XXX1U
Rose et Albert étaient devenus d'excellents partis; — aussi furent-ils parfaitement accueillis à leur entrée dans le monde. On trouvait Geneviève belle, il est vrai; mais elle était exclusivement livrée à l'admiration des très jeunes gens et des vieillards. Les hommes à vues solides et les mères qui tapissent de chapeaux jaunes et de turbans exagérés les murailles des salons, ne s'empressaient qu'autour de Rose. Mais cette différence mise entre les deux jeunes filles ne pouvait paraître bien clairement à leur inexpérience; peut-être même les succès de Geneviève, plus directement dus à la beauté, leur semblaient-ils les plus flatteurs. Toujours est-il que toutes deux etaieut ravies et infatigables.— C'est, en effet, un heureux sort que celui de deux filles qui, après avoir passé une partie de la nuit à
être belles et admirées, emploient la moitié de la journée suivante à se reposer et a se rappeler, et l'autre moitié a attendre et a prépare! de nouveaux sue.es; — et cela, sans la cruelle anxiété de
beaucoup de femmes, qui se demandent si elles seront bi lli I. < et Geneviève ne s'occupent que de savoir de quelle manière il leur convient d'être belles ce jour-là.
Et puis, c'est toujours un grave souci — S'il ne s'agissait que de plaire aux hommes , la nature a fait à peu près tout ce qu'il faut, des tailles souples, des pieds étroits el cambrés, des fronts purs et unis, des yeux pleins de vivacité à la fois et de modestie, une naïve dans les mouvements. — Mais il faut aussi déplaire aui femmes, et c'est là le point important et difficile de la toilette.
Un jour, il arriva, chez M. Chaumier, une lettre que Rose prit sur elle de décacheter malgré l'absence de son père. On voyait, au travers du papier, que la lettre était imprimée, et cela avait si parfaitement l'air d'une invitation I — D'ailleurs, si on laissait faire M. Chaumier, il pourrait arriver ce qui était arrivé dernièrement : ce n'était que le jour du bal que M. Chaumier l'avait annoncé à ses filles, et on n'avait pas pu avoir de certains fichus si bien brodés qu'ils auraient fait sensation. En effet, Rose rejeta la lettre en disant : — Je le savais bien, — c'est pour mardi.
Geneviève prità son tour la lettre et la regarda; — mais un nuage rose passa sur son visage, quand elle lut :
« Monsieur et madame *** prient monsieur Chaumier et mademoiselle Rose Chaumier de leur faire l'honneur de venir passer la soirée chez eux , mardi prochain. »
— On ne m'invite pas , dit Geneviève.
Rose relut la lettre et dit : — C'est vrai, c'est un oubli , ou plutôt on a pensé que c'était inutile. Dès l'instant qu'on invite mon père, c'est que l'on nous invite toutes deux.
— Mais , dit Geneviève, c'est la première invitation que nous recevons ainsi.
— Je t'assure, reprit Rose, qu'il n'y a pas le moindne inconvénient, et ces gens-là sont trop heureux d'avoir, dans leur bal, une jolie fille comme toi, pour t'oublier volontairement. D'ailleurs, crois-tu que l'on invite mon père pour le plaisir qu'il apporte personnellement dans une maison, lorsqu'il joue aux cartes, ou lorsqu'il s'endort dans quelque petit salon écarté?
— C'est égal, reprit Geneviève, je ne dois pas y aller.
11 s'éleva alors, à ce sujet, entre les deux cousines, la discussion la plus savante qui se puisse imaginer. — Modeste prit la parole, et pensa que Geneviève n'était pas engagée et qu'il ne fallait pas avoir l'air de se jeter à la tète des gens et d'aller chez eux malgré eux. — On convint qu'on reprendrait la discussion à dîner devant M. Chaumier et devant Albert. M. Chaumier décida que Geneviève devait venir ; mais Albert répondit froidement, qu'à la place de sa cousine, il ne considérerait que le plaisir qu'il attendrait de la soirée, et que, si elle pensait bien s'amuser, elle ferait bien d'y aller. — Certes, si Albert eût un peu pressé Geneviève, toute considération eût disparu à ses yeux, et elle se fût laissé entraîner par le plaisir de passer la soirée avec lui, et d'en être priée. Mais il ne parut mettre aucun intérêt à sa résolution. Geneviève alors laissa décider qu'elle irait au bal; mais, le mardi matin, elle se plaignit d'être malade et elle resta à la maison.
