‹ Le chemin du cœurChapitre 6 sur 7 · ET LES MAINS · texte numérisé non relu

ET LES MAINS

— Douce morti

— Exquis trépas !

— Ciel!

— Paradis!

— Ah! que les douceurs.

— Ah ! que les fureurs , . .

— Ineffables...

— Effrénées...

— Des caresses...

— Des étreintes...

— M'ont...

— M'ont...

238 LES rUOMI'ïS DIALOGUES

— Brisé!

— Brisée!

— Donc, dit-il, pour que je revive.

— Eh bien ?

— Donne...

— Quoi? dit-elle.

— Tes yeux !

— Je te les donne, mes yeux.

— A peine !

— C'est que...

— C'est que?...

— Mes paupières...

— D'or brun, plissé...

— Sont un peu...

— Lourdes du souvenir...

— De mes baisers?

— De tes baisers! de tes baisers!

— Alors, dit-il...

— Eh bien?

— Donne...

— Quoi? dit-elle.

— Tes lèvres !

LES rnOMPTS DIALOGUES 239

— Je te les donne, mes lèvres.

— A peine !

— C'est que...

— C'est que?

— Mes lèvres...

— Rouges comme les chaudes framboises!...

— Sont un peu...

— Un peu?

— Sèches et brûlées...

— De mon souffle?

— De ton souffle! de ton souffle!

— Alors, dit-il...

— Eh bien?

— Donne...

— Quoi? dit-elle.

— Ta gorge !

— Je te la donne, ma gorge.

— A peine !

— C'est que...

— C'est que?...

— Ma gorge . . .

240 Li:S PROMPTS DIALOGUES

— Double orange de chair d'or!...

— Est un peu...

— Un peu ?

— Douloureuse et meurtrie...

— De mes dents?

— De tes dents ! de tes dents !

— Alors, dit-il...

— Eh bien?

— Donne...

— Quoi? dit-elle.

— Tes mains !

— Que je te les donne, mes mains?

— Oh! dans les miennes!

— Mes mains ?

— Adorables !

— Mes deux mains!

— Adorées !

— Dans les tiennes?

— 0 déHce !

— Comment! dit-elle...

— Eh bien?

— Les ineffables...

— Les effrénées...

— Douceurs...

— Fureurs...

— Des caresses...

— Des étreintes...

— T'ont...

— M'ont...

— Brisé?

— Brisé!

— Et tu veux.

— Oui!

— Mes mains ?

— Oui!

— L'une?

— Oui !

— Et l'autre?

— Oui!

— Dans les tiennes?

— Oui!

— Bête!

Au crépuscule, de ma croisée, je vis passer Jocelyne, Jocelyne qui a seize ans, Jocelynesi ingénue, Jocelyne sur le chemin, toute en larmes, toute en larmes. Ah ! que ses pleurs étaient jolis ! ses pleurs? non, ses yeux. Gomme la rosée n'est perles que sur de belles fleurs.

— Eh ! Jocelyne ! dis-je.

— Las ! Las ! Monsieur ! dit-elle.

— Pourquoi pleurez-vous tant?

— A cause que j'ai perdu...

— Perdu?...

246 LA TOURTERELLE RESSUSCITKE

— Non ! non !

— Quoi donc, Jocelyne ?

— Ma tourterelle,. Monsieur !

— Ah! oui, qui était si mignonne..,

— Dans sa cage, à ma fenêtre !

— Et roucoulait si tendrement...

— Que mon cœur s'en pâmait d'aise.

— Maintenant c'est de désespoir...

— Qu'il se pâme, hélas ! et je vais, pui; qu'elle est morte...

— Vous allez, mignonne ?

— Me jeter dans la proche rivière.

— N'en faites rien, de grâce!

— Pourquoi donc, je vous prie ?

— Parce que, la proche rivière...

— N'est-elle pas assez profonde...

— Si ! si !

— Pour qu'on y puisse mourir?

— Si ! si !

— Eh bien?

— Mais son lit...

— Son lit...

— Est tout de cailloux aigus.

— Est-il vrai ?

— Qui feraient grand mal...

— Aïe !

— A votre peau si fine...

— Aïe ! aïe !

— A tout votre corps fragile...

— Aïe ! aïe ! aïe !

— Gomme une tige de lilas !

— Oii donc irai-je mourir. Monsieur?

— Je sais un autre lit...

— De rivière ?

— Non ! mais où le trépas. ..

— Est aussi certain ?

— Aussi certain ! et. ..

— Et?...

— Mille fois plus doux î

— Bon! quel est ce lit, Monsieur, demanda-t-elle.

— Ce lit, c'est le mien, Jocelyne ! répondis-je.

— Eh bien ! si Ton y meurt...

2i8 LA TOL'RTERELLE UESSUSCITtE

— N'en doutez pas !

— Je ne vois aucun inconvénient...

— Vous avez bien raison !

— A m'y jeter tout de suite.

— Venez donc, Jocelyne !

— Me voici. Monsieur!

— Votre main.

— Prenez-la.

— Mettez votre pied...

— Mon pied ?

— Sur le rebord...

— De la croisée ?

— Et sautez.

— J"ai sauté.

— Vous êtes arrivée.

— Ah ! cette blancheur, dans le fond.

— Avec de la dentelle et de la soie...

— C'est votre lit ?

— - C'est votre tombe.

— Qu'elle me plaît I

— Que nous y serons bien !

- Nous !

— Sans doute.

— Vous et moi?

— Assurément.

— Quoi ! n'y saurais-je ?. . .

— Mourir seule ? ^

— Oui.

— Pas du tout. Est-ce que dans le lit de la rivière...

— Dans le lit de la rivière ?

— Il n'y aurait pas eu avec vous...

— Qui donc ?

— L'eau !

— C'est juste. Mais, vous...

— Moi ?

— Est-ce que vous mourrez aussi ?

— Ah ! je vous le jure !

— Tant mon chagrin vous touche ?

— Oui.

— Ciel ! que vous êtes bon !

— Hâtez-vous donc, Jocelyne.

— De me jeter au lit, Monsieur?

— Justement.

— C'est fait.

— Oh ! il y faut d'autres cérémonies.

— Lesquelles ?

— Cette robe...

— L'ôterai-je?

— Vous l'avez dit.

— Et ce corset ?

— Aussi !

— Et ces bas ?

— Aussi !

— Et cette...

— Surtout !

— Ah ! Monsieur !

— Quoi donc, Jocelyne ?

— Il me semble...

— 11 vous semble ?

— Que je suis toute nue.

— Meurt-on tout habillée?

— C'est juste ! Du moins...

