‹ Le chemin le plus court (volume 2)Chapitre 10 sur 38 · UNE FEMME FIDELE · texte numérisé non relu

UNE FEMME FIDELE

Madame Lauter, encore sur ce point, était comme toutes les fern- DJ8S, — excepté vous, madame; — elle ne plaçait l'infidélité que dans la dernière faveur. Tout ce qui précède n'était coupable à ses veux que parce que cela d'ordinaire conduit par degrés (i l'in/idé- Ut*-: mais pour la femme qui pouvait avec certitude se promettre de ne pas se laisser entraîner jusque -là, le reste n'avait pas la plus pi Lite importance.

C'est pourquoi au bout de quelque temps ses yeux rencontrèrent ceux de M. Stoltz. — 11 y a un moment où deux regards qui se rencontrent, se touchent par un certain point qui produit une commotion dans la poitrine. Ils ne peuvent plus alors se détacher l'un de l'autre; il s'établit entre eux une sorte de conducteur électrique invisible qui transmet par un échange doux et poignant l'àme et la< vie. C'est en vain que l'une des deux personnes entre lesquelles s'est établie, cette communication voudrait baisser ou détourner les yeux;, elle est sous l'influence d'un magnétisme puissant, impérieux, invincible. Il se donne alors par les yeux un long baiser d àme.dans lequel se mêlent et se confondent deux existences ; — à ce moment, chacun sent la vie l'abandonner et sa poitrine manquer de souffle, jusqu'à ce que la vie et le souffle de l'autre viennent voluptueusement remplacer la vie et le souffle qu'on lui a donnés.

Ce n'est rien que cela, et madame Lauter se disait : Je suis coquette, mais rien au monde ne me ferait manquer à mes devoirs.

Il vint un moment où lorsque, par hasard, M. Stoltz et madame Lauter se trouvaient seuls ensemble, tous deux rougissaient, n'osaient lever les yeux l'un sur l'autre, et n'eussent pas prononcé une syllabe, quand on les eût laissés ensemble pendant huit ans.

Madame Lauter devint inquiète, impatiente. — Quand M. Stoltz n'était pas là, elle ne pouvait rester en place; — elle se mettait au clavecin , commençait n'importe quel air, et le finissait invariablement par la valse qu'elle avait pour la première fois dansée avec M. Stoltz.

Elle ne s'occupa plus de ses enfants, repoussa leurs caresses avec brusquerie, «fut avec eux violente, injuste, exigeante.

Elle négligea sa maison, le dîner fut servi à des heures irrégulières. — M. Lauter demanda pendant un mois un gigot à l'ail, sans pouvoir l'obtenir ; — les chemises dudit M. Lauter furent mal plissées.

M. Lauter peignait un peu; — on découvrit que son chevaletencornbraitla maison.

Madame Lauter prit l'habitude de garder ses papillotes toute la journée pour être mieux frisée à l'heure où arrivait M Stoltz. Celait pour ce moment seulement qu'elle se parait et se faisait belle.

Un jour, M. Stoltz et elle restèrent seuls un quart d'heure , sans parler. — Au bout de ce quart d'heure, tous deux comprirent la difficulté de la situation, — et M. Stoltz dit, comme s'il eût mis un quart d'heure à méditer cette pensée hardie : « Il fait bien mauvais temps aujourd'ui. » — 11 y a une certaine manière de dire : « Il fait bien mauvais temps aujourd'hui, » qui signifie tout simplement : < Je vous aime, je vous désire , je vous adore. » On ne se dit : « Je vous aime » en propres ternies, que quand on a épuisé toutes les autres manières de le dire; — et il y en a tant , que l'on n'arrive quelquefois à dire le mot que lorsqu'on ne sent plus la chose et que le mot est devenu un mensonge.

M. Lauter rentra alors. Pour madame Lauter, elle fut distraite et préoccupée pendant deux jours, la voix de Stoltz lui bourdonnait sans cesse aux oreilles.

