‹ Le chemin du cœurChapitre 1 sur 7 · NUMÉROTÉS A LA PRESSE · texte numérisé non relu

NUMÉROTÉS A LA PRESSE

il à 10 J

C'est une coutume ancienne bien connue de tous les poètes (car les poètes n'ignorent de rien !) qu'avant de recevoir l'Arc et les Flèches dont il enchantera et désolera les humains, — avant, comme qui dirait, d'être armé Chevalier, Chevalier des tendres Tournois et des Kbertines Quêtes, — chaque jeune dieu Amour doit sortir triomphant d'une épreuve oii se mesurent sa subtihté et son adresse à bien exercer son emploi ; et quel est le juge s'il triompha ou non ? le royal ancêtre Eros, rassasié de proies et de îjloires , saoul de sanglots et d'hymnes,

qui, en l'île maternelle, parmi la myrrhe amère et douce faite de tous les désespoirs et de toutes les extases, rêve sur un trône de paros d'or, sa chevelure, couleur de rose blanche, lentement remuée par l'air battu d'ailes de colombes. Très magnifique et très auguste, il languit pourtant, et, — si les dieux meurent, — mourrait, bien que la la foule des Désirs l'environne de louanges, bien que d'empressées servantes, qui sont des déesses , lui frottent chaque matin tout le corps avec l'exquise sueur des récents lits nuptiaux, et, sous ses pied s refroidis, mettent, comme de bons coussins, des cœurs de vierges hier déchirés. Mais il a, près de lui, mi-fleurie à une toute frêle râmille, une églantine sauvage, pas rose, pas odorante ; et, à voir cette absence de couleur, à respirer ce pas-de-parfum, il sourit et se réconforte.

L'autre jour, devant le trône de paros d'or comparut, afin d'être admis à subir l'épreuve, un tout jeune enfançon, fils d'un faune des taillis de Sèvres et d'une napée du bois de Meudon; ils s'étaient heurtés, d'aventure, sur la lisière, et roulèrent dans le fossé.

« Enfantelet Amour, dit l'antique Eros, je ne te serai pas un Eurysthée trop exigeant ; pour mériter l'Arc et les Flèches, il te suffira de t'insinuer au cœur d'une jeune personne qui, à l'heure oii je parle, dans une ville appelée Paris, en songeant feuillette un roman de M. André Theuriet, parmi les lauriers-roses du balcon. »

Qu'une telle épreuve semblait peu difficile ! Le fils du faune et de la napée, certain d'être bientôt armé Chevalier des tendres Tournois et des libertines Quêtes,

vola, de ses menues ailes de neige rose, vers la ville appelée Paris. Mais, sans doute, la tâche qu'on lui imposa ne laissait point, malgré rapparenco, d'être assez malaisée; car, deux heures écoulées, il revint en l'île cythéréenne, non pas avec l'air d'un victorieux, mais le geste timide et la mine attrapée, comme un que l'on fait quinaud.

Eros, non sans sourire, demanda :

— Tu n'as donc point réussi, enfantelet Amour ?

— Hélas ! Hélas ! dit-il.

— C'est sans doute que tu t'y es mal pris?

— J'ai fait tout ce qu'il fallait faire.

— Mais encore, quoi ?

— Voici, dit l'enfançon. L'aile à peine close, pareil ù une hirondelle posée au re-

bord d'un toit, à petits pas je m'avançai. Je vis la demoiselle qui lisait un roman de M. André Theuriet parmi les lauriers-roses du balcon. Bientôt je fus tout proche d'elle, et, de l'une de mes plumes frôlant la place où bat le cœur, je murmurai doucement, doucement, selon la leçon que l'on m'apprit : c( Eh ! que fais-tu dans ta solitude triste, cœurdésert, cœur fermé , pareil à un froid lys sans abeille ? Tressaille, tiédis, épanouis-toi, cœur virginal, afin qu'en toi je pénètre et te réjouisse déhcieusement. Ne croyez pas, mademoiselle, que votre unique destinée soit de songer, au balcon, vos yeux chastes attentifs à un plus chaste livre. Il est des fiancés, les soirs, en l'embrasure de la fenêtre, tandis que les grands parents jouent au whist sous les petits abat-jour de papier vert; un jeune homme vous parlera du beau voyage de noce dans les Itahes et les Espagnes ! et vous serez, de sa voix, si infiniment émue que vous croirez porter en vous tout le vaste

