‹ Le chemin le plus court (volume 2)Chapitre 11 sur 38 · UN EPOUX MALHEUREUX · texte numérisé non relu

UN EPOUX MALHEUREUX

Ce jour-là, madame Lauter s'enquit dès le matin s'il ne lui manquait rien ; elle lui conseilla de se bien couvrir et de mettre des bas de laine, parce qu'il avait fait la veille un orage dont l'air était refroidi; — le déjeuner fut servi de bonne heure; — les pommes de terre furenteuites à point et parfaitement farineuses; ce ne fut, pendant tout le repas, qu'attentions charmantes de la part de madame Lauter : elle épiait dans les jeux de son mari la pensée la plus fu-

gitive, avec une tendresse inquiète; elle ne lui laissait pas le temps de désirer la moindre chose, elle avait deviné et prévenu son désir ; — après le déjeuner, elle se mit au clavecin, et joua à M. Lauter de vieux airs qu'il aimait.

De ce jour-là, tout fut changé dans la maison. — On admira les peintures de M. Lauter. Stollz accepta avec reconnaissance deux grandes toiles de sept pieds sur quatre, dont les cadres lui coûtèrent cinq cents francs. — 11 était trop heureux quand M. Lauter voulait bien se servir de son cheval pour ses all'aires ou pour la promenade; — il le suivait à la chasse avec plus de zèle et d'abnégation que le braque le mieux dressé, et, au retour, il se confondait en récits de la miraculeuse adresse de M. Lauter. — Si M. Lauter avait besoin de quelque chose à la ville voisine, Stollz n'était-ifpas là pour aller faire la commission? — M. Lauter pouvait raconter dix fois la même histoire, sans qu'il se trouvât personne pour l'en faire apercevoir, ou même pour le lui laisser soupçonner par une attention moins soutenue. Stoltz faisait autant de parties d'échecs ou de trictrac qu'il plaisait au malheureux époux de Rosalie.

La maison était devenue l'asile de la plus douce paix; — toutes les voix y étaient calmes et bienveillantes. Quand, autrefois, M. Lauter avait à faire quelque petit voyage, c'était un affreux désordre; on se plaignait amèrement du soin de faire sa malle, et du léger bouleversement dont un départ sert toujours de prétexte aux domestiques; on lui soutenait que ses prétendues affaires n'existaient pas, que son voyage n'était qu'un caprice, ou quelque plaisir qu'il avait sans doute de bonnes raisons pour ne pas avouer. Maintenant tout est changé; on fait les préparatifs avec une sollicitude minutieuse ; Stoltz prête son cuir à rasoir qu'il a fait venir d'Angleterre ; Rosalie fait les plus tendres recommandations de ne pas être trop longtemps, de ne pas se risquer la nuit sur les chemins, de ne pas se mettre en route le matin sans avoir pris quelque chose de chaud, etc., etc.

Enfin, M. Lauter est parti; madame Lauter l'a accompagné jusqu'à la porte de la rue; et, à l'angle du chemin, à l'endroit le plus éloigné d'où il soit encore possible de voir la maison, M. Lauter ayant arrêté son cheval et s'étant retourné, il a vu sa femme lui faire, avec un mouchoir blanc, un signe d'adieu et d'affection.

La nuit vint, et tout le monde dormait du plus profond sommeil, lorsqu'on entendit frapper plusieurs coups à la porte ; — en effet, l'horrible temps qu'il faisait au dehors justifiait l'empressement de la personne qui demandait à entrer. — On demanda du dedans : — Qui est là? — Eh, parbleu ! répondit-on du dehors, c'est moi, — c'est moi, Lauter, qui suis mouillé jusqu'aux os. — Sur cette réponse, au lieu d'ouvrir à son maître, la servante alla frapper à la chambre de Rosalie. — Ce ne fut qu'après quelques minutes que M. Lauter put entrer chez lui. — Vite, Rosalie, un grand feu; un noyé ne doit pas être aussi mouillé que moi. — Lauter se déshabilla, se chauffa, et, quand il fut un peu remis : — Mon Dieu, Rosalie, comme tu es pâle! dit-il. — C'est, reprit madame Lauter, —que vous m'avez réveillée brusquement, et que votre aspect n'avait rien de bien égayant.

— Où diable sont donc mes pantoufles, Henriette?

— Quelles pantoufles? demanda la servante.

— Eh, parbleu! mes pantoufles; mes pantoufles vertes, celles qui ont de hauts quartiers.

— Je ne sais pas.

Rosalie tremblait de tous ses membres. — J'espère, dit-elle, qu'il ne vous est arrivé aucun accident qui ait causé votre retour aussi inattendu ?

— Nullement, reprit Lauter. — Mais je voudrais bien avoir mes pantoufles.— J'ai rencontré à quelques lieues d'ici un messager qui m'apportait les renseignements que j'allais demander; — je me suis figuré que j'arriverais avant la pluie, et j'ai préfère passer la nuit auprès de ma jolie Rosalie au séjour dans une auberge. Mais où peuvent être mes pantoufles?

— Mon ami, dit Rosalie, vous n'avez pas besoin de pantoufles pour dormir; et c'est ce qu'il y a de plus opportun en ce moment, vous voilà séché, le lit achèvera de vous réchauffer. — Lauter se coucha, non sans jeter encore autour de la chambre un coup d'œil destiné à la recherche de ses pantoufles; mais, une fois au lit, il ne put s'endormir. 11 était revenu achevai tellement vite, que son sang en mouvement chassait invinciblement le moindre sommeil; il se retourna cent fois dans le lit cherchant en vain une position plus favorable ; — puis il se détermina à dire à demi-voix : Rosalie, dorstu? — Mais Rosalie dormait moins que lui encore, mais elle ne répondit pas. — Elle attendait impatiemment que Lauter succombât à un de ces sommeils profonds qui succèdent à la fatigue; — mais quaud elle entendit sonner cinq heures et qu'elle vit que le jour ne tarderait pas à paraître, — elle se leva précipitamment.

