‹ Le chemin du cœurChapitre 7 sur 7 · L.Y YIEILLE · texte numérisé non relu

L.Y YIEILLE

Gardez-vous, fillette...

JOCELYNE

De quoi, la vieille?

L\ VIEILLE

De toucher à ce hennin !

JOCELYNE

Pourquoi donc m'en garderais-je?

LA VIEILLE

C'est qu'il fut, dans le fossé, tout déchiré de ronces et tout mouillé de pluie.

JOCELYNE

Tel qu'il est je m'en contenterai, et je serai, grâce à lui, mieux parée que les damoiselles du pays.

LA VIEILLE

Non ! Je ne souffrirai pas que vous mettiez, mignonne comme vous êtes, une coiffe en si piteux état !

318 LES KTOURDERIES DE JOCELYNE

JOCELYNE

Que ferai-je donc, en ce cas ?

LA VIEILLE

Vous attendrez que, ravaudeuse de mon métier, je l'aie recousue et réparée. Revenez dans une heure ou deux. Vous la retrouverez pareille à un hennin tout neuf.

JOCELYNE

Au revoir donc, la vieille !

LA VIEILLE

Au revoir, fillette !

Jocelyne, en continuant son voyage, se sent tout attendrie de tant de bonnes intentions qu'on lui témoigne. Elle se jure d'avoirbeaucoup de reconnaissance pour l'oiseau qui lui garde la cerise et pour la vieille qui lui ravaude le hennin. Mais voici que c'est dans le bois l'heure rose et dorée d'avant le crépuscule, et tout se pâme de chaleur et de tendre lassitude. Les branches se froissent avec des lenteurs de bras, et partout des chuchotements, des soupirs et des parfums se meurent délicieusement. Jocelyne se sent si troublée qu'elle se pense prête à défaillir. Par bonheur, sa marraine n'a garde de lui refuser le dernier don pramis. Jocelyne voit, sur un lit de bruyères fleuries, un jeune garçon, beau comme un ange qui serait habillé en seigneur

LES ÉTOURDEHIES DE JOCELYNE 319

de la cour. 11 dort, la bouche mi-ouverte, les yeux miclos; sa bouche est comme une rose qui va s'épanouir: chacun de se^ yeux est un bleuet voilé d'une pétale de rose blanche ! et Jocelyne. . . Mais il y alti une étrange dame, toute de haillons d'or et de faux joyaux habillée, comme une bohémienne, et qui aies seins nus. On dirait d'une pauvresse qui serait une princesse.

LA BOHÉMir.WE

(3h ! oh ! oh 1 oh 1

JOCELYNE

Pourquoi ces cris ?

LA bohé:\iiexxe Gardez-vous bien, fillette...

JOCELYNE

De quoi donc, Madame ?

LA BOHÉMIENNE

De baiser ce jeune garçon.

JOCELYNE

Quelle raison de m'en garder?

LA BOHÉMIENNE

Ne voyez-Yous point qu'il est tout jeunet encore ? quatorze ans à peine, j'imagine.

32(1 LES KTOUHDERIES UEJOCLLYNE

Tel qu'il est, il ne vous donnerait, caressé et caressant, que de trop furtives délices.

JOCELYNE

Si enfantelet qu'il soit, et, encore que les oiseaux gazouillent longtemps d'amour, je m'accorderai à un enchantement un peu trop bref, pourvu qu'il soit extrême.

LA BOHÉMIENNE

Non ! Je ne souffrirai point, éprise comme je vous vois, que vous soyez déçue d'un amant si nouvelet. N'avez-vous point laissé sur la route, à la pointe d'une branche, une cerise qui plaisait à votre soif?

JOCELYNE

Oui. Un oiselet me la garde. Elle doit être mûre à présent.

LA BOHÉMIENNE

N'avez-vous point laissé sur la route, près du fossé, un hennin rose, tramé d'or?

JOCELYNE

Oui. Une vieille me le ravaude. A présent il doit être raccommodé.

LA BOHÉMIENNE

Allez donc manger la cerise et coiffer le hennin. Pendant votre absence, ce garçonnet aura bien le temps de dcY^enir un Y*aillant jeune homme, et vous en aurez, à votre retour, toute la satisfaction possible.

JOCELYXE

Mais si quelqu'une, moi partie, me Tallait ravir ?

LA BOHÉMIENNE

Ne suis-je point là pour le défendre ? J'ai conçu pour vous une très sincère amitié, et je vous conserverai, intact, celui qui sera votre bien.

JOCELYNE

A tout à l'heure donc, madame !

LA BOHÉMIENNE

A tout à l'heure, fillette !

322 LES KTOURDERIES DE JOCELY.N'E

Jocelyne ne marche plus, elle court. Elle court si vite, par un sentier de traverse, qu'elle arrive tôt à l'arbre où mûrissait la cerise. Mais la cerise n'est plus là, et la pauvre petite, levant la tète, voit l'oiseau qui se moque (Cui! cui! oui! oui! ), le bec encore rose du fruit qu'il a mangé. Ah! le traître! ah! le fourbe! Hélas, à quoi bon se plaindre ? Elle revient sur ses pas, courant toujours. Elle revoit le fossé où gisait le hennin de la reine. Mais le hennin a disparu, et, là-bas, parmi les llùliaux et les violes, près du hameau aux chaumes rougis et dorés de crépuscule, elle aperçoit, dansant et riant, la vieille ravaudeuse, coiffée du hennin tramé d'or. Ah! la sournoise ! ah! l'hypocrite! Hélas, à quoi serviraient les reproches el les plaintes? Du moins, pendant qu'elle s'en retournait vers la cerise et la coiffe, le jeune garçon a dû grandir assez pour qu'elle en ait tout le plaisir imaginable ; et plus que d'être d'un fruit frais rassasiée, ou d'une coifîe d'or coiffée, vaut d'être baisée aux lèvres d'un vigoureux amant. Elle se hâte vers le lit de bruyères lleuries. A vrai dire, le jeune seigneur n'a point disparu, mais il est couché entre les bras de la pauvresse aux airs de princesse; et si celle-ci eût le sein nu, tout le reste à présent ne l'est pas moins. Alors .Jocelyne, toute penaude, s'en retourne chez sa marraine qui est la fée de l'autre côté du chemin; et elle ne saurait parler tant elle pleure et sanglote.

JOCELYNE

Hi ! hi ! hi ! hi !

LA FÉE

Qii'avais-je dit, ma filleule "? Que t'avais-je

LES ETOURDERIES DE.IOCELYNE 323

dit , mignonnelle ? Pourtant , console-toi ; demain je te donnerai les dons nouveaux. Mais que ce jour te serve de leçon ; et ne laisse jamais en garde ta cerise au passereau, ton bel atour aux vieilles coquettes, ni ton amant, même tout jeunet, aux belles filles qui se déshabillent vite !

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