On ne saurait dire avec quel serrement de cœur elle assista à la .toilette de sa cousine. — Rose était ravissante, ses pieds touchaient à peine la terre; à sa beauté ordinaire se joignait la beauté que donne le bonheur. Elle partit avec son père; Albert les accompagnait. Il dit à Geneviève : — Tu as tort de ne pasvenir. S'il avait dit un mot de plus, Geneviève eût été si vite habillée et si tôt prête! Mais il lui donna un baiser sur le front et offrit le bras à Rose pour descendre l'escalier.
Geneviève alors prêta l'oreille ; elle entendit s'abattre et se relever le marche-pied de la voiture. 11 était encore possible qu'Albert remontât et lui dit : — Geneviève , habille-toi et viens avec nous. — Mais la voiture partit; la porte cochère cria sur ses gonds et se referma. — Puis on entendit la voiture rouler, et le bruit se perdit dans tous les autres bruits.
Alors Geneviève se prit à rappeler tout ce qui pouvait augmenter sa douleur. Elle se représenta à elle-même, pauvre fille, sans mère pour la consoler et pour la conseiller. — 11 était évident qu'Albert ne l'aimait pas. — Elle ne voyait presque pas Léon, qui, de son côté, ne paraissait pas heureux. Oh! s'il avait été là, comme elle aurait été consolée de tout lui dire ! Ce n'était qu'à lui qu'elle pouvait parler des impertinences de Modeste Rolland, et de ses regrets pour sa mère. — Mais, pas même à lui, elle n'aurait osé parler de son amour pour Albert.
Quelques jours après, Albert ne dînait pas à la maison. Léon parla des difficultés de l'état qu'il aliait embrasser, et il avoua une grande répugnance pour la profession d'avocat. M. Chaumier répliqua par l'éloge de cette profession, en lieux communs, que Léon eut l'imprudence de réfuter.
— L'avocat, dit M. Chaumier, est le défenseur de la veuve et de l'orphelin.
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES
— S'il n'y avait pas d'avocats pour les attaquer, repondit Léon, il n'y aurait pas besoin il avocats pour les défendre.
— C'est l'avocat qui, par son talent, fait triompher l'innocence et le bon droit, et les débarrasse, aux yeux du juge, des voiles dont veulent les entourer -Te crime et la mauvaise fol.
— Mais dans toute cause, reprit Liai, ïi 3 a deux avocats : donc, si l'un défend l'innocence, l'autre défend le crime; si l'un défend le bon droit, l'autre défend la ruse et la perfidie. — Donc, il serait aussi juste de dire de l'avocat : — L'avocat, c'est lui qui fait triompher le crime et la mauvaise foi, etc.
Léon résuma ainsi le métier: — 11 n'y a pas d'avocat qui refuse de plaider demain précisément le contraire de ce qu'il a plaidé hier. 11 n'y a pas d'avocat qui n'eût accepté, avec le même empresit, la défense de celui qu'il attaque, si celui qu'il attaque se fût adresse à lui. In avocat passe quinze ans de sa vie à défendre n'importe quoi et n'importe qui; ensuite il arrive au parquet, Où il quinze autres années à accuser n'importe quiet n'importe quoi ; — puis il se retire environné de l'estime de ses concitoyens.
M. Chanmier, fort absolu, comme le doit être tout homme qui veut affranchir les nègres des autres, — commença à mettre de l'aigreur dans la discussion. 11 fit remarquer à Léon que rien n'était plus ridicule que de chercher à décrier une profession que l'on avait embrassée volontairement.
— Aussi, mon cher oncle, dit Léon, je ne serai pas avocat. Geneviève et Rose le regardèrent avec stupéfaction. M. Chaumier
se mit en colère, parla du mépris qu'ont tous les hommes raisonnables pour les gens indécis et capricieux, et lui demanda alors ce qu'il voulait faire, d'un air triomphant, comme s'il eût porté un coup sans parade possible. 11 avait déjà dans les dents la suite de son argumentation, dans la prévision de la réponse à laquelle il croyait avoir réduit le pauvre Léon. — Ah ! vous ne savez pas... — se proposait-il de lui répondre. — Autant dire tout de suite que vous ne voulez rien faire. L'homme, dans l'état de société, n'a pas le droit de ne pas savoir ce qu'il veut faire, etc., etc.