— Mon Dieu ! qu'avez-vous donc, dit M. Lauter, le troisième jour, que vous ne répondez à rien de ce que je vous demande? Vous paraissez triste et ennuyée : vous vous promenez seule dans te jardin; quand j'arrive pour vous rejoindre, causer avec vous de ces fleurs, de ees arbres que nous aimions ensemble . vous me fuyez; je suis horriblement seul; il me semble ici qu'il y a quelqu'un de mort, el ee quelqu'un est la douce confiance qui a tant d'années embelli notre Vie. Vous n'êtes plus ni affable ni prévenante pour personne; il me semble que vos enfants et moi nous vous soyons devenus odieux. — Vous étiez la joie et la paix de la maison : vous en faites aujourd'hui une maison de tristesse et de discorde.

Madame Lauter fut intérieurement très irritée de ces représentations de sou mari; elle pensait que toute la terre lui devait savoir gré des limites qu'elle avait imposées à son sentiment pour Stoltz; son mari surtout, pour lequel elle se conservait au prix de tant de combats, eût dû se montrer plein de gratitude et de vénération. — Elle ne songeait pas assez que ces combats et cette victoire étaient ignorés, et que, s'ils eussent été connus, M. Lauter eût bien pu s'en affliger et s'en offenser presque autant que d'une défaite, — Elle répondit avec aigreur qu'il était bien malheureux pour une femme de ne pouvoir être appréciée par son mari ; que néanmoins, malgré ses injustices et son humeur insupportable, elle n'oublierait jamais

GENEVIÈVE

ce qu'elle se devait à elle-même et qu'elle resterait toujours fidUt " tes devoirs, — comme elle l'avait toujours été.

M. Lauter lui répondit qu'il rendait justice à ses moeurs et à sa sagesse, mais que tes devoirs d'une femms consistent dans bien d'autres choses que la fidélité a son mari : qu'elle doii être la providence, la consolation, l'attrait et le charme de la maison; qu'une femme n'a pas rempli exactement ses devoirs si, tout en restant tidèle à son mari, elle le fait mourir à force de petits chagrins et de mesquines tracasseries.

Et il aurait pu ajouter que la fidélité dont madame Rosalie Lauter se targuait, pour être sur les autres points si parfaitement insupportable, n'était nullement complète par le peu quelle réservait àson#nari.

Il arriva vers ce temps que M. Lauter fit un voyage de deux mois. M. Stoltz vint, comme de coutume, tous les jours à la maison. 11 n'y avait pas bien loin de cinq mois que Stoltz et Rosalie se disaient chaque jour qu'ils s'aimaient par les indices les plus clairs, par les preuves les plus convaincantes, lorsque Stoltz sentit le besoin de ne pas cacher plus longtemps son amour à madame Lauter, et lui tint a peu près ce langage : «

— Il est un secret qui m'oppresse, un secret qui me remplit le cœur, qui est à chaque instant sur mes lèvres, et que j'ai eu jusqu'ici le courage et la force de vous dérober; — et, en ce moment, où il faut que je parle, où je suis décidé à vous ouvrir enfin mon cœur, j'hésite, tant je redoute votre êtotmement et votre indignation. — Je vous aime.

— Hélas! dit madame Lauter; je^e serai avec vous ni prude ni .initiée. Il est un secret inconnu au monde entier et que je voudrais me cacher à moi-même : je vous aime aussi, vous seul occupez mon àme et ma pensée; je ne vis que pour vous; votre image est présente pour moi et le jour et la nuit; mais n'espérez pas que jamais /ouMie mes devoirs un seul instant.

Stoltz pria, pleura, gémit; — madame Lauter fut inflexible. Elle lui permit bien, il est vrai, et par degrés, de baiser sa main, et ses cheveux, et son front; elle lui donna, il faut le dire, un bracelet de ces mêmes cheveux ; elle reçut ses lettres et elle lui répondit ; ces lettres, je n'essaierai pas de le cacher, étaient remplies de l'expression de la passion la plus ardente ; on arriva à s'y tutoyer et à s'appeler « cher ange; » — on passa les soirées entières à plonger les regards dans les regards, à se serrer les mains, de telle façon que, par les paumes qui se touchent, il semble que les veines s'ouvrent et s'unissent, et que le sang se mêle-

Un soir même, leurs yeux attirèrent leurs lèvres; un long baiser les laissa tous deux étourdis, anéantis; mais néanmoins madame Lauter n'oublia pas ses devoirs et se conserva à son mari.

