ALBERT V LEON
Au l'ait, — autant écrire, cela me fera paraître le temps moins long. Je ne sais, mon cher Léon, quand tu recevras cette lettre; je te l'écris à la lueur d'une bougie, dans un endroit dont je ne sortirai peut-être jamais. Je suis seul, prisonnier, affamé ; je viens d réunir un crayon, et j'arrache dans des livres les feuillets de papier blanc qui s'y Irouvent. Peut-être ne finirai-je pas la ligne que je commence, peut-être écrirai-je vingt volumes; en tout cas, rien ne m empêche d'intituler ce que j'écris, comme Silvio Pellico, le célèbre captif:
Mie prigioni. — Mes prisons.
Peut-être faut-il commencer par te dire comment je suis ici. Je date ma lettre de Belle-Ile-en-Terre— En arrivant hier'raatin, comme je sortais de l'intérieur de la diligence, je vois descendre du coupé une femme charmante, autant que peut l'être une femme dont on a été l'amant. — Pendant que son mari paie un supplément de poste pour ses bagages, et que deux domestiques descendent des malles je m'approche d'elle , plus pour contrarier une sorte de commisvoyageur qui faisait la roue ( les dindons la font comme les paons ) que pour me faire plaisir à moi-même. — Comment ' Zoé nous avons voyagé si près l'un de l'autre? — Et où allez-vous?
— Je suis arrivée. Nous venons passer deux mois dans une propriété appartenant à mon mari; je suis surprise que vous m'avez reconnue. J
Je réponds par la phrase de rigueur... mémoire du cœur... traee ineffaçable... puis , comme péroraison , je jette un regret... Quel malheur de ne pas vous voir quelques heures!
On me répond : — Rien n'est plus facile, trouvez-vous à minuit a tel endroit...
Le mari revient, je ne réponds pas, je m'éloigne, sans avoir pu trouver un prétexte...
Mon Dieu ! que j'ai faim! il est au moins midi...
Voyons un peu, je fais de la fatuité avec toi, c'est ridicule, —disons la vente; — une femme en voiture, à Belle-lle-en-Terre dans un autre logement, une femme chez laquelle on est introduit a minuit, quand autrefois on ne pouvait la voir que dans le jour • — eest presque une autre femme ! et c'est si joli une autre femme '
A vrai dire, toutes les femmes sont la même, il n'y a de variété que dans les circonstances. — Donc, j'arrive à minuit à la porte indiquée; il pleuvait à verse, — on m'ouvre, c'est Zoé elle-même elle a une nouvelle femme de chambre à laquelle elle n'ose se lier : il laudraqueje parte avant le jour, à cinq heures; très bien.
Vers trois heures je m'endors, très mal. — Il v a deux choses que les temmes ne pardonnent pas : — le sommeil et les affaires. Heureusement que la voiture avait fatigué la belle (ô homme modeste que je suis !); elle s'endort aussi.
Je ne crois pas que les gens bien organisés dorment jamais entièrement : il y aune partie d'eux qui veille etqui les regarde dor-
mir. — En i flel . chaque P : rlil me lever de bonne heure
1 '' ""'' î1,11 lie de i h ts e .. i iur tnnl tuti ■ suis
' ■' " '■ ill< à I i nréci e. — M lis i ette Toi- . il |
! er recevoir une pluie froide et de émettre rfi hottes un peu difncilea, que l'humidité devait avoir rendues plu diffl
'"' ""' l'éveille pag, 01 Zoé non plus. -I Cfl n'i ■■' : - '.I '
au matin. Le jour entrai! a grands flots dans la chambre. — Zoé
'!'.'' m' ' 7, Nous sommes perdus ! Diab ' I est désa-
gréable d être perdu si matin Encore à moitié i noue
11 !">ag«nation et d'ex lients.
