‹ Le chemin des saisonsChapitre 22 sur 100 · LE PETIT VILLAGE · texte numérisé non relu

LE PETIT VILLAGE

à Paul Le Gendre.

Comme à travers un 7ioir et tranquille rideau, A travers les rameaux dépouillés du vieux chêne , J'ai, durant tout l'hiver, aperçu le hameau Que tient sur son giron la colline lointaine.

Je voyais son clocher, ses toits rouges , sa tour. Le bout de chemin blanc qui tourne à son entrée , Et ses vitres briller au premier feu du jour , Et sa fumée, au soir, par le vent étirée.

Mon regard m'y portait souvent; j'imaginais La place qui tient toute à l'ombre d'un vieil orme, La porte du charron où pendent des harnais, La grange où le fléau fait son bruit uniforme.

Le retour des troupeaux traversant le ruisseau. Et qui s'en vont tout seuls rejoindre leur étable, La source où la serrante attend avec son seau. Et la carrière arec son tombereau de sable.

Pour mes rêves c était un voyage fréquent , Et l'espace manquait à mes longues journées , Quand le brouillard montait de la côte, masquant Le petit hameau blayic sous ses grises traînées.

Les branches cependant, couvertes de bourgeons,

Ont mis un rideau vert au lieu d'un rideau sombre ,

Un rideau traversé d'ombres et de rayons ,

Brodé de vols d'oiseaux , et d'insectes sans nombre.

Je n'apercevais plus mon village lointain Oiie par fragments disjoints , sans sa propre lumière , Brisé dans les rameaux, de moins en moins certain , Tel qu'un dessin flottant aux plis d'une bannière.

Puis les feuilles, un jour, s' ouvrant presque à la fois.

M'ont caché tout à fait la distante colline ;

Le petit hameau clair est perdu pour six mois ;

Je le retrouverai lorsque l'hiver ruine

Le feuillage tardif des chênes obstinés ; A travers le dessin plus transparent des branches , Aux pentes des coteaux roussdtres et tannés. Renaîtront par endroits ses maisoiinettes blanches ;

Rassemblé par degrés comme il s'était épars. Retrouvant sa distance et sa ferme limite. Dans les lignes des monts grandis de toutes parts, Redei'enu lui-même, il reprendra son site ;

Et moi je reprendrai les séjours que j'aimais , Et mes instants lointains dans le petit village , Oi( j'ai vécu souvent, où je }i irai jamais. Et c'est de nos bonheurs les plus certains l'image !

LA NIVEROLLE.

à Maurice Bouchor.

Par delà les derniers sapins, les derniers rocs. Là où sont engourdis les clameurs et les chocs Des cascades qu'un gel éternel pétrifie , Au pied des dômes blancs que la neige édifie Dans l'azur froid où seul Faigle monte un instant. Au bord des régions où dort l'inquiétant Silence, dépouillé des derniers bruits de vie, A l'extrême hauteur par les lichens grafie , Chante encore une claire et joyeuse chanson ; C'est la voix d'un oiseau, c'est la voix du pinson Des neiges, la vaillante et vive 7iiverolle. Parmi les longs névés et la glace elle vole

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Dans sa robe grisâtre et sous son manteau brun ,

Et, dans ces lieux muets sans Jleur et sans parfum.

Humble, pauvre, vivant de quelques maigres graines ,

Et blottissant son nid aux fentes des moraines.

Elle chante pourtant; et dans les vents puissants ,

Dans les craquements sourds des glaciers fléchissants ,

Dans les coups de tonnerre et les coups d'avalanche.

Lance le petit cri d'une âme libre et franche.

Pendant qu'aux luxueux jardins riches de lis

Dont la senteur grandit dans les soirs amollis.

Le rossignol épand ï intarissable peine ,

Dont gémissent le bois, la colline et la plaine ,

Et qu'écoutent, palis, les visages humains,

Le petit oiselet , seul dans les noirs ravins ,

Dit aux royaumes froids où git la mort austère

Le plus haut chant d'amour qui monte de la Terre;

Et quand la ?ieige, un jour, redescendant des monts ,

Refoulera la vie aux plus bas des vallons ,

Avant de les combler de ses replis de glace ,

Lorsque s'accomplira la suprême menace

Que les astres gelés suspoident dans les deux.

Là où chante aujourd'hui l'oiseau mélodieux.

Le petit oiseau blanc redira solitaire

Le dernier chant d'amour qui flottera sur Terre.

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