GENEVIÈVE A LEON
Quelle triste et ennuveuse saison que l'hiver, mon cher Léon ' — Il v a quinze jours la na"ture était encore belle et riche; tout -à-coup, il est tombé une petite pluie fine et glacée; un vent aigu a arraché les feuilles des arbres et les a roulées à travers les chemins de la forêt — Notre maison semble avoir pour sa part plus d'hiver que les autres; les sorbiers sans feuilles n'ont plus que leurs bouquets de corail. — Maman est toujours malade. Rose s'ennuie. Modeste est d'une humeur entièrement féroce. Moi, je vais avec Rose et M. Semler ou seule quand ils ne veulent pas m'accompagner, parcourir la forêt. — Il y a encore de la grandeur dans les arbres dont les branchages sèches s'entre-choquent comme des squelettes. —Avant qu'il fasse tout-à-fait mauvais temps, je veux revoir tous les endroits de la forêt que j'aime par souvenir; — il n'y a pas un arbre presque qui n'ait quelque chose à me rappeler; ma vie si simple et si uniforme m'est racontée tout entière par les sorbiers de la maison, par les chênes et les bouleaux de la forêt, par les genêts qui n'ont plus aujourd'hui que des gousses noires en place de leurs belles fleurs
d'or.
Que fais-tu d'Albert? Nous te l'avons renvoyé un peu moins triste je crois, qu'il ne nous était venu. Rose me charge de t'embrass'er pour elle. Maman te recommande de travailler sérieusement. Je voudrais bien l'amener à demander que tu viennes nous voir; jusqu'à ce que j'aie réussi, ta présence pourrait la frapper désagréablement. Adieu, mon pauvre banni.
Depuis huit ou dix jours, c'est-à-dire depuis le jour même du dé-
part d'Albert, Geneviève faisait singulièrement promener Rose et M. Seraler ; elle cherchait le bouleau sur lequel Albert avait écrit avec son canif. — Elle leur faisait gravir toutes les allées escarpées, et parcourir tous les chemins qui lui paraissaientavoir quelque rapport avec celui où elle avait marché appuyée sur le bras d'Alhert. Les bouleaux n'avaient plus leur feuillage mobile, mais leurs trônes blanchâtres les faisaient encore reconnaître de loin, et chaque fois qu'elle en apercevait un, elle s'en approchait avec une profonde émotion; — mais l'écorce, unie comme du satin, ne présentait la trace d'aucune cicatrice. La forêt de Fontainebleau était devenue, pour elle, pareille à l'antique forêt deDodone, avec cette différence, cependant, qu'elle n'avait qu'un seul arhre qui rendit des oracles, arbre qu'il s'agissait de trouver. Rose et M. Semler ne pouvaient se lasser de manifester leur étonnement du changement qui était survenu dans les manières de Geneviève ; elle, autrefois si lente, si posée, courait, grimpait, sautait comme un chevreau. Il y avait des moments où Geneviève se désespérait. Comment ne pouvait-elle pas reconnaître cette allée, théâtre des plus douces, des plus cruelles et surtout des plus violentes sensations qu'elle eût éprouvées de sa vie! Quoique la forêt eût entièrement changé d'aspect sous les froides haleines de l'hiver, elle ne pouvait se pardonner son peu de mémoire; par moments, il est vrai, en se rappelant les paroles d'Albert, elle se disait, en frappant ses deux mains l'une contre l'autre : — 11 m'aime ! il m'aime! je suis aimée! Mais comme elle n'avait pas oublié une seule de ces paroles , comme elle se les répétait avec les inflexions, — ou plutôt même avec la voix d'Albert, il y avait des moments où elle se disait tristement : Non, il ne m'aime pas! — Et elle tombait dans le plus profond abattement. Alors elle priait Dieu, le soir, avec ferveur, de lui faire retrouver l'allée et l'arbre qui devaient la tirer de cette horrible anxiété; — car, ainsi que nous l'avons dit dans un des nombreux aphorismes que nous avons déjà mis au jour pour servir de règle de conduite à nos contemporains :
L'incertitude est le pire de tous les maux, — jusqu'au moment où la réalité vient nous faire regretter l'incertitude.
Quelquefois, lorsqu'elle s'endormait, après de longues heures employées à de douces et poignantes rêveries, les sujets de sa préoccupation se reproduisaient dans ses rêves, mais dans une confusion inintelligible.
Quelquefois elle retrouvait l'allée; mais quand elle voulait la gravir, ses pieds restaient enchaînés à la terre par une fatigue invincible,— ou la colline s'allongeait toujours, et le bouleau, dont elle voyait remuer le feuillage au sommet, s'éloignait en même temps.
Quelquefois elle arrivait au pied du bouleau, elle apercevait le chiffre, mais, avant qu'elle eût pu le distinguer, l'arbre grandissait, et le chiffre se trouvait à une hauteur où il était impossible de le lire.
Une autre fois, elle rêvait qu'elle était auprès du feu, et elle croyait voir le chiffre sur l'écorce d'une des bûches placées dans l'àtre. Alors elle voulait éteindre le feu, mais une épaisse fumée s'élevait, et la flamme, s'élançant de la cheminée avec impétuosité, l'obligeait à se retirer en fuyant.
Un jour, dans une de ces excursions qu'elle faisait sans cesse dans la forêt, elle monta seule en haut d'une allée. — M. Seraler et Rose l'attendirent longtemps en bas, puis se décidèrent à aller la rejoindre. Ils la trouvèrent assise sur une pierre, la tète dans les deux mains. — le. visage d'une pâleur effrayante, et les yeux fixes et comme hébétés A leur aspect, ou plutôt au bruit de leurs pas, elle parut se réveiller en sursaut, et, d'une voix brève et saccadée, dit : — Allons-nous-en! allons-nous-en! —Rose et M. Semler s'empressèrent autour d'elle, et lui firent mille questions. — Etait-elle malade? avait-elle eu peur? avait-elle froid ? — Geneviève répondit d'un air profondément distrait : —Oui, je suis malade, j'ai eu peur, j'ai froid. Il est trop tard, allons-nous-en! —A dîner, elle ne mangea pas. — Après dîner, elle alla se coucher, et passa toute la nuit à pleurer amèrement ; et, pour ne pas réveiller Rose, et s'exposer à des questions, par moments elle mordait son oreiller, pour étouffer le bruit des sanglots qui la suffoquaient.