GAUCHE
Le couteau...
JLLES-LE-MARL\
Qui a saigné le vieux. Donne-le-moi en souvenir...
GALLCHE
En voiJà une idée... Ce que tues drôle !... Tiens, prends.
JULES-LE-MARI
Tiens, toi aussi !
Il lui enfonce le couteau entre les deux épaules. Galuche tombe, sans un cri. Jules-le-Marin s'enfuit. Et il y a sur les pelouses où s'éteindront les fulgores, sur les grands parcs encore ensommeillés, l'inquiétude frissonnante de la nuit qui ne sera plus la nuit. Le balancement des acacias évente de parfums et de frissons une tiédeur moins obscure. Une ligne rose, au loin de la plaine vaguement blanchissante, s'allonge, si mince, à l'horizon... C'est l'éveil du sourire aux lèvres de l'orient.
Parmi la langueur de l'après-midi de Naples, et les parfums, dilatés en atmosphère, des mimosas, des caronarias ou des hélyanthèmes, et les oscillantes brises des éventails qu'agitait lentement la paresse des jeunes femmes presque couchées en des balancins d'osier et, çà et là, à la joue, au front, à la naissance d'un sein, au coude d'un bras nu, dorées par les vacillements du soleil fusant à travers les vitres de la serre, la princesse de Poléastro s'éveilla de sa pose abandonnée lorsqu'on vint à parler, à propos du dernier sermon intime d'un
Monsignor fort à la mode, des peines ou des joies qui nous attendent en l'autre vie. et, une rêverie lumineuse entre ses cils miclos, d'une voix tendre et odorante comme un soupir de rose :
— Oh ! moi , dit-elle . quand j'entrerai dans le Paradis, je ne serai pas étonnée du tout, car je crois bien que je l'ai vu déjà !
Elle ajouta, après un silence oii elle se souvenait sans doute :
— Oui, quand j'étais toute petite.
A l'ordinaire, les moindres paroles de la princesse Poléastro sont avidement recueillies par la cour que lui font les plus nobles dames et les plus hauts gentilshommes de l'aristocratie napohtaine, auxquels se mêlent les étrangers que recommande l'illustration de leur race ou la renommée de leurs talents. Vraiment, elle règne, sans conteste; non seulement par le glorieux blason, par la fortune incalculée et par la toute-puissante influence du prince-général, son mari, cinq
LE PARADIS DE LA PRINCESSE o.j
ans ambassadeur à Vienne et quatre fois ministre de la guerre, mais par son incomparable beauté, faite à la fois d'impérial éclat et de grâce ingénue, que rehausse dans l'admiration universelle une vertu parfaite, une dévotion sans hypocrisie, une candeur sans affectation, sur lesquelles n'a jamais pu mordre la plus adroite calomnie. Vainement les méchants rappellent les origines obscures de cette éclatante gloire mondaine. Vingt ans passés, le prince de Poléastro qui voyageait par la France, non pas en wagon, mais en chaise de poste, comme les grands seigneurs de naguère, vit, couchée sur un tas de pierrailles (c'était non loin de Paris), une toute petite fillette, qui dormait. Elle était pâle, maigrichonne, les pieds sans souliers, avec la jupe en loques.Touteseule.il l'éveilla, l'interrogea. Comme elle avait cinq ou six ans à peine, elle savait peu de mots, ne put dire ni d'où elle venait, ni qui l'avait laissée là. Le prince
56 LE l'AHADIS DE LA PRINCESSE
s'attendrit d'elle, la fit monter dans la chaise, l'emporta en Italie, et la plaça dans un couvent, où elle fut instruite, et où, grandissant, elle devint si savante et si pieuse, et si belle, avec, des grâces toujours et des ingénuités d'enfant, que le prince de Poléastro, l'étantvenue voir après dix ou douze ans d'oubli, la jugea accomplie au point que, jeune encore, il se résolut à l'épouser. Il l'épousa en effet. La fillette ramassée sur un chemin de banlieue parisienne est devenue la plus grande dame des Deux-Siciles ! Mais, au grand déboire des mauvais chuchoteurs, cet étrange passé, dont elle se garde d'ailleurs de faire mystère, ajoute au contraire un piquant romanesque à son triomphe d'à présent : et l'on s'accorde à proclamer que la princesse de Poléastro est sur la terre, je veux dire dans les salons, une irréprochable femme, superbe par la beauté et le rang, exquise par l'innocence, une reine qui serait une sainte,
en attendant qu'elle soit un ange, au ciel. De sorte que les paroles qu'elle avait susurrées entre deux coups d'éventail causèrent la plus vive émotion. Un poète français, parisien même, qui se trouvait là par hasard, — presque un intrus parmi tant de nobles visiteurs, — fut étonné, plus qu'aucun autre, de les avoir entendues. Quoi ! la princesse, toute petite, avait vu le Paradis? Oïl ? Comment? Quel Paradis? Des chaises inchnées, des balancins immobiles, on se penchait de toutes parts vers elle, avec des airs qui interrogent, dans la serre dorée de soleil, où se vaporisaient en atmosphère les parfums des mimosas, des caronarias et des hélyanthèmes.
Alors, condescendante à ces curiosités bientôt approbatrices :
— Vous voulez que je m'explique? dit-
elle. Soit. Mais, je vous en avertis, ce n'est pas une aventure que je vais vous conter ! J'ai le souvenir, morne et délicieux, de choses, sans événements; et voilà tout. C'est en moi comme ce qu'un miroir garderait d'un reflet. Et si vous pensez « elle a rêvé », vous aurez sans doute raison. Pourtant il me semble qu'un rêve ne m'aurait pas laissé une impression aussi profonde, aussi durable parmi les réalités de la vie.
Elle continua, dans le grand silence attentif :
— C'était autrefois, tout à fait autrefois, bien avant l'heure oîi le prince (vous savez cette histoire) me trouva endormie sur un tas de pierres d'une route française.
Qu'étais-je avant cette heure ? une très pauvre fillette, née de très pauvres parents, et laissée là, comme le petit Poucet et ses frères dans la forêt ? une enfant issue de parents nobles, qu'une nécessité fatale dévouait à l'abandon? je ne sais pas. Aucun
fait précis ne se dessine dans la brumeuse commémoration de mes premiers ans. Mais, de ce vague, je garde de vagues réminiscences...
Quand je regarde derrière moi, loin, loin, il me semble voir beaucoup d'ombre, et aussi, par instants, beaucoup de clarté, avec des êtres inconnus qui passent, plus sombres dans cette ombre, et, plus clairs dans cette clarté. Mais c'est très difficile de se rappeler des choses si confuses, si immatérielles pour ainsi dire, sans que le plus proche du plus tard, l'expérience des faits de la vie, n'y ajoute, par le raisonnement, de la comparaison, des réalités, des précisions que cependant elles n'eurent pas. Il me faut, non sans un grand effort, me dégager de celle que je suis devenue peu à peu, pour ne voir que le presque pas visible de celle que j'étais jadis, jadis... pour me rappeler seulement ce dont je me souviens à peine. J'y réussis, incertaine-
ment. Je crois que j'ai habité, à peine née, dans de l'étroit, dans du noir, dans du clos; et, autour de moi rencoignée avec des tremblements dont le frisson, parmi mes songeries, parcourt encore mes membres, une forme, qui ressemble à celle d'une femme, fait des gestes, pousse des cris, rit, pleure, m'embrasse, me menace, s'en va, me laisse, revient, pas seule. Une apparence d'homme se dresse, on m'emporte, on me couche, je ne vois plus rien. C'est que je dors sans doute. Je me réveille, il fait toujours noir. Mais où je suis, je l'ignore. Et longtemps, longtemps, c'est ainsi. Moi dans un coin, avec des pas autour. Puis, rien, rien, rien. Sinon du sombre, sans pensée, sans vie.- Enfm, — quand? où? impossible de retrouver le lieu, ni l'heure, — je passe parmi des foules, dans du jour gris, ma main dans la main de quelqu'un de très grand qui me guide et me tire. Me voici, — après une poussée, — dans un endroit qui n'est pas
éclairé. Ah ! si, un souvenir précis ! J'entends une voix, pas méchante (est-ce que je sais si cette voix n'était pas celle de ma mère?) me dire, en me poussant encore : « Reste ! reste là ! » Je reste, sans comprendre oii l'on m'a mise. De la nuit autour de moi, avec des gestes et des paroles de gens qui rôdent. Vingt choses, — sans que je sache lesquelles — m'environnent, me frôlent, me pressent ; moi je suis petite dans un coin. Je regarde, j'entends , je ne comprends pas. Je vois rougeoyer des rondeurs qui luisent. Depuis, la première fois que je suis entrée dans la cuisine du couvent, les étincellements des cuivres, à leurs crochets, sous des planches, au mur, m'ont rappelé ces rondeurs rougeoyantes. Et je demeure longtemps, là, je ne sais oii. Mais pas toujours. On m'y a conduite, on vient m'y reprendre, pour me conduire ailleurs, dans un ailleurs que je reconnais, qui m'est tout à fait familier. Et cependant tout cela m'ap-
paraît en même temps. Sans doute c'est l'incertitude de ma mémoire d'enfant qui brouille toutes mes réminiscences en une seule confusion. Il est probable que je logeais dans une maison d'oîi, de temps en temps, peut-être le dimanche, ma mère me conduisait dans une autre maison. Mais je m'imagine que j'étais toujours dans Tune et dans l'autre. Puis, brusquement, du milieu de tant d'obscurité, émerge une lumière, une gloire, un triomphe! et, un jour, j'ai vu le Paradis, certainement.