''' '"'•"'t ce b mps . je me lève en toute hâte; — mais quand ▼eux mettre mes bottes. — je les croyais difficiles, elles sont im| si ni es; je fajs ^es efforts horribles, une sueur froide onule sur
mourront, les muscle* des pieds comprimés me fonfhorriblei I
souflnr, les nerfs me font mal, — je frotte les malh»ureuses botti s avec du savon . j\ mets de la poudre que je trouve dans le c h oe toilette de Zoé , j'y mets de la cendre . — j'y mets des bûches pour les élargir, — j'y nuls loul Ce que je trouve SOUS la main, — J3 mets tout, excepl mes pieds; —je prends deux clés, je les pas e aansles tirons, e[ je tente un efforl suprême ■ — les veines de mon front s,, ni gonflées cojmme des cordes , — j'ai le visage violet - les tirans se cassent, — je tombe assis, -- il n'j a plus moven ; /or pâle el tremblante vienl .'i moi, — et me dit : — Taisezvous, ne faites pas de bruit, j'entends mon mari qui rôde dans la maison.
Oh! les maris n" savent pas tous leurs avantages. — Celui de
/ -Si un être frêle que je tuerais d'un coup de poing; — eh
bien ! l'idée de le voir entrer me fait battre le cœur, el i'' me sens pâlir, j'ai peur. — Peur de quoi? — Je ne sais , mais j'ai peur. — je tremble.
Zoé hoit un verre d'eau et se ranime. — Elle achève de se vêtir et me dit : — Restez là, ne remuez pas, — ne répondez pas quoi qu'on fasse; ma femme de chambre viendra vous délivrer. — Zoé sort et m'enferme. Nous ne nous sommes même pas embrassés. — ■ Nous nous abhorrons tons les deux. — Zoé me pardonnerait volontiers sa peur et ses angoisses, il faut un peu de cela dans la vie des femmes, — mais elle ne me pardonnerait pas une lutte ridicule contre mes bottes. Et moi. je lui pardonnerai encore moins .1 que j'ai été ridicule devant elle. Je me mets sur le lit el je me rendors. Je viens de me réveiller , et je t'écris. — Je ne sais combien de temps j'ai dormi , — mais je meurs de faim. — Je me rappelle involontairement les misères de tons les prisonniers célèbres, — je me^ trouve plus malheureux qu'eux tous. J'ai déjà cherché une araignée que je puisse instruire et dont je fasse mon amie , coi Lalande. — Il n'y en a pas. — Je n'ai pas même d'enfants que je puisse manger comme Ugolin.
Personne ne peut me contester ce point. — On plaint Ugolin d'avoir été obligé de manger ses enfants. — Il n'avait qu'à ne pas les manger, à moins qu'il n'ait trouvé plus difficile et plus triste de il pas manger du tout que de manger ses enfants. Donc, je suis mille fois plus à plaindre qn'Ugolin.
— Personne ne vient; je vais maintenant diviser ma lettre en stances . — non pas que je t'écrive en vers: — je sens que je ne me porterai à cet excès qu'après trois jours de prison. Je vais provisoirement dormir un peu , — il sera toujours temps de faire des stances.
Ah! le réveil est agréable. — Il parait qu'on est entré ici : — je trouve un pot de confitures de groseilles, — du pain et une bouteille de vin. — Du vin de Bordeaux! — C'est une chose excellente que les confitures de groseilles, cependant l'estomac a bien vite calculé combien de tartines il faut pour équivaloir a un beefsteak.
Il me revient toutes les chansons qui parlent de liberté , — et je puis chanter : je suis encore sur ce point plus infortuné que tous les prisonniers connus. — Le prisonnier de Chilon , — les prisonniers des plombs de Venise sont des sybarites, — ils ne chantent pas, peut-être; — niais c'est parce qu'ils n'en ont pas envie; — tandis que moi — je vais écrire les chansons qui me viennent.
Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé , Contre nous de la tyrannie...
Liberté ! — Liberté chérie !
0 mon pays ! de tes belles campagn -, Je garderai le touchant souvenir.
Loin des chalets qui m'ont vujnaitre.
so
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES
Rendex-ràoi ma i atrîe Ou laissez-moi mourir.
0 1 iberté : vierge saint.' et sans lachl !
Viva! viva la lil
. . . L'habitant des montagnes Respire, près dn Oieli l'air de U liberté.
Plutôt la mort .pi,' l'e&l&vage, Oesi la devise «1rs Français.
Je ne chanterai pas celle-ci :
On h,, us disait : Soyez esclaves.
Nous avons .lit : Soyons soldats!
Je ne vois pas assez la différence des deux choses , et n'aime pas a disputer sur les mots.