— Du moins ?

— Trépasserai-je sans retard?

— A l'instant même ! criai-je.

LA TOURTERELLE RESSU SCITÉ E 251

— Ah ! dit-elle.

— Quoi donc ?

— Vos mains... vos lèvres...

— Oui...

— Ces baisers... ces caresses...

— Oui...

— Est -il indispensable, pour que je meure...

— Croyez- vous que dans le lit...

— De la rivière ?

— L'eau ne vous aurait pas...

— Ne m'aurait pas ?

— Caressée, enlacée, étreinte, et baisée toute ?

— C'est juste ! c'est juste! et, véritablement...

— Véritablement ?

— Je sens que me voici...

— Que vous voici ?

— Morte.

— Morte?

— Ah ! si morte.

— Jocelyne !

— Mais, Monsieur...

— Quoi donc?

— C'est tricher.

— Tricher?

— J'étais morte, soit.

— Que vous avais-je dit?

— Mais je ne le suis plus !

— Vous trépasserez encore.

— Pour encore renaître ?

— C'est la différence entre mon lit...

— Et celui de la rivière ?

— Que, dans le mien, la mort est bientôt une nouvelle vie.

— Mais, alors...

— Alors ?

— Je garderai sans fin le désespoir...

— Le désespoir?...

— De ma tourterelle perdue !

— Eh ! non !

— Non?

— Non pas. Car chaque fois que vous mourrez . . .

— Chaque fois que je mourrai?...

— Elle ressuscitera, Foiselle !

— Elle ressuscitera ?

— Oui ! dans les délicieux sanglots, dans les divins râles de nos brefs trépas ! Et il faut que vous ayez, mourante, l'oreille un peu dure, pour ne pas l'avoir entendue, tout à l'heure, roucouler, roucouler plus tendrement qu'elle ne fit jamais dans la cage, près de votre fenêtre ! -

L'IN&ENIEUSE &À&EURE

Dans le haut val pyrénéen, brûlé, sec, âpre, serré de rocs à pic, qui roule en un pierreux escalier de gave tari vers un tournant oii s'écartèle, sur le vertige soudain du ciel et du précipice, une croix de bois, seule et nue, mémoriale de quelque désastre, des palpitations obstinées, toujours plus proches, de sombres plumages lustrés de lune, surplombaient comme d'une noire lame concave de sépulcre, mouvante et près de tomber, un mamelon de corps morts, nus, se haussant en blanches boursouflures,

qui pourrissaient dans la chaleur de la nuit, Car quatre jours avaient passé depuis que mauvais Anglais et pires Gascons, les malandrins qui besognaient à Tarrière-garde de messire Bertrand, surprirent en ce val un convoi de moines porteurs de victuailles en sacs et de peaux de boucs grosses de vin. Ils tuèrent et dépouillèrent les religieux,

— les frocs étant étoffes à bons manteaux,

— et se saoulèrent des viandes et des boissons. Non moins que les ventres des cadavres, étaient gonflés les ventres des vivants, ceux-ci de vivres ingérés, ceux-là d'entrailles fermentantes. Cependant, les corbeaux n'osaient pas encore se poser sur les charognes, à cause du bruit de sourd tonnerre que faisaient dans la nuit les respirations des trois Tard-Yenus, couchés, ivres, sur les pierrailles, tas de dormeurs à côté du tas de morts.

Or, éternuant le mauvais air :

— Par la Mort-Satan ! dit l'un des ma-

landrins, ce n'est point un parfum de lard frais ni de cuisse de fille qui m'est entré aux narines.

Un autre, tiré de somme, dans un remuement de ferraille, dit :

— Certes, l'odeur ne me sembla point agréable que je humai, cinq jours après la bataille, dans la plaine d'Auray; mais elle était de rose, au prix de celle-ci.

— C'est, dit un troisième, que, de même que les moines, en vie, fleurent plus mauvais que les autres hommes, ils fleurent, trépassés, plus mauvais que les autres cadavres.

D'ailleurs, ils tombèrent d'accord que, pour éviter quelque fâcheuse peste ou telle autre maladie, il était bien temps de porter les corps dans le grand trou que deux d'entre les routiers, Crokesos et Cabot-Chacal, avaient reçu ordre de creuser, en bas du gave tari, au tournant oii la croix de bois, seule et nue, se dresse sur le vide

260 L'I.NGÉNIEUSK GAGEURE

du précipice et du ciel ; car c'est un lieu convenable pour sépulture de religieux que celui où s'épand une ombre de saint gibet.

Les mains proches en creux autour de la bouche :

— Eh ! Cabot-Chacal !

— Eh ! Crokesos î

Du tournant, où, çà et là, sur deux noires formes, basses, comme accroupies, serpentaient, glacés de lune, des frissons de cotte de mailles, des voix jetèrent vers le haut val :

— Quoi donc, les garçons, qu'est-ce?

— Vous avez creusé la fosse ?

— Oui.

— Bon ! nous Talions emplir.

Et les trois malandrins, qu'éveilla l'odeur de pourriture, marchèrent vers le tas de morts. L'un prit un cadavre par la nuque, les deux autres en soulevèrent les jambes ; et ils commencèrent à descendre le Ht pier-

reux du gave. Effarouchés, s'étaient dispersés les corbeaux. Puis ils revinrent. Beaucoup se remirent à planer sur l'amas de pâles boursouflures. Mais plusieurs, suivant d'un vol bas la proie que l'on dérobait, furent, derrière l'homme qui tenait la tête morte, comme un long manteau noir qui palpite dans le vent.

En effet, depuis plus d'une heure, la fosse était creusée, profonde et large; et, pour passer le temps après la besogne finie, Cabot-Chacal et Crokesos avaient joué aux dés sur la marche de pierre, sous la croix. Dès qu'ils eurent répondu à ceux de là-haut, ils jouèrent encore. Crokesos perdait et sacrait ; Cabot-Chacal gagnait et riait. La colère de l'un n'était pas plus féroce que la joie de l'autre. C'étaient deux farouches

compagnons. De Crokesos, gracieux comme les hyènes, il est dit une ancienne histoire : « Les pucelles le nomment Pille-Cœurs, mais les gens de guerre le nomment Abat- Paroi ; si sa main ouverte est agréable aux plus déUcates femelles, son poing fermé vaut une catapulte. » Et, de Cabot-Chacal il est écrit : « S'il se bat dans une ravine, il la mue en un torrent rouge qu'un géant ne passerait pas à gué ; dans une ville assiégée où le froment manquait aussi bien que le seigle, il prit le goût de viande humaine, et quelquefois, s'il a jeûné par dévotion ou pour tout autre motif, il lui arrive de goûter, la bataille finie, aux cadavres qu'il a faits. » Sombres et luisants , les yeux flambants sous le nasal, les doigts crispés hors des manches de mailles, ils se penchaient ardemment vers le sort qui, d'abord, hésite en le tremblement des petits cubes, puis se résout en leur fixité. Et en la frénésie de voir les points, leurs casques de bronze s'entre-heur-

taifciit, tandis que remué par leur essoufflement , sonnait à la pierre l'acier nu de leurs courtes épées.