Du coin où je me tenais, — j'ai l'impression que dans ce coin j'avais peur, ah ! que j'avais si peur ! — je m'évade lentement, doucement, sans bruit, sans aucun bruit, — je suis sûre que je ne fais pas de bruit ! — je monte, je monte, je monte. Il y a autour de moi des blancheurs rondes, rayonnantes, — j'ai vu depuis, dans les fêtes des jardins , des globes lumineux qui ressemblent à ces ravonnantes blancheurs,
— je monte encore, je sens sous mes pieds, sous mes mains, des mollesses épaisses,
— ce devait être des épaisseurs de tapis,
— je monte toujours, et, après une soudaine ouverture, j'ai devant les yeux un si magnifique éblouissement qu a ce moment même oii je vous parle, mes paupières en palpitent, extasiées. Ah ! le Paradis ! le Paradis ! J'ai vu sûrement le Paradis, à cette minute-là ! Des choses roses, des choses bleues, de l'or, de l'argent, des rayons d'étoile et de soleil se mêlaient sous un éclaboussement de clartés furieuses comme dans une énorme volière de cristal où mille oiseaux des Iles auraient des ailes de pierreries en flammes. Et, aussi, luisaient à travers des brumes de gazes, des neiges lisses pareilles à celles dont, décolletées pour les bals, nous éblouissons les regards et les lustres. Toute cette splendeur m'entrait dans les yeux, me pénétrait toute, m'illuminait intérieurement de la tête aux
Ci LE l'AliADIS DE LA PRINCESSE
pieds. Je crus que j'absorbais tout un ciel plein d'anges, brusquement épanoui ! Parfois une noirceur, — imitant la forme d'un homme — traversait cette gloire, se penchait vers les étincellements, les touchait, les obscurcissait. Sans doute le Diable entrait dans le Paradis pour en arracher quelque élue indûment admise dans les célestes délices, et que revendiquait l'enfer. Ce qui me porte à croire juste cette idée, c'est que, parfois, l'une des blancheurs de neige ou desroseurs ailées de brumes d'or, s'éloignait avec la forme noire. Alors se rétablissait, introublée, miraculeuse et célestement claire, parmi des murmures qui étaient sans doute des commencements de divins cantiques, l'universelle lumière peuplée d'anges et de séraphins nusl Puis, on me tirait, on m'emportait, on m'obligeait à redescendre, mais de la radieuse vision j'ai gardé un enchantement, non pareil sur la terre, à qui le ciel doit ressembler ! »
Dès qu elle se tat, ce fut un brouhaha complimenteur. A coup sûr, la princesse de Poléastro avait eu, toute petite, dans quelque rêve, la vision des célestes éblouissements. Rien de plus simple, en somme.
Dieu, en sa grâce, peut donner le pressentiment, presque réalisé, de ses fêtes, à ceux ou à celles qui sont destinés à les mériter. Si belle, si pieuse, si parfaite, il était naturel, légitime même, qu'elle eût été admise, fillette, à voir les lumineuses félicités où elle serait admise, ange !
Lui-même, le poète parisien, ne manqua pas de joindre les siennes à ces enthousiastes congratulations...
Peut-être celle que le prince de Poléastro trouva endormie, sur un tas de pierres, dans un chemin de banlieue, étaitelle la fille de quelque abjecte prostituée, qui, les jours d'école fermée, ne sachant que
60 LE l'A II A IMS DE LA PRINCESSK
faire de son enfant, l'emmenait avec elle dans Fane de ces odieuses maisons que signalent la porte ouverte et les fenêtres closes, la fourrait dans le sous-sol, vers la cuisine, en quelque coin; de là peut-être, l'enfant, attirée par des bruits, des rires, et la lumière des escaliers, s'évadait vers le salon des o'iaces, où des gazes bleues, dorées, argentées, palpitent comme des ailes sur de lisses blancheurs de femmes nues comme des anges. Précisément il se souvenait d'avoir vu , naguère , un dimanche , en passant devant l'un de ces abominables lieux, une femme, une mère sans doute, y entrer tenant par la main une fillette de cinq ans ou six ans...
Mais il n'eut garde de troubler, d'une impertinente hypothèse, les célestes souvenirs de la princesse; il seyait que, belle et triomphante, vertueuse, ingénue, presque une reine, presque une sainte, elle conservât l'illusion que, lorsqu'elle irait au Paradis, elle ne ferait qu'y revenir.
« Miss Kose-et-Lys (c'était le nom que je donnais à cette demoiselle anglaise à cause de la double éclosion qu'était tout son jeune corps) miss Rose-et-Lys (ah ! son double parfum) avait si aigus les bouts carminés de SCS seins et si carminés les bouts aigus de ses doigts que je ne savais jamais, quand, les mains mêlées aux soies fanfreluchées du peignoir, elle défendait à mon baiser les délicates splendeurs de son buste, si c'était de ses ongles que j'avais la lèvre égratignée, ou des pointes de sa gorge !
D'autres vertus l'ornaient.
"iO L'AMANT PUSILLANIME
La plus remarquable était une fidélité rare, assidue , parfaite, bien digne d'être offerte en exemple aux amoureuses de France. Chose admirable à, dire : Durant les quatre semaines oii elle ne me refusa rien de ce qu'il est même impossible d'accorder, une fois seulement je la surpris assise, presque vêtue d'ailleurs, sur les genoux d'un garçon de fort mauvaise mine, habillé d'un complet à carreaux verts sur fond rose, qui était venu lui rendre visite — notez d'ailleurs que j'étais le seul coupable, car, enfm, pourquoi avais-je poussé si vivement la porte? — et. plus tard, après l'imprévue aventure où je perdis, par ma faute encore, oui ! par ma très grande faute, l'espoir d'être aimé d'elle, j'appris à n'en pouvoir douter qu'elle n'avait offert l'hospitalité de tout son cher corps de lys et de rose qu'à trois ou quatre de mes plus chers camarades.
0 fidéHté adorable que tant de charmes
rendaient plus méritoire et plus précieuse ! Lorsque je songe que, par un vain respect des plus stupides préjugés, par une pusillanimité inconnue aux pires lâches , j'ai renoncé pour toujours à l'incomparable Rose-et-Lys, le mépris de moi exaspère mon désespoir, et, penché vers le petit miroir où elle se mira jadis, je compte sans pitié mes larmes une à une égrenées, meslarmes, perles éparses du collier de bonheur dont elle m'avait lié...
Mais je veux dire cette histoire, si douce d'abord, bientôt si cruelle.
Je la rencontrai, par un crépuscule d'automne qui laissait encore du rose aux plus hauts balcons, dans l'une des rues avoisinant la gare du Nord. Vêtue d'un peignoir de crêpe mauve, sans ceinture, à traîne.
un rnorme chapeau la coiffait, rouge, où s'ouvraient les deux ailes d'une perruche verte; et elle s'avançait d'un pas hésitant, chancelant presque, qui aurait pu éveiller dans l'esprit d'un observateur superficiel l'idée d'une personne en état d'ivresse. Mais moi, bien que les demoiselles honnêtes se promènent rarement, le soir, vers la gare du Nord, en peignoir sans ceinture, je reconnus tout de suite, — tant elle était jolie, avec de si bleus yeux — qu'entre un ange et elle il ne pouvait y avoir aucune différence ; et l'incertitude de sa démarche était due à une timidité extrême, à l'effarement bien naturel d'être seule, dans la rue, en chapeau rouge et vert. Je ne comprends pas encore d'où je tirai — faible homme qui, quatre semaines après, devais montrer un si insuffisant courage ! — l'audace de parler, sans lui avoir été présenté, à une jeune fille si modeste, si évidemment vertueuse. Eh bien ! elle
ne parut pas offensée. (Elle me l'a bien souvent raconté , depuis : qu une sympathie subite l'avait attirée vers moi, que, par une prescience n'appartenant qu'aux âmes vraiment pures, elle avait tout de suite deviné la franchise de mon soudain amour, la sincérité de mon respect, la probité de mes intentions !) Non, elle ne parut pas offensée; et, d'un accent anglais, qui me charma (j'avais dès mon jeune âge adoré, si chastement, les ingénus regards des jeunes misses des keepsakes !) elle accepta tout de suite de dîner avec moi, à la condition que ce serait en cabinet particulier : « car, ajouta-t-elle avec une rougeur qui la fit plus jolie, ce ne serait pas bien, oh ! non, pas bien, d'être à table avec un monsieur, devant le monde. » Tant de confiance, plus touchante à cause de tant de modestie, m'attendrit jusqu'au fond de l'àme ; et sa façon, au restaurant, de manger et de boire, — j'admirais ses belles
74 L'AMANT l'USILLAMME
dents blanches et les gonflements de son cou de cygne, — me toucha plus encore. Ah ! elle ne grignotait pas avec les airs dédaigneux, avec les moues menues des cocottes parisiennes; elle ne humait pas le Champagne de la coupe à petits coups de langue, comme une chatte qui lape. Gros morceaux et larges lampées sonores dans le gosier ! c'est d'avoir bonne conscience qu'on a bon estomac. Et, sans se faire prier, elle me raconta son histoire. Elle "était non pas Anglaise, mais Irlandaise. Elle arrivait, ce soir même, de Dublin où son père (l'un des plus illustres gentilshommes de la vieille Erin) avait été tué, les armes à la main, en combattant pour l'indépendance de son pays. Cette histoire se développait en de si extraordinaires aventures, en de si romanesques impossibilités» que, ne pouvant croire un mot de tout cela, je sentais mon cœur se gonfler de tendresse et mes yeux se remplir de larmes ; car il
m'était évident que, sous d'honnêtes et iii vraisemblables mensonges , cette jeune étrangère dérobait des vérités plus nobles encore, des dévouements, des sacrifices, que le respect de devoirs sacrés, ou quelque serment, l'obligeait à taire, même à moi. Mon admiration, et mon émotion, étaient telles que je ne pouvais m'empôcher de serrer contre moi cette magnanime et belle jeune fille, et ce m'était un fier délice, — lorsque, loin de s'écarter comme eût fait quelque mijaurée, elle resserrait au contraire Tembrassement, — de sentir se gonfler sous ma poitrine ce jeune sein où battait un si noble cœur. Sans nous être encore avoué notre amour, nous nous aimions tendrement, profondément, éperdument. Trois ou quatre bouteilles de Champagne, qui auraient pu dissiper nos tendresses en frivoHtés et en rires, les faisaient au contraire plus intenses, plus acharnées. Simple et loyale, elle ne se défendait pas.
