‹ Le chemin des écoliersChapitre 83 sur 245 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

le reste; je suis historien comme je suis voyageur, par l'effet du hasard, par entraînement, presque malgré moi. Je te conterai cela à mon retour, bientôt.... Au fait pourquoi pas tout de suite? Ma plume d'auberge est excellente, l'encre est limpide, fine est mon écriture, et sans risquer d'ajouter à mon timbreposte, je puis bien achever de noircir cette seconde page, et même entamer la troisième, la chose en vaut la peine.

« Hier donc, je me reposais des fatigues de la veille, où avec ton cousin Junius nous avons poussé nos excursions jusque sur les bords de la Mourg, à quatre ou cinq lieues de Bade. Assez désœuvré, je me promenais devant certaine galerie des légendes, à laquelle je n'avais plus rien à demander, quand au-dessus de la porte nord de cette galerie, je vis un tableau jusqu'alors échappé à mon regard. C'était une espèce de grisaille représentant une entrée triomphale.

« Qu'est-ce que cela? murmurai-je, et assez haut pour qu'une voix tudesque me répondit :

« — C'est le retour du vainqueur des Turcs à Ras- <f tadt, monsieur ; de notre célèbre margrave Louisce Guillaume de Cade. Que pense-t-on en France de « notre héros, monsieur? ajouta la voix.

« — 11 y est fort estimé, » répondis-je effrontément, car, à ma profonde humiliation, je te l'avoue, du vainqueur des Turcs je ne connaissais pas le premier mot. Nous autres Français, nous avons déjà tant de grands hommes en propre, que le loisir nous manque pour nous occuper de ceux des autres. Cependant, je trouvais étrange qu'un margrave badois eût été en querelle sérieuse avec les Turcs, et s'en

fût gaillardement tiré. Il me fallait un éclaircissement; je le trouvai dans la bibliothèque du casino de cette ville, où j'appris que Louis-Guillaume, général en chef des armées de l'empereur, avait partagé avec Jean Sobiesky la gloire de la délivrance de A'ienne; qu'à Gran, à Bude, à Vicegrad, et sur vingt autres champs de bataille les Turcs durent reconnaître en lui leur éternel vainqueur.

ce Comme tu le penses bien, cher ami, ce ne sont pas ses batailles qui m'affriandèrent ; non, mais bien son histoire personnelle, vraiment fort singulière. Tu en auras la preuve dans ma relation. Restons-en là pour aujourd'hui.... Cependant en quelques lignes je puis résumer pour toi son curieux historique.

« D'abord, Louis-Guillaume de Bade est né à Paris; pour un Badois, c'était débuter d'une manière piquante; de plus, il fut tenu sur les fonts de baptême par Louis XIV, et pour son apprentissage de guerre, le filleul devait battre le parrain, avant de battre les Turcs. Tu vois déjà d'ici que, grâce à ces relations de filleul ou d'adversaire entre mon personnage et le grand roi, je pourrai relever l'importance de ma biographie du margrave par des considérations détaillées sur la cour de France à cette époque; sur Mmes de Montespan et de Maintenon. Grâce à l'illustre philosophe M. Cousin, les belles femmes historiques sont fort à la mode aujourd'hui. Et quelle entrée en matière !

« Le père, le frère et les oncles de Louis-Guillaume étaient morts par des accidents de chasse ou de guerre. Prévoyant le même sort pour lui, sa mère, Louise de Carignan, l'avait retenu en France, et caché sous ses jupes. Toutefois, la cachette éventée, au

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