azur frissonnant d'une matinée d'avril. » Parlant ainsi, je continuais, comme quelqu'un qui frôle plutôt qu'il ne heurte, de caresser, au corsage de cette demoiselle, la chère place, la tendre place où bat le cœur. Mais elle ne prit point garde à moi, lisant toujours; et je ne suis pas entré.

Dès qu'il eut achevé, tout penaud, ce récit, les Désirs éclatèrent de rire, et les servantes d'Eros, ces déesses, durent, pour point pouffer, se mordre les lèvres; d'ordinaire, ce n'était pas à leurs propres dents qu'elles confiaient le soin de faire plus rouges leurs coralines bouches. Lui-même, quoique auguste, l'antique Eros s'égaya, et :

— Enfantelet, dit-il, tues vraiment bien innocent et bien peu au courant des choses, pour un Amour né d'un d'un faune des fourrés de Sèvres et d'une napée du bois de Meudon. Allons, c'est une éducation à refaire, comme on dit. Nymphe Erato, cessez,

un instant, de regarder les menus jeux d'or furtif, qu'un rayon de soleil allume à la nuque rousse de votre amie, et, s'il vous plaît, instruisez ce petit Amour.

Ce fut très volontiers qu'obéit Erato ; elle conduisit l'enfançon derrière un laurierrose : alors, là, très humilié :

— Nymphe, soupira-t-il, j'ai donc commis quelque grave faute ?

— Sachez, dit-elle, que le chemin vers le cœur des femmes n'est pas aussi direct qu'il vous semble,

— Gomment! pour m'insinuer au cœur de cette demoiselle, je ne devais pas m'adresser à lui, d'abord ?

— Non certes.

— Quoi ! non ?

— Non, vous dis-je.

10 LE CHKMIN DU CŒUH

— Il aurait fallu, peut-être, m'y glisser par... l'oreille.

— En aucune façon.

— Par les yeux ?

— Pas davantage.

— Par le nez ?

— Fi! l'ignorant! dit-elle.

Puis, se penchant vers lui, elle parla si bas que le menu chant de sa voix n'émut point jusqu'à le désunir le vol hyménéen de deux papillons blancs presque posés dans ses cheveux...

Le si jeune Amour, tremblant, tout à coup baissa les yeux, un coquelicot à chaque joue.

— Oh ! fit-il.

— Oui! dit-elle.

— Mais, là, nymphe Erato...

— Eh bien !

— Là, on est...

— On est?...

— Bien loin du cœur, j'imagine?

— Eh ! non, petit sot, dit-elle, si l'on se dresse un peu !

Cette parole entendue amusa fort la cour cythéréenne. Le moyen d'être sévère, étant de bonne humeur? Bien qu'il n'eût pas triomphé de l'épreuve, l'enfantelet reçut l'Arc et les Flèches. D'ailleurs en peu de temps il acquit, par l'exemple des autres Amours, toute la science nécessaire; et il fit le déhce et le désastre des âmes, tout aussi bien qu'un autre.

En un bond sur le lit, les mains battant l'air odorant et mi-sombre de la chambre adultère, les yeux écarquillés, les seins sursautant hors du nid de matines comme d'éperdus ramiers aux becs roses, et si blême de peur que la blondeur de ses cheveux fous en parut plus dorée :

— Ludovic !

— Hein?

— Ludovic!

— Quoi?

— Eveille-toi!

16 ALlillTKS

— Comment?

— Mon mari !

— Allons donc !

— Je te dis que si.

— Il est à Marseille !

— Il est dans l'escalier.