76 L'AMANT l'USILLAMMli
pareille, en son parfait abandon, à l'épousée qui se livre à l'époux longtemps espéré ! Je pus, dès cette heure, la posséder comme en la saine brutalité de l'hymen; tant elle récompensait, par la loyauté de son consentement, la sûre ferveur de son désir ; elle me l'a bien souvent raconté, depuis : qu'une sympathie subite l'avait attirée vers moi ! que, par une prescience n'appartenant qu'aux âmes vraiment pures , elle avait tout de suite deviné la sincérité de mon amour, la probité de mes intentions ! Trois heures plus tard, dans la maison qui désormais serait la sienne, elle partageait, sans étonnement ni recul, mon lit. Et, durant toute la longue nuit, sa confiance ne se démentit pas un instant. Et, le matin, rien ne l'avait diminuée, car. à travers mes cils joints encore de sommeil, je vis par la chambre, Rose-et-Lys, déjà levée, sans vêtements (la pudeur est une hypocrisie inconnue aux simples cœurs), aller, venir, a
L'AMA>'T rUSILLANIME 77
son aise, comme chez elle, ouvrir les armoires, ouvrir les tiroirs, tàter les bibelots, et même, dépourvue de toute gêne, ayant trouvé sur la cheminée les dix ou douze louis d'un porte-monnaie ouvert, les fourrer dans un petit sac de cuir qu'elle avait mis sous l'oreiller. Je la regardais faire, les paupières gonflées de larmes reconnaissantes.
Dès lors, je fus si heureux qu'un tel bonheur ne saurait être exprimé. La confiance, la condescendance de Rose-et-Lys, dont je m'enorgueillissais autant que de son amour — puisqu'elles en étaient l'effet, — augmentaient d'heure en heure. Non seulement elle ne me refusait rien, — sinon par jeu, les mains mêlées aux fanfreluches du peignoir — de ce que je lui demandais, mais jamais elle ne refusait rien de ce que
je lui donnais. Ainsi, par exemple, lorsque, voyant à la vitrine d'un bijoutier un collier de perles ou de saphirs , je lui disais : « Je crois qu'il vous siérait, ma Rose-et-Lys. — Je le crois aussi, » répondait-elle, résignée ; et elle acceptait le collier. Elle accepta, avec la même soumission à mon choix qu'elle ne discutait même pas, un coupé, trois chevaux, une maison à Ville-d'Avray. Elle n'avait nul besoin de voir ce que je lui voulais offrir, pour jurer qu'elle serait heureuse de le tenir de moi. Je ne pouvais pas me tromper ! Je savais mieux qu'elle ce qui lui convenait ! « Tout ce qui vous plaît me plaira !» Oh ! quelle haute et pure joie de se sentir si pleinement le maître d'une si belle âme, de qui le corps est si beau.
Mes plus délicieux jours, — je ne veux pas parler des exquises nuits où ma Rose-
et- Lys méritait si bien son nom — mes plus délicieux jours étaient ceux que nous passions aux champs. Gomme deux enfants nous allions sous les branches, à travers les herbes. Jamais elle n'était lasse, malgré les longues courses, et si parfois elle s'arrêtait, ce n'était pas qu'elle fût fatiguée, c'était qu'elle voulait être embrassée. D'ailleurs, même en marchant, je l'embrassais. Son parler babillard , mince , frétillant, mêlé, m'enchantait, à cause de la voix, à cause de l'accent, — à cause d'elle. C'est alors que j'acquis la certitude que les fauvettes chantent en anglais. Les rossignols sont des ténors italiens I mais c'est en anglais que gazouillent les fauvettes des bois ou celles des roseaux, têtes noires ou têtes grises. Comme Rose-et-Lys avait dû être très bien élevée , elle connaissait certainement les grands poètes de son pays. Je la priais, dans nos haltes, de me réciter des vers de Shakespeare, de Dryden, deKeats,
80 L'AMANT l'USI L LANIM K
de Swinburne. Elle ne se faisait pas prier, tant elle était bonne. Elle disait, elle chantait aussi des tirades, des odes, des élégies, dont je ne comprenais pas les mots, dont la sonorité exotique m'extasiait. A parler franc, je m'étonnais quelquefois de certains rythmes brutaux, vulgaires : on aurait pu croire qu'on entendait, non des poèmes, mais des chansons de cafés-concerts ! Vous savez, quand on ne connaît pas la langue... Mais mon parfait ravissement, c'était quand Rose-et-Lys, dans quelque clairière, le rire aux lèvres, le rire aux yeux, joyeuse, folle, prenait ses jupes à pleines mains, dansait, sautait, bondissait à travers les bruyères, jetait la pointe de sa bottine jusqu'aux basses branches des chênes, et s'allongeait toute sur l'herbe, en faisant le grand écart. Jeux d'heureuse épouse qui fut naguère une ingénue enfant ! et. la nuit montante, nous rentrions dans notre chère maison, où je ne savais, quand Rose-et-Lys feignait
de défendre les splendeurs délicates de son buste, si c'était de son ongle, ou d'une pointe de sa gorge, que j'avais la lèvre égratignée !
Hélas ! quel bonheur ne s'achève ?...
Une fois, vers la fin de l'après-midi, comme je revenais chez nous, apportant dans un écrin un bracelet d'or incrusté de rubis (qu'elle accepterait, je le savais bien ! comme elle acceptait tout, la chère et obéissante femme !) , je m'étonnai de trouver ouverte la porte de l'antichambre.
Dans le salon, Kose-et-Lys, déchevelée, était renversée dans un fauteuil, entre deux hommes en redingotes sales, l'un debout, l'autre assis devant une table et écrivant.
Dès qu'elle me vit :
— Ah ! le voilà ! cria-t-elle.
«2 LAMANT 1' LSI LLAN IM E
Avec un sourire, inquiet pourtant :
— Oui, dis-je, me voilà.
— C'est lui ! cria-t-elle encore.
Je souriais toujours, plus inquiet.
— Sans doute, c'est moi.
L'homme qui écrivait grogna : « Bon.
Ça y est ! » pendant que l'homme qui était debout m'empoignait par l'épaule et m'obligeait à m'asseoir près de Rose-et-Lys.
Alors, elle, très bas, très vite, tandis que les deux agents causaient entre eux :
— Yoilà. Cette vieille concierge (chose singuhère, il me sembla que Rose-et-Lys avait l'accent moins anglais que d'ordinaire) , cette vieille concierge, il y a deux mois, rue d'Astorg, c'est mon homme et moi qui l'avons refroidie. On m'a pincée. Lui, non. Dis que tu as fais le coup.
— Hein !
— Oui.
— Mais î...
— Quoi ?
— C'est la guillotine.
— Non, la Nouvelle. On m'y enverra aussi. Et, si tu le sauves...
— Qui?
— Mon homme...
— Ton homme ?
— Je coucherai avec toi, là-bas !
Eh bien — l'oserai-je dire? oserai-je à ce point affronter le mépris de ceux qui me hront ? — cette prière si simple, si naturelle, de ma Rose -et- Lys, ce conseil d'avouer que j'avais « refroidi » la concierge de la rue d'Astorg, de me faire juger et condamner à la place du véritable assassin, je n'y cédais point ! Ennui de passer pour quelqu'un qui a tué une vieille femme, (on a tant de peine à se défendre des idées qui vous furent inculquées dès l'enfance) ou crainte de la cour d'assises, ou appréhension du bagne, je ne sais : le fait est que je me levai de ma chaise en criant : « Ah ! mais non, ah ! mais non ! Ce n'est
pas moi! ce n'est pas moi qui ai fait le coup ! Je m'appelle Valentin Masson ! On peut s'informer ! » et je vois encore l'amer regard de reproche dont la chère jeune femme, emmenée par les agents, refoula le geste, de repentir déjà, dont mes bras tendu,^ l'imploraient !
Elle est partie...
Elle ne reviendra pas..,
Imbécile, — et lâche !