Mais voici l'air de la Malibran :
J'avais perdu la paix et les beaux jours; Je les retrouve en voyant ma patrie:
De son pays ou se souvient toujours.
Oh ! que tout ce qui est dehors me parait beau ! —Je me sens pris d'un amour des champsquë je ne me connaissais pas, surtout à ce degrés J'aime les forêts et leur sombre murmure ; j'aime les prairies j'aime les bergers; j'aime les moutons, j'aime les chiens, j'aime la boue des rues ; — je voudrais être éclaboussé rue Vivienne, — je voudrais être battu sur le boulevart des Italiens.
Tout contribue à m'attrister, — tout est ligué contre moi. 11 faut que la pièce où je suis soit tendue de papier chocolat. Il y a des couleurs calmes, il y a des couleurs bruyantes, il y en a de "aies et de tristes. Le chocolat est une couleur ennuyeuse. — Il y a des supplices par lesquels on pourrait tuer les gens nerveux en peu .le temps , — et les lois n'ont rien prévu de cela. — Rien ne m'épouvanterait plus qu'un jugement ainsi conçu... — A quoi puis-je supposer qu'on me condamne? — L'assassinat est toléré depuis l'institution du jury. Dernièrement, un frère a coupé sa sœur en morceaux : il a été déclaré coupable, — mais avec descirconslances atténuantes, soit parce que c'était sa sœur, soit parce que les morceaux étaient petits. — 11 n'y a qu'un crime pour lequel il n'y ait aucune grâce à attendre, aucunes circonstances atténuantes àïaire admettre :
C'est de secouer un tapis par la fenêtre. — On n'admet pas même la preuve du contraire. — 11 y a deux mois, une bonne femme , accusée d'avoir laissé secouer dans la rm, par la feniHre , un tapis, par son domestique, — offrait les preuves de ceci :
Quelle n avait pas de fenêtres sur la rue , qu'elle n'avait pas de tapis , qu'elle n'avait pas de domestique.
Elle lut condamnée à l'amende et aux frais.
Je suppose donc que j'aie commis un crime, le seul irrémissible dans l'état actuel de la justice. Eh bien ! la condamnation que je redouterais le plus serait celle-ci : — « Condamné à la prison.
« Et, attendu la récidive , la prison sera couleur de chocolat. »
Je vais lire , j'ai trouvé un livre qui va peut-être m'amuser; — aussi bien, j'ai épuisé presque tout le papier blanc.
... Décidément ce livre m'ennuie. — Mais quand ou viendra me délivrer, car je suppose toujours qu'on viendra me délivrer, comment est-ce que je m'en irai? Depuis ce matin , j'aurais bien pu mettre mes bottes, — si toutefois il n'est pas devenu tout à fait impossible de les mettre. J'ai faim , mais encore des confitures de groseilles! — Si je suis jamais rendu à la liberté , je me promets bien de ne jamais manger de confitures de groseilles. — C'est encore fort heureux qu'il n'ait pas plu à Zoé de me mettre dans une armoire ou dans un liroir de commode. — Ah! parbleu , voici un excellent moyen de mettre mes bottes: — il n'y a rien de tel que la solitude et la méditation ; — je coupe les tiges de mes bottes, et il me reste des souliers qui se mettent d'eux-mêmes.
Trois jours après avoir écrit tout le griffonnage qui précède , je le retrouve dans une poche d'habit. — Je vous l'envoie. Voici comment a fini mon emprisonnement : — Ce n'est qu'à une heure du matin que ma jolie geôlière est arrivée, et je ne suis parti qu'à quatre heures. Cela n'empêche pas que ma lettre est encore dalée de Belle-lle-en-Terre, par le lidicule accident qui m'est arrivé hier. |l n'v avait pas de place dans la diligence; — je loue une voiture
et je prends des chevaux à la poste. — Je monte dans la voiture le postillon ferme la portière et va boire avec des camarades. — Je me rappelle tout à coup que j'ai oublié quelque chose, j'ouvre la portière du dedans, je descends, je la referme parce qu'elle gênait le passage , et je vais chercher l'objet qui me manquait. — En redescendant l'escalier , j'entends claquer un fouet et rouler des rouesje hâte le pas. j'arrive à la rue : plus de voiture! — Le postillon né s'e>t pas aperçu que j'étais redescendu de la voiture où il m'avait enfermé, et il est parti. Il faut maintenant que j'attende qu'il ramène la voiture et mes effets. — Adieu. — Geneviève a-t-elle trouvé ma brocalelle orange et noire?