— Par la vertu-diable ! tu pipes ! hurla Crokesos.

Mais Cabot-Chacal :

— Qui le dit en a menti, mon fils ! Car, de fait, jouer de vrai jeu, fût-ce avec un Français du roi Charles , c'est l'honnêteté dont je me pique. Plus volontiers, je consentirais à ne boire vin ni accoler pucelle le restant de mes jours, qu'à trigauder par quelque fausse adresse. Eh! donc, puisqu'il te demeure douze sols d'Espagne encore, jouons, garçon, et gagne.

— Non point aux dés, fo y-Satan !

— Et à quel jeu, je te prie ? Nous n'avons ici ni tables ni tabliers. Ah ! peut-être il te plaît de gagner pair ou impair? Bon! je mettrai des monnaies dans ma main...

— Tu me goberais en ajoutant quelque menue pièce, après que j'aurais gagé !

— Que lu me fais tort, fils, par de tels soupçons. Mais, Pasque-Enfer ! je m'avise d'un jeu où tu ne saurais avoir défiance.

A ce moment s'approchaient les trois Tard- Venus qui portaient un cadavre.

— Non plus que toi, poursuivit Cabot- Chacal, joyeusement (car il était fort satisfait de son invention), je ne sais combien gisent là-haut, de morts que l'on va mettre en terre l'un après l'autre. Gageons sur ce nombre, mon fils ! et. après le dernier cadavre jeté dans la fosse, gagnera les douze sols d'Espagne, celui de nous qui, ayant dit pair ou impair, aura parié juste.

Encore que, malchanceux ce soir-là, il fût de fort méchante humeur, Crokesos ne put s'empêcher de rire, tant ce jeu lui parut plaisant.

— Tope 1 cria-t-il, je dis pair !

— Je dis impair! répliqua Cabot-Chacal, tope !

Gageure tenue, ils s'assirent sur la marche

de la croix, attentifs au mort qu'apportaient les trois hommes suivis par des corbeaux.

Le premier corps qui chut dans le large et profond trou, fut d'un tout jeune moinillon si grêle et si frêle qu'on eût dit d'une fdlette. Il avait au cou une large plaie tournante, pareille à un collier de sang. Il tomba en deux parts, son bras gauche, à cause de la putridité, s'étant détaché de l'épaule.

— Un! dit Crokesos.

— Un ! dit Cabot-Chacal.

Les trois Tard-Venus remontèrent, avec cortège d'ailes noires, redescendirent, suivis leur cette fois de plus nombreux corbeaux. Le second corps qui tomba dans la fosse fut d'un moine très ventru, gonflé partout en Hvidités tigrées de taches noires. Il en monta, quand il eut touché le fond de la sépulture,

266 LI.NGÉ.MEL'SK GAGEURE

une odeur, comme d'un sac d'immondices qui crève.

— Deux ! dit Crokesos.

— Deux ! dit Cabot-Chacal.

Le troisième corps fut d'un religieux si long, si maigre, tous les os si visibles et saillants sous la peau très tirée, qu'on l'eût pris déjà pour le squelette qu'il serait bientôt. Il fit en tombant un bruit de bâtonnets fragiles qui se rompent.

— Trois ! dit Crokesos.

— Trois ! dit Cabot-Chacal.

Et ils apportèrent un autre cadavre, et d'autres cadavres, et d'autres encore, que chaque joueur comptait à mesure qu'on les jetait dans la fosse : a Quatre ! cinq ! six ! sept ! huit ! neuf ! dix ! » Ni Crokesos ni Cabot-Chacal ne prenaient garde à la hideur des chairs s'entassant en masse molle, à l'insupportable puanteur dont se chargeait la tiédeur de l'air. « Onze ! douze ! treize ! quatorze ! » Maintenant ils disaient

les chiffres d'une voix plus anxieuse, à mesure qu'ils sentaient plus proche le nombre final, où la gageure serait gagnée et perdue. « Quinze ! seize ! dix-sept ! » Leur angoisse redoublait, s'exaspérait. « Dix-huit ! dixneuf! vingt ! » A chaque descente des trois porteurs, le cortège des corbeaux était plus long, plus large, plus tumultueux, plus avidement croassant. Mais les joueurs ne remarquaient pas cela, tout entiers à l'espoir et a la peur. « Vingt et un ! vingt-deux ! vingttrois ! » Le dernier cadavre, qu'avec le ouf! des besognes achevées, les porteurs laissèrent choir dans la fosse, fut d'un vieillard partout couvert de poils blanchissants entre lesquels, çà et là, gruaillaient des roseurs glissantes ; et les corbeaux ne remontèrent plus, posés en noire et compacte foule aux deux bras de la croix.

— Vingt-quatre ! pair! j'ai gagné! cria Grokesos en tapant des mains comme un enfant en joie.

2(58 LINGÉMLUSt: GAGEURE

Gabot-Ghacal se taisait. Une rage le dévorait. Il avait perdu ! il avait perdu î II faudrait qu'il donnât douze sols d'Espagne.

Perdu I à ce jeu qu'il avait imaginé. Ce lui était un redoublement de rage d'avoir in venté le jeu 011 il avait perdu. Certes, il ne pouvait contester la loyauté de la partie. Vingtquatre cadavres étaient là. Vingt-quatre. Pas un de moins, pas un de plus. Et il se fût fait scrupule, étant honnête joueur, de chercher quelque chicane. Non, il paierait, puisqu'il avait perdu. Mais la colère faisait trembler ses lèvres et lui allumait des éclairs de sang dans les yeux.

Tout à coup, il sourit...

Il tira sa courte épée, l'enfonça toute dans le ventre de Grikesos qui tomba sans un cri : et :

L'^GÉNIEUSE GAGEURE 269

— Vingt-cinq ! Impair ! J'ai gagné clamat-il dans un grand rire.

Puis, s'étant emparé des douze sols, Cabot-Chacal poussa le corps sur les autres, et s'évada vers les ténèbres en faisant sonner la monnaie entre ses mains joyeuses, tandis que les corbeaux s'abattaient dans la fosse.