Mais Léon ne lui laissa pas placer cette phrase à laquelle son oncle tenait beaucoup. — A la question de M. Chaumier, il répondit sans hésiter: Je veux être artiste, je veux être musicien. M. Chaumier se leva et dit: — Vous avez parfaitement le droit de faire des folies ; mais je n'en serai pas le complice ni l'instigateur. 11 est bon que vous en supportiez, des le début, toutPS les conséquences. Vous vous arrangerez donc pour ne plus compter sur mon appui dans aucun genre. — M. Chaumier sortit de la salle à manger, ferma brusquement la porte et disparut.
Léon, sa sœur et sa cousine restèrent quelques instants sans parler. — Geneviève finit par pleurer et Rose ne tarda pas à l'imiter. — Léon leur prit la main à toutes deux, et leur dit : — Mes chères sœurs, mon oncle a tort. Certes, si j'étais dans la position d'Albert, qui n'aura qu'à acheter une étude et à se laisser gagner de l'argent, je devrais continuer à marcher dans la carrière que j'ai commencée ; mais, dans ma situation, il peut se passer un grand nombre d'années encore avant que je gagne ma vie et sois indépendant. D'ailleurs, qui me dit que je pourrai élever ma tète au-dessus de cette foule noire qui erre en bourdonnant dans le Palais ? — Pourquoi ne pas m'attacher exclusivement à ce que je fais le mieux? Je connais une foule de musiciens qui gagnent beaucoup d'argent à donner des leçons. Dailleurs, je n'ai pas le choix; il faut que j'en gagne tout de suite. '
A ce moment, Modeste arriva avec un billet cacheté ; il était adressé à Léon. — C'est de mon oncle, dit-il, et il le lut haut.
« Monsieur mon neveu, l'oubli que vous avez fait tantôt du respect que vous me devez m'oblige à prendre à votre égard une résolution sévère. Vous me ferez plaisir de ne plus mettre les pieds dans ma maison. »
— Eh bien ! soit ! — dit Léon. — Puisque mon oncle oublie ainsi ce que ma mère lui a demandé en mourant, je ne rentrerai plus dans sa maison que lorsqu'il se trouvera fier et honoré de m'y recevoir; quand, en entendant parler de moi, il prendra la parole pour dire avec complaisance: — C'est mon neveu.
Pour vous, ma sœur, Geneviève, et ma jolie Rose, vous n'oublierez pas le pauvre exilé. Vous parlerez quelquefois de lui, ensemble, le soir. Pour lui, il pensera à vous, et vos douces images le soutiendront dans les luttes qu'il aura à soutenir dans les découragements qui s'empareront de lui.
Et bientôt, je l'espère, quand j'aurai pris ma place dans les rangs des artistes de talent, quand vous entendrez citer mon nom avec éloge, vous vous rappellerez que le battement qu'éprouveront alors vos deux petits cœurs sera mon plus doux triomphe.
Léon se tut quelques instants ; ses lèvres s'entr'ouvraient et il ne parlait pas. Enfin, prenant les mains de Rose, il lui dit: Rose, — ma jolie Rose, — écoule bien ce que je vais te dire ; c'est mon secret et mon trésor, — c'est mon présent et mon avenir, c'est ma part de bonheur dans la vie que je vais confier à ton cœur. — Je t'aime, Rose; je ne sais si je t'aime plus, mais je t'aime autrement que Geneviève ; — je t'aime de l'amour le plus passionné, le plus
ardent. Quand je rêve la gloire, c'est pour que tu sois fière de mol. Je n'envie la couronne de lauriers et de fleurs de l'artiste que pour la mettre sur tes cheveux noirs.