Al.HERT ClIAUMIKIl.
Ce fut Rose, cette fois, qui écrivit à Geneviève. Elle lui disait qu'elle ne pardonnerait jamais la conduite de Léon , — lors de la dernière soirée ; — qu'elle le dégageait de son serment , et qu'elle se croyait parfaitement quitte du sien. — Geneviève était déjà assez malheureuse de la lecture qu'elle faisait des lettres d'Albert. — Elle courut chez Rose , la prit dans ses bras, la pria, la conjura. — Rose fut inflexible. Elle répondit qu'elle chérissait toujours Geneviève, qu'elle continuerait à aimer Léon en bonne cousine, mais qu'elle ne voulait plus de lui pour son mari. S'il est ainsi avec moi, disait-elle , que serait-ce quand je serais à lui ? — Il m'a humiliée! Ce mot rassura Geneviève; elle comprit que Rose ne ressentait contre Léon que ce genre de colère exclusivement réservé aux gens qu'on aime. Elle retourna donner à Léon « la bonne nouvelle; » mais celui-ci, à son lour, répondit . Qu'il ne se souciait en aucune façon des sentiments de « mademoiselle Chaumier : » qu'il ne méprisait au monde rien tant que la coquetterie, et qu'il n'y avait pas moyen de douter qu'elle fût coquette à un degré peu ordinaire;
— qu'à ses yeux, le mouvement de coquetterie qui lui avait fait, pendant quelques minutes, prêter une sorte d'attention à M. de Redeuil, la flétrissait à jamais, etc., etc.; ce qui n'empêcha pas que Léon ne fit pas une course sans que la maison de M. Chaumier ne se trouvât sur son chemin. — M. Anselme annonça qu'il allait s'absenter pour quelques mois; — que ce serait probablement son dernier voyage, et qu'il ramènerait le baron. Avant son départ, il courut avec Geneviève tous les magasins, encombrant l'appartement de mademoiselle d'Arnberg de tout ce qu'elle trouvait riche ou joli. — Geneviève avait fait à l'habit marron une reprise si parfaite , qu'il eût été difficile de retrouver même la place de. la déchirure. — 11 lui avait dit : — Ma belle voisine, il faut que vous me fassiez une promesse , — .j'ai là une vieille bague, sans la moindre valeur, que je veux que vous portiez pour l'amour de moi. — Donnez-moi votre parole que vous ne la quitterez pas jusqu'à mon retour. Et il lira de la poche de son habit marron — un petit écrin, dans lequel était renfermée une bague surmontée de perles et d'un diamant beaucoup trop gros pour être lin. — Quelques jours avant son départ, il prit Léon à part, et lui dit : — Mon cher enfant , je ne sais pas l'état de vos affaires, — etje ne vous quitte pas sans inquiétude.
Léon lui affirma qu'il gagnait de l'argent au-delà du nécessaire. La veille de son départ, M. Anselme pria Geneviève et Léon de rester avec lui toute la journée. Le soir , il Se fitrépéter toussesairs favoris, il fit chanter Geneviève, il examina ses cheveux , sa taille, ses .. ains ; — il lui donna quelques conseils sur sa santé , qui , disait-il , lui semblait depuis quelque temps avoir subi un peu d'altération ; — puis, à minuit, il se leva, serra la main de Léon, donna à Geneviève un baiser sur le front, — leur répéta trois ou quatre fois qu'il reviendrait bientôt, et les quitta. Le matin , on entendit une voilure s'arrêter à la porte et M. Anselme frappa à la porte de Léon. Il lui dit encore adieu, et entra dans la chambre de Geneviève, qui dormait profondément. — Son visage était calme et rose;
— il la regarda longtemps, puis descendit l'escalier, en disant à Léon : — A bientôt.