— Fichtre!

- J'entends son pas.

— Oui, quelqu'un monte...

— Il a la clé, il va entrer.

— Nom de nom de nom !

— Je suis perdue !

— Barricadons la porte.

— Il est très fort. Il renverserait tout.

— Ah! il est très...?

— Cache-toi sous le lit.

— Hortense ! du Paul de Kock !

— C'est bien le moment de parler littérature.

— Si je fuyais par l'escalier de service?

— Il n'y en a pas,

— Ces architectes!

— Va sur le balcon.

— Un vaudeville?

— Ou un drame, choisis.

— Saperlotte !

— Il monte!

— Soit ! le balcon !

— N'oublie rien.

— Non.

— Tes habits sont sur la chaise.

— Mon chapeau?

— Accroché à la patère de la fenêtre.

— Ah! mes bottines?

— Clémentine les a emportées.

— C'est ça, pieds nus, sur de la pierre.

— Ah ! il me tuera !

— Ma pauvre chatte! Mais...

— Quoi?

— Je n'entends plus rien.

— Tu n'entends plus?...

— Non, écoute, rien.

— C'est qu'il s'est arrêté au troisième, pour souffler.

— Asthmatique?

— Ça ne l'empêche pas d'être jaloux !

— Allons, je m'en vais.

— Mon pauvre ami !

— Diantre ! il pleut.

— C'est vrai qu'il pleut.

— J'attraperai une pleurésie !

— Saute dans la rue et prends un fiacre.

— Sauter du quatrième?

— Il y a des maçons qui tombent de plus haut, et ce n'est pas pour sauver une femme.

— Enfin, je ne peux pas...

— Eh bien ! tu vois, là, à gauche, cette petite barrière en fer ?

— Oui.

— Passe par-dessus.

— Bon.

— Tout de suite après, tu verras une fenêtre.

— Fermée.

— Tu frapperas, tu appelleras, sans faire de bruit : « Suzanne ! Suzanne ! »

— Suzanne?

— Ma meilleure amie. Sa chambre donne sur le balcon. ïu diras que tu viens de ma part. Tu expliquera les choses. Suzanne te donnera asile.

— Mais, si...

— Quoi encore? Je meurs de peur.

— Si elle n'était pas seule ?

— Toutes mes amies sont d'honnêtes femmes, monsieur, comme moi 1

— Oui.

— Adieu!

— Adieu!

Elle a repoussé le battant, elle regagne son lit, attendant l'époux qui s'est arrêté, pour souffler, sur le palier du troisième. Ludovic, en la pâleur de la chemise sous le chapeau haut de forme, un bras serrant ses habits, enjambe la barrière, voit la fenêtre pas éteinte encore, — à peine est-il minuit — heurte discrètement, de la phalange de l'index.

20 A.LKUTES

— Suzanne?

Nulle réponse. En heurtant encore :

— Suzanne ! Madame Suzanne !

Le rideau s'écarte. Une blancheur, sans doute d'épaule, et le lustre noir d'une chevelure, et du rose, qui est une bouche, luisent à la vitre. Mais le rideau retombe, tout s'efîace.

— Madame! Madame! c'est Hortense...

La fenêtre s'entre-bâille.

— C'est Hortense ! . . .

— Oui m'envoie.

— Entrez alors, entrez vite.

Dès qu'il a mis le pied dans la chambre :

— Oh ! monsieur !

— Qu'ya-t-il?

— Oh ! monsieur.

— Madame?

— Vous êtes en chemise !

Sans doute, il est en chemise. Mais, la regardant :

— Vous aussi!

— Moi, j'étais couchée...

— Pensez-vous que je ne l'étais point?

Elle voudrait bien garder son sérieux.