Las, à tâtons, et très pâle, avec l'air de quelqu'un qui va tomber de faiblesse, mais si joli encore par les habits princiers et l'aimable visage, un jeune seigneur passait devant la tonnelle de l'auberge, fleurie d'aristoloches mêlées aux vignes folles, et chantante de chardonnerets grimpeurs.

— Eh ! jeune seigneur ! dit la servante, grasse et rousse, qui avait encore dans les cheveux de la paille du grenier oii son ami la renversa et de qui la bouche ressemble, parce qu'on la mordit bien, à des fraises écrasées.

— Plait-il, mademoiselle?

— Ne déjeunerez-vous point à l'ombre des vignes folles et des aristoloches ?

— Non plus n'y dînerai, je vous jure.

— Quoi ? n'avez-vous point d'appétit?

— Jamais je n'en eus tant.

— Serait-ce que des voleurs vous dérobèrent l'argent que vous aviez ?

— Je ne fus point dépouillé dans le bois, et, quand je trébuche, un bruit d'or secoue mon escarcelle.

— Seyez-vous donc et mangez !

— Je ne saurais, petite.

— Le cuisinier apprêta ce matin des grives au genièvre, en leur seul jus, et elles sont tout à l'entour dorées de très peu de gelée, qui embaume.

— Précisément, je suis très friand des grives au genièvre.

— D'une patte d'ourson, quatre jours marinée en l'huile parfumée d'herbes et le verjus, il fit, à la flamme des bûches de pin, un rot qui fleure délicieusement.

— Rien, à mon goût, n'est meilleur que, longtemps marinée et rôtie aux bûches odorantes, une patte d'ourson.

— Pour ce qui est de l'entremets, vous aurez du blanc-manger fait d'un lait de brebis de deux ans et saupoudré d'une fine ràpure de corne de cerf.

— Ah ! que j'aime, doré d'une ràpure de corne de cerf, le blanc-manger fait de lait de brebis !

— Je vais donc, jeune seigneur, mettre sur table ?

— Ne prenez pas un inutile soin. Je ne dois désormais ni manger ni boire, parce que la bouche de ma. maîtresse, hier, me mit à la bouche un baiser ; et je veux qu'aucun autre goût, ni aucun autre arôme n'en abolisse la saveur éternisée.

— Vous mourrez donc de faim ?

— Et mon àme, en passant, ravira seule ce baume, pour en faire le parfum de mon paradis !

27G LA SEllVANTE ET LE JEUNE SEIGNEUR

— Voilà le dire et le fait d'un fidèle amant. Mais, après le déjeuner, votre amie ne pourrait-elle vous donner un autre baiser, aussi doux que le premier, et que vous garderiez intact jusqu'au dîner? Puis elle vous baiserait encore.

— Sachez, mademoiselle, que ma maîtresse n'est point de ces personnes qui prodiguent leurs caresses. A aucun vivant, pas même à moi, elle n'accordera désormais ce qu'elle me donna; et, à peine eut-elle frôlé mes lèvres, qu'elle pria mon meilleur ami de la conduire au prochain couvent où elle expiera mon délice dans les oraisons et les pénitences.

La servante ne put se tenir de rire.

— Ne déjeunez donc point, jeune seigneur. Mais ne vous plaît-il pas d'entrer dans l'hôtellerie et de vous accouder à la fenêtre d'où l'on voit le plus fleurissant des jardins ?

— Je ne m'accouderai pas à la fenêtre pour regarder le jardin.

— Quoi ! les fleurs ne vous plaisent pas !

— Elles me sont très plaisantes, au contraire.

— Venez donc, et les voyez !

— Je ne saurais, petite.

— Notre jardinier a groupé un parterre de roses roses et de roses rouges, si belles qu'on n'en admira jamais de semblables.

— Précisément, je prise fort les roses roses et les roses rouges.

— D'un buisson de boules de neige, il a fait un éblouissement rayonnant de blancheurs.

— J'ai des préférences pour les boules de neige.

— Et, çà et là, parmi les. blancheurs, frissonnent des mousses rousses.

— Ah ! qu'il m'est agréable de voir frissonner des mousses d'or.

— Je vais donc vous conduire à la croisée d'oii Ton voit le jardin ?

— Ne prenez pas un soin inutile. Puisque, s'enfuyant vers le couvent, ma maitresse, en la mégarde de son effroi, a laissé choir le peignoir dont elle était, avec tant de pudeur, vêtue, puisque j'ai connu, une minute, l'enchantement de sa beauté sans voile, je ne dois plus jamais considérer aucune fleur ; mes yeux sont clos pour toujours, encore que je ne sois point aveugle; et c'est pourquoi je marche à tâtons.

— Quoi ! vous n'accorderez plus d'attention aux floraisons d'avril ?

— Et mon dernier regard emportera, sans mélange, la beauté de ma maîtresse, pour en faire la splendeur de mon paradis !

— Voilà qui est d'un fidèle amant. Mais, après les fleurs écloses, votre amie ne pourrait-elle laisser tomber, derechef, son peignoir? vous vous enchanteriez d'elle jusqu'au prochain avril ; puis elle se déshabillerait encore.

— Sachez, mademoiselle, que ma maîtresse n'est point de celles qui se dévêtent à tout propos. A aucun vivant, pas même à moi, elle n'offrira désormais l'éblouissement de sa beauté nue ; et même, me l'ayant donné par mégarde, je pense qu'elle en fût morte de honte si, très vite, mon meilleur ami, qui avait honnêtement détourné les yeux, ne l'eût enveloppée d'un grand manteau qu'il avait, pour la conduire au couvent.

La servante, cette fois, éclata de rire.

— Ne venez donc pas à la fenêtre. Mais, fatigué comme vous l'êtes, ne dormirezvous point, une heure ou deux, dans une chambre de Tauberge, d'où l'on ne peut humer la bonne odeur de la cuisine, et d'où, la fenêtre close, on ne voit pas les belles fleurs du jardin?

— Il est vrai que je me sens bien las, dit-il.

— Suivez-moi donc, dit-elle.

Et, puisqu'il avait les paupières fermées, elle le prit par la main, le menant à travers la maison, l'avertissant des marches.

— Hum ! dit-il.

— Quoi donc? dit-elle.

— Ne me trompez-vous pas? Pour me tenter, vous me conduisez sans doute du côté de la salle à manger ?

— Que non point. Vous serez tôt dans une chambre, la meilleure du logis.

— Cependant il me semble sentir une odeur de grives au genièvre qu'un habile cuisinier aurait cuites dans leur seul jus.

