‹ Le chemin des écoliersChapitre 86 sur 245 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

foule de miniatures représentant toute une population de femmes.

« Parmi ces femmes, quelques-unes étaient en costume de ville ou de cour, d'autres en habits de deuil, avec la cape et le rosaire des religieuses; la plupart semblaient travesties en bohémiennes, en saltimbanques, avec des bonnets en pointe ou en turban.... Un instant, je me crus sur la piste d'un précieux renseignement historique.

te Louis-Guillaume avait été d'humeur galante dans son temps ; parfois le vainqueur des Turcs comme butin, rapporta de ses campagnes de belles Circassiennes, faites captives sous la tente des pachas mis en déroute.... Mais le moyen de penser que les portraits de ses maîtresses se trouvaient collectionnés chez sa femme? J'y regardai de plus près; toutes ces figures avaient entre elles un air de parenté, de ressemblance; j'avais sous les yeux tout un sérail orné d'une seule tête, et cette femme multiple, tour à tour marquise, nonne, odalisque ou sorcière, c'était la margrave Sibylle- Auguste elle-même!

« Junius, qui revint, me montra en face des soixantedouze portraits de la princesse, soixante-douze autres miniatures représentant un bon bourgeois, à la face vulgaire, aussi bigarré de costumes divers que son vis-à-vis; ce bon bourgeois, ô honte! c'était mon héros, c'était le vainqueur des Turcs !

« Maudit soit-il le miniaturiste qui a ainsi soixantedouze fois calomnié ce grand homme !

a Dis-moi, Antoine, te figures-tu ce que pouvait être l'habitante de ce palais, à la juger par tout ce qui la rappelait alors autour de moi, avec son bazar de curiosités, avec ses cent quarante-quatre portraits

pour deux personnes ? Une femme poète, n'est-ce pas? sacrifiant à la fantaisie? Hélas! mon ami, la princesse Sibylle-Auguste, iille des ducs de Saxe-Lowenbourg, était une espèce de folle dont la tête et le cœur tournaient à tous les vents; une sainte Thérèse tudesque, dont les aspirations se dirigeaient tantôt vers le monde et ses plaisirs les plus raftinés, tantôt vers le cloître et ses austérités les plus violentes.

« Dans un coin retiré de son parc, elle s'était fait construire une cellule, une cénobie, à son usage particulier. Là, portant le cilice, vêtue d'un sac de grosse toile, dormant sur une natte de paille, étendue sur la terre froide, la puissante margrave priait, pleurait, jeûnait, et se faisait chaque matin administrer par ses filles d'honneur des coups d'une discipline armée de grains de plomb et de pointes de fer, quitte à leur rendre ensuite le même service. Elle avait fait confectionner trois figures en cire, celles de Jésus, de la Yierge et de saint Joseph. Elle vivait dans leur compagnie intime, se purifiant par leur approche, dînant à leur table, et ne mangeant guère plus qu'eux.

a Le temps des saintes folies passé, Sibylle jetait tout à coup sa coiffe de béguine par-dessus les moulins, et, contre la marche ordinaire du calendrier, faisait à cet affreux carême succéder brusquement un carnaval échevelé. Ce n'était plus alors que danses, spectacles et orgies prolongés jusqu'au jour, et les pudiques bourgeoises de Bade et de Rastadt affirnîaient que fussent-elles conviées à ces fêtes princières elles refuseraient de s'y montrer, pour l'honneur de leurs maris.

« Après avoir parcouru le château de la Favorite ^ où partout ce ne sont que lustres , girandoles , cris-

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