NATALE CARMEN
Les temps se recueillaient et les Heures pâlies, Sentant fléchir leur vol sous le ciel irrité, Pleuraient l'antique honneur des formes abolies Et le spectre divin de l'antique Beauté.
Aux lèvres des mortels voyant mourir l'hommage,
Elles disaient: « L'azur, trop lointain désormais,
Dans les terrestres flots ne mire plus l'image
Des^astres triomphants qui peuplent les sommets !
L K s ADORATIONS.
Les constellations emportent, sous la nue, L'ànie des Dieux vaincus, et sur la mer en pleurs, Vénus aux ailes d'or, étoile devenue.
Jette un dernier rayon comme aux tombes les fleurs!
De nos yeux l'Immortelle a détourné sa face ; Sur son front la lumière à l'horizon s'enfuit. Et des âges sacrés le grand rêve s'efface ! » — Ainsi se lamentaient les Heures dans la Nuit.
Cette nuit-là fut belle, entre les nuits bénies Qui baignent de repos la calme immensité. Et dont le souflle lent berce des harmonies Au doux balancement du feuillage argenté.
LES ANNIVERSAIRES. T
Cette nuit-là fut bollo et sa clarté profonde, Imprégnant l'air troublé des foux du finnanient, Fit passer un frisson de réveil sur le monde, Et surprit l'Univers dans un enchantement.
Cette nuit-là fut belle et, dans sa chaude haleine, Apportant les parfums, emportant les ennuis, Fit tressaillir une âme errante dans la plaine. Cette nuit-là fut belle entre toutes les nuits !
Son ombre fut plus douce et ])lus grand son mystère. Car, rompant du destin les pactes odieux, La suprême pitié descendit sur la terre, Et tu naquis, ô Toi, chère fille des Dieux !
04 LES A DO HATIONS.
Tu naquis ! Cieux vivants, fondez-vous en extase! A nos chevets mortels, clarté, reviens t'asseoir. Ravissement des yeux, répands-toi comme un vase, Et fume dans les airs ainsi qu'un encensoir !
De son trône de flamme elle est redescendue Vers la Mer qui pleurait, la lille de la Mer, Aux caresses du flot retrempant, éperdue, Sa lourde chevelure avec son cœur amer.
Tout ce qui fut jadis les invincibles armes Dont la blessure était douce aux cœurs déchirés ; Au gouffre elle a repris le trésor de nos larmes Et la coupe où buvaient nos tourments adorés.
LES ANNIVERSAIRES. 60
Salut, fiont triomphant qu'habite la lumière, Où l'àme d'une étoile a laissé son flambeau ! Salut dernier reflet de la splendeur première! Toi qui portes en toi la torture du Beau !
J'étais un exilé de la grande Patrie; Car je l'ai reconnue à ta chère pâleur ! Par ton premier regard ma poitrine meurtrie D'un souffle (riomphant salua sa douleur.
Comme aux fleurs dont l'haleine aux doux poisons attire
Mon désir vers ta bouche alors s'est envolé,
Et la soif m'étreignit du suprême martyre
Où mon être serait à ton Être immolé.
66 LES A DOn AXIONS.
Toi seule rayonnais dans mon ciel solitaire ; J'avais sur mon chemin trouvé le dieu vainqueur, Et l'autel oîi j'allais, victime volontaire, Saigner sous le couteau tout le sans de mon cœur !
0 Prêtresse, tu fus bien [ilus cruelle encore Que ne l'avait rêvé l'espoir de mon tourment ! J'ai subi mon destin sous la main que j'adore. Toute souffrance est douce à souffrir en aimant
Qu'importe au soleil d'or les fleurs qu'il a bridées ! Qu'importe à la beauté les cœurs qu'elle a meurtris ! Dans leur sérénité ces deux splendeurs ailées Volent en plein azur et plus haut que nos cris I
LES ANNIVERSAIRES. 67
Qu'importe si, tentant l'idéal qui dévore, Ma lèvre dont la soif ne pouvait s'apaiser A respiré la Mort aux souffles de l'aurore. Qui sur ton front divin mit le premier baiser !
0 gloire ! Tu naquis, comme un astre se lève, Pour l'adoration des âges prosternés ; Sur le front une étoile et dans la droite un glaive Avec toi mon espoir et mes maux étaient nés !
Et cependant je viens, les mains pleines de rosQ^, Les portant à ton seuil, fêter ce jour sacré, Et, m'unissant au chœur des êtres et des choses, Mêler aux hosannas, mon chant désespéré!
Août 18S:2.