‹ Le chemin des étoilesChapitre 103 sur 104 · SAPHO, ALCÉE · texte numérisé non relu

SAPHO, ALCÉE

ALCÉE, à part.

C'est elle !... Belle encore! et pourtant les regrets A leur cruelle empreinte ont façonné ses traits.

Haut.

Sapho !

Silence de Sapho.

Quelle douleur ?

Plus haut.

Sapho !

SAPHO, écartant ses mains de ses j^eus. avec effroi.

Qui vient?.., Alcée !

ALCÉE

Quoi ! tu me reconnais malgré l'ombre amassée

Dans mes yeux par le Temps dont le doigt m'a courbé,

Malgré le flot de neige à mes cheveux tombé !

Oui, je te reconnais et je sais qu'avant l'âge, Causés par moi, les pleurs ont flétri ton visage

Et t'ont fait de souci bien plus que d'ans chargé ! Mais ne me maudis pas !... Les dieux t'ont bien vengé!

ALCÉE, avec douceur.

Te maudire, Sapho!... Oui, tu me fus cruelle! Mais, sous une torture aveugle et mutuelle Enchaînés par l'Amour, les hommes sont, pour moi, Les bourreaux innocents d'une implacable loi. Lambeau de robe pris au dos sanglant d'Hercule, L'amour est un fouet qui dans nos mains circule, Passant de l'un à l'autre et partout flagellant La vierge triomphante et le vieillard tremblant ! Pour qui conçoit ainsi l'Amour et son salaire, Contre qui nous torture il n'est pas de colère. Non I je ne t'en veux pas, Sapho ! C'est un ami, Sachant contre l'Amour ton cœur mal affermi. Qui vient te consoler, pour que, par moi plus forte, Le faix que j'ai porté ton âme aussi le porte !

SAPHO, sombre.

Qui t'a dit ma douleur ?

ALCÉE

Je n'ai rien ignoré Des peines dont ton cœur, SaphOj fut déchiré.

Mon souvenir pensif partout t'a poursuivie, Toi qui restes mon Rêve ayant été ma Vie !

SAPHO, plus floucement.

Puisque lu sais le mal qu'il m'a fallu souffrir, Ami, tu sais aussi que rien n'en peut guérir!

ALCÉE

Sans fermer à jamais sa blessure sacrée,

On en peut adoucir la douleur acérée

Et d'un flot moins fougueux en laisser fuir le sang.

SAPHO, avec ironie.

Qui t'apprit ce remède au pouvoir caressant, Ce baume dont le cœur est soulagé?

ALCÉ:':.

Toi-même Et l'affreuse douleur qu'on souffre quand on aime !

SAPUO.

Va, tu ne m'aimais pas, puisque tu n'es pas mort !

ALCÉE

Epargne à ton génie un éternel remord, 0 poète !

Lui montrantisa lyre.

En tes mains prends la lyre immortelle. Le refuge aux souffrants et le salut, c'est elle ! Comment, dis-tu, par moi mon mal fut supporté? — Je me suis souvenu, ma sœur, et j'ai chanté :

La Lyre est l'amie éternelle !

L'Art montre l'éternel chemin !

Tout bonheur durable est en Elle, En Lui git tout l'honneur humain !

Aux saintes cordes de la Lyre Vibre, après l'amoureux délire, Le réveil de notre fierté.

A notre cœur même arrachées, Elles chantent, sitôt touchées.

Un hvmne d'immortalité !

La Lyre est la porte fermée

Qui garde le jardin des cieux :

Par Elle à notre àme charmée

S'ouvre un séjour délicieux.

Comme un chasseur qui tend ses toiles,

Le poète prend des étoiles

Au réseau de ses cordes d'oi" ; Et, des pianotes effarées Volant les ailes déchirées, Fuit dans l'azur plus haut encor!

Sonore, éclatante et vermeille.

Oiseau chantant, flambeau qui luit, La Lyre à l'Aurore est pareille.

Chassant les ombres de la Nuit.

Aux ténèbres du cœur levée, Souriante et de pleurs lavée, Elle monte en resplendissant, Et, sur nos tètes suspendue, Fait flamboyer dans l'étendue Nos larmes avec notre sang !

Il a élevé la lyre au-dessus de sa tête. — Sapho, partageant son enthousiasme, la lui reprend.

Oui ! tu dis vrai : la Lyre est sainte ! Pardonne, ami, si j'ai douté !

C'est vivre encor que, de sa plainte, Éveiller l'immortalité ;

Que mêler encor son génie

A l'universelle harmonie

Des maux par les autres soufferts.

Et, cette Lyre pour trophée,

D'aller comme autrefois Orphée,

Gémir jusqu'au seuil des enfers !

ALCÉE, joyeusement.

J'aime à te voir ainsi, Sapliol — Reprends courage Et les dieux de ton ciel chasseront cet orage. Car tous, — et j'ose enfin te le dire en ce jour — Nous rougissions pour toi de cet indigne amour. Un ingrat qui, tandis que Sapho se lamente, S'enivre lâchement aux bras d'une autre amante !...

SAPHO, bondissant.

Phaon ! Mais il est mort !

ALCÉE

Non pas ! Il est vivant !

Tu t'abuses, Alcée !

ALCÉE

Hier encor, triomphant.

Je l'ai vu dans Lesbos avec Cassiopée !

Phaon \it!... Mais alors ces bergers m'ont trompée ! Phaon vit et Lesbos qui m'a donné le jour Prête son ciel impie à son coupable amour! Tout, jusqu'à mon berceau, me devient infidèle ! 0 sombre vision ! je le vois auprès d'elle ! Sa bouche est sur sa bouche ! Il lui donne un baiser ! Ne tomberas-tu pas, ciel, pour les écraser ! 0 folle, qui pleurais cet homme qui t'outrage, Demande au désespoir un suprême courage ! Phaon vit! mais alors c'est moi qui vais mourir !

Elle s'avance vers la mep, Alcèe va pour la retenir. ALCÉE.

Grands dieux !

SAPHO, le repoussant avec violence.

Arrière, toi qui sais vivre et guérir ! Vieillard dont la douleur s'endort au chant des lyres.

Prenant sa lyre avec colère.

Et toi, vain instrument des antiques délires, Lyre, qui n'a rien pu pour mon cœur trop amer, Tu descendras, brisée, avant moi, dans la mer!

Elle la précipite dans les ilôts.

ALCÉE, cherchant à la calmer.

Tout à l'heure pourtant...

Je pleurais tout à l'heure !

Mais, Alcée, à présent, regarde si je pleure ! Dans le feu de mes yeux Us mon dessein mortel !

Elle s'approche du rivage.

ALCÉE, cherchant à l'arrêter encore.

Au gouffre tu descends !

Non ! je monte à l'autel !

Du Dieu qui, seul, guérit l'inguérissable plaie ! Car mon corps que l'Amour a traîné sur sa claie Ne veux plus d'autre lit que l'éternel tombeau ! Car je porte un cœur vide et des yeux sans flambeau. Ne sentant plus en moi que la terreur de vivre !

ALCÉE

OÙ vas-tu, malheureuse ?

A la mort qui délivre !

Au néant qui m'appelle et m'ouvre enfin ses bras !

Elle se précipite dans la mer. — Alcée pousse un cri. puis après uu moment de silence.

ALCÉE

0 Sapho, dans tes chants, malgré toi tu vivras !

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