^ Elle ne peut pas. Ils pouffent de rire. A rire de la sorte, ils perdent un temps précieux, qu'ils pourraient employer, Ludovic à endosser son veston, Suzanne à s'envelopper d'un peignoir. On ne saurait penser à tout. Et, riant toujours. Suzanne est exquisement jolie à cause d'une bouche de corail très rouge où les dentelettes sont des grains de jais blanc, à cause des seins qui sursautent hors du nid de matines comme d'éperdus ramiers aux becs roses. De sorte que, tandis qu'elle considère, non sans intérêt, ce beau jeune homme entré par la fenêtre comme s'il tombait du ciel, Ludovic qui, en sa surprise charmée, a laissé tomber son chapeau et ses habits, songe que sa pénible aventure aurait d'agréables compensations si l'aimable voisine de sa maîtresse consentait tout à l'heure, dans la chambre

mi-obscure, où flambe un feu clair, où le lit là-bas s'ouvre comme une blanche promesse de neige tiède, à pousser jusqu'aux plus doux extrêmes les devoirs bien entendus de l'hospitalité nocturne.

Mais, tout à coup :

— Monsieur!

— Hein?

— Monsieur I

— Quoi?

— Partez!

— Vous dites?

— Mon amant monte l'escalier !

— Non! non!

— Je vous dis que si.

— Mais non !

— J'entends son pas.

— Quelqu'un monte, en effet, après avoir soufflé sur le palier du troisième, mais c'est. . .

— Mon amant !

— Eh! non, le mari d'Hortense!

— Eh ! oui, monsieur, le mari d'Hortense.

— Ah ! bah !

— Je le croyais à Marseillle...

— Et il est dans l'escaher?

— Oui.

— N'importe, puisqu'il vient chez sa femme.

— Il vient chez moi.

— Très fort en effet, quoique asthmatique.

— Il a la clé, il va entrer.

— Fichtre!

— Fuyez.

— Sur le balcon !

— Vous n'oubliez rien?

— Rien...

— Vos habits?

— Je les ai.

— Votre chapeau?

— Sur ma tête.

— Allez, allez!

— Mais l'averse redouble!

— Eh! bien, accrochez-vous à la persienne.. .

— A la persienne?

— Grimpez jusqu'au toit!...

— Jusqu'au toit?

— Vous verrez, juste au-dessus de ma fenêtre, la lucarne d'une mansarde...

— i\près?

— Après, vous frapperez. C'est dans cette mansarde que loge Clémentine...

— La femme de chambre d'Hortense?

— Elle vous ouvrira, et vous serez à l'abri.

— Mais...

— Ah! partez donc, partez donc!

Elle a repoussé le battant et, tandis qu'elle regagne son lit, attendant l'amant qui, à chaque marche, fait halte pour reprendre haleine, Ludovic, en la pâleur de la chemise sous le chapeau haut de forme, un bras serrant ses habits, empoigne de la main droite la persienne, se hisse, adroit gymnaste, empoigne la gouttière, se hisse encore, s'assied devant la lucarne.

— Clémentine!

— Qu'est-ce qu'il y a?

— C'est moi, ouvrez vite!

— Monsieur Ludovic!

11 saute dans la mansarde, qu'éclaire mal une veilleuse. Une bonne odeur de chair saine y rôde, car Clémentine, chambrière naguère paysanne, mêle aux délicates odeurs des poudres de riz volées l'aromale fraîcheur de ses robustes et roses vingt ans. Hors de la chemise bise saille la dure bombure de la gorge. Nulle hésitation ! froid de pluie, chaud de désirs exacerbés, Ludovic envie la bonne couche oii il étreindra cette belle fille. Il la saisit, l'emporte, l'étend sur les draps, l'y rejoint, l'enlace, stupéfaite et ravie, sous les tièdes couvertures ramenées plus haut que les deux tètes dont les cheveux se mêlent. En somme c'est une heureuse fin d'aventure qu'un baiser de belle servante.

Mais, soudain :

— Vite ! vite !

— Hein!

— Vite!

— Quoi?

— Allez-vous-en !

— Qu'est-ce qui te prend?

— Allez-vous-en donc!

— Pourquoi?

— Monsieur monte !

— Monsieur?

— Oui.

— Le mari de ta maîtresse?