Qu'est-ce que cela pouvait me faire, je vous le demande un peu, de passer pour un tueur de vieille, d'être assis entre deux gendarmes et devant des juges, et d'entendre un réquisitoire, et de voyager à fond de cale, et d'être un forçat ? Est-ce que j'aurais dû lui refuser si peu de chose, à elle, qui ne m'avait jamais rien refusé de ce
que je lui demandais, ni de ce que je lui donnais ?
Mais, voilà, il y a les préjugés...
Et maintenant ils sont là-bas, à la Nouvelle, tous les deux, son homme et elle: ils ont peut-être, par leur bonne conduite, obtenu d'avoir une terre, de bâtir une maison, oii ils dorment ensemble, où j'aurais pu dormir avec elle, si j'avais eu du cœur.
Au lieu de cela, je suis triste et je pleure. Mes larmes, dans le petit miroir oîi elle se mira, sont les perles égrenées du collier de bonheur dont elle m'avait lié...
Non, le guignon, c'est que je ne l'aie pas connue quelques mois plus tôt, parce qu'alors j'aurais fait le coup avec elle, et, comme ça, ça aurait marché tout seul !
L'EPOUVAMÀBLE VENGEANCE
L'EPOUVANTABLE YEN&EANCE
Le moribond, en un balbutiement déchiqueté syllabe à syllabe par la râpe du râle :
— C'est... toi... chère... femme... ma chère... femme... c'est... toi... qui es là ?
— Oui, mon ami, dit-elle.
— Bien... bien... tu es là... bien...
l\ essaya de se tourner, se tourna pour la voir toute. Dans la chambre oii, par ordonnance du médecin, on ne laissait plus entrer le jour du ciel (une veilleuse, par delà le lit , avait , sans rayonnement , la flamme nulle d'un œil d'aveugle) , comme pour faire faire au malade l'apprentissage déjà
m L'ÉPOUVANTABLE VENGEANCE
de l'ombre sépulcrale, la jeune épouse près du chevet, en peignoir blanc, très jolie, — demain, elle prendrait le deuil, serait plus jolie encore, — montrait cet un-peu de désordre dans la coiffure, et ce regard à travers les cils mouillés, et cette désolation du sourire, et cette élégie presque tombale de l'attitude, qui, dans la conviction des femmes, suffisent à prouver, même aux personnes les plus perspicaces, la sincérité parfaite de l'apitoiement.
Le mourant, sa main longue sur une petite main où il tâtait la bague nuptiale, continua, la langue par instants claquante au palais :
— Le. . . docteur. . . connaît. . . mon . . . courage... il m'a dit la... vérité... je vais... mourir... tout à l'heure...
— Mon ami !
— C'est... la... fin...
— Non ! non !
Elle sanglotait, assez bien. Pourtant, il
eut, plissement furtif, à ses lèvres, à ses blêmes lèvres, l'espèce de dédain qu'inspire le jeu d'un acteur inégal à son rôle, cachant trop peu le « métier » ,
— Si !.. . si ! ... la fm. Alors. . . je t'ai fait. . . appeler... tout de suite... parce que j'ai à te... parler...
Sa poitrine se creusait et s'enflait.
— ... A... te... parler...
Il répéta plus vigoureusement :
— ... A... te... parler...
11 appuyait sur chaque mot, tantôt plus, tantôt moins, en la cadence, sur le tremplin cédant et se haussant, d'un acrobate qui va s'élancer !
— ... A... te... parler...
Et, brusquement, puissamment, d'une seule baleinée, peut-être la dernière :
— ... pour te rappeler tes crimes, tous tes crimes, et pour en tirer la plus épouvantable vengeance !... oh 1 une vengeance épouvantable !
fi2 L'ÉPOUVANTABLE VENGEANCK
Elle s'effara, sincèrement. Des doigts d'agonisant, en un suprême délire, peuvent retrouver des forces, saisir, déchirer, étrangler ! <( Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'avezvous? » et elle s'éloignait. Mais d'une main lancée il la rattrapa, la força de se rapprocher, de s'asseoir sur le lit, où il la maintint.
Et il parla, nettement.
— Durant nos fiançailles, chez ta mère, au château d'Ars-les-Roses, tu ne te plaisais, malgré tes dix-sept ans, qu'à des jeux de fdlette. Lorsque j'entrais dans le salon, inattendu, tu t'enfuyais en emportant une poupée ! tu aurais pleuré tout le jour si le petit chat était mort. Tu regardais avec des yeux d'un bleu nul et comme vierge de reflets, tes serins dans leur cage ; s'ils se becquetaient, tu ne te détournais
L'ÉrOUVANTABLE VENGEANCE 93
pas, à force d'innocence. Une fois, tu me dis : « C'est drôle de se marier, avec un homme. Moi, j'aurais voulu épouser ma petite sœur, qui a huit ans. >> De sorte qu'on me blâmait presque de soumettre aux brutahtés des noces une enfant comme toi, qui ne savait rien et serait effrayée, si cruellement peut-être, en apprenant...
Elle s'était rassurée. Il avait eu le dé- Hre, voilà tout. Maintenant, il se calmait ; et, près de ne plus vivre, il se plaisait à évoquer les jeunes heures heureuses de sa vie.
— Que Youlez-vous, mon ami ! j'étais peut-être un peu ridicule, d'être si puérile; il n'y avait pas de ma faute. L'éducation est très sévère, au couvent des dames de la Visitation. C'est un couvent de province. On n'y permet pas de lire, non, pas même les livres que l'on a eus en prix, et dans les romances que l'on chante, au lieu d'amour, il y a tambour.
94 L ÉPOUVAMABLE VENGEANCE
Mais lui :
— Allons donc ! tu mentais ! tout en toi mentait! et si mal, que pas une minute je ne fus déçu de tes hypocrisies doublement enfantines. Tu entends, pas une minute!
Non, vraiment, il est extraordinaire que les femmes comptent assez sur la stupidité des hommes pour oser les vouloir abuser avec si peu d'art, avec si peu de subtilité et de stratagème. Quoi ! vous vous imaginez, médiocres simulatrices, que nous vous croyons telles que, d'une si manifeste effronterie, vous vous montrez? Mais, sottes que vous êtes, sachez-le donc, c'est de notre seul consentement à vos ruses que sont faits les triomphes dont vous vous enorgueillissez. Et je veux, pour ma vengeance de tes mensonges, t'arracher l'illusion que j'en fus la dupe! Je t'avais à peine vue que je n'ignorais plus rien des vils désirs^ des bas instincts que signalait, justement, la candeur exagérée de tes yeux et de ton
I/ËPOUVANTABLE VENGEANCE 95
sourire. Ton innocence, maladroite fille ^ était niée par son excès même. Tu dépassais les limites ! Tu étais invraisemblable ! • Tes ignorances de l'hymen affirmaient qu'il ne te réservait rien d'inconnu ; il suffisait d'observer le regard dépourvu même de curiosité dont, si enfant, tu considérais, avant de la rhabiller, l'insexuahté de ta poupée, pour être certain que les expertes confidences des grandes, sous les châtaigniers du couvent, t'avaient minutieusement renseignée sur les différences de la femme d'avec l'homme ; et, quand même une légitime suspicion ne m'eût pas fait entr'ouvrir ma porte, les nuits, sur le corridor du château, où glissaient des pas furtifs, quand mêmeje n'aurais pas suivi, vers ta chambre, une ombre blanche, j'aurais deviné, rien qu'à l'inadmissible et absurde ingénuité dont tu souhaitais te marier avec ta petite sœur, que, — tout le monde, hors moi, endormi, — ta femme de chambre, fille
qui servit chez des filles, allait chez toi, s'asseyait sur ton lit, te lisait, à voix basse, sous la lampe, Félïcïa ou mes fredaines, et que, après quelques pages, détestables amies, vous ne lisiez pas plus avant ! Elle sursauta.
— Ce n'est pas vrai ! ce n'est pas vrai ! Puis, penchée, une colère aux dents,
colère bien plus des mensonges surpris que de la faute avérée :
— D'ailleurs, si tu croyais cela, pourquoi m'as-tu épousée ?
— Hélas ! dit-il, parce que, plus intelligent que les femmes, et démêlant leurs ruses, l'homme est plus faible qu'elles, à cause de l'amour, et je t'aimais !
Puis, la maintenant :
— Les jours passèrent. Vint la nuit de noce 1 Dans le clair Ht de dentelles et de pureté, jeté rejoignis, palpitant. Et tu avais des peurs adorables, parce que mes lèvres cherchaient ta bouche, parce que mes
bras voulaient te serrer sur mon cœur, parce que, d'un essoufflement de tout mon être, j'aspirais à l'indicible extase de toute * ta beauté, pour la première fois, sur tout mon corps. Et tu fuyais, avec des prières, tu essayais, avec des effrois suppliants, de te dérober, de t'échapper, de glisser dans la ruelle, ô ma petite, ô ma douce, ô mon exquise épousée ! . . .
Elle pensa que, attendri par des souvenirs délicieux, il renonçait aux outrageants soupçons.
— Oui, j'avais peur, dit-elle, une peur oi^i ma tendresse mêlait de doux espoirs, mais si terrible pourtant. Et cette nuit-là tu as dû voir, cruel, combien tu m'avais mal jugée, combien j'étais digne de ton confiant amour...
