GENEVIEVE A I.F.ON
29 avril.
Léon, Léon, maman estmorte, — morte, moucher Léon ! — Viens vite, — je suis seule; — viens, ou je meurs moi-môme de douleur.
11 heures du soir.
On n'a pas trouvé l'homme qui devait te porter ma lettre ; — elle ne pourra partir que demain. — Je vais t'écrire, jusqu'à ce que la fatigue de pleurer vienne m'endormir. — Maman est là, dans la chambre à côté. — On ne veut pas que je la veille. — Je vais te parler d'elle. — Pauvre Léon ! tu ne l'as pas vue ; — elle t'a demandé, mais quelques minutes seulement avant de mourir. — Mourir! — Morte! On m'a emportée tout de suite; mais je vois encore son visage; Comme Rose a été bonne! Jamais je n'oublierai ce qu'elle a fait pour moi. — Mon Dieu, si je pouvais mettre un peu d'ordre dans mes idées, — je te dirais comment elle est morte. Mais tout ce qui me vient à la bouche, — tout ce que trace ma plume, — c'est qu'elle est morte.
Elle est là! — là, — à côté, — et je ne puis croire qu'elle soit morte.
— Qu'est-ce donc que la mort? — Elle est là, couchée dans son même lit, — pas beaucoup plus pâle qu'elle ne l'était d'ordinaire,
— à la même place, la tète sur l'oreiller comme je la voyais tous les matins, — et on me dit que je n'ai plus de mère!
Il n'y a plus que son corps. — Son âme, son esprit, sa voix, si bienveillante, qu'on était reconnaissant rien qu'à l'entendre; son regard, sous lequel je me sentais si protégée; sa douce affection, sa pensée; — tout cela s'en est allé d'un seul souffle.
Et c'est là- ce que nous avons perdu !
Elle allait mieux, — elle se levait, — elle marchait, — quand toutà-coup, le soir, elle m'a dit de veiller un peu auprès d'elle. — Elle souffrait beaucoup ; par moments, elle s'endormait, mais d'un sommeil agité eteonvulsif ; — elle parlait, elle disait nos deux noms, — et d'autres qui me sont inconnus. Son délire m'effrayait tellement que je faisais du bruit pour la réveiller. — Je passai ainsi toute la nuit. — Le lendemain matin, après un sommeil de quelques heures, elle se réveilla plus calme ; elle fit demander le médecin et M. Semler; elle fit des questions au médecin, qui chercha en vain à la rassurer. Quand il fut parti, elle s'enferma avec M. Semler. — Quand celui-ci sortit, il avait les yeux rouges. — Maman me demanda alors si son frère était revenu. — Je n'osai pas parler de l'envoyer chercher ainsi que toi ; je me rappelais trop la pénible impression que lui avait faite déjà une semblable proposition, relativement à toi, à un moment où elle était bien moins malade qu'aujourd'hui. — D'ailleurs, je ne la croyais pas dans un état désespéré comme elle était vers le milieu de la journée. — Comme Rose et moi nous étions auprès d'elle, elle nous appela à son lit, et me dit : — Geneviève, si je meurs, tu ne me quitteras pas que je ne sois tout-à-fait morte.
— Oh ! mon Dieu, maman, quelle folie! lui dis-je. Ne peux-tu être malade sans concevoir d'aussi terribles idées?
— C'est égal, me dit-elle, si ce n'est pas pour à présent, ce sera pour plus tard ; je liens à ce que tu me fasses cette promesse de ne pas me quitter. — Je promis, et ne pus m'empècher de fondre en larmes, en prononçant ces paroles qu'elle exigea : — Je te promets de ne pas te quitter jusqu'à ce que tu sois tout-à-fait morte. — Alors, j'osai lui dire : — Mon Dieu! si Léon était ici, je suis sûre qu'il te gronderait bien, j'ai envie de l'envoyer chercher.
Maman alors me regarda fixement; — son regard n'avait presque rien d'humain ; — il me pénétrait le cœur ; Rose s'en aperçut, et me poussa le pied. — Je repris : — Mais non, c'est pour lui un momeut de travail, et tu ne voudrais pas qu'il se dérangeât pour une maladie qui est presque finie.
— Non, — non, — dit-elle avec force, — il ne faut pas qu'il se dérange ;— il faut qu'il travaille, qu'il travaille beaucoup; dis-le lui bien, Geneviève, dis-le-lui de ma part.
Le soir nous avons dîné avec Rose dans sa chambre. — Tout-àcoup... — Mais que te dire ? — Maman est morte, — ma pauvre maman est morte! — Tout se trouble et se confond dans ma tète; — seulement je vais te dire ce qu'a fait Rose. — Maman te croyait là,
— elle te parlait, — elle te disait : — Léon, tu prendras soin de Geneviève; — c'est tout ce que je te lègue; — je prierai pour vous deux dans le ciel. — Je ne pouvais retenir mes sanglots; le médecin et M. Semler m'ont emportée, et Modeste est restée avec moi en bas.
— J'étais presque évanouie, — je ne sentais rien, je ne savais plus rien de ce qui se passait.
Rose tout-à-coup est descendue; — elle m'a dit : — Geneviève, tu
souffriras; mais tu aurais trop do. regrets plus tard ; — lu as promis .\ matante de rester près d'elle; le médecin dit qu'elle va mourir...
— Y pensez-vous, mademoiselle? dit Modeste. Faire voir un pareil spectacle a cette pauvre petite !
M. Semler, qui avait suivi Rose, s'écria aussi — qu'il ne souffrirait pas qu'un me laissât remonter.
Je me suis jetée dans les bras de Rose , et j<; l'ai suivie. — Oh ! Léon ! — Léon, si tu avais vu notre pauvre mère , — les veux hagards,— les mains cherchant à saisir Quelque chose dans l'air ! — Je me suis jetée à genoux , et je lui ai dit : — Maman , maman . m'enlends-tu ? — entends -tu ta Geneviève? — Ses yeux alors se sont fixés sur moi : — j'ai pris sa main , — et elle a saisi la mienne avec une force effrayante ; — elle ne pouvait plus parler; — elle râlait horriblement! — lion Dieu ! j'ai vu cela, moi !
Rose me tenait l'autre main , et me la serrait , — et me disait :
— Courage, Geneviève, le bon Dieu te donnera de la force.
— Emmenez cette enfant, disait le médecin ; — la malade ne se sent plus, ne voit plus, n'enleud plus; — c'est une torture inutile.
— Taisez-vous, m'écriai-je, elle a serré ma main , elle vous entend, elle ne veut pas que je parte, — non , — non, maman , je ne te quitterai pas : — maman, maman, ne meurs pas, ne nous abandonne pas. — Et j'appelais Dieu à notre secours!
Elle est morte à six heures du matin. — Oh ! Léon, — viens vite,
— viens, — amène mon oncle.