— Oui.

— L'amant de M"^'' Suzanne?

— Oui.

— Qu'est-ce que ça te fait?

— - Ce que ça me fait !

— Il va chez Tune ou chez l'autre.

— Pas du tout.

— Allons donc!

— Il leur a dit...

• — Je sais... qu'il allait à Marseille.

— Et c'est chez moi qu'il vient.

Alors Ludovic se lève, calme. Plein d'admiration pour un homme qui, bien qu'asthmatique, a sur trois lits de jeunes femmes des droits seigneuriaux, il reconnaît qu'il lutterait en vain contre Finéluctable destinée. Il profère gravement : « N'ajoute pas un mot. C'est inutile. Ne me dis pas que tu serais perdue si je restais ici. Ne me demande pas si je n'oublie rien, si j'ai tous mes vêtements, si j'ai mon chapeau. Ces inquiétudes n'auraient rien de nouveau pour moi. Ne m'indique pas môme sur le toit quelque intervalle de cheminées, où une tendre chatte m'accueillerait de miaulements et me réchaufferait de caresses; car celui qui, par la volonté du sort, m'oblige à d'incessants déplacements, viendrait bientôt, sous la forme d'un matou, me chasser de mon suprême asile. » Puis, il sort de la mansarde, par la lucarne, s'assied sur le bord du toit, et frissonne sous la pluie, résigné.

Mais, une minute ù peine écoulée, s'ouvrent à la fois la lucarne de la mansarde, les deux fenêtres du balcon; et, ensemble : « Monsieur? Ludovic? Monsieur? » appellent trois voix de femmes. Car Hortense et Suzanne, chacune de sa chambre, ont entendu les pas dhomme dépasser le palier du quatrième étage; et Clémentine, l'oreille à la porte, les a entendus aussi s'éloignant vers le fond du corridor ; toutes trois s'étaient trompées; celui dont elles avaient cru reconnaître le pas. c'est quelque valet de chambre reo^a^nant sa mansarde; et trois jeunes tètes s'avancent dans la nuit, cherchant Ludovic.

Tant il est vrai qu'il ne faut jamais désespérer, même à l'heure où semblent s'acharner contre nous les persécutions subtiles des pires destinées!

Toute cette nocturne malchance s'achève le plus heureusement du monde. Tandis que le mari voyage vers Marseille, Ludovic,

clans une salle à manger bien éclairée et bien close, soupe, des reliefs du dîner de famille, en compagnie d'Hortense et de Suzanne; pour la remercier de l'hospitalité offerte, Hortense a invité Suzanne à cet amical repas. Et c'est un dénouement non moins honnête qu'agréable. Car les deux amies, les lèvres à peine mouillées d'un souvenir de désir et d'une mousse de vin léger, portent, très chastes, auprès de Ludovic rhabillé, des peignoirs montant jusqu'au cou ; et, attentive aux moindres désirs des convives, Clémentine les sert avec une modestie discrète...

Sur Teau bruissante comme un long satin qu'on déroîile, sur les pelouses qui scintillent de fulgores, sur les villas aux sombres parcs ensommeillés, c'est une nuit d'étoiles et de bleu charme infini. Les acacias balancés éventent de parfums et de frissons susurrants la tiédeur du calme silence; et là-bas, là-bas, on ne sait où, comme tout au fond du mystère, le chant commentant du rossignol vibre, s'accroit, s'alentit , s'exaspère, et semble un acharné appel vers le douloureux et délicieux idéal. Alors, dans un sentier, au bas d'un mur tout blanc de lune, en levant la tête vers une fenêtre pas refermée :

JDLES-LE-MARI\

Eh ! Galuche !

GALLCHE

Me voilà !

Galuche enjambe l'appui de la croisée, se tourne, glisse, se laisse choir dans la venelle. Jules-le-Marin l'embrasse tendrement. Ce sont deux jeunes rôdeurs, gras, larges, blancs ; entre la chemise bâillante se bombent leurs bustes de mitrons. Us s'éloignent. Il y a un bruit mou d'espadrilles sur le cailloutis du sentier.