Il cria :
— Misérable ! pas un de ces reculs, trop effrayés, où ne se décelât la simulation d'une épouvante que tu n'éprouvais pas ! l'adresse
(le ton corps à m'éviter, de ta main à m'écarter, révélait, incontestableînent, ta parfaite science de ce que tu feignais d'ignorer et de craindre à la fois. Tu avais, ange, des résistances de fille qui n'est pas en train. Pourquoi ? parce que — ô vain calcul dont je surprenais la manifeste ruse ! — il fallait que l'aveuglante, l'affolante exaspération de mon désir me mît hors d'état de discerner que ta pudeur, violemment vaincue, jadis ou naguère, par l'insolence, un midi d'orage, de quelque valet de moisson dans une meule de foin, ou traîtreusement avilie, sous les jupes qui cachent la main, un soir de landau familial, par quelque vieux parent allumé de qui nulle indiscrétion n'est à craindre, ne m'avait pas réservé la première victoire, exigeance et espérance du chaleureux hymen î
— Tu mens ! tu mens ! cria-t-elle, les doigts crispés sous ses cheveux, les ongles dans la peau du crâne. Mais, si tu croyais
cela, pourquoi ne m'as-tu pas chassée de ton lit?
— Hélas ! dit-il, tu étais si belle ! Et il la retint encore.
— Tu sauras tout. Oh! comme je me venge, orgueilleuse menteuse ! Jamais, jamais, jamais, entends-tu bien, tu n'as réussi à m'inspirer foi en tes grossières duplicités. Jamais, jamais ! Mariés depuis trois jours, au dessert, mon meilleur ami serrait tes pieds entre ses pieds. Tu étais certaine, pleine de confiance en l'impassibilité souriante de ton sourire, en la frivolité indifférente de tes paroles, que je ne me doutais de rien. Folle! folle! je savais qu'il tenait ton pied entre ses pieds, et même je perçus l'instant précis où, non sans une adresse que tu n'aurais pas eue, il osa, d'une main qui avait ramassé la serviette, prendre ta jambe et la mettre sur la sienne sous la nappe ! Tu riais ? tu regardais l'aile de perdreau qui était dans ton assiette ? je
savais que la chaleur du désir te montait du jarret au ventre, et du ventre au cœur, et du cœur à tes lèvres mouillées, d'un peu de Champagne, comme espérait le faire supposer ta fréquence à boire, à boire encore ! Tout ce que tu as tenté, et réussi, contre mon amour, contre mon honneur, je l'ai su, toujours. Quand tu allais chez ta mère, l'été, à Nogent-sur-Marne, je savais que tu n'y allais pas. Quand tu allais aux magasins du Louvre, je savais que tu n'y allais pas. Quand tu allais chez ta couturière, ou aux matinées de Bodinier, je savais que tu n'y allais pas. Mon Dieu ! que tu mentais mal, pauvre femme ! Puis, un jour, t'en souvient-il, en l'infatuation de tes apparentes victoires accoutumées, tu résolus de me bafouer plus encore que jusqu'à ce jour tu ne l'avais fait. Ingénue et johe, avec les airs de nos fiançailles au château d'Ars-les-Hoses, tu vins me dire que, prise de scrupule à cause d'une de mes
trop vives caresses, à laquelle tu ne t'étais pas refusée, tu voulais, dans une église, à confesse, en obtenir l'absolution. Mais puisque je n'avais pas été absent de la faute, je ne serais pas tout à fait absent de la rémission. Je t'accompagnerais jusqu'à l'église Saint-Eustache ; je n'entrerais pas, tu n'exigerais pas cela, me connaissant peu dévot ; mais je t'attendrais à la porte, dans le coupé : et tu viendrais me rejoindre, tes dévotions faites. « Soit, » te dis-je. Et je t'attendis devant Saint-Eustache, du côté des Halles, sachant parfaitement qu'il y a, rue Montmartre, une autre porte, sachant parfaitement qu'à cette porte-là M. d'Argelès t'attendait, en fiacre ; et quand, une heure plus tard, les cheveux défaits et la robe fripée d'une aventure entre des stores baissés, tu remontas dans le coupé, où j'attendais, je n'hésitai pas à paraître persuadé que l'humilité fervente des prosternations et les élans vers les célestes pitiés t'avaient
seuls mise en ce désordre de gourgandine. Certes, certes, cent fois, cent fois, et cent fois, j'aurais dû te chasser, te tuer! Mais ta répudiation, ou ta mort m'aurait privé de toi, et, rallié, n'importe, bafoué, n'importe, cocu, n'importe, — raillé, bafoué, cocu, mais non pas abusé, — je te voulais, encore, encore, toujours! Et je t'ai laissé, en mon impossibilité de ne plus te posséder, la chimère de tes mensonges triomphants. Mais aujourd'hui, près de mourir, je me venge de tes faussetés, terriblement, en te révélant qu'elles furent vaines, et que j'en fus, non la dupe, mais, dans mon propre intérêt, le complice. Ah ! pauvre femme, de qui la vanité croyait à mon imbécillité, sois détrompée, pour ton châtiment, et sache, en ton orgueil affreusement humilié, — car, étant femme, tu attaches plus de prix à la gloire de tes ruses qu'aux plaisirs que tu leur dois, — sache que celui de nous deux qui s'est moqué de l'autre, c'est moi !
L'ÉPOUVArs'TABLE VENGEANCE 103
Alors, elle grinça des dents.
Et, rageante, une bave de haine aux lèvres :
— Non ! non ! tu ne sais pas tout I tu n'as pas tout deviné ou surpris. Il est, oui, il est une chose que tu as ignorée, que tu ignores !...
— Laquelle ?
Elle se dressait, féroce :
— Ecoute à ton tour.
Et, après un coup d'œil dans la chambre, vers les portes closes, inclinée vers l'oreiller :
— Ecoute ! Tu crois, et ton médecin, cet imbécile, croit aussi qae tu meurs d'une maladie de foie, héréditaire. Non, non, tu meurs parce que...
— Parce que tu m'as empoisonné ! Je le sais ! Je le sais ! râla le moribond. Tu m'as empoisonné, avec de l'arsenic, acheté, je le jurerais, par petites quantités, chez le pharmacien d'Ars-les-Roses. Tu m'as em-
104 LÉPOLVANTABLE VENGEANCE
poisonné pour épouser M. d'Argelès, plus riche que moi, que tu bafoueras comme moi, et qui, lui aussi, feindra, puisqu'il t'aime, de ne pas voir que tu le bafoues, mais qui le verra. Oui, oui, empoisonné. Depuis trois jours, pas un de tes regards du côté de mon lit, pour guetter l'instant oî^i, moi endormi, tu ne pourrais être surprise en t'avançant, furtive, vers la tasse de tisane, ne m'a échappé, traîtresse ! Et tout à l'heure, à peine entrée dans cette chambre, tu as mis de la poudre blanche — car il y a des mourants qui ne meurent pas — dans la potion de morphine dont s'adouciraient mes suprêmes angoisses. Te dénoncer? J'aurais déshonoré les enfants qui ont reçu de moi le nom, sinon la vie ! et je suis assez vengé puisque tu sais que tu n'as pu me cacher aucun de tes crimes.
Là-dessus, il entra en agonie et bientôt rendit l'âme, aussi satisfait qu'on peut l'être en pareille circonstance.
Elle est veuve depuis un an. Elle est triste, répugne à se divertir , demeure plongée en d'inconsolables mélancolies.
Les uns admirent en elle le survivant désespoir des antiques Arthémises ; d'autres, sceptiques, supposent que son mari, méchamment, par un testament avare, la priva de l'opulence qu'elle espérait. Tous se trompent. Elle ne regrette pas le défunt, elle a hérité d'une fortune considérable. Si elle souQ're, si elle est destinée à souffrir encore , cruellement, épouvantablement , c'est parce qu'elle sait, c'est parce qu'elle ne peut pas ne pas savoir, depuis les discours moribonds du subtil époux, qu'ELLE
NE l'a JAMAIS TROMPÉ !
Dans la laide rue de banlieue, banlieue non pas parisienne, mais banlieue provinciale, oii grouille la misère sans révolte et le vice sans bohème, une bâtisse basse, — façade de plâtre qui s'effrite en feuille ttements de plaie sèche, — bombait comme un énorme ventre lépreux ; et ce ventre avait un gros numéro pour nombril.
C'était le 19, cette bâtisse. Cabaret, et maison de joie. Offre de verres, offre de bouches. Verres pleins de sale litharge, bouches pleines de sale salive. Et si rarement on lavait les verres, plus rarement se lavaient les bouches. Et la triste soif et le
lamentable rut des pauvres hantaient cette infâme masure oii quelques filles, de table en table, apportant des bouteilles et proposant des lits, vendaient, à bon marché, ce qu'il y a de consolation et d'idéal encore dans les pires alcools et dans les loques roses et vertes autour des maigres os nus ou des obésités nues. Des soldats venaient, aux uniformes déjà tachés par de récentes saouleries; et des ouvriers, en blouses lâches, blanches de plâtras ; et parfois, timide, avec l'air de craindre qu'on le renvoie, habillé d'un veston, coiffé d'un chapeau rond, un tout jeune homme, sans moustache, un duvet pâle au menton, qui s'asseyait dans un coin, loin du gaz, et regardait, peut-être vierge. Quant aux filles, avec leur air de s'attendre à tout, avec le consentement à tout dans la lâcheté de leurs bras, dans le veule va-etvient de leur gorge, dans le gras balancement de leurs cuisses, avec l'impossibilité du refus dans le fléchissement de leurs bou-
LA PEllLE DANS LE BAS NOIR 111
ches aux dents rares, usées par d'inquiétantes caries, elles s'appelaient Rose, Marguerite, Camélia, parodie abominable des virginales fleurs , ou bien Laure , Sapho , Mascotte, réminiscences romanesques de poèmes et de vaudevilles ; et le frémissement d'un ruban lilas ou fauve, çà et là, éveillait parmi les hoquets de la fête, en les vils hommes venus là, qui ne croyaient pas se souvenir, des candeurs d'amours puériles ou des orgueils de chimériques amours ' Les femmes, elles, bâillaient, lasses.