Cependant, grâce aux imprudences que commettent sans cesse les gens vertueux, quand ils rêvent le crime sans en être encore arrivés à la prudence de la complicité et des précautions prises de concert, madame Lauter était bien plus compromise aux yeux du monde que ne l'eût été une femme qui eût pris franchement un amant. Lajustice du monde, comme la justice des lois, ne découvre presque jamais les crimes que lorsqu'ils n'existent pas encore, ou lorsqu'ils n'existent plus. Personue ne doutait que Stoltz fût l'amant de madame Lauter : on plaignait le mari et on se moquait de lui. — Et quand, pour des affaires survenues depuis son départ, Rosalie écrivit plusieurs lettres à son mari pour hâter son retour, lorsqu'elle laissa voir la vive impatience que lui causaient de nouveaux retards là l'arrivée de M. Lauter, lorsque surtout, pour échapper à Stoltz et à elle-même, feignant de croire Lauter malade, elle se détermina à l'aller rejoindre, ses amis et ses amies se livrèrent aux conjectures les plus hasardeuses et les plus fausses; et lorsqu'un habitué des assemblées dit assez grossièrement : — Ah çà ! quelle diable d'envie a donc madame Lauter découcher avec son mari?

Madame Reiss répliqua charitablement : — Oh ! mon Dieu ! c'est une envie de femme grosse.

t Madame Reiss calomniait madame Lauter. — Mais madame Lauter trouvait madame Reiss si laide qu'elle était bien vengée à l'avance.— Néanmoins, madame Lauter était toujours fidèle à son mari ; elle passait quelquefois de longues heures avec Stoltz, à divulguer tous les petits défauts et tous les petits ridicules de M. Lauter, à le présenter comme un homme incapable de comprendre et d'apprécier une femme comme elle; — comme un h-imme d'un esprit vulgaire, d'un tact grossier, d'un cœur sans délicatesse ; à se dire la plus malheureuse des femmes; — à appeler Stoltz son ami, à appuyer sa tète sur son sein ; — mais quelques efforts que pût faire le jeune homme, c'était, — avec les légères faveurs que nous avons mentionnées plus haut, — tout ce qu'il pouvait obtenir de madame Rosalie Lauter, — femme fidèle, attachée invinciblement à ses devoirs, disant à chaque instant : — Je suis bien heureuse de n'avoir rien à me reprocher ; — et trouvant fort ridicule et on ne peut plus

odieux que M. Lauter laissai percer quelquefois comme un mouvement de jalousie el de mauvaise humeur.

Je me suis figuré bien souvenl que les femmi a ne comprennent

rien à la poésie de l'amour, — et qu'il n'en est pis une peut être <|m sache bien ce que c'est que la pureté. — Certes, au bal, et dan cobues...

Messieurs les m qui meurs, s'il vous siin I .!<■ voir ici des vers, itnpi imei les néanmoins eh lignes dé proie! — Laissez-moi un peu faire

comme ces enfanta des i tes arabes qui jouaient au bouchon avec

des palets de rubis et de topazes.

Certes, au hal,etdans ces cohues, où l'on vient pour se coudoyer; où les femmes se mettent nues, sons prétexte de s'habiller; — où maris crétins exhibent les épaules de leurs femmes ainsi que leurs seins et leurs bras (et puis ce que je ne dis pas, car toute la pudeur n'est que dans les paroles) ; — au milieu d'un essaim frisé de jeunes drôles qui n'ont pas même soin de leur dire tout bas qu'ils voudraient bien coucher avec elles, — beaux rôles pour messieurs les époux! — ils ne savent donc pas que la femme d'un autre a bien assez d'appas, et que par cela seul elle est assez jolie, sansqu'il leur faille encore aller la couronner de perles et d'immodestie, — bouchon de paille, emblème, hélas! d'ignominie! qui dit qu'elle est à vendre ou du moins à donner.