Rose* toute confuse, cacha sa tête sur la poitrine de sa cousine. Léon continua:
— Aimé de toi, Rose, rien ne me sera impossible. J'aurai du courage et do la force contre tous les obstacles, car tu es ma force et mon courage. Rose, mon ange, devant ma sœur, veux-tu me promettre de ne pas m'oublier, d'attendre le jour où je viendrai dire à ton père: — Mou oncle, me voilà revenu, j'ai on état et je gagne de l'argent, et mon nom est quelque chose qui attire l'attention quand on le prononce. — Tout cela, je l'ai voulu pour Rose, pour Rose que j'aime. — Donnez-la-moi, confiez-moi son bonheur.
liose, émue au dernier point, tendit, en sanglottant, la main à Léon. —Léon porta cette petite main à ses lèvres, puis il se leva et dit : — Ma sœur, ma femme, au revoir !
Et il sortit, — heureux et fier, et si grand, que c'est un grand hasard s'il ne brûla pas son chapeau à la lune, ou s'il ne décrocha pas quelques étoiles.
Geneviève et Rose intercédèrent en vain auprès de M. Chaumier ; il fut inflexible. Léon parla de son projet ou plutôt de sa résolution à M. Anselme. — M. Anselme l'encouragea, et, tout en restant son auditeur assidu, changea entièrement sa manière d'écouter. Ce n'était plus une satisfaction personnelle qu'il cherchait quand Léon jouait du violon ; il ne se laissait plus mollement entraîner aux charmes de la mélodie. H jugeait, il critiquait, il insistait sur les reproches, il ne faisait aucune grâce, il faisait recommencer dix fois le même passage. — Puis, quand il y avait un opéra important, un beau concert, un grand artiste à entendre, M. Anselme avait toujours, par hasard, dans la poche de son vieil habit marron un billet pour le concert ou le théâtre. Un jour, il dit à Léon : — Je suis très lié avec M. Kreutzer ; il se fera un véritable plaisir, à ma recommandation, de vous donner quelques leçons c,ui vous manquent; allez le voir demain avec une lettre de moi. — Kreutzer ne donnait pas de leçons à moins de vingt francs le cachet; c'était une bonne fortune que Léon n'eût osé espérer. — 11 ne pouvait s'empêcher d'admirer la ponctualité et l'exactitude du professeur; jamais il ne retranchait cinq minutes sur la leçon. Ce qui n'étonnait pas moins Léon, c'est que, remplissant aussi fidèlement ce devoir d'une amitié peu commune, il ne demandait cependant jamais de nouvelles de son ami. Un jour même, Léon et M. Anselme rencontrèrent Kreutzer dans la rue. — Qui venez-vous de saluer ? demanda M. Anselme à Léon.
— Mais ne l'avez-vous pas reconnu ?
— Non.
— C'est votre ami, M. Kreutzer.
— Je ne l'avais pas vu.
— 11 a passé à trois pas de nous; il ne parait pas non plus vous avoirreconnu.
— C'est étonnant.
— C'est étonnant.
Un matin, M. Anselme dit à Léon : — Il s'agit maintenant de gagner de l'argent; vous avez un beau talent; mon ami Kreutzer aura l'obligeance de vous donner toujours quelques leçons et quelques conseils. — Tout eu vous perfectionnant, il faut vous faire entendre dans le monde et donner vous-même des leçons. En voici une que vous commencerez après-demain ; on vous donnera dix francs par leçon. C'est un prix presque ridicule pour un jeune professeur; mais il n'en faut pas accepter à moins. 11 y a très peu de connaisseurs, et le plus grand nombre n'estime la musique que selon ce qu'il la paie. Léon ne savait comment remercier M. Anselme ; celui-ci dit; Vous ne me devez aucune reconnaisance; un de mes amis, homme fort riche, veut que son fils apprenne le violon. Il m'a demandé un bon professeur; je vous avais sous la main; il aurait fallu me déranger beaucoup pour ne pas vous rendre ce petit service , et d'ailleurs, je connais peu de talents qui me plaisent autant que le vôtre. — F'our moi , je pars pour I Allemagne, et je ne reviendrai qu'au printemps. Ecrivez-moi quelquefois, et tenez-moi au courant de vos succès, car je suis sûr que vous réussirez. — Au revoir.
Léon était fort heureux ; cette seule leçon remplaçait pour lui la pension que son oncle lui supprimait; il avait de quoi vivre, et il vivrait de son art, de son violon. Il se mit au travail avec toute l'ardeur que donne le succès. — L'ami de M. Anselme recevait du monde; Léon se fit entendre plusieurs fois, et fut très applaudi.— 11 pensait à Rose, à Geneviève, à M. Chaumier.