JLLES-LE-MARIN

Fini ?

GALUCHE

En deux temps.

JULES-LE-MARIN

Tu as eu du mal ?

GALUCHE

Pas moi! Eustache.

JULES-LE-MARIN

Alors ■?...

GALUCHE

Dame ! tiens, vois, là, mes mains.

JULES-LE-MARIN

Du rouge !

Ce qu'il en avait, pour un vieux !

JILES-LE-MARIN

Nom de nom !

GALUCHE

- Fallait pas qu'il s'éveille !

JULES-LE -MARIN

Et tu as trouvé?...

GALUCHE

Pas grand'chose. Deux bagues, une montre, quelques pièces de vingt francs.

JULES-LE-MARIN

C'est toujours ça. Où as-tu mis les bijoux et l'or ?

GALUCHE

Dans ma poche.

JULES-LE-MARL\

Part à deux !

GALUCHE

Pour ce que tu as travaillé ! . . .

JULES-LE-MARIN

Je faisais le guet.

GALtCHE

Bon ! bon ! on fera ses comptes, à Paris. Filons vite. ''

JLLES-LE-MARIN

Gomme tu voudras. Bien sûr, des hommes comme toi, il n'y en a pas beaucoup. Tu as saigné un pante; tu n'es pas plus ému que si tu venais de prendre un verre. Tu as du cœur, on peut le dire. C'est vrai que je t'aime. Et il y a longtemps, hein, mon vieux? Ça date de Poissy. Seulement, tu as un défaut. Tu est trop aimable avec les femmes. Un homme comme toi, ra devrait laisser les femelles lui courir après, et se fiche d'elles. Non, toi, tu fais le gentil, tu leur dis des douceurs, tu leur donnes l'argent que tu as gagné.

GALUCHE ,

Je suis gentilhomme !

JL LES-LE- MARIN

Je ne veux pas, moi, que tu sois aimable avec les femmes !

GALLCHE

Qu'est-ce que tu dis?

JLLES-LE-MARI\

Je dis...

Tu dis que tu es un imbécile, et que tu vas te taire !

jl:les-le-marti\ Bon! bon, ne te fâche pas. Tu sais bien que je ne peux pas me fâcher avec toi. Je t'aime trop, mon petit, je t'aime trop... je ne peux pas me fâcher...

Ils s'en vont dans la nuit d'étoiles et de bleu charme infini. Des acacias balancés, une pluie de fleurettes quelquefois, les frôle. Une fleur s'est collée au san^' d un des doiyts de Galuche; il regarde cette fleur au bout du doigt sanglant, et il rit. 11 s'en attendrit aus^i Il s'arrête un instant, pour écouter chanter le rossignol Ils se remettent en route, et c'est autour du bruit mou des espadrilles, sur leurs formes courbées qui se hâtent côte à côte, l'enchantement mystérieux de toute la belle nuit d'été.

Mais brusquement :

GALLCHE

Eh bien ! je ne rentre pas à Paris.

JLLES-LE-MARIN

Qu'est-ce qai te prend? Tu veux coucher sur le chemin, ou dans le bois? Je veux bien, moi, s'il n"y a pas de danger,

GALUCHE

Et quand même il y aurait du danger ?

JULES-LE-MARIN

Ah î tu en as, du cœur !

Mais c'est pas pour dormir, grande bête, que je veux rester ici.

JULES-LE-MARIX

Pourquoi, alors? Qu'est-ce qu'il va?

GALUCHE

Il y a que ça m'a mis en train, la chose de tout à l'heure : et il faut profiter du moment où on est en train. Je veux faire un j coup, encore!

JULES -LE- MARIN

Galuche !

LA BELL t; NUIT UÉTK 39

GALUCHE

Tais-toi, animal, et regarde!

JLLLS-LE-MARIN

Cette fenêtre-là, au premier, de l'autre côté de la grille ?

GALUCHE

Juste.