Certes, au théâtre, — et sous un soleil d'huile, à l'ombre d'arbres de carton, lorsque les histrions roucoulent à la file une monotone chanson ; au théâtre, où la reine des coulisses, et la plus cher payée au milieu des actrices, celle que l'on dit : grande, — est toujours la catin qui sait un nouvel art, de nouveaux artifices pour montrer aux quinquets, le soir, de maigres cuisses que personne autre part ne voudrait voir pour rien,

Au théâtre, au salon, il suffit d'être belle, — d'avoir sur un front pur d'épais cheveux lissés, sous des sourcils arqués une noire prunelle, et d'humides regards sous des cils abaissés; un pied étroit et des mains blanches, un corsage bien fin avec de fortes hanches.

Mais j'étais seul, un de ces derniers soirs, seul sur le gazon vert d'un tranquille rivage; les étoiles du ciel, dans les peupliers noirs semblaient des fruits de feu semés dans le feuillage. Le soleil au couchant ne laissait qu'un reflet toujours s'assombnssant du pourpre au violet. — La lune se levait rouge et grande, derrière l'clise au toit aigu que couronne un vieux lierre; on n'entendait plus "rien que l'onde qui coulait, et, contre ma chaloupe, en grondant, se brisait, — l'haleine de mon chien étendu sur la terre, — et, sous' les jaunes fleurs des larges nénuphars, des grenouilles en chœur les Ion "s concerts criards.

Et j'étais tout en proie à ces mornes extases que l'on doit renoncer à peindre par des phrases. Mon àme s'éveillait au milieu des odeurs dont les fleurs, à la nuit, remplacent leurs couleurs. Mes rêves d'autrefois, — ehers morts! —riantes ombres! —revenaient voltiger parmi les herbes sombres, comme, pendant le jour, et sous les chauds rayons, mêlant aux fleurs des prés leurs crépitantes ailes voltigeaient au soleil les vertes demoiselles, insectes nés des eaux' nautiques escadrons; sur les roses sainfoins, sur les jaunâtres gaudes, fleurs sans tige, ou plutôt vivantes émeraudes.

Et je vis, dans ce rêve étrange et sans sommeil, les fantômes de mes journées, les unes de fleurs couronnées, avec un sourire vermeil, — les autres traînant en silence, d'un pas morne et majestueux, de longs habits de deuil, avec de grands yeux creux sans regards et sans espérance.

Mais ce qui, ce soir-là, frappa surtout mes yeux, — ce fut votre figure, ô C*** S"*! — non telle que vous fit un parjure odieux, mais telle qu'autrefois je vous vis,— jeune fille avec vos cheveux bruns en bandeau sur le front, — ce sourire d'archange et ce regard profond.

Et je pensais: à l'heure où l'on sonneàl'église la dernière prière,

— au loin silencieux du sol on voit monter comme une vapeur "risè sortant de l'herbe et s'élevant aux cieux, — c'est l'encens qu'exhale la terre, c'est la solennelle prière de la création entière au créateur : —chaque fleur, chaque plante y mêle son odeur, —la campanule bleue en fleur dans nos prairies, l'alpen-rose, le pied dans la neige des monts, et le grand cactus rouge, hôte des Arabies, et les algues des mers dans les gouffres sans fond, — l'oiseau son dernier chant au bord de sa demeure, et l'homme — despensers qu'il ne sait qu'à cette heure.

Ce nuage, divin, formé de tant d'amours, monte au trône de Dieu dîme reconnaissante de ce que doit la terre à sa bonté puissante'

— s'étend, — et c'est ainsi que finissent les jours.

Ah ! qu'il est beau l'amour, — tel qu'on le sent dans l'âme

— sous les saules, le soir, — l'amour mystérieux qui s'échappe dû cœur et s'en retourne aux cieux ! —Qu'il est beau, noble et pur ' .. Mais, hélas ! quelle femme mérite ce trésor, cette divine flamme '>'.'.

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

Au théâtre, au salon, il suffit d'être belle, — d'avoir sur un front pur d'épais cheveux lissés, sous des sourcils arqués une noire prunt'lle, et d'humides regards sous des cils abaissées; un pied étroit et des mains blanches, une fine ceinture avec de largo-; hanches.