— Où vas-tu? demanda M. Lauter.

— Je descends.

— Pourquoi? il ne fait pas encore jour.

— Je n'ai plus de sommeil.

— iSi moi, quoique je n'aie pas fermé l'œil de la nuit; reste auprès de moi, nous causerons.

DBItlVrÊVE.

— Non, j'ai donné des ordres hier aux domestiques, cl il faut que je veille à leur exécution.

— Je t'en prie.

— C'est impossible.

Quand elle fut partie, Lauter alluma une bougie et essaya de lire un livre qui se trouvait par hasard sur le somno; ce livre l'ennuya sans l'endormir; il se leva pour en prendre un autre, et un mouvement naturel lui tit encore chercher1 ses pantoufles et dire : — Al\ çà! mais ou sunt mes pantoufles?— Il prit la bougie, etchereha autour de ta chambre; —-Tout-à-coup il s'arrêta stupéfait en voyant le quartier d'une- de ses pantoufles qui passait sous la portefcnèire qui s'ouvrait sur le balcon ; il alla replaeer la bougie sur le somno, en grommelant : —Eh bien ! elles vont être jolies! Cette olle d'Henriette qui les laisse sur le balcon par un temps comme celui-là. — Il ouvrit alors la fenêtre et se baissa pour saisir ses pantoufles en tâtonnant; il ne tarda pas à mettre la main sur une , mais il y avait quelque chose dedans; ce quelque chose était un pied, au bout de ce pied, il trouva une jambe, — au bout de cette jarabe, un monsieur.— Il saisit le monsieur nu collet l'entraîna dans la chambre, — et s'écria : Ah! vol... Mais tout-à-coup il s'arrêta en reconnaissant M. Stoltz, et lui dit d'une voix terrible : — Monsieur Stoltz, comment se fait-il que vous soyez dans mes pantoufles?

Il y eut un long silence. — Stoltz cherchait dans sa tète quelle fable il pourrait imaginer pour sauver au moins Rosalie. Lautercherchait à deviner et ne devinait que trop les détails et les causesde ce qui se passait. Stoltz était dans un état déplorable; l'eau glacée qui était tombée sur lui pendant six heures, coulait de tout son corps, ses cheveux pendaient appesantis, —son visage était pâle et bleuâtre de froid, ses mains étaient violettes et engourdies, — ses yeux étaient rouges dans un cercle noirâtre, — ses dents claquaient, ses genoux tremblaient sous lui; tout le monde n'eût vu en lui qu'un objet de pitié; mais Lauter, aveuglé par la colère et la passion, lui dit: — Monsieur Stoltz, vous me volez tout mon bonheur.

11 y eut encore un long silence; —puis Lauter se leva, — ouvrit une armoire, en tira une boite qu'à sa forme on pouvait supposer renfermer des pistolets. — 11 chercha la chaussure de Stoltz, d'un geste impérieux lui ordonna de la mettre, puis lui dit: — Suivez-moi sans faire le moindre bruit. — Tous deux sortirent en effet par derrière la maison.

Depuis ce jour, on ne les revit jamais ni l'un ni l'autre.

PARLONS UN PEU DE M. CHACMIER, BOURGEOIS DE LA PETITE VILLE DE FONTAINEBLEAU.

Voici comment était distribuée la maison de M. Chaumier.

On y arrivait par une allée d'acacias sombres et touffus, au bout de laquelle était une petite porte d'un vert sombre; — à côté de la porte était une sonnette à pied de biche. — Quand la porte était ouverte, on était dans une cour dont chaque pavé était entouré d'un cadre d'herbe; — dans une encoignure était un puits si vieux que la margelle en était usée, et qu'il était touteouvert d'une mousse verte et rougeàtre. — Au foud de la cour s'élevait une maison de deux étages, à laquelle on arrivait par un petit perron garni d'une grille de fer à demi rouillée; — au bas de la maison étaient la salle à manger, — le cabinet et la chambre de M. Chaumier, et la cuisine. Au premier, l'appartement de la petite Rose Chaumier, celui de son frère Albert, et surtout celui de dame Modeste Rolland, domestique et femme de confiance de M. Chaumier. L'étage du haut servait de grenier, de fruitier ; — on y étendait le linge, et quelquefois Honoré Rolland, époux de Modeste, militaire de son état, y venait passer les rares congés pendant lesquels l'Etat pouvait se passer de son appui. — Derrière la maison était un grand jardin, d'un aspect sauvage et inculte. Avant que M. Chaumier achetât cette maison, le jardin avait été parfaitement cultivé; depuis, grâce à l'abandon où on l'avait laissé, les chardons, les orties, les pariétaires avaient étouffé les plantes faibles et délicates : les arbres seuls et quelques plantes vigoureuses avaient résisté, et avaient acquis un singulier développement. — Deux gros pommiers, — un sorbier, dans lequel montait une clématite, — des lilas, — quelques rosiers énormes et couverts de mousse, formaient la plus grande richesse du jardin ; — quelques pavots se ressemaient d'eux-mêmes tous les ans, — et, à l'angle du chaperon de la muraille, fleurissait, au printemps, une touffe de giroflées jaunes.

On entrait au jardin par le cabinet de M. Chaumier et par la salle à manger ; la cuisine ne jouissait que d'une fenêtre fermée par des barreaux de bois, peints en couleur de fer.