Rose et Geneviève menaient toujours la même vie, dans les plaisirs et dans les fêtes ; mais Geneviève ne goûtait que bien rarement le bonheur dont Rose s'enivrait. Le persécution de Modeste, l'indifférence d'Albert, venaient à chaque instant lui percer le cœur; elle ne voyait plus Léon ; Quelquefois elle lui écrivait et le tenait
r.ENEVIEVfi.
,m courant dêce uni se passait à ta maison. Léon voyait assej in' quetmnent Albert, qui l'entrataait dans set parties de plaisir. D'ailleorfl il ii" tarda pas à se lier avec un grand nom lire di jeunes artistes comme lui, qui, de même que les étudiants, le jetaicnl dans une vie opposée a ses goûts et a ses habitudes. Il bavait avec eux, quoiqu'il n'aimai pasle mu, et H n'osait pas ne pas boire un peu
plus que celui qui buvait le plus. Il cachait, avec un soin inimagi-
ual.le. ses qualités précieuses, pour se parer, arec ostentation, de
vices qu'il n'avait pas. Il serajt devenu violet de honte s'il avait, par
une saule expression, laissé voir ce qu'il y avait en lui de poésie, d'enthousiasme et d'élévation.
M. Chaumier -voulut recevoir à son tour. —Tous les jours de la semaine étaient pus par ses connaissances. 11 ne restait que le diluant lie, qu'il se trouva forcé d'adopter. La première soirée du dimanche parut à Geneviève une sorte de sacrilège; c'était le jour de la famille, le jour depuis si longtemps consacré. Rodolphe de Redeuil se montra fort empressé auprès de Rose. I.e lendemain matin. Modeste disait au\ domestiques: — Ce serait un beau mariage pour notre demoiselle. Ou apporta une lettre de Léon : il ne parlait presque que de Rose. —Hier, disait-il, hier dimanche, quand vous vous êtes trouves n unis autour de la table de famille, avez-vous pensé à moi en voyant ma place vide?
— Rose, dit Geneviève, c'est tout au plus si j'oserai lui répondre qu'il y avait bal ici, que nous avons dansé presque toute la nuit, et qu'il n'y a plus de dimanche. Oh ! mon Dieu : s'écria-t-elle en finissant la lettre, il est malade.
— Malade ! dit Rose, et il est seul !
— Seul, continua Geneviève, et il n'a personne pour le soigner.
— Écoute, dit Rose, mon père ne le saura pas, allons le voir. Geneviève embrassa Rose, et toutes deux mirent des châles et des
chapeaux; —puis Rose demanda : — Et qui nous accompagnera?
— Ah! oui, qui nous accompagnera?
— Modeste fera des questions et des observations.
— Allons seules.
— L'oseras-tu ?
— Oui.
— Je ne serai pas moins brave que toi. •
Mais comme elles sortaient, tout émues et tremblantes, elles rencontrèrent M. Chauniier qui rentrait, et qui leur demanda où elles allaient.
— Nous allons voir Léon, dit Rose.
— Qui est malade, ajouta Geneviève.
Comment! dit M. Chaumier, vous sortez seules, sans ma permission?
— Mais papa, dit Rose, il est malade.
— N'importe, cela n'est pas convenable, ou plutôt cela ne me convient pas; rentrez.
Toutes deux obéirent sans parler; — Geneviève ouvrait la bouche, mais elle retint les paroles déjà sur ses lèvres. M. Chauniier entra dans son appartement. Rose ôta son chàle et son chapeau, Geneviève resta habillée. — Écoute-moi, Rose, dit-elle. — Je n'obéirai pas à mon oncle, je ne laisserai pas mon frère malade, sans secours et sans consolations; je vais partir; je serai sans doute revenue pour l'heure du dîner; alors mou oncle ne s'apercevra de rien.
Rose craignait la colère de son père; cependant elle ne trouva pas une seule raison pour détourner Geneviève de son projet. — Va, Geneviève, dit-elle, et dis-lui que je voulais t'accompagner.