Mais ce que l'on désire à l'instant solennel dont je parle, et ce dont l'indulgente nature a mis dans notre sein un portrait immortel, — c'est une vierge sainte et pure ! — Cherchez-la dans notre Babel!

Vierge d'âme et de corps, — ignorante, ignorée, — vierge de ses propres désirs, vierge qu'aucun n'a vue et désirée, vierge qui n'a jamais été même effleurée par de lointains soupirs!

Vierge qui m attendrait, — en elle recueillie, qui garderait pour moi chaque sensation, — vierge, dontl'àme encore incomplète, engourdie, tranquille, m'attendrait gomme un soleil fécond qui doit l'éveiller à la vie !

Car médiocrement, pour moi, je me soucie de ces tristes virginités, invalides soldats dont les corps dévastés, sans jambes et sans bras, n'ont gardé que la vie.

Virginité, grand Dieu! — rose dont chaque feuille tombe à son tour sur le gazon, et qui ne laisse, à celui qui la cueille, qu'une fleur de convention ! Virginité, collier de perles rares, de belles perles d'Orient, — qui s'effile en tombant, et dont des mains avares se partagent les grains sur la terre roulant! — Car je n'appelle pas ■vierge une jeune lille qui donne des cheveux à son petit cousin, ou qui chaque matin se rencontre et habille avec un écolier dans le fond du jardin; je n'appelle pas vierge une fille qui donne un coup d'œil au miroir sitôt que quelqu'un sonne:

Pour celui-ci, — d'abord, pour la première fois, elle voulut être belle et parée; — par cet autre sa main, en dansant fut serrée; — celui-là vit sa jambe, un certain jour qu'au bois on montait à cheval ; — un autre eut un sourire ; — un autre s'empara, tout en feignant de rire, d'une fleur morte sur son sein ; — un autre osa baiser sa main, — dans ces jeux innocents, source de tant de fièvres qui troublent les jeunes gens; un monsieur a baisé, devant les grands parents, tout en baisant la joue, un peu le coin des lèvres; — on a rougi vingt fois d'un mot ou d'un regard; on a reçu des vers et rendu de la prose ; — et caetera... Mais il est une chose, — une seule il est vrai, peut-être par hasard, que l'on ? su garder, — soit parla maladresse ou l'ignorance du cousin, ou la clairvoyante sagesse d'une mère au coup d'œil certain. — C'est encore une chose et rare et difficile, — et c'est ce qu'on appelle une vierge! On l'habille tout de blanc, — et l'époux se rengorge au matin... — Ce n'était pas ainsi que je t'aimais, Cw, et que j'aurais voulu te presser sur mon sein.

J'aurais été jaloux, dans mes sombres délires, de la fleur que tu sens, de l'air que tu respires, qui s'embaume dans tes cheveux, du bel azur du ciel que contemplent tes yeux; — j'aurais été jaloux de l'aube matinale, de son premier rayon venant teindre d'opale tes rideaux transparents; — j'aurais été jaloux de cet oiseau qui chante, que ton œil cherche en vain tout blotti sous sa tente d'épine aux rameaux blancs; — j'aurais été jaloux de cette mousse verte, dans un coin recule de la forêt déserte, gardant sur son velours l'empreinte de tes pieds; — j'aurais été jaloux du fruit que mord ta bouche; — j'aurais été jaloux du tissu qui te touche, qui te touche et te cache! — 0 trésors enviés! — J'aurais été jaloux du baiser que ton père, sur ton front, eût osé poser, et de l'eau de ton bain t'embrassaut tout entière, tout entière d'un seul baiser.

Il vint un jour cependant où Stollz se présenta avec un gilet si bien fait, et d'une nuance si nouvelle, que les torts que pouvait avoir M. Lauter à l'égard de sa femme s'en trouvèrent considérablement accrus. Madame Lauter alors décida que son mari n'appréciait pas la persévérance avec laquelle elle restait fidèle à ses devoirs; que c'était trop longtemps jeter des perles devant un pareil époux; et qu'il serait injuste et barbare de laisser périr Stoltz d'une douleur qui, disait le même Stoltz, ne pouvait tarder beaucoup à le mettre au tombeau. Un matin donc, M. Lauter se réveilla à l'état d'époux trahi et malheureux.

Page 1