Or, un soir, un homme vint, différent de tous ceux qu'elles avaient coutume de voir. Il paraissait avoir trente ans environ. 11 était très bien mis, avec de l'élégance dès la façon d'entrer, et de la courtoisie, tout de suite, dans l'air dont il les regarda. Elles furent très étonnées, d'autant plus qu'il avait au
plastron de sa chemise trois petites choses éteintes et luisantes à la fois. Des perles noires. Elles n'avaient jamais entendu dire qu'il y eût des perles de cette couleur. Elles se demandaient ce qu'un homme si bien habillé, l'allure si distinguée, pouvait bien venir faire chez elles. En effet, il y avait quelque chose d'extraordinaire dans cette visite. Il était singulier qu'un homme tel que celui-ci fût venu dans cette maison. Mais les voyages ont des hasards. La curiosité d'un riche ou illustre touriste peut le conduire à vouloir observer, tout seul, s'étant débarrassé du courrier et des interprètes, les quartiers vraiment curieux de la ville qu'il traverse. Des princes ont eu de tels caprices. Puis il y a, chez les plus hauts, des convoitises soudainement chercheuses de l'immonde, et les sadismes princiers se ravalent aux satisfactions des goujats. Quoi qu'il en fût, cet homme était entré dans cette maison. Et, en même temps qu'étonnées, les filles se
sentirent inquiétées : elles craignaient d'être dupes, en admirant sincèrement ce qu'il y avait de prodigieux en tant d'élégance et de visible richesse. Camélia dit : « Ce doit être quelqu'un de la police. » De là un effroi. Le « 19 » consentait quelquefois à des irrégularités mal tolérées par l'administration. Il se fit un silence. On devint très convenable à cause de cet inconnu. Sapho, qui s'était étendue sur les genoux de deux artilleurs, se releva et alluma une cigarette, pour voir ce qui arriverait.
D'ailleurs le visiteur se comporta très normalement. Il fit signe à une fille, Sapho, précisément. Point trop laide, assez jeune. Après un acquiescement de celle-ci, il quitta, la suivant, le salon, monta les marches d'un escalier tournant, se trouva dans une chambre presque pareille à une chambre de domestique, — mais dans une chromolithographie des colombes se becquetaient — se déshabilla, n'exigea rien (Sapho rêve-
nue avec une odeur d'eau fraîche) qui pût épouvanter l'expérience d'une prostituée; se rhabilla, paisible. Elle lui demanda: « Tu n'oublieras pas de me faire mon petit cadeau, mon chéri? moi, c'est dans mon bas que je mets tout ce qu'on me donne. » Il sourit. Il ôta du plastron de sa chemise l'une des trois choses éteintes et luisantes à la fois, et, se penchant, la glissa au-dessous de la jarretière, dans l'un des bas noirs de Sapho. Cela fait, il redescendit l'escalier ; guidé par la fille, il ne traversa pas le salon où il était entré, suivit un couloir dont la porte ouvrait sur la rue, disparut. Revenue dans la salle commune, Sapho dit : (( Vous ne savez pas ce qu'il m'a donné? un des boutons de sa chemise. Il me l'a mis dans mon bas. — Bon, s'écria Camélia, qu'est-ce que j'avais dit? Il était trop bien habillé pour être en vrai. C'est un delà police, et il t'a posé un lapin, ma fille ! »
LA PERLE DANS LE BAS NOIR llJ
Sapho n'avait guère que vingt ans. A douze ans, fille de ferme, un roulier l'avait jetée contre un talus. Julienne, — c'était son nom alors — n'y avait pas pris garde, après avoir crié. Ça cuit d'abord; deux jours passés, on ne sent plus rien. Mais le roulier avait raconté la chose. Que c'était facile. Qu'elle ne se plaignait pas, après. Ça lui fit une réputation dans le pays. Ceux qui n'avaient pas de bonne amie, et même ceux qui en avaient, la guettaient, après souper, derrière la haie, lui disaient : « Viens donc » , pour voir ce qui arriverait. 11 arrivait ce qu'on voulait. Ça ne lui avait pas été donné de se défendre quand on la jetait contre un talus ou quand on la poussait dans un fossé. Au bout de quelque temps, on ne se gênait plus avec elle. C'était convenu qu'elle était
toujours prête quand on en avait envie. Elle, elle n'y trouvait pas de plaisir, pas du tout. Elle servait à tout le pays, sans que ça lui servît à rien. Mais c'était une habitude qu'elle avait prise, de se laisser faire, comme les autres avaient pris l'habitude d'user d'elle quand ça leur disait. Enfm, elle fut grosse. De qui ? des uns et des autres. On lui aurait dit : « Tu es grosse du chien de la ferme, » elle aurait répondu : (( C'est bien possible. » Elle avait fait si peu attention à tant de gens qui la bousculaient qu'il y aurait bien pu avoir une bête parmi. Eh ! dame, voyons, quelle différence? pour ce qu'ils étaient amusants, ces hommes ! mais elle n'osait pas les repousser, parce qu'elle n'avait pas repoussé les premiers ; ça ne la dérangeait pas plus de retrousser sa jupe dans la venelle que de mettre le couvert dans la cuisine de la ferme. Enfin, elle était grosse. Une vraie chance ! Son petit crevé, tout de suite elle partit pour la
ville, nourrice. Gomme elle garda de beaux seins, même après le petit bourgeois pendu après, elle entra en service dans une maison oïl elle n'avait à faire que ce qu'elle avait déjà fait dans les fossés et contre les talus. Une bonne place, vraiment. Nourrie, habillée, couchée. Quant à ouvrir les jambes, ce n'était pas ça qui l'inquiétait : à douze ans, elle avait appris comment il fallait faire ; et ça l'amusait d'avoir, dans une belle salle avec du gaz, où venaient des militaires, des choses bleues et roses sur le corps. Par exemple, elle n'avait jamais compris pourquoi on l'appelait Sapho, puisqu'elle s'appelait Julienne. Mais, Sapho ou Julienne, elle ne pensait guère à cela ; pourvu qu'elle mangeât quand elle avait faim, qu'elle bût quand elle avait soif et même quand elle n'avait pas soif... C'était une espèce de bête, grasse, blanche, qui n'avait pas de plaisir à être caressée... et rien ne l'étonnait. .. Ça ne l'avait même pas
mise en colère qu'un monsieur si bien habillé lui eût posé un lapin, en lui mettant dans le bas une petite chose ronde, noirâtre, qui valait bien deux sous ; elle la garda précieusement, sans savoir pourquoi, comme un fétiche.
Mais elle devint amoureuse.
Il faut qu'elles aiment un jour ou l'autre, même celles-là où s'est avili l'amour des autres.
Qui aima-t-elle ?
Une espèce d'apprenti en blouse blanche, pas grand, pas fort, grêle, avec des taches de rousseur sur une peau blême, un drôle de petit garçon que l'on faisait venii*, des fois, quand des gens le faisaient demander.
Il avait l'air d'une femme qui vient de faire ses couches; la face pâle, traînant la
LA PERLIi DANS LE BAS NOIR 119
jambe, il marchait de table en table, et il chantait des chansons de café-concert, avec une très jolie voix. On aurait dû l'engager dans un théâtre. Elle s'éprit de lui, éperdument ! Chose incroyable : il fut une minute, dans un ht de chambre pubhque, où cette fille, qui avait appartenu à tout le monde, se livra pour la première fois.
Un jour il lui dit :
— Tu as du cœur ?
— Si tu veux.
— Il y a un coup à faire.
— Si tu veux.
— C'est des bourgeois qui vont en voyage.
— Si tu veux.
— Toi, tu entreras la première, tu causeras avec la bonne.
— Si tu veux.
— Pendant que...
Elle lui sauta au cou.
— Tout ce que tu voudras !
Mais l'affaire eut un résultat fâcheux. Ils
furent condamnés, lui à dix ans de travaux •forcés, elle à deux ans de prison.
Quand elle sortit de prison, sans le sou, une vieille robe sur le dos, pas de chapeau sur la tête, et celui qu'elle aimait, ou qu'elle n'aimait plus — car c'est long et ça change les idées, deux ans en prison — retenu làbas pour huit ans encore, elle marcha tout droit devant elle, comme quelqu'un qui cherche une rivière où se jeter.
Elle ne se jeta point à l'eau parce qu'elle rencontra un homme qui lui parla ou à qui elle parla la première. Ce qu'elle avait été dans la vile maison de banlieue, elle le fut dans les louches hôtels, aux coins des rues, sur les bornes des portes cochères. Pas jolie, quand elle était jeunette, puis presque désirable, plus tard, par le grossissement
laiteux des chairs, voici que l'angoisse et la prison l'avaient maigrie jusqu'à n'être plus que de la peau flasque et jaunissante sur de gros os. Bientôt elle fut, hideusement, à Bordeaux, ou à Toulouse, ou à Paris, la rôdeuse nocturne, de qui l'âge ne saurait même être présumé, et qui, titubante, ghssante, a l'air de vouloir entrer dans le mur d'oii elle est peut-être sortie, parle bas aux passants, leur offre on ne sait trop quoi, balbutie, et, toute prête à se vendre, semble mendier qu'on ne l'achète pas.
