les troupes du Margraviat et du Palatinat, ce fils, quoique impétueux et vaillant, cédant au nombre, dut battre en retraite. Son père lui reprocha rudement (car la rudesse et l'inflexibilité formaient le fond de son caractère) de ne pas être resté, vivant ou mort, sur le champ de bataille ; et , comme stigmate de honte, devant la place qu'Ulric occupait à sa table, il coupa la nappe, lui signifiant ainsi qu'il n'avait pas gagné son pain.
Le comte Éberhard de Wurtemberg fournissait en ce moment à Schiller de beaux vers, et à notre grand peintre, Ary Scheffer, le sujet de son tableau le Coupeur (le nappe; un chef-d'œuvre !
Ulric se racheta de l'humiliation; il se fit tuer dans un jour de victoire; jour de deuil pour Eberhard, qui, solitaire, farouche, inconsolable , enfermé dans
sa tente, ne sut plus que pleurer sur le cadavre de son lils.
Second sujet de tableau pour Ary Scheffer ; Ébei^liarcl le Larmoyeur; un chef-d'œuvre encore!
Au comte de Wurtemberg, désormais surnommé non plus le Batailleur, mais le Larmoyeur, restait une fille, Lida, que son frère Ulric s'était engagé à faire épouser au meilleur, au plus éprouvé de ses amis, le comte Wolf d'Ébernstein. Ulric n'était plus là pour aider à l'exécution de son engagement. Malgré les supplications de Wolf, qui aimait Lido, qui en était aimé, Kberhard la liança à son neveu Conrad, son héritier.
Wolf essaya d'obtenir par la guerre ce que son nom, ses richesses, ses prières, le souvenir d'Clric, n'avaient pu lui donner ; il embrassa la cause des margraves de Bade et du palatin. L'empereur se déclara pour Éberhard.
Bientôt le comte Wolf, seigneur du vieil Ébernstein et d'une partie de la forêt Noire, vaincu, forcé de fuir, abandonné de ses alliés, renié par ses vassaux, se vit contraint d'aller demander un refuge à son parent, le seigneur du nouvel Ébernstein.
Gomme il mettait pied à terre à la porte du château, un maraudeur, son guide durant la nuit profonde, lui vola son cheval, son manteau, et disparut au milieu de l'obscurité.
Maintenant voici la ballade.
« 0 mon cheval !... mon beau, mon brave Tador ! le plus (in coursier que l'Espagne ait produit; bon à la guerre comme au carrousel, quoi, Henrich, depuis huit jours on n'a pu le relrouver?
deuxip:me partie. 165
— On a retrouvé le voleur, mon honoré cousin, et je l'ai fait pendre.
— MaisTador?
— Il l'avait déjà vendu à la foire de Gagenau.
— Le nom de l'acheteurï
— Je Tignore.
— 0 mon pauvre cheval! ô mon ami! o misère!... Ils m'ont mis au ban de l'empire ; ils m'ont déclaré traître et félon ; ils ont saccagé ma ville et brûlé mon château du vieil Ébernstein; ils m'ont dépouillé de mes trésors et presque de mon honneur, et je te regrette avant tout, mon bon cheval de guerre, mon brave Tador !
— Est-ce vraiment lui que vous regrettez le plus, mon cousin ?
— Eh! ne le comprenez- vous pas, Henrich, si Tador était encore là pour obéir à mon geste, à mon regard, je serais déjà dans Wildbad, et tandis que le Wurtemibergeois s'obstine à occuper mes domaines, j'aurais enlevé sa fille!
— Projet d'insensé, mon cousin. Lida de Wurtemberg n'est plus à Wildbad ; elle est dans le camp de son père. Oubliez-la. Wolf. Un de mes espions a entendu ce matin, de ce côté, le bruit des trompes mêlé au bruit des violes. Lida aujourd'hui est l'épouse d'un autre.
—Taisez-vous, Henrich ! vous auriez du vous couper la langue avec les dents avant de prononcer ce mot.... 0 Lida! ô désespoir! »
Tandis que les deux Ébernstein s'entretenaient ainsi, une clameur s'éleva du dehors. Le galop d'un cheval résonna sourdement sur la route ; puis, on n'entendit plus rien. Le comte, anxieux, agité, le cou tendu,
prêtait toujours l'oreille, lorsque le pont-levis, abaissé, retentit tout à coup comme d'un roulement de tonnerre, et Tador, l'inespéré Tador, écumant de sueur, les naseaux enflammés, faisant jaillir sous ses pieds des milliers d'étincelles, déboucha dans la cour où se tenaient les deux cousins , et s'arrêta subitement devant eux.
Une femme pâle, à moitié évanouie, presque hors de selle, se suspendait convulsivement à sa crinière ; les buissons de la route s'étaient partagé les lambeaux de son voile blanc, et dans ses longs cheveux déroulés et en désordre, quelques brins de fleurs de myrte se montraient éparpillés. Cette femme, celte jeune lille (car elle pouvait encore porter ce titre), c'était Lida de Wurtemberg.
Soit que le comte Éberhard, raffiné dans ses vengeances, eût racheté sciemment Tador, le destinant à servir de monture à la fiancée, dernier outrage à l'adresse du vaincu ; soit que Tador n'ait dû cette distinction qu'à sa beauté sans pareille, le résultat fut le même. Comme on se rendait à l'église, il flaira sournoisement sa route, rompit rang et n'arrêta sa course furieuse qu'en retrouvant son maître, là où il l'avait laissé huit jours auparavant.
« Un chapelain ! un chapelain! criait le comte ^^'olf, d'un bras soutenant Lida, et de sa main restée libre caressant le poitrail haletant de son fidèle coursier : Un chapelain!... Henrich, le vôtre peut nous unir; qu'il vienne 1
— Mon cousin, jamais à ma chapelle on ne mariera une fille sans le consentement de son père.
— Par l'enfer! s'agit-il donc d'une mésalliance? Ne suis-je point d'aussi noble sang qu'elle? Oubfiez-vous