C'était une des maisons les plus silencieuses que l'on put trou-

ver.— M. diminuer, dont la fortune était médiocre, était membre de plusieurs sociétés philanthropiques qui prenaient tout son temps et à peu prie toute sa sensibilité, Modeste était maîtresse absolue

dans la maison; elle était chargée de tous 1rs, soin es les

dépenses, et même de l'éducation de la petite ftoee, éducation qui, jusque-là, et grâce à l'âge peu avancé de l'enfant, ne ooasutaft

que dans une instruction extrêmement élémentaire :

L'empêcher de toucher aux couteaux; — lui apprendre à répondre aux questions : oui,madame, ou oui monsieur, — et non psi tout sec, comme font les enfants mal élevés ; — a ne pas mettre de confitures sur ses vêtements; — à renouer les cordons de ses sou liers quand ils se détachaient, — et à dire merci quand on lui don nait quelque chose.

Le garçon était confié aux soins d'un M. Semler, qui avait chez lui une douzaine de garçons des meilleures familles de Fontainebleau.— Albert ne venait à la maison que le dimanche; Un reste. Modeste était bonne femme de ménage, — assez douce même, quand ses volontés ne rencontraient pas d'obstacles, — et connue dans toute la ville par sa supériorité dans l'art de pn pari i la sauër-craùt, et de lui donner une certaine saveur excitante dont elle .se réservait le secret. — Au dehors, quand elle parlait de la maison, elle disait:

— Je veux, je ne veux pas. A certaines époques importantes, quand on faisait la sauër-craiit, ou quand on coulait la lessive, elle prenait pour l'aider et travailler sous ses ordres quelques filles de journée qu'elle tutoyait et qui l'appelaient madame Rolland. Mais, en dedans, elle était humble et soumise vis-à-vis de M Chaumier, et si le plus souvent elle lui faisait faire à peu près sa volonté, ce n'était que par de longs détours, et elle ne gouvernait réellement qu'à force de soumission et d'obéissance.

Un matin, pendant le déjeuner, on apporta une lettre que M. Chaumier lut en laissant percer quelques marques d'étonni i nème d'émotion. — Il se leva, passa dans son cabinet, et y resta plus d'un quart d'heure.

En vain Modeste, pendant que son maître lisait, avait trois pu quatre fois passé derrière lui et jeté les yeux sur la lettre qu'il tenait; l'écriture lui était inconnue, et d'ailleurs si fine et si serrée qu'elle n'en put lire un mot. — Le temps que M. Ch m dans son cabinet lui parut un siècle. — Deux fois elle frappa et entr'ouvrit la porte pour lui dire que le déjeuner refroidissait ; elle n'obtint pas même une réponse, et n'eut de ressource que de faire tomber sa mauvaise humeur sur la petite Rose, — qui mettait les coudes sur la table, quand Modeste lui avait dit tant de fois de ne pas se tenir ainsi. — C'était décidément une enfant incorrigible, et qui ferait le malheur de sa famille et de ceux qui voulaient bien se charger de son éducation.

Enfin, M. Chaumier sortit de son cabinet, ordonna de faire entrer le porteur de la lettre, et lui en remit une autre toute cachetée,

— en lui recommandant de la mettre dans sa poche et de se hâter de la porter à la ville voisine, d'où on la devait faire parvenir à sa destination. Quand le messager sortit, Modeste se mit en devoir de le suivre; mais, soit par hasard, soit qu'il devinât son intention, M. Chaumier lui demanda sa tabatière, qu'il avait laissée dans son cabinet. Quand Modeste se fut acquittée de cette commission, elle se hâta de sortir; mais, dès le premier pas, elle entendit se refermer la porte extérieure : le messager était parti. Tout le reste du jour, M. Chaumier fut préoccupé; et, contre son ordinaire, il garda la lettre qu'il avait reçue dans la poche de son habit, au lieu de ta I Lisser sur son bureau, où Modeste comptait bien en prendre coim i sance à dîner; elle tenta un autre moyen. En servant, elle manifesta quelques craintes sur la saule de monsieur; depuis le motru rit où, le matin, il avait reçu une lettre, il était changé et paraissait souffrant. — 11 avait laissé enlever sans y avoir touche, des e

la neige, les meilleurs peut-être qu'elle eût jamais faits. M. Chaumier répondit que Modeste se trompait, et qu'il ne s'était jamais mieux porté. — Elle fit une grimace de dépit en voyant qu'elle n'en pourrait tirer aucune confidence. Mais elle ne se découragea pas ;

— Elle songea alors que, pourvu que M. Chaumier sortit, il ne ; rait manquer de changer d'habit, et que, selon toutes les apparences, il oublierait la fameuse lettre dans la poche de celui qu'il quitterait. — Monsieur sortira-t-il après dîner? demanda-t-elle.

— Je ne crois pas, Modeste.

— Monsieur a tort ; le temps est superbe, et voilà deux jours que monsieur n'a mis le pied hors de la maison.

— Que veux-tu, Modeste! j'ai beaucoup à travailler. J'ai reçu des nouvelles de la Martinique; on me cite de nouveaux exemples du malheureux sort des nègres, et je sens que c'est le moment de terminer mon graud ouvrage sur l'abolition de l'esclavage.

A ce moment, un homme, qui avait trouvé la porte de la rue ouverte, entra et vint se poster devant la porte de la salle à manger, où il fit entendre une sorte de mélopée plaintive et traînante dans laquelle on ne distinguait que quelques mots; mais ses vêtements en lambeaux, sa figure hâve et décharnée, n'expliquaient que trop clairement que c'était un mendiant qui implorait des secours.

— Mais, répliqua Modeste , si monsieur se rend malade à se reo

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fermer ainsi, il sera peut-être obligé d'interrompre tout-à-fait son travail.