— C'est que vous vous tenez tout près de moi, et qu'étant fdle forestière et jamais ointe des onguents de vos belles dames, je fleure peut-être l'oiseau sauvage.

— Je jurerais aussi que j'aspire un rôt parfumé d'herbes fraîches, de pin et d'olives.

— C'est que je me roulai dans les brous-

sailles vertes, sous les oliviers et les pins.

— Le sucre aussi d'un blanc-manger m'entre aux narines.

— C'est que j'ai trait les brebis dans rétable et sur la pelouse.

Il songea, il dit :

■ — Il est possible.

Us marchèrent encore, la servante guidant le jeune seigneur.

— Hein? dit-il.

— Plaît-il? dit-elle.

— Ne vous riez-vous point de moi? Je gage que, pour m'induire en tentation, vous me conduisez du côté du jardin ?

— Que vous jugez mal ! Encore quelques marches, et vous serez dans votre appartement, loin des fleurs.

— Cependant, à travers mes cils clos, je crois deviner des rougeurs et des roseurs de roses.

— C'est que, encore qu'aveugle, vous ne

laissez pas d'apercevoir, vous inclinant vers moi, des choses, et que, fille non pas vieille mais vinglannière l'autre mois, j'ai des floraisons rouges et roses, celles-ci aux lèvres, celles-là aux seins qui, trop gonflés, sortent du corsage.

— J'imagine aussi des rondeurs blanches qui certainement doivent être des boules de neige.

— C'est que, en descendant du grenier, j'omis de remonter assez haut ma chemise, et que la blancheur de mes épaules est ronde.

— En outre, tout me porte à supposer que je vois à demi, sous les blancheurs, un frissonnement pareil à de la mousse d'or.

— C'est que, par un instinct de guider, j'ai levé haut mon bras, et qu'il y a, dessous, de l'or toufl'u.

Il réfléchit, il dit :

— Il est possible.

Et enfin, ils arrivèrent dans la chambre ;

elle l'y laissa seul, après avoir soigneusement, selon le désir du jeune seigneur, calfeutré les fenêtres d'où l'on eût pu voir le jardin. Il se sentait très fier parce qu'il avait gardé à ses lèvres, sans nul mélange, le seul baiser de son amie, parce que ses yeux avaient refusé de voir une autre fleur que la beauté de son amie, il mourrait de faim ! il mourrait sans avoir, même un instant, contemplé de nouveau les calices et les touffes printanières ! Oui ! oui ! à la bonne heure ! Et il s'enorgueillissait de son amoureuse constance.

Des bruits l'inquiétèrent, — des voix qui ne lui étaient pas inconnues. Certainement il y avait des gens dans la chambre voisine. L'œil à la serrure, — il oubliait d'être aveugle, — il vit sa maîtresse aux bras de son meilleur ami. Loin de refuser un second baiser, elle en donnait vingt, elle en donnait cent, elle en donnait mille ; et très éloignée de mourir de honte pour

une étoffe tombée, c'était sans nul vêtement — pas même une chemise de nonnain — qu'elle frémissait éperdument en un étroit échange de caresses.

Alors, se jetant vers la porte :

— Servante ! appela le jeune seigneur.

— Plaît-il?

— Apportez les grives au genièvre !

— Oui, seigneur.

— Et la patte d'ourson !

— Oui, seigneur.

— Et le blanc-manger saupoudré de râpures de corne de cerf !

— Oui, seigneur.

— Venez ouvrir les fenêtres sur le jardin pour que je voie les roses roses et les roses rouges...

— Oui, seigneur.

— Et les boules de neige !

— Oui, seigneur.

— Et les mousses d'or sous les rondeurs blanches !

— Oui ! oui, oui, seigneur!

— Ou plutôt...

— Quoi donc?

— N'apportez rien et n'ouvrez rien, — que vous-même ! puisque vous êtes, à vous seule, toutes les bonnes cuisines et toutes les belles fleurs !

A vrai dire, s'étant hâtée de monter, elle n'eut pas le loisir de répondre. Mais, la porte refermée, il fut sûr tout de suite que, même si elle en avait eu le temps, elle n'aurait pas dit non.

D'une Cousette

Appelée Glycine

Qui comme avait dit la Fade

Trois fois ne put celer

Que son jupon

Non pas debout mais couchée

Lui fut troussé

Par l'ami qu'elle avait d'amour

Mais après la troisième fois

On lui put tout lever

Et la chemise

Sans qu'âme du monde

En sût jamais rien

En ce jadis, si loin, si loin, — ah ! mortes, combien de belles ! et des reines,

et des gentilles femmes ! et des bergères aussi! que de chairs trépassées, parmi les porphyres des sépulcres oii les herbes des fosses refleurirent, celles-ci lis, et roses celles-là, et les autres muguets des prés, [leurs vite du vent effeuillées, — donc en ce jadis, il y avait au hameau de Bryone-les- Yimes, sur la Douce, qui est une jolie rivière, une enfant appelée Glycine la Cousette; Glycine, à cause de son air de printemps, Cousette, parce que, pauvre, elle ravaudait et cousait pour de l'argent à la lingerie du château ou chez la femme du vavasseur. Or, Glycine, qui allait sur ses seize ans, avait pour ami d'amour un jeune bûcheron appelé Jean des Bois, duquel à ce point elle était troublée qu'elle ne le pouvait rencontrer, quand elle s'en retournait les soirs, vers sa chaumine, par le petit chemin qui longe la Douce, sans que le cœur ne lui sautât jusqu'à la gorge et qu'elle eût aux yeux une chaleur — non point aux yeux

seulement — que des larmes de plaisir, seules eussent bien éteinte. Ah ! volontiers, avec le jeune garçon qui la priait de la bouche et des mains, elle se fût attardée au bord désert de la rivière. Mais elle se donnait bien garde d'obéir à son désir, parce que, dans la cliaumine, sa grand'mère l'attendait, ancienne personne fort maussade et hargneuse, qui n'accordait point que la jeunesse prit joie aux amourettes, et, grise de peau, sans dents, la lèvre et la tempe poilues, les deux mains à une forte branche de cornouiller qui lui servait de canne, branlait toujours du menton dans une tour grondeuse. Certes et bellement, elle eût. la malevieille, caressé de la branche de cornouiller les épaules et les reins de Glycine si elle l'eût pu convaincre de quelque tendre aventure; et jamais, la fillette revenue, elle ne manquait de l'interroger, et de la regarder par-ci et de la regarder par-là, observant s'il n'y avait pas quelque désordre dans

l'habit, ou quelque trop vive rougeur, reste d'un baiser, à la bouche, ou bien sous les yeux, ce cerne bleuissant, doux et mélancolique comme la plainte du plaisir.