A ce moment, plusieurs des élèves de Léon se mettaient en route pour la campagne, — et Léon n'avait pas avoué la vérité à Anselme quand il lui avait dit qu'il gagnait plus d'argent qu'il ne lui en fallait. — H commençait au contraire à se trouver fort gêné; chaque fois qu'il passait la porte d'un de ses élèves il tremblait toujours qu'un domestique lui dit froidement : — Monsieur est parti. Il ne voulait pas surtout que Geneviève sentit la moindre atteinte de la pauvreté. Ce que disait Anselme n'était que trop, vrai : elle p.i dait chaque jour le beau coloris de la sanlé.
H y avait deux ans que madame Lanter était morte. Léon et Geneviève s'en allèrent à Fontainebleau. — Ils' arrivèrent le premier jour de mai; — c'était le jour ou leur mère avait été i nterrée. — Leurs premiers pas se dirigèrent vers le cimetière;
— il était tout en fleurs; — de beaux rossignols fauves sautillaient dans les chèvrefeuilles: — mais quel lut leur éton
GENEVIÈVE
ment, quand, à la place de la croix de bois qu'on avait placée gur le cercueil de madame Lauter, ils trouvèrent une grande pierre de marbn noir! — H y avait sur la pierre le nom de Rosalie
Lauter, et au-dessous plusieurs dates, dont fui tait oeèle de s,,
mort, el une autre celle de sa naissance. Quant aux autres, te sens leur en était inconnu. Le tombeau était entouré d'une grille de ter;
— le frère et la sœui s'agenouillèrent et baisèrent le marbre nui recouvrait leur mère, —tes yeux de Geneviève avaient un éclat inacsoutnmé. Elle racontait bas à sa mère tout ce que personne ne savait, son amour si malheureux et ses angoisses de tous les jours; ■lie lui disait : — J'aime Albert!— Et elle sentait quelque adoucissement i ses i hagrinsen «•en liant oe secret qui lui brûlait le cœur;
— puis , eHe se laissa entraîner jusqu'à parler haut, et elle dit : - (i ma mère, ma bonne mère! —ton (ils a été respectueux pour tes dernières volontés; il m'a année et protégée, il a travaillé pour moi, il a veille pour moi, il a accepté ton legs de bonté et de dévouement. — 0 ma mère, bénis-le, et prie dans le ciel pour son bonheur.— Et elle ajouta tout lias : — Prie Dieu d'ajouter à sa vie toute la part de bonheur à laquelle j'ai dû renoncer; prie Dieu qu'il di tourne de lui les tourments affreux que j'endure, et qu'il m'appelle bientôt auprès de toi, et qu'il fasse de moi l'ange protecteur de ceux que j'aime sur la terre d'une tendresse impuissante et inutile. Léon la regarda avec tendresse et dit : — Ma mère, bénis tes enfants. Geneviève est mon appui et ma consolation; prie Dieu qu'il seconde mes etrorts et qu'il me fasse réussir à l'entourer de tout ce qui fait le bonheur des autres femmes. — 0 nia mère, ma bonne mère, Rose nous abandonne; — nous sommes devenus des étrangers dans ta famille, — et des étrangers nous ont remplacés. Ton frère el Itose ont oublié ce que tu leur avais demandé en mourant.
— Ma mère, tu nous as laisses seuls !
Ils restèrent encore quelque temps agenouillés; — puis ils se levèrent,— regardèrent la tombe comme s'ils eussent voulu, de leurs regards, percer la terre et revoir les traits adorés de la morte. — Enfin, ils quittèrent le cimetière et allèrent chercher chez M. Seruler les clés de la maison. A leurs questions sur le tombeau de marbre noir, il répondit qu'on l'avait envoyé de Paris, par des hommes qui avaient fait tous les travaux et s'étaient dits envoyés et payés par la famille de. la défunte.
Ils se dirigèrent vers la maison où s'étaient écoulés les jours de leur heureuse enfance. 11 leur sembla qu'ils étaient reportés à cette époque de leur vie; rien n'était changé; — l'herbe encadrait toujours les paves de la cour, — les sorbiers du jardin étaient en fl-yrs,. l'herbe avait envahi leurs plantations, — les volubilis s'étaient semés d'eux-mêmes et commençaient à sortir de terre. — On n'avait rien déplacé dans les chambres. — Ils retrouvèrent les mêmes gravures sur les murailles; — dans la chambre de Rose et de Geneviève, étaient encore des jouets de leur enfance, — les raquettes et les volants.
