‹ Le chemin des écoliersChapitre 91 sur 245 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

condition acceptable. Le jeune margrave tint bon pour que ce fût l'abbé lui-même, lui seul, qui officiât, dût-il revenir tout exprès de l'autre monde pour satisfaire à son engagement.

L'abbé se signa, comme si le diable en personne eût été devant lui, et poursuivit ses quêtes impuissantes.

Cependant ses chères orphelines allaient se trouver sans pain et sans asile; elles gémissaient; les bonnes religieuses pleuraient plus fort qu'elles; Charles- Guillaume s'obstinait dans ses conditions. Attendri , navré de pitié et de douleur, le saint homme risqua son âme, souscrivit à tout et se hâta de porter les dix mille florins au couvent. Le soir même, à la suite de tant d'émotions, il mourait frappé d'apoplexie.

L'impitoyable Charles-Guillaume, déjà vengé de l'abbé, voulut encore se venger sur toute la communauté des rigueurs de sa belle augustine. Il intenta aux religieuses de Lichtenthal un procès en restitution, la clause principale du traité passé entre Bénédict et lui n'étant plus exécutable. La supérieure proposa de faire dire la messe susdite par un autre ecclésiastique, au choix du requérant. ïl refusa. L'évêque offrit de s'en charger lui-même. Nouveau refus. La princesse Sibylle-Auguste intervint et menaça son cher neveu de sa colère. 11 en fut d'elle comme de l'évêque et de la supérieure. Le procès s'instruisit.

Enfin arriva le saint jour du dimanche , marqué dans le traité pour la célébration de la première des dix messes annuelles. Les religieuses et la margrave Sibylle étaient déjà installées dans la chapelle, où, en dépit des refus de ce bienfaiteur impie, l'évêque

devait remplacer l'abbé Bénédict. Mais l'heure passait, et l'évêque ne paraissait pas, non plus que ses acolytes. La margrave venait de dépêcher un serviteur au-devant de lui, lorsque, à la grande surprise de l'assemblée, les portes de l'église roulèrent d'ellesmêmes sur leurs gonds; un homme, les traits violemment contractés, l'œil hagard, les cheveux collés aux tempes, entra tout à coup. Poussé par une force étrangère plutôt que par sa propre volonté, il se dirigea tout haletant vers le chœur. C'était Charles- Guillaume.

A peine était-il dans l'église que derrière lui les portes se refermèrent , comme devant lui elles s'étaient ouvertes parleur propre impulsion. Une musique délicieuse, non celle de l'orgue, car la sœur organiste , pour le moment au miUeu des autres , ainsi que les autres, restait immobile et pétrillée de surprise ; mais de douces vibrations de harpes et de violes remplissaient l'air et semblaient être produites par l'air lui-même. Du côté de l'autel, dans les intervalles de la musique, on entendait le murmure d'une voix et comme des frémissements d'ailes.

Cette voix fit tressaillir le jeune homme; il crut la reconnaître. L'oreille tendue, il suivit lentement du regard une forme indécise ; peu à peu, à travers le vide, il crut distinguer, il distingua le simulacre d'un prêtre, d'un vieillard couvert de l'étole et de la chasuble. Deux anges se tenaient à ses côtés, gravissant avec lui les marches de l'autel, avec lui glissant le long du saint parquet pour le seconder dans ses pieuses fonctions.

Cependant les nonnes, sortant de leur torpeur, commençaient à prendre part à ce grand étonnement

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