— Ua morceau de pain, s'il vous plaît, dit le mendiant.

— Ce serait un grand malheur, ma pauvre Modeste, car j'ai rassemble là des arguments qui ne peuvent manquer de convaincre les lecteurs et de faire un grand bien à la cause des nègres.

je n'ai ni maison ni vêtements, dit le pauvre homme.

Kst-il rien , en effet , dit M. C.baumier, de plus cruellement

ridicule que cet esclavage auquel on a condamné toute une race d'hommes? Le sang qui mule dans les veines des noirs n'est-il pas le même que celui qui gonfle les nôtres?

— Au nom de Notre-Seigneur Jesus-Christ ! ayez pitié de moi , dit le mendiant.

— Et, continua M. Chaumier, sans l'écouter et sans l'entendre, - a-ils pas aussi nos frères?

— Au nom do la vierge Marie! mon bon monsieur, secourez-moi.

— La nature repousse, dit M. Chaumier, ces cruelles et arbitraires distinctions de race et de couleur. Le soleil éclaire tous les hommes, et la Providence leur distribue également ses bienfaits; les riches et les puissants seuls ont plus d'obligations que les autres et plus de devoirs; ils ne doivent pas oublier que la fortune n'est, entre leurs mains, qu'un dépôt dont il leur sera, un jour, demandé un compte sévère, et qu'ils doivent réparer par une plus juste répartition les erreurs et les injustices du sort.

— Il v a deux jours que je n'ai mangé, dit le pauvre homme en joignant les mains.

— Aussi, dit M. Chaumier, mon cœur saigne en songeant à ces malheureux noirs.

— Ne me donnerez-vous donc rien? dit le pauvre.

— Comment cet homme est-il entré ici, Modeste? demanda M. Chaumier.

Modeste ne répondit pas à M. Chaumier, mais elle s'avança sur le mendiant d'un air irrité , et lui dit : — Allez-vous-en , et tâchez que je ne vous voie pas une autre fois vous introduire ainsi dans les maisons.

— Ma bonne dame , dit le pauvre , la porte de la rue était ouverte.

— Eh bien ! dit Modeste, ne peut-on laisser un moment une porte ouverte sans être en proie aux importunités des mendiants et des vagabonds?

— Mais , dit le mendiant...

— Mais , répliqua Modeste , je vous dis de vous en aller, ou je porterai plainte contre vous.

Le mendiant s'en alla sans rien répondre.

M. Chaumier grommela quelques instants sur l'audace de ces gens- là >; en effet, il est bien fâcheux de ne pouvoir tranquillement se livrer chez soi à des théories philanthropiques sur des malheurs lointains, sans qu'on soit dérangé par l'aspect importun d'une misère sur laquelle il n'y a pas de discours à faire, ni de théorie à développer, tant elle est voisine et facile à soulager.

Modeste n'oublia pas qu'il lui fallait décider son maître à sortir; sa première tentative avait honteusement échoué; le beau temps et le soin de sa santé l'avaient trouvé inébranlable; — mais Modeste avait décidé qu'il sortirait, et il devait sortir. — On ne tarda pas à entendre un grand fracas dans la cuisine, c'était le café qui était renversé,— il n'y en avait pas un grain dans la maison , par la négligence du fournisseur ordinaire.

M. Chaumier, cependant, ne pouvait se passer de café, l'habitude lui en avait fait un besoin impérieux; il fut alors décidé qu'il sortirait pour en prendre dans un établissement où on le faisait passable, sans que cependant il pût entrer en comparaison avec celui de Modeste. — Eh bien ! alors, dit M. Chaumier, donne-moi ma canne et mon chapeau.

— Comment! monsieur, dit Modeste, songez-vous à sortir ainsi

■vêtu?

— Et qu'a donc mon costume de si singulier? demanda M. Chaumier.

— 11 a, reprit Modeste , que l'habit de monsieur est use et râpe, et qu'il y manque un bouton.

— Oh ! mon Dieu , Modeste , je ne vais pas bien loin , et personne ne fera attention à moi.

— Mais , dit Modeste , quelle opinion auront de moi les amis de monsieur qui le rencontreront, s'ils pensent que je laisse mon maître sortir de la sorte?

Et sans attendre de réponse elle apporta un autre habit, retira elle-même à M. Chaumier celui dont il était couvert, et l'emporta triomphante... ,

A peine M. Chaumier fut-il sorti, que Modeste envoya Rose samuser dans le jardin.

— Mais , ma bonne , dit Rose , il fait nuit , et j ai peur.

Faites ce qu'on vous dit, mademoiselle, reprit la bonne, étaliez vous amuser; si vous pleurez, vous aurez affaire à moi.

La pauvre Rose obéit , emportant sur son joli visage une petite moue toute sérieuse. — Modeste Rolland fouilla alors dans la poche de son maître et y trouva une lettre, dont voici le contenu :

Mon cher frère ,

Ce mariage auquel tu n'as pas pu assister— et qui t'avait brouillé avec moi , n'a pas été béni du ciel. — H y a trois ans, mon mari a disparu sans que rien ait pu servir de raison ni de prétexte à cette étrange aventure. — Depuis trois ans, toutes les recherches ont été inutiles; tout donne à penser qu'un crime ou un accident a mis,fin aux jours de M. Lauter.

