‹ Le chemin des écoliersChapitre 78 sur 245 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Gernsbach, la Venise badoise. — Un gasthaus de mauvais augure.

— Les îles flottantes du Rhin. — Écluses et débâcle. — La forêt de Macbeth. — Nouvelle rencontre avec l'Anglais phénoménal.

— Festin pantagruélique.

Dans la situation fâcheuse où nous nous trouvions devant la porte close du nouvel Ébernstein , une légende, même une ballade, ftit-elle en beaux vers, ne pouvait tenir lieu d'un dîner.

Il nous fallait deux heures pour retourner à Bade; nous y serions arrivés étiques.

Une petite ville, située sur la Mourg, entourée, traversée par vingt autres cours d'eau, comme inondée au milieu de ses prairies marécageuses , Gernsbach, était la seule ressource qui fût à notre portée. Mais qu'espérer de cette piètre A'enise , habitée seulement par une population de pêcheurs , de bûcherons , de flotteurs, où l'on n'entend que le bruit de la cognée qui déracine les sapins , de la longue scie qui les divise en planches et des eaux grondantes qui les charrient sur la rivière ? Notre cocher ne connaissait pas le pays sous le rapport des subsistances; Junius, quoique devenu presque Badois , n'avait jamais mis les pieds à Gernsbach, sans doute dans la crainte de se les mouiller. Sous les excitations de la faim, nous devînmes soudainement modérés dans nos désirs comme dans nos espérances ; nous ne demandâmes à Gernsbach que quelques couples d'œufs , qn plat de

goujons et du pain pas trop anisé. Avec ces dispositions d'anachorètes , après avoir descendu les pentes rapides de la montagne plutôt en haquet qu'autrement, car notre voiture glissait alors sur son sabot, nous fîmes piteusement notre entrée dans la ville.

J'ai omis de le dire, depuis quelques instants il pleuvait à verse , ce qui n'aidait pas à nous réconforter.

Comme la voiture "débouchait sur la place : Gasthaus! m'écriai-je victorieusement à la vue de ce mot inscrit en grosses lettres sur la maison de poste. Gasthausiun restaurant! nous sommes sauvés.

« Lisez Gatshaus, dit alors notre littérateur émérite, car c'est là évidemment notre mot familier gdtesauce, défiguré par une transposition de lettres. »

J'ai honte de rapporter ce jeu de mots pitoyable, surtout émanant d'un homme d'une si grande réputation; cependant nous en rîmes beaucoup, et notre hilarité durait encore lorsque notre voiture s'arrêta devant l'hôtel de la poste.

Un rapide examen de la maison nous ramena tout aussitôt à la gravité de la situation.

Dans une salle du rez-de-chaussée, parfaitement calmxC et tranquille, plusieurs femmes, servantes ou maîtresses, s'occupaient de lingerie ; dans une autre, un monsieur, installé devant un métier de tourneur, confectionnait des bâtons de chaises. C'était le maître du logis.

« Monsieur, lui dis-je, lorsque, selon l'usage, il fut venu à notre rencontre, auriez-vous, par hasard, de quoi nous donner à manger?

— Pourquoi pas? » me répondit-il sans paraître

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