C'était la première fois de sa vie que Geneviève se trouvait ainsi seule dans les rues; aussi, sa frayeur était sans égale. Sicile n'osait marcher, elle eût osé bien moins encore monter dans une voiture. Vingt fois elle fut sur le point de revenir sur ses pas et de rentrera la maison; mais la pensée de la maladie de Léon lui donnait un peu de courage et de force, et elle arriva près de lui toute rouge de fatigue et de honte. Léon fut si heureux, si reconnaissant! Il était seul dans sa petite chambre. — Une vieille portière venait de temps en temps voir s'il n'avait besoin de rien et retournait à sa loge. Le médecin venait de sortir, et, après avoir l'ait une prescription, avait dit : — Il y aura peut-être un peu de fièvre et de délire ce soir et cette nuit. La prédiction du médecin commençait à s'accomplir; la fièvre se manifestait avec violence. — Cependant il tenait la main de Geneviève et lui faisait mille questions ; — il y avait si longtemps qu'ils ne s'étaient vus! — Le ravissement de Léon fut au comble quand il sut que Rose avait voulu venir le voir. Plus heureux que sa sœur, il pouvait parler de ce qu'il aimait, et dire qu'il l'aimait. Geneviève s'était fait, de renfermer son secret dans sou sein, une loi qu'elle n'eût pas transgressée même au prix de sa vie, et ce ne fut qu'après de longues circonlocutions qu'elle vint à dire : — Nous ne voyons presque pas Albert. Que fait-il? Tu le vois plus que nous... Et elle hésita un quart d'heure avant d'oser dire : — Lors de son dernier voyage à Fontainebleau, il était amoureux; il gravait desO sur tous les arbres de la forêt.
Ah! je sais, dit Léon, Or/, /ne. — C'était madame ll.n il<!
mais il y a longtemps qu'il n'y pense plus.
Il semblait a Geneviève que son frère lui enlevait une montagne delà poitrine — Quoi! Albert n'était plus dominé pai l'amour d'une autre! Albert pouvait l'aimer ! Toui ce bonheur qu'elle avait rêvé et
qu'elle avait cru perdu, elle pouvait II r( Inuivei ! Sa vie n'était donc pas, tout entière, VO» B 1 la douleur!
Comme elle avait Cessé de parler, Léon .s'endormit, mais d'un
sommeil agité et couvuImI'; ii prononçait, en dormant, des pan sans suite. Geneviève ut porter a Uose une lettre, dans laquelle
lui disaitque béOD était Sérieusement malade et qu'elle passerait la nuit auprès de lui. La nuit fut plus calme qu'on ne l'avait cru La matin, Geneviève partit eonmie Léon dormait eue,, n-. Rose n'était
pas réveillée, mais quand elle entendit Geneviève, elle commet l
lui faire une longue série de questions. Geneviève était épuisi a de fatigue et à demi morte de froid. — Kh bien! dit llose, couche-toi avec moi, tu te rechaufferas et nous pourrons causer.
Geneviève raconta à Rose la petite chambre de son frère, le désordre qui y régnait, etJavwpauvreàlaquelleil semblait condamné.
— H prononçait souvent ton nom, dit-elle à Rose, -- il faune. — Ma bonne petite Rose, au milieu de tout ce monde que nous voyons, ne l'oublie pas, il serait trop malheureux. Tu es toute sa vie! Rose répondit que tous les hommes qui s'offraient a ses yeux, loin de lui faire oublier Léon, ne faisaient que réveiller son souvenir, par une comparaison à son avantage.
— Je suis fâchée, dit Geneviève, que tu ne l'aies pas vu ; il était si beau, pendant son sommeil, agite par la fièvre, quand il l'appelait! — Rose embrassa Geneviève etjura d'aimer Léon toute sa vie.
— Ah! dit Geneviève, ma chère cousine...
— Appelle-moi ta sœur, dit Rose.
— Ah! oui, ma sœur, ma chère petite sœur, vous serez heureux.
— Et Geneviève songea qu'il y avait encore pour elle un autre moyeu d'être la sœur de Rose. Ce que lui avait dit Léon, de l'oubli où Albert avait mis madame Haraldsen, avait ranime dans son cœur un espoir qu'elle avait cru si longtemps un rêve. Cependant elle n'osa en parler à Rose. —Toutes deux s'endormirent en parlant de Léon et dans les bras l'une de l'autre.