JULES-LE- MA PJ

Qui est ouverte ?

GALUCHE

Donnez- VOUS donc la peine d'entrer I Et la chambre est toute noire. J'y vas.

JULES-LE-MARIX

Ce n'est pas raisonnable I II y a peut-être des chiens, ou des domestiques; on t'empoignera, nous serons perdus. Et puis, deux affaires dans la nuit 1 Si c'est comme ça que tu nous prépares les circonstances atténuantes !

GALUCHE

Fiche le camp, si tu veux I Moi, je travaille.

JLLES-LE-MARL\

Allons-y donc !

GALICHE

Il faut passer par-dessus la grille. L'épaule !

JL"LES-LE-MAR1

Voilà.

GALUCHE

Une ! deux !

JULES-LE- MARIN

Tu ne t'es rien cassé ?

GALUCHE

Un sommier, cette pelouse.

JULES-LE-MARIN

Faut-il que je t'aide à grimper?

Pas besoin. Il y a un espalier. Attendsmoi, je reviens.

JULES-LE-MARIN

Surtout, je t'en prie, ne t'emballe pas î

Si on ne crie pas, pas de couteau ! Sois raisonnable. Ne t'expose pas.

GALUCHE

Non, ce qu'il va être drôle, le bourgeois, en me voyant, tout noir, devant lui ! Je donnerais dix sous pour que la bougie soit allumée !

Dans l'ineffable douceur nocturne, les pelouses scintillent de fulgores; il y a des papillons de nuit qui palpitent autour de ces insectes de lumière. Le bruissement de l'eau, lointain et qui semble proche, met sur tout le paysage comme la caresse d'une onde invisible. Le circuit d'une chauve-souris s'illumine aux ailes d"une transparence lunaire. Et ce sont des chuchotements d'herbe, et des éveils de pépiements, bientôt endormis, et une chute de branche, comme l'abandonnement d'un bras trop chargé de bonheur. Une plainte s'élève, très douce et très râlante à la fois, on dirait d'un roucoulement de chouette. C'est un oiseau funèbre qui se pâme ou une tourterelle qu'on égorge. Deux ou trois fois, cette plainte monte, plus tendre et plus déchirante, soupire. Hélas! qu'il faut de bonheur ou d'angoisse pour se lamenter ainsi ! Et le chant du rossignol, là-bas, là bas, au fond du mystère, invite au douloureux et délicieux idéal !

JULES-LE-MARI

Ehî Galuche!

42 l.A BELLE NUIT D'ETE

GALICHE

iMe voilà î

Galuche enjambe rappiii de la fenêtre, se laisse glisser, se laisse choir dans le jardin, traverse la pelouse, se hisse à la grille, tombe sur le chemin.

Jl LES-LE-MARI\

C'est fait ?

GALUCHE

Tu peux le dire !

JULES-LE-MARIX

Ça été dur ?

GALUCHE

Mais non !

JULES-LE-MARIX

Tu n'as pas ?...

GALUCHE

Je n'ai pas, quoi ?...

JULES-LE-MARIN

Eustache 1...

GALUCHE

Pas besoin.

JILES-LE-MARIN

Bon, ça! Et qu'est-ce que tu as pris?

GALLCHE

Rien.

JULES-LE-MARI

Il n'y avait rien ?

GALUCHE

Que si ! des bijoux, des bibelots, ce qu'il y a de plus riche ! partout,

JILES-LE-MARIN

Alors?...

GALUCHE

Je fais ce qu'il me plaît 1 Je suis bien le maître de faire ce qu'il me plaît !

JULES-LE-MARIX

Oui, oui. Enfin, coup raté ?

GALUCHE

Ah ! non, par exemple !

JULES-LE-MARI

Pourquoi ris-tu ?

ii LA BELLE MIT U'ÉTK

GALLCHE

Ça n'est plus permis de rire ?

JLLES-LE-MARIN

Mais si! mais si ! Allons -nous- en ! Ce qu'il y a de bien , c'est que nous avons toujours ce que tu as trouvé chez le vieux: les bagues, la montre, les pièces de vingt francs.