Le salon où l'on se rassemblait avait encore les fauteuils dérangés, dont le nombre leur rappelait combien ils étaient alors. Celui de madame Lauter était auprès de la fenêtre, — et, dans le coin de la cheminée, on retrouvait le grand fauteuil en tapisserie dans lequel Rose, toute petite, s'enfonçait et s'endormait le soir. — La pendule, qui n'avait jamais été remontée depuis, s'était arrêtée à l'heure où la famille avait quitté Fontainebleau. —Le piano était ouvert,
— et Geneviève retrouva dessus tous les airs qu'elle chantait alors avec Rose. — Elle posa les mains sur le clavier, et tous les deux reconnurent la voix du piano, et cette voix leur alla au cœur.
Elle chanta, et chanta cet air que sa mère l'avait un jour obligée de chanter : Bonheur de se revoir.
Et le frère et la sœur se mirent à fondre en larmes ; — car ils ne revoyaient personne.
Léon dit à Geneviève : — Tiens, Geneviève, le jour que l'on a "enterré maman, tu étais assise là, —et Rose était près de toi. — Te souviens-tu comme elle me promettait de m'aimer? Et Geneviève refoulait dans son cœur tous les souvenirs d'Albert qui venaient l'assaillir. Ces émotions trop fortes l'avaient accablée ; elle se coucha.
— Léon vints'asseoir à côté de son lit; — tous deux parlèrent du passé jusque très avant dans la nuit; — puis Geneviève céda au sommeil, et Léon s'endormit dans son fauteuil, la tête appuyée sur le bord du lit de sa sœur.
Le lendemain au matin, Geneviève prit dans le jardin les grains de volubilis qui commençaient à germer, et les alla planter autour de la tombe de Rosalie.
De retour à Paris, ils trouvèrent une lettre d'un des écoliers de Léon, qui l'avertissait qu'il suspendait momentanément ses leçonset qu'il lui écrirait pour lui désigner le jour où il pourrait revenir.
Uneautre lettre invitait Léon à une partie de plaisir avec plusieurs de ses amis musiciens et peintres. — Une troisième le fit frémir; elle commençait ainsi :
«Monsieur,
« Voici l'époque où j'ai l'habitude de quitter Paris... »
Mais, à la fin, on le priait de vouloir bien continuer ses leçons à
Auteuil, — et on ajoutait au prix de la leçon le prix d'une voilun pour aller el pour revi un
Léon, qui gagnait passablement d'argent, n'en dépeneait guère pour s'amuser. Son plaisir le plus vif était de faire en soi le que Ge
neviève ne manquât de rien; - au lieu d'aller au théâl i dans
toute autre réuni lile amusante, il rapportait à Gi neviève un ruban ou un bouquet. — s'il voyait dans la me, i une femme, un objet de toilette qui lui allât bien, il n'avait pas de repos qu'il n'en eûl porté un semblable à sa sœur. — Quand ils étaient invités ensemble dans quelque maison, il songeait huit jours d'avant e à la loiielti d< Geneviève, et l'accablait de questions; — « As-tu toutee qu'il te faut J
— Tes souliers de satin sont-ils assez frais? — Auras-tu ta belle robe? »
Jamais, quelque serein que pût être le temps, il ne la ramenait à pied d'une soirée ou d'un bal. — Il fallait, au bal, qu'elle eût le plus beau bouquet et les rubans les plus nouveaux.
Pour lui, quoiqu'il aimât naturellement la parure, qu'il fûl jeune et beau, et désireux d'attirer lis regards des femmes, il se contentait d'être mis décemment, c'est-à-dire du costume le plus simple. — Il avait des habits qu'on aurait pu citer comme des
exemples de longévité,
— à l'époque de l'année où les journaux, qui ne savent que dire,
entre deux sessions de chambres, inventent, tous les matins, pour remplir leurs colonnes, — des centenaires, des pluies de crapauds, des veaux à deux tètes et des betteraves monstrueuses.
11 faisait une notable économie sur les gants, qu'il portait invariablement noirs. A la ville, il avait des bottes remontées; quelquefois même, un œil un peu exercé découvrait, sur le côté d'une botte, une petjte pièce que le savetier du coin avait de son mieux cherché à dissimuler. Jamais il ne prenait une voiture, à quelque distance que ses leçons se trouvassent les unes des autres. — Jamais il n'entrait dansun café. — Aussi, quand son voisin le peintre vintle trouver pour avoir sa réponse, lui dit-il : — Je n'irai pas.