Dans ce malheur, que j'ai supporté si longtemps sans me plaindre, tu es mon seul appui et ma seule consolation. — J'ai deux petits enfants; je t'ai écrit dans le temps, pour le faire paît de leur naissance, quoique tu ne m'aies jamais répondu. En vendant tout ce qui me reste, je réunirai une somme de 30,000 francs, qui forment toute ma fortune et celle de mes enfants. Veux-tu que j'aille demeurer auprès de toi? Tu me guideras dans l'emploi de ma petite fortune et dans l'éducation de mes enfants; je remplacerai, pour les tiens , la mère qu'ils ont perdue , — et au milieu d'eux nous vieillirons dans la paix et les douces affections. Ta réponse, mon bon frère, me rendra le bonheur ou me jettera dans le plus affreux découragement.— Léon et Geneviève te présentent leurs respects, et moi je t'embrasse bien tendrement ainsi que mon petit neveu et ma petite nièce, Albert et Rose.

Rosalie Lauter.

A cette lecture , madame Modeste Rolland tomba assise sur un fauteuil. — Elle vit d'un seul coup son empire détruit, son bonheur renversé; elle se sentit domestique; — mais bientôt il lui parut tellement impossible que ce qui était si bien et depuis si longtemps établi put changer ainsi tout-à-coup, qu'elle se demanda quelle avait été la réponse de son maître. La rapidité avec laquelle cette réponse avait été faite lui semblait d'un bon augure; un refus seul pouvait admettre aussi peu de réflexion et d'examen. Avant de consentir à l'arrivée de madame Lauter, M. Chaumier n'aurait pas manqué de la consulter, d'examiner les difficultés de l'établissement, et les moyens d'y obvier. — D'ailleurs, elle connaissait l'histoire du mariage de madame Lauter; M. Chaumier n'avait jamais vu son beaufrère, ils n'avaient eu ensemble d'autres rapports qu'une correspondance relative à des affaires, qui s'était terminée par de l'aigreur, et la cessation de toutes relations. — M. Chaumier avait alors juré solennellement qu'il ne verrait jamais son beau-frère, et qu'il ne reverrait pas sa sœur. — Le résultat des réflexions de Modeste fut que M. Chaumier avait nécessairement répondu par un refus formel ; elle remit la lettre dans la poche de l'habit , et appela la petite Rose, qui pleurait de peur dans le jardin ; — après quoi, elle la déshabilla et la coucha.

Le lendemain, cependant, elle se réveilla moins rassurée que la veille sur les probabilités du refus de son maître de la proposition de sa sœur; et, pendant le déjeuner, elle fit de nouveaux efforts pour le faire parler. Enfin, à propos d'une histoire en l'air, elle lui dit ; — Croyez-vous, monsieur, qu'un honnête homme puisse violer un serment quel qu'il soit? — Je ne crois pas, Modeste, répondit M. Chaumier; — cependant, ajouta-t-il après un instant de réflexion, il est des serments que l'on peut, que l'on doit même oublier : je parle des serments impies qui échappent dans un moment de colère, d'emportement, et, dans ce cas, je crois que la faute n'est pas de violer le serment, mais de l'avoir fait.

Mais, dit Modeste, si la colère qui a fait faire le serment n'était

pas un mouvement aveugle, mais au contraire un légitime ressentiment?

— Quel que soit le motif de la colère, elle est toujours aveugle, Modeste. — Je me rappelle qu'il y a deux ans, ayant à me plaindre de plusieurs de mes collègues, à la Société pour l'abolition de l'esclavage, et voyant que mes travaux n'étaient pas appréciés à leur valeur, je jurai de ne plus me mêler à ce qu'ils faisaient. Eh bien ! Modeste, c'est là un serment que je ne devais pas tenir et que je n'ai pas tenu, — parce que je ne pouvais, sous prétexte de fidélité à un serment, abandonner la cause des malheureux noirs.

Mais, monsieur, dit Modeste, si votre abandon n'avait été préjudiciable qu'aux gens dont vous aviez à vous plaindre?

— Et encore. Modeste, je ne sais ce que j'aurais fait : il faut bien avoir un peu d'indulgence les uns pour les autres; — et, au résumé, je crois que, si on doit tenir, à quelque prix que ce soit, un serment dont les résultats sont favorables à celui qu'il concerne, ou ne trouvera qu'indulgence de la part de Dieu, si on ne donne pas suite à un serment de haine et de méchanceté.

Modeste rentra dans sa cuisine, et se dit : —Je suis perdue! — De ce jour, elle lit son devoir avec une exactitude scrupuleuse, mais uffeclée et chagrine, et ses réponses, courtes et sèches, témoignèrent

GENEVIÈVE

d'un mécontentement dont je ne puis assurer que M. Chaumier s'aperçût. ' ,

Une semaine après, M. Chaumier, ayant reçu une nouvelle lettre, avertit Modeste que sa sœur allait venir demeurer près de lui avec ses enfants, et que cela nécessiterait un peu de dérangement dans la maison. Ainsi, Modeste devait quitter le premier étage, qui appartiendrait à madame Lauter et aux deux petites filles , et monter a l'étage au-dessus, qu'elle partagerait avec les deux garçons. Modeste obéit sans faire une observation, mais d'un visage froid et impassible: elle enfouit dans son cœur le regret de la belle chambre parquetée, ornée d'une grande glace et de rideaux jaunes,— et elle attendit madame Lauter avec les sentiments de la haine la plus profonde.