D'ailleurs, par un crépuscule rose encore de soleil couché, à l'orée du bois, où des danses mystérieuses tournent sur les herbes fleuries, une Fade — ainsi nommait-on les fées à Bryone-les- Vîmes — avait charitablement averti Glycine : « Les trois premières fois , mignonne . que vous pécherez par amour, la vieille ne manquera pas de s'en apercevoir et s'ous châtiera cruellement ! — Trois fois? — Trois fois, mais pas davantage ! — Hélas ! Dieu me garde, et vous, bonne Fade ! »

De sorte que, pour éprise qu'elle fût, la Cousette, sa journée finie, n'osait prêter l'oreille aux propos de Jean des Bois, et, peureuse, elle allait au logis, vite, vite, à pas vifs de bergeronnette qui court si vite qu'elle n'a pas besoin de voler.

Mais de longtemps résister à la force d'amour, il n'est guère possible aux fillettes qui vont sur leurs seize ans, surtout lorsque avril, déjà tiède, met partout des frissons et des parfums d'éveil; et, un soir :

— Ah! Cousette ! dit Jean.

— Eh! quoi donc, bûcheron? dit Glycine.

Le courant de la Douce glissait avec des murmures qui leur conseillaient de suivre aussi quelque tendre pente.

— Ah ! Glycine ! dit-il.

— Eh ! quoi donc, Jean? dit-elle.

Entre eux, les frôlant aux lèvres, passa

un souffle si doux, si odorant, qu'il n'eût pas semblé meilleur, à elle, venu de la bouche de lui, ni à lui, venu de la bouche d'elle.

'2<.)i CONTE 1)1-: JADIS

— Ail ! ma mie! dit-il.

— Ah ! mon amour ! dit-elle.

Et, se tenant serrés l'un contre l'autre, ils cheminèrent délicieusement dans l'omhre grandissante, le long de l'eau, sur le sahle fin de la rive, sur le sable fin et blanc de la rive, oïl le pied, lorsqu'on y pense le moins, si facilement glisse...

Mais la grand'mère fut terrible, une heure plus tard ! Sa lampe dans une main, et, dans l'autre, la branche de cornouiller levée :

— D'oii venez-vous, coquine? Que fitesvous dehors, jusqu'à la nuit close? Mort de ma vie ! je vous romprai les os pour vous apprendre à mener une honnête conduite.

Toute penaude, et se dérobant à reculons

pour éviter les coups, la Cousette objectait qu'il n'y avait pas de sa faute, que la femme du vavasseur, qui était grosse, l'avait retenue plus tard que de coutume pour travailler à la layette. A tout prendre, ceci pouvait être vrai. La vieille s'apaisa, grommelant toujours. « Bon ! bon ! nous verrons, je m'informerai, demain. En attendant, couchezvous, mauvaise fille ! » Glycine ne se le fit pas dire deux fois. Bien contente d'avoir déçu sa grand'mère, elle se tourna vers son lit, commença de dégrafer son corsage, — peut-être n'était-ce pas la seule fois — mais, à peine la première agrafe hors de l'œillère :

— Ah ! la vilaine ! ah ! la gueuse !

Car la vieille, sous la lampe, voyait, du col du corsage à l'ourlet de la jupe, la robe de Glycine, qui était en futaine sombre, toute blanche, derrière, de sable fin ! Que la Cousette eût été couchée, et longtemps^ sur le dos, rien de plus sûr. La branche de

cornouiller n'en douta point, et, plus de vingt fois, elle s'abattit sur l'épaule et l'échine et les hanches de la pauvre en larmes et en cris. Tant qu'enfin la vieille, se sentant lasse, s'alla coucher, souffla la lampe, s'endormit. Quant à Glycine, toute sanglotante entre ses draps, elle tàtait ses blessures d'autant plus cuisantes qu'elle avait si douce la peau et elle jurait bien qu'on ne la reprendrait plus à s'attarder hors de la chaumière; car à vrai dire, pour extrême qu'il eût été, elle était trop durement punie, par derrière, du plaisir qu'on lui donna, de l'autre côté.

Désormais, Glycine, après les hnges ravaudés, ne retourna plus au logis par le chemin le long de l'eau. Elle prenait à travers bois — route plus longue, mais plus sûre. Sûre"? elle ne le fut pas toujours. Une

fois, glissante à travers la forêt obscurcie, et pareille, à cause de sa robe ce soir-là blanche, à une envolée de brouillard, elle rencontra son ami d'amour Jean le Bûcheron qui la guettait. Plein d'amour, il n'admit aucune excuse, aucun atermoiement : il la saisit ! il l'emporta ! Hélas ! le serment qu'elle avait n'est pas de ceux — il en est d'autres encore aussi que les belles trahissent ! — n'est pas de ceux qu'une fille tient aisément, surtout lorsque les haleines de juin échauffent déjà les feuilles, l'air et l'ombre caressante . « Oh ! du moins .

soupira-t-elle, pas le long de la rivière... pas sur le sable...! » Justement, il connaissait dans le mystère du bois, au plus profond mystère du bois, un coin d'herbe et de mousse. Qu'elle ne craignît rien ! Il l'entraînait. Elle haletait, doucement éperdue.

Maintenant elle avait sous ses pieds le gazon lisse, mouillé de la rosée du soir, se sentait faiblir, craignant de se laisser glisser

•208 CONTE DE JAIUS

le craignant moins, peut-ôtre, qu'elle n'aurait dû...

Dire que Glycine n'était point inquiète quand, deux heures plus tard, elle revint à la chaumière, je ne l'oserais. Mais, du moins, elle avait préparé un mensonge où elle s'assurait un peu ; et, cette fois, elle ne serait point trahie par le sable qui se mêle à l'étoffe. Elle dit tout de suite, Tair sincère et joyeux : « Ne me grondez pas, mèregrand ! car, à veiller dans la lingerie du château, j'ai gagné douze deniers dont je vous achèterai une coiffe, ou, si vous voulez, un bon bâton mieux séant à une personne comme vous qu'une grosse branche de cornouiller. » La vieille qui déjà dressait la branche sous la lampe levée aussi, parut attendrie de ces paroles. « Ah ! si tu as gagné douze deniers, tout est bien, ma fille ;

mais, s'il te plaît, tourne-toi, » dit-elle. C'est là que Glycine attendait mère-grand. «. Oui, oui, tu peux regarder, et regarder de plusprès, de plus près encore... pas de sable du tout i Pas si sotte que de m'y laisser prendre encore... » Elle n'acheva point de sourire ! la branche faisait rage, et s'acharnait, et s'acharnait encore, car, à la lueur de la lampe, la vieille avait a-u, toute verdie par derrière, d'herbe mouillée, la robe blanche de Glycine.

