‹ Le chemin des saisonsChapitre 32 sur 100 · LE BERGER · texte numérisé non relu

LE BERGER

à Gaston Créhange.

Je garde mes brebis, au bord de la falaise ; Tous les jours, que le vejît rugisse ou qu'il se taise. Je mène mo7i troupeau par ces vallonnements , Loin des chemins actifs et loin des toits fumants. Je suis -seul ; chaque Jour , du réveil de l'aurore Jusqu'au dernier frisson dont la mer se colore , Mes yeux voient le soleil accomplir dans le ciel, Sans se lasser jamais , son cercle habituel, Tantôt libre et tantôt labourant les nuages ; Je vois les jours sereins, et je vois les orages Déchirer des lambeaux de brouillard aux rochers. Quelquefois , il me vient, de très lointains clochers.

Du sud ou bien du nord, selon que le vent porte. Et quand sur les galets la mer est basse ou morte , D'incertains angélus qui me font frissonner ; J'entends si rarement d'autres cloches sonner , Durant des jours entiers et durant des semaines, Privé de tout écho des demeures humaines. Sinon celles qu'au cou portent mes deux béliers l Quelquefois , je descends par d'après escaliers , Et je parle aux pécheurs qui passent sur la grève. Et, quand ils sont passés , je rentre dans mon rêve. Mes chiens sont mes amis, l'un gris, et l'autre noir ; A l'heuî'e des repas, ils arrivent s'asseoir Devant moi, regardant le sac qu'emplit la miche ; Chacun a son morceau, jamais ma main ne triche. Et chacun d'eux attend paisiblement son tour; De temps en temps, l'wi d'eux va veiller, puis accourt Reprendre auprès de moi sa place abandonnée.

Il m' arrive parfois, durant une journée, Surtout par les temps gris, de rester, le menton Appuyé sur mes mains au haut de mon bâton, A voir quelque voilier qui tire des bordées, Et s enfonce parmi les lointaines ondées

Oiii pendent dans le ciel avec des rayons blancs. O navires aux flancs battus et ruisselants , Heureux les matelots que les vastes marées Emportent avec vous vers d'étranges contrées. Heureux les matelots qui voguent sur les mers ! Et je songe, le cœur pris de regrets amers, A mon espace étroit d'immense solitude.

Le soir, lorsque le vent fraîchit et devient rude. Quand les derniers corbeaux regagnent leurs abris, Fers le parc, en sifflant, j'appelle mes brebis. Tandis que des béliers s'apaise la sonnaille. Je gagne lentement ma cabane de paille. En écoutant le flux ou le reflux clamer; J'attends pour voir au loin des phares s allumer , Puis, quand l'obscurité s'épaissit sur la lande. Roulant autour de moi ma gra?îde houppelande. Je me couche, ayant fait ma prière du soir Pour obtenir de Dieu le courage et l'espoir; Et je m'endors, pensant au petit cimetière Où dorment, vieux bergers, mon aïeul et mon père.

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