Les enfants eurent bientôt fait connaissance et furent enchantés de trouver des cousins et des compagnons de jeu. — Léon et Geneviève, les enfants de madame Lauter, étaient plus âgés que Rose et Albert : les premiers avaient douze et dix ans, tandis qu'Albert bert n'avait que dix ans, et Rose huit. Léon fut installé avec Albert, chez M. Semler. Madame Lauter, qui était, depuis la disparition de son mari, restée grave et triste, s'occupa sans relâche des soins du ménage et de l'éducation de ses deux filles : — c'est ainsi qu'elle appelait également Rose et Geneviève. — Quand elle avait annoncé à son frère qu'elle retirerait 30,000 fr. de la vente de ce qui lui restait, elle s'était à elle-même exagéré la valeur des objets, et cette vente n'alla pas tout à fait à 20,000 fr. — Elle fut un moment écrasée de ce désappointement : elle ne voulait ni n'osait être à charge à son frère, et celui-ci avait accepté les propositions de sa sœur, dans l'hypothèse qu'elle apportait un revenu de 1,300 fr. ; ce revenu, diminué presque de la moitié, la mettait dans un grand embarras ; elle prit le parti de placer son argent en rente viagère : par ce moyen, il ne resterait rien à ses enfants, mais au moins elle leur assurerait une bonne éducation : — comme on dit dans les universités, cela mène à tout, — et elle contribuerait à la dépense de la maison, ainsi qu'elle l'avait annoncé: — elle dit simplement à son frère qu'elle avait placé son argent, sans lui dire les conditions.

Elle avait parfaitement compris, dès le premier jour de son arrivée, à quel point sa présence était désagréable à Modeste, et elle était bien décidée à ne rien négliger pour vaincre cette antipathie que lui laissait voir madame Rolland. — Elle lui fit quelques petits cadeaux d'objets de toilette, mais madame Rolland affecta de n'en faire aucun usage ; — elle essaya d'être avec elle polie et même affectueuse ; mais, le premier jour qu'elle l'appela Modeste, celle-ci lui répondit que monsieur l'appelait ainsi, mais que toutes les autres personnes l'appelaient madame Rolland. — Ce à quoi madame Lauter s'empressa de se soumettre. Mais, quelle que fût sa résolution, il y avait des usurpations qu'elle était obligée de faire ; — ainsi , d'accord avec son frère, elle se chargea de la dépense, qui jusque-là avait été faite sans contrôle par Modeste ; elle fit rentrer Modeste à l'état de domestique vis-à-vis de Rose, qui n'aurait pu que perdre aux caprices, aux façons vulgaires et à la mauvaise humeur de maman Modeste, comme elle l'avait appelée jusque-là. — Ce ne fut plus à elle que s'adressa Albert pour les objets dont il avait besoin ou pour quitter, le lundi, la maison paternelle une heure plus tard. 11 lui fut impossible de décider, comme de coutume, avec les fournisseurs, sans en référer préalablement à madame Lauter, — de quoi elle se vengeait en parlant d'elle avec le plus grand mépris, et en la peignant comme une femme qui, après avoir poussé son mari au suicide par sa conduite dépravée, venait aujourd'hui, avec ses deux enfants affamés, gruger ce bon M. Chaumier, et faire dans la maison un embarras qui ne lui convenait pas. — Elle ne manquait jamais une occasion d'être désagréable à madame Lauter ; s'il y avait quelque chose de cassé ou de gâté, c'était toujours par Léon ou Geneviève ; — quoique les quatre enfants fussent traités sur le pied de la plus parfaite égalité, qu'ils fussent habillés de même, comme s'ils eussent été tous quatre frères et sœurs, la seule Modeste n'admettait pas cette égalité : elle servait toujours à table les petits Chaumier avant les petits Lauter; elle trouvait toujours moyen de laisser prendre à ceux-ci une foule de petits soins dont elle se chargeait volontiers pour les autres ; — elle nettoyait la chambre de madame Lauter avec une négligence si affectée, que celle-ci feignit que cela la gênait qu'on entrât dans sa chambre, et prit le parti de la balayer ellemême. — Quand elle revenait de la provision, elle rapportait à Rose des fruits ou des friandises, sans en donner à Geneviève ; mais la petite Rose venait d'elle-même partager avec sa cousine; — alors Modeste se plaignait que Geneviève eût jeté par terre des noyaux de cerises. Pendant un an, elle s'obstina à servir à table M. Chaumier avant sa sœur, quoique, pendant un an, M. Chaumier ne se laissât pas servir une seule fois le premier. Madame Lauter faisait semblant de ne pas s'apercevoir de ses impertinences, et ne s'appliquait qu'à lui ôter l'occasion de les renouveler. — Mais les domestiques ne reconnaissent qu'un maître dans une maison, et les devoirs de la domesticité paraissent toujours moins durs à remplir à l'égard d'une personne de l'autre sexe.

D'ailleurs, l'inégalité entre les femmes ne se manifeste pas d'une manière aussi évidente qu'entre les hommes. — L'esprit, les talents,

une certaine autorité, séparent suffisamment les hommes; mais, entre les femmes, il ne peut y avoir d'inégalité réelle que celle de la beauté. — Les servantes, comme les mattresses, le savent bien, et il n'est pas une femme qui ne se défie d'avoir auprès d'elle une trop jolie servante.

Un artiste, un homme politique, un homme d'esprit, ne sont certainement pas de la même race qu'un domestique ;— mais on peut (les exemples ne manquent pas), quand sn veut, faire d'une jolie chambrière nue ducheBBe à peu près présentable.

Madame Lauter, toute jolie femme qu'elle était, ne jonissaii même pas du bénéfice de cet avantage qu'elle possédail sur Modeste, laquelle n'était plus jeune et n'avait jamais été belle ; — car les femmes ne peuvent apprécier leur beauté que par les hommages qu'elle leur attire ; et. dans cette maison si fermée, la beauté, qui n'avait personne pour l'admirer, cessait d'être un avantage' et môme d'être quelque chose.

C'était pour les enfants une grande fête que le dimanche. Albert et Léon arrivaient de bonne heure, et cependant déjà depuis longtemps Rose et Geneviève les attendaient.— Plus «le dix fois elles avaient ouvert les portes du jardin, croyant les entendre venir. Ce jour-là, on avait fait cuire une galette, et toute la maison était sens dessus dessous. Les garçons arrivaient toujours avec quelque nouveau jeu, un peu plus bruyant et martial qu'il ne convenait à des fille=.