— 11 est donc décidé que tu ne seras jamais d'aucune partie ?
— J'ai des occupations qui nie privent de celle-ci. — Comme des autres. Tu as tort, ce sera charmant ! — Je n'en doute pas, mais je ne puis en être.
Et le soir, au souper, comme la conversation tombait sur Léon, on dit : — C'est singulier comme il est changé ! — Lui, qui autrefois était, toujours notre chef de troupe. — lui, dont la gaîté nous melta'îrtous en train ; — lui, qui s'habillait avec tant d'élégance.
— Comme il est changé !
— A-t-il fait quelque grande perte? Est-il en proie à un violent chagrin ?
— Nullement; je l'ai rencontré il y a quelques jours, il était aussi gai que je l'aie jamais vu. — Mais ce qu'il évite surtout maintenant, c'est de dépenser de l'argent.
— C'est étonnant. Mais il doit en gagner?
— Il en gagne beaucoup.
— Qu'en fait-il alors?
— Je crois qu'il l'enfouit.
— 11 est donc avare '.'
— Il faut qu'il le soit devenu.
— C'est dommage.
— Oui, c'était un excellent garçon.
— 11 faut le corriger.
— Oui, il faut lut faire honte de son avarice.
En effet, à quelques jours de là, comme Léon arrivait dans l'atelier du peintre, il les trouva réunis quatre ou cinq.
Les dictionnaires prétendent qu'un atelier est
« Un lieu où plusieurs ouvriers se réunissent pour travailler ensemble. »
L'atelier d'Antoine Huguet n'était pas tout-à-fait cela. — Us étaient là quatre gaillards, qui, chagrinés de ne pouvoir perdre que chacun vingt-quatre heures par jour, s'étaient réunis et associés, pour avoir, par ce moyen, quatre-vingt-seize heures à leur disposition.
On se lève le matin, ou à peu près. — On n'est qu'à demi réveille ; il n'y a pas moyen de travailler si on ne boit une goutte de rhum. I — Rapin ! où est le rapin ? Rapin, où es-tu? On voit alors se lever,
LES VEILLÉES LITTERAIRES ILLUSTRÉES
d'un coin où il donnait, un gamin de quatorze ans, — avec de longs cheveux et mit1 calotti grecque sur le i ôté de la tète : il a une blouse grise, qu'il a choisie de cette nuance, parce que lis taches j pa- -- ni mieux. Le rapin, dont le véritable nom est depuis longtemps oublié, i i nommé Gargautua, à cause de son formidable
La maison de M. Chaumier à Fontainebleau.
appr'tit. — Rapin, va chercher du rhum. — Le rapin demande de la monnaie. A peine est-il dans la rue, qu'on le rappelle. —A propos, je n'ai plus de tabac.
Le rapin revient au bout d'une heure et demie; — on l'accable de reproches. — Tu nous fais perdre notre temps. — Le rapin, qui n'est pasdupe du chagrin de ces messieurs, ne sourcille pas. On lui prédit qu'il mourra sur l'échafaud. —Le rapin arrange les palettes. I, rhum est bu. — Travaillons, dit Antoine. —Ah! si nous fumions une pipe?
Oui, cela excite le cerveau.
Quand la pipe est fumée:
Ah! maintenant à l'ouvrage.
— Quelle heure est-il?
— Neuf heures.
Diable ! dans une demi-heure, il faudra déjeuner, nous déranger, quand nous commencerons à nous mettre en train; j'ai horreur du travail interrompu.
Je crois que nous ferons mieux de ne nous mettre à l'ouvrage
qu'après déjeuner.
Voilà une matinée de perdue.
— C'e-t la faute de cet odieux Gargantua.
— Infâme Gargantua!
Gargantua esl notre ruine.
— Je propose de brûler Gargantua.
De le crucifier.
— De le disséquer.
— De l'empailler.
Gargantua ne s'émeut nullement ; on lui commande d'aller cher-
Cher le déjeuner.
— Qu'allons-nous manger?
