L'ENSEVELISSEMENT DE LA VIE
à Léon Morel.
Sti)' ma vie est tombé le sable fin des heures; Sans trêve, il a coulé des profondes demeures D'où le Temps se déverse et s'épand sur l'Espace ; Et ce fut tout d'abord wie poussière basse Oui convint faiblement les herbes et les feurs , Alourdissant leur grâce et voilant leurs couleurs ;
Et partout s'éteignit l'éclat de la rosée ; La poudre des instants , constamment déposée , Tombant sans que mes yeux pussent la voir descendre. S'amassa, s'étendit, et, comme de la cendre. Dépassa les gramens, et cacha les grands lis. Sous T épaississement continu de ses plis.
Les vallons, gais (T oiseaux, remplis de senteur douce , Frissonnants de fougère, et veloutés de mousse. Les tertres où pleurait une source inquiète , Envahis par le sable à la marche muette. Sous sa nappe étouffante et morne confondus. Se sont comblés, se sont affaissés, et perdus.
Quelques grands arbres verts furent le seul refuge Oii s'enfuirent, devant le dévorant déluge, l£s dernières gaîtés , les espoirs de mon âme ; Quelques convictions que chaque jour réclame Résistèrent encor sur quelques grands rochers. Oui sombraient lenteynent dajis ces flots desséchés.
Ces rochers recouverts, et ces arbres eux-mêmes ,
Mon âme 7i' offrit plus que des champs nus et blêmes,
Semblable à l'uniforme et mortuaire Egypte,
Oi( le désert s'amasse au-dessus d'une crypte.
Et , sous ses tassements plus profonds et plus froids ,
Enfonce le débris des peuples et des rois.
Rien ne met plus son ombre en cette plaine aride Qu'un obélisque, un sphinx, ou quelque pyramide Sur ce sol de trépas , formé de catacombes , Rien ne voit le soleil fécondant que des tombes , Fes tiges mutilés d'hommes évanouis; Et les sépulcres seuls ne sont pas enfouis.
Ce qui subsiste en moi, ce sont des cénotaphes Où les noms ont quitté le bronze des agrafes ; Des cippes, des cercueils ; ce sont les effigies De desseins d'autrefois , d'anciennes énergies ; Des s imulac7'es froids d'espoirs et de désirs; De vides monuments ; ce sont des souvenirs.