Léon avait sous sa protection spéciale Rose, qui était si petite, que, lorsqu'elle se mêlait aux promenades, il fallait que Léon la rapportât sur ses bras. — Pour Albert, il était loin d'être aussi complaisant pour Geneviève, qui. d'ailleurs était du même âge que lui; — il vint d'ailleurs bientôt un moment où Geneviève, qui avait treize ans, commença à ne plus se mêler aux jeux de son frère et de son cousin, et à prendre une attitude calme et décente. — 11 leur vint alors l'idée, suggérée par madame Lauter, de cultiver le jardin ; on profita de la présence d'Honoré Rolland, qui avait un congé, pour le faire bêcher;— après quoi, ils se chargèrent du reste.

11 y eut de grandes discussions pour la distribution du jardin ; mais, quand on finit par tomber d'accord , ce fut aux dépens de Modeste.

Modeste avait eu de tout temps, sous la fenêtre de sa cuisine, et sur tout le devant de la maison , un potager composé de cerfeuil et de persil. — 11 fut décidé par les enfants que le potager serait supprimé, comme usurpant la place la plus favorable pour faire grimper des volubilis que madame Lauter aimait beaucoup. Modeste jeta les hauts cris, quand elle s'aperçut de la destruction de son jardin . elle en accusa Léon et Geneviève, comme de coutume. En vain madame Lauter lui fit présent d'un très beau bonnet ; elle n'en jura pas moins la destruction des volubilis, et l'on a pu voir, dans une discussion qu'elle a eue sur le serment, — dejurejurando, avec son maître, — la stricte fidélité qu'elle y apportait.

Les choses allèrent ainsi jusqu'au moment où les deux garçons partirent pour terminer leurs études à Paris. — Geneviève avait alors seize ans et Rose quatorze. Elles s'occupèrent pendant quinze jours des préparatifs du départ.— Pour les deux jeunes gens, ils étaient tout enivrés de l'orgueil inquiet du premier voyage. — Au jour de la séparation, on s'embrassa, on se promit de s'écrire. — La voiture partit ; les deux filles se prirent à pleurer ; madame Lauter se sentit le cœur gros; Modeste dit : Pourvu qu'il n'arrive rien à Albert! Pour M. Chaumier, il parlait ce jour-là à l'assemblée négrophile, et il disait : «O cruauté inouïe! on sépare les pères de leurs enfants! et ne frémissez-vous pas, messieurs, en vous mettant pour un moment à la place des malheureux esclaves?— Qui de vous pourrait supporter une semblable séparation ? »

La maison fut triste pendant plusieurs mois ; Geneviève et Rose, le dimanche, si quelqu'un frappait à la porte, se levaient d'un mouvement involontaire, puis se ras-eyaient en se regardant. Elles ne savaient que les jeux qui se jouent à quatre; — à toute distraction qui leur venait à l'esprit, il fallait renoncer parce qu'on n'était que deux. — Si elles avaient envie de quelques fleurs, de quelques fruits rares, elles disaient : —Ah ! si Léon était ici ! — Si Albert n'était pas à Paris! En ce cas-là, on parlait moins souvent d'Albert que de Léon, parce qu'on n'était pas aussi accoutumée à se reposer et à s'appuyer sur lui. Léon était l'aîné, et d'ailleurs c'était une de ces natures généreuses qui sentent le besoin de protéger et de soutenir. — Geneviève avait un peu du caractère de son frère, et c'est ce qui leur inspirait à tous deux un tendre attachement pour leurs cousins.— Albert et Rose, au contraire, avaient moins besoin d'aimer que d'être aimés; mais ils se laissaient faire avec tant de grâce et de charme, qu'on n'osait désirer de leur part une affection moins passive.

Léon est grand ; il paraît grêle, il l'est en effet, mais c'est à la manière des chevaux arabes, si forts et si nerveux. — Les traits de son visage sont fins et délicats comme ceux d'une fille ; il porte de grands cheveux noirs bouclés, il a les yeux bleus; avec tout cela, il est loin d'avoir l'air efféminé ; sou regard est souvent sévère, sou teint est brun et hàlé, le duvet de ses joues et de son menton qui commence à brunir annonce qu'il aura une barbe large et épaisse. Il est adroit à tous les exercices du corps, il monte à cheval, il nage,

LES VRILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES.

il l'ait des armes avec une rare perfection. Le seul défaut de son caractère est un manque de volonté et d'individualité; — rarement

• être 1m -même, et c'est ce qu'il pourrait être de mieux; il est ■ doux et compatissant ; mettez-le avec des marins, il boira du genièvre, il jurera, ii se frottera de goudron ; —avec des hussards, il querelleur, bruyant, indiscret ; ave ils, il estdepre-

.i la toupie et de seconde aux lianes Ma • -. qu'il JMe a SOB insu, lefal'gin ut et IVn nuicnt ; — il n'y a que Rose fil sa sœur avec lesquelles il soit lui-même; — lies lui manquent douloureusement pendant son séjour à Pa- ; leur écrit bien plus souvent que ne le l'ait Albert.

-: d'une taille moyenne, ses cheveux sont d'un brun châtain, ses veux, de la même couleur, sont lins, moqueurs 1 1 exprea- , i.r pan sseuz et difficile à émouvoir, mais son imagination est inconstante et vagabonde; il s'éprend des objets et des - avec une ardeur et une spontanéité qui ne peuvent se comparer qu'à celles avec lesquelles il les quitte. H est cependant capable de persévérance pour ce qu'il ne peut atteindre, mais seulement jusqu'à ce qu'il l'ait atteint.