Misère, maladie, longsjours qui marchent à la recherche du pain, longues nuits sans gîte, délirantes, qui rêvent d'une table où l'on met des plats; pas de chemise, à peine une robe, et les relents des mauvais alcools empuantant l'haleine ; la misérable roula
jusqu'au fond de l'abjection. Elle fut, chassée des débits de liqueurs, près des fortifications, l'horrible vieille de qui les poils gris sortent de dessous un sale mouchoir rouge et qui rôde, farouche. Aux heures de la pire désolation, elle se consolait d'un souvenir : celui qu'elle passa dans la vile maison d'une banheue provinciale. En ce tempslà du moins, elle avait mangé à sa faim, bu à sa soif, plus qu'à sa soif. Et même, alors, elle avait des mousselines autour des hanches, des rubans dans les cheveux; elle avait des bas noirs qui faisaient paraître plus blanches les lourdeurs de ses cuisses molles ! Et, dans ces bas, elle mettait des petites pièces, quelquefois des pièces de cent sous. Par instants, elle pensait, avec amertume, à l'homme, à l'homme inconnu — « quelqu'un de la police, » avait dit Camélia — qui lui avait mis dans le bas une chose ronde, éteinte et luisante ; une chose qu'elle avait toujours gardée, comme un
fétiche. Elle avait joliment eu tort delà garder. C'était un fier lapin qu'il lui avait posé, ce monsieur. Le porte-bonheur avait été un porte-malheur.
La malheureuse roula plus bas encore dans le dénuement, dans la détresse, dans l'horreur. Elle ne gagnait même plus, avec les ivrognes, de quoi se saouler. Elle s'en allait le long des murs, affamée, mi-dormante, horrible, destinée à mourir avant une heure, y consentant. Un jour enfin, — c'était à Paris, faubourg Saint -Martin, devant une boutique où l'on vendait et achetait des reconnaissances du Mont-de-Piété, — elle défaillit, râlante. Les passants s'arrêtèrent. Des gens charitables eurent pitié de cette vieille qui tombait du haut-mal ou qui tombait d'inanition, parlèrent de la porter chez un pharmacien, de faire une quête. Il était trop tard. Elle était morte, la pauvre vieille. Des gardiens de la paix relevèrent le corps, l'emportèrent...
124 LA PKRLE DANS LE BAS NOIU
L'homme qui tenait la boutique où l'on achetait et vendait des reconnaissances du Mont-de-Piété avait regardé, sans s'y mêler, toute la navrante scène. Il déplorait cette espèce d'émeute qui écartait les chents. La foule éloignée, il allait rentrer dans son magasin. Il s'arrêta, il avait vu quelque chose de rond et de sombre luire sur le trottoir. Il se baissa, ramassa la petite chose luisante, la regarda, la regarda encore, frémit, devint tout rouge, rentra chez lui, éperdu. 11 avait trouvé une perle noire qui valait quinze mille francs.
Dix heures du soir. Près de la place d'Anvers. La nuit toute bleue allongeant un immense fourmillement d'étoiles sur le boulevard extérieur pareil à une effrayante coulée d'ombre entre les parallèles lignes des becs de gaz qui s'éloignent sans fin. Par instants, malgré les proches cabarets et les beuglants d'oi^i sort le rauque aboi des cuivres, le silence. Mais un silence inquiétant, perfide, qu'on sent plein de mauvaises paroles à voix basse. Et tout à coup, un coup de sifflet fendit l'air comme un cou-
128 L 11 OR RIIîLK IDYLLE
teau très pointu déchirerait une étoffe dans toute la longueur. Alors, la tête avançante hors d'une encoignure de porte, le vieux rôdeur, le chef, le père :
— Entends-tu?
Mais la petite ne répondit pas.
— C'est Auguste qui a sifflé.
La petite se taisait toujours.
— Est-ce que tu es sourde, tonnerre de Dieu!
Et, d'une grosse patte poilue de gris, lancée vers l'autre encoignure, il empoigna, tira, poussa au trottoir la fillette toute pâlotte, treize ans, les cheveux en deux nattes sur une camisole de jaconas marron, très longues mains maigres hors des étroites manches, jupe de molleton, courte, où le pataugement dans les ruisseaux et dans le sol détrempé des terrains vagues a mis une frange de boue qui bat les chevilles nues. Sous un tremblement de gaz, quelque chose de très mince luisait, couleur d'or, à
l'annulaire de la main gauche : une bague, seul luxe dans cette sale misère, acheté dans quelque bazar, ou volé, volé plutôt.
— V'ià , v'ià, papa! dit-elle, l'échiné basse, qui attend des coups.
— Tu dormais, feignante!
— Non, non.
— Qu'est-ce que tu faisais, alors?
— Je regardais.
— Où ça?
— Là-haut.
— Là-haut?
— Le ciel. C'est très joli, très joli, tant d'étoiles qui remuent, qui brillent...
Et elle levait sa face pâle souffreteuse, presque sans lèvres, où les petits yeux gris, aux bords roses, sans cils, rayonnèrent un instant, charmés.
Un soufflet lui rabattit la tête; l'enfant resta penchée, sans plainte. Un second coup de sifflet, et un autre, fendirent Tair,
— Attention! dit le vieux rôdeur; pour
130 L'HOHIUBLE IDYLLE
sûr, c'est ton frère qui avertit. Quelqu'un s'amène.
— Oui, dit-elle.
— Tu marcheras devant...
— Je sais.
— Jusqu'à la seconde rue...
— Celle de l'autre soir?
— Où il ne passe personne.
— Bon.
— Tu t'arrêteras, pour qu'il te parle, Vous irez dans la rue, vous causerez. Tu raconteras que tu rentrais chez ta mère, que tu t'es perdue...
— Je sais.
— Après , presque tout de suite , tu crieras, très fort, très fort, comme si on te tuait...
— Puisque je sais, je te dis !
— Nous deux ton frère, alors, nous lui tomberons dessus, et comme ce serait une sale affaire pour lui, parce que tu n'as pas l'âge, faudra qu'il casque.
— Chouette, dit-elle.
En effet quelqu'un venait, tournant l'angle de la place d'iVnvers. Mais ce n'était pas — promeneur fréquent, à ces heures, dans ces quartiers — quelque sexagénaire obèse^ aux grasses bajoues, aux basses lippes pendantes, quêteur de débauches interdites.
Non, en uniforme de lycéen, un adolescent, un enfant. Sans doute, après une escapade dans quelque brasserie, il rentrait chez ses parents à Montmartre, ou aux Batignolles. A la lueur d'un réverbère, dont l'évasement l'éclaira tout entier, apparut le blanc rosé d'un charmant visage oîi la blondeur d'une si claire moustacle ombrageait d'or léger la bouche. Les lèvres étaient fraîches comme une petite fleur de chair rouge : les grands yeux longs avaient une douceur bleue , infinie. La petite, charmée, regardait ce petit. Elle le regardait, penchée et levant un peu sa pâle face souffreteuse, de l'air dont tout à l'heure elle avait regardé le
ciel; sans doute elle le trouvait aussi joli que les étoiles; elle souriait, épanouie d'aise.
— Nom de nom de nom! sacra le rôdeur en se renfonçant dans l'encoignure. Un gosse! pas le sou!
Mais il vit, l'autre s'avançant, une chaîne de montre, une assez grosse chaîne d'or, sortir entre deux boutons de l'uniforme, et, très vite, à la fillette :
— Vas-y tout de même !
— Oh! dit-elle.
— Allons ! oust ! ou je t'y envoie d'un coup de pied dans les reins.
Elle obéit. Elle marcha devant le lycéen. Elle s'arrêta au coin de la rue où il ne passe personne, avec un geste comme pour permettre d'approcher. A son tour, il fit halte, étonné. Ils se considérèrent, sans parole, assez longtemps. Elle avait tout le visage extasié. Enfin : « Venez, venez, » ditelle, et ils entrèrent dans la rue.
Auguste, — celui qui avait sifflé, — venait de rejoindre son père. « Ça marche, dit à voix basse le vieux rôdeur. Il est là, tout près, avec la môme. — Bon ! dit l'autre. J'en grillerais bien une ; t'as du tabac? — Tiens. » Et ils attendirent, ils attendirent longtemps. « C'est drôle qu'elle ne crie pas encore. — Dame! pour crier, dit Auguste, faut tout de même qu'elle en ait sujet, et les jeunes, c'est timide, ce n'est pas si entreprenant que les vieux. — T'as raison! » approuva le père. Et ils ne parlèrent plus, attendant toujours. Mais quand les trois quarts d'avant onze heures eurent sonné à l'horloge du collège RolKn : « Je te dis que ce n'est pas naturel! je veux voir ce qui se passe ! » Et tous deux, longeant le mur, glissèrent vers la rue. Mais comme ils allaient tourner l'angle, la petite reparut; elle avait, sur sa pâle face souffreteuse, toute la joie possible ; elle ressemblait à une très ardente, à une très fervente jeune
personne qui vient de faire sa première communion.
— Où est-il? hurla le père.
— Parti, dit-elle. Par l'avenue. Il doit être déjà loin. Je lui ai donné le temps.