— Je ne sais pas.
— Ni moi.
— Ni moi.
— Ni moi.
Gargantua va se rasseoir dans son coin. Après une longue discussion , on établit que l'on est à la fin du mois, que la caisse est presque vide. — On mangera à déjeuner du pain à discrétion, du fromage d'Italie; on fera un dîner sérieux, un dîner raisonné. L'nu recommande à Gargantua que le fromage soit gras, un autre exige qu'il soit maigre, tous deux jurent de l'assommer s'il n'obéit pas. Gargantua ne fait pas la moindre attention à ce qu'on lui dit. Il rapporte le fromage d'Italie au bout d'une petite heure. On déjeune, on fume encore une pipe. — Allons à l'ouvrage.— Les quatre amis restent interdits. Est-ce qu'il ne se présentera pas un prétexte pour
Ils gravirent une de ces belles allées tapissées de gazon.
ne pas travailler? En voici un qui a froid. -Et en effet l'atelier est grand : il a encore gelé blanc cette nuit. Un peu de feu égaie
l'esprit.
— Il faut faire du feu.
— Avec quoi allons-nous faire du feu ?
— Ah! oui, avec quoi?
Il y a sur le carré une vieille malle.
— A qui est-elle?
— Je n'en sais rien.
— Ni moi.
— C'est une malle abandonnée.
— Une malle qui nous gène beaucoup.
On allume le feu, on s'assi. il autour du feu, 1 1 on fume une nouvelle pipe, on cause, on chante.
— Allons, maintenant travaillons.
— Quelle heure est-il?
— L'horloge est arrêtée.
— Il faut la remonter.
— Gargantua, va demander l'heure.
Cette f<ns, il reste dehors cinq grands quarts d'heure.
— Diable I midi et demi ; le modèle que nous attendons à une heure !
— Ce n'est pas la peine de commencer avant le modèle.
— Moi, je vais me raser. Je n'aurai plus à in'oecuper de, rien jusqu'au dîner, et je travaillerai sans distractions.
Le modèle ne vient qu'à deux heures; on le place.
— Pourvu qu'il ne nous arrive pas un importun, un flâneur!
— Je déteste les flâneurs.
— C'est la peste des atelier'.
Et chacun répète : Pourvu qu'il ne vienne pas de flâneurs! Mais, en disant cela, ils tournent les yeux vers la porte, et il n'est pas
Et Rose se plaisait à lui 'faire tenir les écheveaux de laine qu'elle dévidait.
malaisé de voir que l'arrivée d'un flâneur comblerait tous leurs vœux.
— Gargantua, tu vas cirer nos bottes.
— Oh! avant, remets de la malle dans le feu.
— Il y a peut-être encore du charbon de terre à la cave.
— Gargantua, va voir à la cave.
En effet, on trouve quelques morceaux de charbon.
— Gargantua! les bottes?
— Tiens, tu iras porter cette lettre.
— Et celle-ci.
— Tu battras ma redingote.
— Tu donneras un coup de balai dans ma chambre. Gargantua ouvre la bouche, on se récrie :
, — Tiens! Gargantua qui parle!
— Parle, Gargantua.
— Il faut qu'il monte sur une
— Non, sur la planche.
On lusse Gargantua sur une pi de haut : on l'invite à parler.
Gargantua dit alors qu'on lu
que sa mémoire s'encombre, qu
chaise.
nulle appliq m
i l'ait fa il est tre
ire trop de s fatigué.
mur, a ( lioses
six pieds
à la fois,
Au moment où elle m'embrasfait le matin, je me suis mise à pleurer
— Gargantua, mon fils, crois-tu donc que c'est sans peine et sans travail que tu deviendras un grand peintre?
On descend Gargantua.
— Allons, travaillons.
— 11 faut fermer la porte.
— Et mettre dessus que nous n'y sommes pas : par ce moyen on ne restera pas deux heures à frapper: il n'y a rien qui me soit si odieux que d'entendre frapper à la porte.
— Où est le blanc d'Espagne?
— On ne peut pas trouver le blanc d'Espagne, l'infâme Gargantua a égaré le blanc d'Espagne : Gargantua va mourir s'il ne retrouve pas le blanc d'Espagne.
— Ah ! le voilà ! — On écrit sur la porte :