\ ève alesyeoi bleus et les cheveux noirs, comme son frère. Geneviève a sur le visage une douce et intéressante mélancolie; sa taille 'Mante,-- ses mouvements et sa démarche ont comme

une lenteur silencieuse;— elle a la voix vibrante et douce. Cette mélancolie peinte surson visage, on la trouve aussi dans son cœur;

— mais ce n'est pas de la tristesse; au contraire, elle aime le plaisir, et il n'y a rien de si facile à Rose que de la rendre aussi gaie qu'elle-même.

Rose est petite et vive; —ses cheveux, d'un brun foncé, tombent en grosses boucles sur les deux côtés de sa ligure; — ses yeux noirs sont si mobiles qu'on ne peut les rencontrer, et si éclatants qu'on n'en pourrait sentir le feu, si on les rencontrait. Tout lui plaît, tout l'amuse ; — elle aime le bruit et l'éclat.

Toutes doux sont coquettes, c'est-à-dire qu'elles sont heureuses d'être belles et qu'elles veulent qu'on s'en aperçoive. Mais la coquetterie de Rose a ceci de particulier qu'elle est aussi fière de la beauté i robe que de sa propre beauté.— Tout ce qu'elle trouve joli,— t> — pierreries, — gazes,— rubans,— elle aime le voir attaché urd'hui elle aime le blanc, — demain elle aimera le bleu,— hier elle aimait le lilas.— Elle aime ses dentelles avec égoïsme. — Si panne fait partie d'elle; —elle voudrait pouvoir se changer comme sa parure,— mettre à volonté des yeux bleus et des chcvi uz blonds.

Geneviève a trouvé que le blanc lui allait bien, — et elle est toujours habillée de blanc, — du moins aux heures où elle sort ou auxquelles il peut venir quelqu'un à la maison.— Les gens qui la lissent ne l'ont jamais vue autrement. Elle attache à cette uniformité de costume une instinctive idée de pudeur, qui soutient sa i té contre les séductions des couleurs les plus fraîches et les plus à la mode.

En effet, quand on voit pour la première fois une de ces belles

jeunes filles au visage calme et modeste, aux cheveux lissés sur le

front, aux yeux doux et incertains, l'imagination ne la sépare guère

n vêtement; — il semble qu'elle ait des pieds de satin blanc,

— et que ce nuage blanc que forment les plis de gaze qui descendent jusqu'à terre, soit son corps.

Mais, si vous la voyez ensuite avec un vêtement d'une autre forme et d'une autre couleur, — en pensant qu'elle a changé de vêtement, vous vous représentez involontairement le moment où elle avait quitté le premier et n'avait pas encore mis le second ; vous pensez qu'elle peut être sans vêtements, et votre œil interroge malgré vous les plis de l'étoffe et ses ondulations.

11 est une sorte d'amour qu'inspirent les jeunes filles, —qu'elles seules peuvent inspirer, et qu'elles comprennent^ peu, que je n'en ai jamais rencontré qu'une qui ne s'efforçât pas de le détruire.

Je veux parler d'une sorte d'amour pur, religieux, poétique, dans lequel les sens n'entrent que si clandestinement qu'on pourrait lue nier leur présence. Quelquefois, en effet, on songe à baiser cheveux, mais jamais leurs lèvres roses, ni leurs dents blan- : — la main cherchera leur main, mais ne se posera pas sur leur genou ; non pas seulement par respect, mais la pensée n'en idra pas à l'esprit. — L'imagination, près d'elles, n'inspire pas • sir plus vif que celui d'être touché en passant d'un pli de leur ;— ou si, par hasard, en lisant le même livre, mes cheveux lient ses cheveux, — un doux frémissement arrêtait le sang dans mes veines, — et je comprenais que ce que j'aurais o-é de plus aurait été bien moins. — Jamais, depuis, aucune femme tout en- j ibaudonnée, aucune femme, même la plus belle bacchante, ! la fille la plus curieuse et la plus docile, ne m'a rien donné ' qui ne me laissât regretter amèrement l'émotion de ce contact de j nos cheveux.

Mais, de toutes les jeunes filles que j'ai rencontrées depuis,— j toutes, avant le second jour, avaient détruit ces enivrantes impressions, pour les remplacer par des idées de désirs vulgaires que toutes mmes peuvent satisfaire mieux qu'elles, — car à peine les jeu-

nes lilles vous font-elles songer qu'elles ont un corps, que vous song: z en même temps qu'elles n'ont ni formes ni sens.

Et il ne faut qu'un mot, qu'un geste, qu'une altitude — pour éteindre, comme d'un souille, cette céleste auréole qui entoure le front virginal de la jeune fille.

La Mutable pudeur doit se cacher elle-même avec autant de soin que le reste; la main qui ramène un pli de la robe fait plus rêver à ce qu'elle veut cacher qu'à la honte vertueuse qui le lui fait cacher.

Il suffit qu'à la campagne, le vent attaque traîtreusement une jupe, et oblige celle qui la porte à une défense sérieuse, quelque succes qu'ait la défense ;

11 suffit qu'une mère dise devant moi : — Ma fille est un peu malade,elle a monté à cheval, ellea les cuisses rompues; — et combien de mères savent se priver de semblables mentions!

Il suffit qu'une lille dise : — Je ne veux pas courir, on verrait mes jambes ;

Ou : — Ma mère m'a fait présent de chemises de batiste;

Ou : — Je me suis donné un coup au i/enou et j'ai le genou tout bleu ;

Ou : — J'ai acheté des jarretières ;

Ou : — J'ai pris un bain ce matin ;

Pour qu'à l'instant même elle perde tout le charme qu'elle avait pour moi, — sauf à prendre plus tard un autre attrait d'un genre tout différent.

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