La malevieille frappa si fort et si longtemps qu'elle faillit, d'essoufflement, rendre Tàme ; elle dut enfm s'aller mettre au lit, pendant que la Cousette, morte plus qu'à moitié, s'étendait sur sa couche. Mais n'imaginez point qu'elle se plaignît, ni qu'elle fût résolue à ne plus mériter de si pénibles châtiments. Soit que, pour l'avoir mieux connu, le plaisir d'amour, qui s'accroît de l'accoutumance, lui parût digne de tant souffrir pour lui, soit qu'une colère la prît contre

cette sournoise vieille, si adroite à surprendre les preuves du péché, elle se promit, tout au contraire, de ne se jamais refuser à Jean des Bois, tout en trouvant moyen de décevoir sûrement sa grand'mère ; d'oi^i elle aurait une double joie.

Le lendemain soir :

— Ah ! juge, m' ami, dit- elle, du courage de mon amour, puisque je brave, pour te complaire, les plus terribles coups qu'on puisse recevoir. Mais, de grâce, tâche de m'en épargner la cruauté; et le gazon du bois n'est pas moins périlleux que le sable de la rive.

— Ne t'inquiète point! dit-il. Je sais sur l'autre lisière de la forêt, entre des hêtres, de hautes bruyères qui ne sont point traîtresses, et ta robe n'en gardera aucune trace.

CONTIi: DE JADIS 301

— Allons donc vers ces bruyères, dit-elle.

C'était une soirée si harmonieusement douce, d'été déjà, que toute la solitude, tout le calme de tout semblait fait d'une seule pâmoison. Ils traversèrent le bois endormi, ils atteignirent l'autre orée. Là, sous le ciel entre les hêtres, sous le ciel si bleu oii luisaient sans scintiller les premières étoiles comme des yeux dont les cils ne battent pas, un gazouillis épars de nids ne faisait qu'avertir de l'immense silence. Les immobiles bruyères s'allumaient partout de vers luisants ; pas un brin où ne brillât une luciole ; et si mollement, sous la lente pression des amants, elles s'écartèrent, se couchèrent avec des souplesses de hanes, qu'ils n'auraient pas été mieux dans quelque lit royal fait de samits ouatés et de caressantes fourrures. Il y eut un autre bruit que les gazouillis des nids — le gazouillis de leurs baisers ! et si quelque ramier, d'un arbre, les guettait, il fut jaloux.

Glycine eut la tranquille audace de ne rentrer au logis que trois heures plus tard ! et à la vieille hurlant, la canne levée : « Ah! fausse fille ! Ah ! misérable fille ! m'oserastu dire encore que tu fus gardée au château pour ravauder le linge? — Certes, je le dirai, répondit-elle, puisque c'est vrai qu'on me garda; et voici vingt-quatre deniers, les douze d'hier et les douze d'aujourd'hui, car elle les emprunta, dans le hameau, à une autre courette. L'argent a bien de quoi plaire aux vieilles personnes ; par une étrange sottise, elles l'aiment d'autant plus qu'elles ont moins de temps d'en user.

Mais la grand 'mère, tout en empochant les vingt-quatre deniers, ne se calma point, et. d'une poussée violente, elle obligea Glycine à se tourner.

COTE DE JADIS 30o

Elle espérait découvrir quelque indice qui l'autoriserait à rouer de coups la fillette. Mais non. non, rien ! Pas un grain de sable à la jupe, pas une teinte verte au corsage. Les bruyères n'avaient eu garde de laisser la moindre trace. C'était en vain qu'elle levait ou baissait la lampe, qu'elle examina attentivement les choses sous la lueur plus proche. Nul désordre, tout en place et les agrafes tenaient bien. Car. soigneusement. Glycine avait tout prévu ! De sorte que la vieille, rageante, dut renoncer à motiver ses soupçons. « Allons, fmit-elle par dire, il se peut que, ce soir, on t'ait vraiment retenue au château; couchons-nous, il est tard, couchons-nous. »

Qui était bien joyeuse? c'était la Cousette. Non seulement elle avait joui de son ami d'amour, mais elle aA'ait réussi à décevoir la rusée mère-grand. Elle se défit, elle s'étendit entre les draps, oii elle sentit s'épanouir le souvenir des baisers de naguère.

30i CONTE DE JADIS

L'autre, couchée aussi, souffla la lampe. Glycine, tournée vers le mur, allait s'endormir; elle retrouverait en quelque délicieux songe...

• Elle ne s'endormit pas !

Bondissant de son lit :

— Gueuse ! gueuse ! gueuse ! clamait la lâcheuse vieille.

Car, dans l'ombre, tout le chignon et les cheveux de Glycine, vers la nuque, étincelaient de vers luisants, et, lumineux, ils semblaient un petit morceau de ciel d'or, incendié de mouvantes étoiles.

Et la branche de cornouiller fit son office, plus affreusement que jamais. Cependant, quoique vaincue encore par le hasard et la méchanceté de la vieille, quoique partout navrée si durement, la Cousette ne se déso-

CONTE DEJADIS 305

lait qu'à demi ; elle se rappelait les paroles de la bonne Fade, par un crépuscule rose, à l'orée : « Trois fois, pas davantage ! » Or, c'était la troisième fois qu'elle était battue, à cause du péché d'amour. A la bonne heure! Elle en était quitte, puisque les fées ne mentent point.

Et de fait, à partir de cette fois, mèregrand ne s'aperçut plus de rien. Glycine, aussi souvent qu'il lui plut, put s'attarder avec Jean le Bûcheron, avec d'autres peutêtre, car l'impunité encourage à un redoublement d'audace ; c'était sans nul péril qu'elle affrontait le sable si blanc et si fin le long de la Douce, el la perfide herbe mouillée de rosée, et les bruyères qui font du chignon et des frisons de la nuque un tout petit ciel d'or, constellé de lucioles.

LES ETOURDERIES DE JOCELYNE

ou LA FILLETTE TROIS FOIS DEC, LE

ou LA FILLETTE TROIS FOIS DÉÇUE

Jocelyne s'en vient chez sa marraine, qui est la fée de l'autre côté du chemin. En ce temps-là, les fées étaient si fréquentes qu'il n'y avait pas loin h aller pour en trouver autant qu'on en voulait; et le plus souvent il suffisait de traverser la route.

LA FÉE

Bonjour, ma filleule, bonjour, mignonnelle. Quel soin, de si grand matin, t'amène? et qu'est-ce que tu désires ?