GALLCHE

Pour ça, mon bonhomme, tu peux en faire ton deuil !

JULES-LE-MARIX

Hein?

GALLCHE

En faire ton deuil, je dis. Je n'ai plus rien. J'ai tout donné.

JLLES-LE-MARIN

Tu as ?...

GALLCHE

Dame î on est gentilhomme. Dépèchonsnous, voilà l'histoire. J'entre dans la cham-

bre. Ça sentait bon ! bon comme quand on passe rue d'Enghien, devant les magasins de parfumerie. J'avance, à tâtons. Il y avait une veilleuse. Je commence à y voir clair. Sur des meubles de toutes les couleurs, sur la cbeminée. au mur, des choses luisaient, jolies. Et, au fond, c'était tout blanc, comme un tas de roses blanches. Le lit! J'avance encore, j'ouvre les mains, je touche. Ah! sacrebleu i sacrebleu ! sacrebleu ! C'était de la soie , de la soie , en vie. Et c'était rond! et c'était lisse! et c'était frais! J'avais si peur, d'être si content, que j'allais fiche mon camp. Mais voilà que la dame — bien sûr, elle me prenait pour son mari, ou pour son amant, — m'a serré entre des bras de dentelle. Qu'est-ce que j'ai fait, moi? Je me suis fourré dans le lit, et je te promets que si elle n'a pas été contente, c'est qu'elle est rudement difficile. Du reste, elle criait comme un pigeon malade! Et je ne suis

46 LA liELLE NUIT D'ÉTI':

parti que quand elle a été rendormie. Mais quoi ! il faut se conduire généreuseme nt avec les femmes. Et, avant de renjamber la fenêtre, j'ai laissé sur la cheminée les bagues, la montre et les pièces de vingt francs. Elle ne pourra pas dire que je lui ai posé un lapin !

Ils s'échappent à travers le paysage nocturne où tressaille déjà un pressentiment de malin. Comme le fond d'une urne naguère pleine d'ambroisie, le rossignol qui va se taire égrène ses dernières gouttes de chant mélancolique... Ah! qu'il est rassasié de douleur et d'amour, à cet heure d'avant l'aube, le grand espoir du rossignol! Et la fuite de la rivière est un glissement plus clairement sonore, comme si. maintenant, c'était du satin diaphane qui coule.

GALUCHE

Pourquoi ne me dis-tu rien? Tu m'en veux ?

JLLES-LE-MARI\

Moi ■?

Tu m'en veux d'avoir laissé, là, ce que j'avais trouvé ailleurs.

JULES-LE-MARI

Mais non, mais non, je ne t'en veux pas — de çal

Voici qu'ils ont achevé de monter la côte, et devant eux c'est, sous le charme bleu du ciel encore étoile, toute la vaste plaine avec de pâles balancements de buée .

JILES-LE-MARI\

Alors, comme ça, elle était jolie, la dame ?

GALUCHE

Je te crois !

JULES-LE-MARIN

Et tu t'en es donné, de l'amusement ?

GALUCHE

Tiens ! j'avais travaillé, chez l'autre ! c'était ma récompense.

JLLES-LE-MARIX

Tu as raison. Tu as raison de dire ça ! Ta récompense... On a de drôles d'idées, tout de même.

GALUCHE

Quelles idées ? Qui est-ce quia des idées?

JLLES-LE-MARIN

Moi. C'est drôle, maisj'ai une envie.

GALLCHE

Dis!

JULES-LE-MARIX

C'est une fière nuit que tu as faite, une vraie nuit. Eh bien! voilà, je voudrais en garder quelque chose, pour me rappeler...

G.VLICHE

Quelque chose ?

JlLtS-LK-MARL\

Fais-moi un cadeau.

GALICHE

Ça, si tu veux... Quel cadeau ?

JULES-LE-MARIN

Eustache... Tu sais... le couteau... qui est rouge...

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