LA MESSE INVISIBLE
AU commencement du dix-huitième siècle le grand-duché était encore divisé entre plusieurs margraves issus d'une même famille. Frédéric VU, margrave de Bade-Dourlach, avait un fils, le parangon des jeunes gens de son âge par ses qualités physiques. Il était si beau de visage et si vigoureusement taillé, que son historien, M. Schœpflin, dit de lui que « la nature, hé^^itant si elle en ferait un Hercule ou un Cupidon , fit l'un et l'autre. '^ Au bruit partout répandu de sa beauté pharamineuse , la reine douairière de Suède l'appela à sa cour, résolue à le donner pour époux à sa petite-fille, héritière du trône, laquelle n'avait pu jusqu'alors trouver un prétendant à son goût. Mais il était si libertin, et, pendant les quelques mois qu'il passa à Stockholm il y scandalisa tellement les vieilles dames, qu'il se vit forcé de renoncer à la fille comme au trône du roi Charles XI.
A vingt-trois ans, sous les ordres de Louis-Guillaume, son parent, Charles-Guillaume se distinguait au siège de Landau. Blessé assez grièvement, il quitta l'armée, et, pour achever sa guérison, dut venir prendre les eaux à Bade, où Sibylle-Auguste lui fit un accueil de mère et le logea dans le Chateau-Neuf.
A cet Alcide-Cupidon les grandes dames et les bourgeoises né suffisaient déjà plus. Comme don Juan
de Marana , non content de tromper les maris de la cour et de la ville, il osa s'attaquer aux épouses mêmes du Christ.
Un jour, une jeune augustine de Lichtenthal tomba aux pieds de soq directeur, l'abbé Bénédict, et se confessa à lui d'avoir été tentée par le diable. Le bon abbé s'arrangea pour que le diable n'y revînt plus, et il s'y prit si bien que Charles-Guillaume lui en garda une rancune profonde.
A cette époque, les malheurs de la guerre, qui se continuait sur le Rhin, avaient resserré toutes les bourses. Les pauvres augustines ne recevant plus de secours allaient se voir réduites à abandonner les orphelines dont elles s'étaient cliargées. L'abbé Bénédict, malgré ses quatre-vingt-sept ans, alla de maison en maison, de chaumière en chaumière, quêtant pour ses protégées ; mais il s'en fallait de beaucoup que la moisson fût suftisanle. Il songea alors à ce noble baigneur, à l'habitant du Château-Neuf, et résolument il alla lui tendre son aumônière.
« J'alloue dix mille florins pour venir en aide aux religieuses de Lichtenthal , dit Charles-Guillaume; j'y mets toutefois une condition expresse : pendant dix ans , et dix fois par chaque année , vous , monsieur l'abhé, vous direz, au maître autel des sœurs augustines, une messe à mon intention et à la bonne réussite de tout ce que je puis désirer. Dieu , qui doit vous avoir en grande estime, vous exaucera, je l'espère. »
L'abbé lui lit observer que, quasi nonagénaire, s'engager, contre toute probabilité, à vivre dix ans encore, serait à lui téméraire, impie, déloyal ; il ne voulait point mourir banqueroutier et demandait une