DEUXIÈME PARTIE
rer la mémoire de ces bienheureux, on a recouvert leurs ossements des pieds à la tète, ou plutôt du calcanéum au frontal, de broderies et de pierreries. Une fine dentelle, en forme de collerette, leur descend de l'occiput au sternum; chacune de leurs côtes est recouverte d'un brandebourg de velours rouge, tout orné de perles et de topazes; leur crâne, lisse et poli comme ivoire, est coiffé d'une toque rehaussée d'or. One n'ai vu squelettes si bien mis.
M. Victor Hugo, dont le style s'assouplit à volonté et descend parfois jusqu'au genre facétieux, nomme squelettes troubadours ce genre d'exhibition, qui n'est pas, à ce qu'il paraît, assez rare en Allemagne.
Autre singularité. Un grand quart d'heure avant Toftice, sans qu'un prêtre apparût dans le chœur, les cierges brûlaient sur l'autel; les fidèles, leur missel à la main, restaient recueillis et en prières, et les sons d'une musique lointaine semblaient servir d'accompagnement à je ne sais quoi, que je ne pouvais voir et que je ne devinais pas.
Je finis par m'arréter à cette double supposition; le curé se faisait attendre et les religieuses, encore dans leur cloître, essayaient leurs violons en cherchant l'accord.
Mais je me demandais ce qui avait pu amener des nonnes augustines à se faire violonistes et quelle pouvait être l'origine de cet usage étrange?
Non loin de moi, assis dans sa stalle, se prélassait un de mes savants amis du Casino. O'était un petit homme, court sur jambes, jouftlu , rondelet, excellent. Le matin même il m'avait fait parvenir un manuscrit fort curieux , selon son dire, mais d'une écriture tellement fine et serrée, que mes yeux cli-
gnotants s'étaient fermés d'eux-mêmes devant ces bataillons de pattes de mouche.
En ce moment, comme s'il eût voulu répondre à m.a pensée, mon petit homme, du fond de sa stalle, m'adressait de temps à autre des signes explicatifs auxquels je ne comprenais mot. Il me montrait l'autel, puis un des squelettes sous sa châsse de verre. Je me contentai de iui répondre par une inclination de tête faussement affirmative, comptant bien, à la sortie de l'église, lui demander la traduction de toute cette inintelligible télégraphie.
La messe dite, je l'attendis dans l'allée de Lichtenthal. Quand je le vis, il était flanqué de quatre femmes, deux à sa droite, deux à sa gauche; je jurerais même qu'un groupe de jeunes filles, qui, par derrière, emboîtait le pas avec lui , lui appartenait en qualité de progéniture. Le moyen de songer à l'extraire de ce massif de femmes pour lui poser mes questions? Mais il m'aperçut, et, sans s'arrêter, sans rompre rang d'une semelle : ^ Eh bien, me cria-t-il, c'est la messe invisible ! ... la légende ! . . . vous savez ! » Et il passa avec tout son cortège.
Est-ce que je pouvais me soucier encore de légendes, moi que l'histoire absorbait aujourd'hui tout entier?... Cependant, rentré à l'hôtel, par désœuvrement, par distraction, du bout des doigts, je compulsai la liasse aux pattes de mouche d'un air qui lui disait : légende, que me veux-tu? pourquoi t'es-tu fourvoyée chez l'historien de Louis-Guillaume?
Cependant, peu à peu, mon regard s'arrêta plus attentivement sur ces petites lignes noires presque indéchiffrables. Le héros de ladite légende était un parent, un contemporain de Louis-Guillaume, son