JOCELYNE

Sachez, marraine, que cette nuit j'eus un petit rêve.

LA FÉE

Eh! qui dort rêve, les fillettes surtout. Quel fut ton rêve? parle.

310 LES ÉTOUUDERIES DE JOCELY.XE

JOCELYNE

Je voyageais au soleil, et j'avais grand'soif.

LA FÉE

Qu'elle ait grand'soif, celle qui voyage au soleil, cela n'a rien de surpreuant,

JOCELYNE

Mais il n'y avait aucun ruisseau dans le petit bois voisin. Ah! marraine, donnezmoi quelque don pour le cas où j'aurais soif en montant la côte en plein midi.

LA FÉE

Si tu as soif en montant la côte en plein midi, il y aura, à la pointe d'une branche, une cerise si grosse et si fraîche qu'elle suffira à te désaltérer.

' JOCELYNE

Que vous êtes bonne, marraine ! Je n'ai point dit tout mon rêve.

LA FÉE

Parle donc, ma filleule, parle, mignonnelle.

JOCELYXE

Je partais pour la fête oii l'on danse, et j'avais grande envie d'un mouchoir rose tramé d'or, que j'aurais noué en coiffe.

LA FÉE

Qu'elle ait envie d'une coiffe rose tramée d'or, celle qui part à la danse, cela est bien naturel.

JOCELYXE

Mais je suis trop pauvre pour acheter de tels atours. Ah ! marraine, donnez-moi quelque don pour le cas où je me voudrais parer comme font les damoiselles du pays.

LA FÉE

S'il t'arrive de vouloir te parer comme font les damoiselles du pays, tu trouveras dans le fossé le hennin que la reine y laissa choir l'autre matin en chassant le héron et le coq de bruyère.

JOCELYNE

Que vous êtes bonne, marraine ! Je dois vous dire la fm de mon rêve.

LA FÉE

Parle donc, ma filleule, parle, mignonnelle.

JOCELYNE

D'avoir vu se becqueter les pigeons du pigeonnier, et d'avoir vu les linots et les pinsons se frôler les plumes et battant des ailes, j'avais conçu un grand désir, qu'un jeune garçon me baisât aux lèvres et me serrât contre lui, aussi fort qu'il eût voulu.

LA FÉE

Qu'elle ait un tel désir, celle qui, à quinze ans, observe les tendres jeux des oiseaux, cela n'a rien de singulier.

JOCELYNE

Mais il n'y avait près de moi qu'un vieux besacier dont je n'eusse pas voulu pour grand-père. Ah! marraine, donnez-moi quelque don pour le cas où j'aurais désir d'être baisée, à cause de l'exemple des pigeons roucouleurs.

Si le désir te prend d'être baisée, à cause de l'exemple des pigeons roucouleurs, tu verras sur un lit de bruyères fleuries un jeune homme si beau que tu en pâmeras de délice.

JOCELYNE

Que vous êtes bonne, marraine ! J'ai conté tout mon rêve, et je vous dis merci.

LA FÉE

Va-t'en donc, mignonnelle ! Mais, d'âge et de cœur, tu es fort étourdie. Défie-toi de certaines personnes qui sont des fées aussi et qui, par d'adroites ruses, te voudront dépouiller des dons que je te donnai.

JOCELYNE

Oh ! je n'aurai garde de m'en laisser duper! Car, sans qu'il semble, je suis très fine, si je le veux.

LA FÉE

Adieu donc, filleule.

3U LES ETOURDKUIES DE JOCELY.NE

JOCELYNE

Adieu donc, marraine.

Jocelyne ne tarde pas à partir pour un long voyage. Où va-t-elle ? où son rêve allait. Or, montant la côte en plein midi, elle a grand'soif. Elle n'est pas inquiète, encore que nul ruisseau ne bruisse dans le petit bois : grâce au don de la fée, elle voit, à la pointe d'une branche, une si belle cerise, qu'on n'en vit jamais de plus belle en aucun verger du monde. Elle se hausse sur la pointe des pieds, elle lève le bras, elle va cueillir le fruit; mais il y a un petit oiseau qui gazouille sur la branche ù côté de la cerise .

LE PETIT OISEAU

Gui ! cui ! cui ! cui !

JOCELYNE

Quoi donc ? quoi donc ?

LE PETIT OISEAU

Eh! cui, cui, cui, fillette!

JOCELYNE

Eh! quoi donc, oiselet?

LE PETIT OISEAU

Gardez- vous de manger cette cerise.

LES ÉTOURDERIES DE JOCELYNE 315 JOCELYME

Quelle raison de m'en garder ?

LE PETIT OISEAU

C'est qu'elle n'est point mûre.

JOCELYXE

Elle est si rouge et doit être si sucrée.

LE PETIT OISEAU

Ce n'est qu'une vaine apparence ; en réalité, elle est acide comme mûre verte, et vous en auriez la bouche tout aigre.

JOCELYXE

Que ferai-je donc ?

LE PETIT OISEAU

Vous attendrez qu'elle mûrisse. N'avezvous pas quelque autre projet? Suivez votre chemin et revenez dans une heure ou deux. Alors elle sera mûre, et votre soif en sera charmée.

JOCELYXE

Oui, mais si quelqu'un, pendant que je ne serai point là, la dérobe ?

310 LES ÉTOURDKUIKS DE JOCELVNE

LE PETIT OISEAU

Pour l'amour de vous, je ferai bonne garde. Il n'y a point de danger qu'un autre y touche, tant que je serai là. Et vous la retrouverez intacte.

.lOCELYNE

Au revoir donc, oiselet !

LE PETIT OISEAL

Au revoir, fillette !

Jocelyne, très heureuse vraiment d'avoir rencontré un si obligeant oiseau, continue à cheminer selon le songe qu'elle eut; et voici qu'elle entend les flûtiaux et les violes d'une danse, lù-bas, non loin d'un hameau où les toits de chaume sont dorés de soleil. Bien sûr, elle n'ira pas au bal, les cheveux nus, comme les pauvresses. Mais s"attriste-t-elle ? non pas; elle compte, non sans raison, sur le don de sa marraine ; et, en efTet, elle avise dans le fossé un hennin de soie rose tramée d'or, elle se baisse, elle le prend, elle sourit d'aise en pensant qu'elle en seracoiffée. Mais il y a làunevieille, l'air de ces fileuses qu'on voit devant les portes des chaumines.

LA VIEILLE

Fi ! fi ! fi : fi :

LES ETOURDERIES DE JOCELYNE 317

JOCELYNE

Eh bien? eh bien?

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