— Parti î
— Oui, dit-elle.
— Ah ! la garce ! Pourquoi ne nous as-tu pas appelés?
— Pourquoi est-ce que je vous aurais appelés? Nous étions très bien, nous deux, seuls. Ça ne l'ennuyait pas de me parler; et ça me faisait tant de plaisir de l'entendre. Il est très bon. Il me disait qu'il me plaignait, que c'est bien triste d'être si pauvre, si mal habillée, à mon âge; il me disait aussi qu'il ne me trouvait pas laide, pas laide du tout. En même temps, il me serrait contre lui, si doucement, si doucement; et souvent il me donnait des baisers. J'étais si contente que j'ai failli tomber. Il m'a retenue, il m'a gardée dans ses bras,
très longtemps, très longtemps. J'étais heureuse. Mais, après, je lui ai dit de partir, parce que vous lui auriez fait du mal, et il * est parti.
Les deux bras levés, le vieux rôdeur allait assommer l'enfant. Il se ravisa.
— Au fait, dit-il, si ça t'a plu de faire les choses en douceur, ça te regarde, tu es libre. Donne l'argent et la chaîne de montre.
Elle sembla très étonnée.
— L'argent? la chaîne?
^- Sacré tonnerre de tonnerre ! tu ne les lui as pas demandés?
— Pourquoi est-ce que je lui aurais demandé quelque chose de plus, puisque j'étais si heureuse! Au contraire, vous savez, Fanneau, l'anneau que j'ai chipé, l'autre jour, au bazar de la rue d'Amsterdam, je le lui ai donné. D'abord, il refusait de l'accepter, parce qu'il est très honnête. Mais quand il a su que c'était du faux.
136 L'IIORRIRLE IDYLLE
il a bien voulu le prendre, et il m'a juré qu'il le garderait toujours, en souvenir de moi.
Alors, quatre poings, — ceux du père et ceux du frère — tombèrent sur elle, lourds, forcenés, acharnés, impitoyables. Mais elle ne se plaignait pas, elle ne pleurait pas. Et chaque fois que, fatigués un peu, elle pouvait relever le front, elle souriait délicieusement en regardant les étoiles qui remuent et qui brillent. On eût dit qu'elle les remerciait.
C'est au troisième étage de l'escalier tout noir qu'éclaire par instant l'éclair vite éteint d'une allumette, — alors se révèle, bientôt remêlée aux ténèbres, la forme d'un homme penché vers une porte, — et dans la vaste maison, pesamment, dort le silence de l'après-minuit.
Deux voix, très basses, furtives, comme en l'effroi de leur bruit :
— Enfm !
— Oh! taisez-vous...
Car la porte s'est ouverte; l'homme, à
140 KVASIONS
tâtons, rencontre une main pas gantée, qui tremble.
— Venez !
— J'ai peur...
— Je vous adore ! Venez.
— Je... viens...
— Là, une marche, une autre.
— Je vais tomber.
— Voulez-vous que j'allume ?...
— rson ! non !
— Une autre marche...
— Oh ! mon Dieu ! oh ! mon Dieu !
Ils descendent lentement dans l'obscur silence, lui, à reculons, la main droite à la rampe, et de l'autre serrant, pour la guider et la raffermir, les deux poignets de la jeune femme.
— Maintenant, marchez.
— Marcher?
— Nous sommes au second.
— Ah ! oui.
— L'escaher recommence.
— Bien... bien...
Elle allonge la jambe, de la pointe de sa bottine elle tâtonne la nuit, mais elle ne rencontre pas le tapis de l'escalier. Y a-t-il donc une si grande distance entre le palier et la première marche ? car il lui semble que son pied s'enfonce, s'enfonce dans du vide. Ou bien, s'est-elle trompée ? a-t-elle passé la jambe entre les barreaux? non, elle sent enfm sous la semelle le mou du lainage. Ils descendent. Une moiteur glacée lui suinte des mains. Il l'entend souffler, d'épouvante.
— Du courage !
— Oui... oui...
— Personne ne vous a entendue vous lever?...
— Non... personne...
— Marchez... nous sommes au premier...
— Ah!...
— Quoi ? qu'avez-vous ?
— J'ai glissé... Mon Dieu! Mon Dieu'
— Ni vous habiller? ni sortir ?
— Je ne crois pas... Je n'ai pas fait de bruit... je n'ai pas allumé de lumière...
— Votre mari ?
— J'ai traversé sa chambre...
— Sa chambre?
— Oui... De la mienne, pour sortir, il faut...
— Eh bien?
— Il dormait...
Elle a menti en disant qu'elle ne fit que traverser la chambre conjugale ; la vérité, c'est qu'elle était couchée dans cette chambre, dans le lit de cette chambre, et que, pendant le sommeil de l'époux, elle s'en est évadée, les mains aux murs, en chemise, pour aller prendre des vêtements préparés dans l'antichambre. Mais, à l'homme qui sera son amant dans une heure, à l'homme qu'elle adore et qui l'aimera toujours, toujours, elle ne veut
pas avouer qu'elle apporte sous sa robe une tiédeur de draps où elle n'était point seule. Ils descendent encore. Mi-morte, elle croit qu'ils ne sortiront jamais de l'escalier, qu'ils ne seront jamais hors de la maison ! Quand, après leurs mains heurtées à la froide pomme de cristal, ils ont tourné la dernière courbe de la rampe :
— Au moins, vous...
— Gomment ?
— Vous avez laissé la grande porte...
— Ouverte ? non.
— Oh ! pourquoi ?
— A cause du concierge. Il se serait levé, peut-être, s'il n'avait pas entendu refermer.
— Alors, il faut...
— Demander le cordon, oui.
— Mon Dieu ! mon Dieu !
— Cordon ! s'il...
— rson, non! pas vous! Il ne connaît pas votre voix... il voudrait savoir qui sort, la nuit...
— Vous avez raison.
— Moi.
Mais elle défaille, un bruit de soie au mur.
— Courage ! Courage !
Elle s'approche de la loge.
— Cordon ! s'il vous plaît !
Ils ne bougent plus, dans l'ombre. Il entend qu'elle claque des dents. Elle a les mains glacées et sèches ; la moiteur s'y est gelée.
— Cordon ! s'il vous plaît !
Sa voix plaintive a l'air de mendier la délivrance. Gomme la porte ne s'est pas ouverte, une troisième fois :
— Cordon ! s'il vous plaît !
Alors, un bruit de corde qui racle de la pierre ou du fer, et une longue lueur étroite dans une fente du noir, là-bas. Ils s'élancent vers l'ouverture, vers l'évasion ! Elle croit qu'elle sera sauvée de tout, quand elle sera de l'autre côté de la porte. Il re-
pousse le battant, dont le bruit monte d'étage en étage dans le vide de la maison nocturne. Ils sont dans la rue, sous la froide nuit d'automne, qui pleure une pluie sale, déjà boue avant de tomber sur la fange grasse des trottoirs et des pavés ; la clarté terne d'un bec de gaz, en face, blêmit de balancements le fer gris d'une devanture.
Et lui :
— Vite ! vite !
— Mais?... une voiture?...
Car il pleut, car il fait froid, dans la laide nuit.
— Mon cocher vous aurait reconnue...
Quelqu'un aurait pu, d'une fenêtre, ou le concierge, curieux, voir le numéro d'un fiacre...
— Oh ! oui... oui...
— D'ailleurs, c'est tout près... tout près...
Il l'entraîne. Ils longent les magasins
fermés, les fenêtres aveuglées de volets, les grandes portes cochères dont luit le noir vernis humide. Il pleut toujours, il pleut plus fort, elle sent la boue lui pénétrer les bottines, lui mettre au bas de la jupe quelque chose de mouillé, de lourd. Et elle a peur, en même temps, de ces maisons famihères, dans cette rue où elle a si souvent passé, en plein jour, revenant du Bon Marché ou du Louvre, contente, amusée, rapportant les emplettes de l'après-midi. Elle s'imagine que les boutiques, et les croisées, font semblant d'être hermétiquement closes, comme des yeux baisseraient hypocritement les paupières; que des gens la guettent, la voient, la reconnaissent; et le froid de la pluie nocturne la vêt toute de tristes frissons. Lui, il la sent morne et désolée. Il ne veut pas qu'elle soit ainsi ! il lui parlera, il lui parle, en la serrant plus étroitement. Qu'elle est bonne ! Qu'elle est courageuse !
mais il sera digne du sacrifice oii elle s'est résignée : puisqu'elle a tout quitté pour lui, éternellemment il l'enveloppera de tendresses pieuses, de passionnés respects, et cette heure est la première d'un infini avenir de bonheurs ! Elle a tiré sa voilette jusqu'au menton, à cause de la pluie. Elle ne répond pas, elle dit seulement : « Gomme c'est loin ! »
Ils s'arrêtent, il tire violemment un bouton de cuivre. En même temps, il s'excuse. Il prépare pour leurs belles amours un nid de luxe et de joie. En attendant, pour la recevoir, il a loué, au rez-de-chaussée, un petit appartement. 11 sonne une seconde fois, la porte s'ouvre, tout de suite ils entrent, elle a eu si peur, il lui semble qu'elle sera sauvée de tout, quand elle sera hors de la rue, dans cette maison. Mais ils n'ont pas fait deux pas que le concierge se dresse devant eux, une lampe au poing. « Ah bien ! c'est du