IL N'Y A PERSONNE
— Ah! on monte : c'est peut-être un flâneur.
Et chacun saisit avec empressement l'espoir qui se présente .
— Est-ce ennuyeux! on ne peut rien faire.
— Rien du tout!
— Absolument rien.
On a déjà déposé les palettes et les appuie-mains.
— Ah! non, cela s'arrête au-dessous.
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
— Ah ! tant mieux, lit tristement l'atelier. On ferme la porte ; Antoine, en allant a sa place, regarde la toile placée >ur le chevalet île Charte Hithois.
— Gargantua, viens ici recevoir des reproches mérités; mets-toi là *is*-à-'»is la toile «le Charles. — Ecoute. Gargantua, depuis deux ans bientôt, tu en es au\ premiers éléments île la peinture; — à peindr • - jours mes 1 ■■ >t t.-- on noir. Eh bien ! je trouve que tu suis une fausse route. que tu n'étudies pas assez les maîtres; — regarde bien, Charles. — Toi, quand tu as cire mes bottes, pour peu que je marche une heure ou deux dans la poussière ou dans la boue, il n'y parait plus, le cirage est terne et taché ; — eh bien! »ois la toile de Charles, ses soldats ont marche toute la nuit, ils se livrent un furieux combat, ils piétinent dans la poussière, dans la boue, dans le sang ; — eh bien ! leurs souliers sont admirablement - et luisants. Voilà comme je voudrais que mes bottes fussent cirées. — Je ne saurais trop te le répéter: Gargantua, étudie les maîtres.
\ tuma versate manu, versate diurna.
Pendant ce discours d'Antoine, l'atelier s'était placé devant le chevalet de Charles, et la péroraison fut accueillie par des rires prolongés.
A ce moment, Léon entra.
— Nous sommes enchantés de te voir.
— ouoique tu nous déranges beaucoup : nous étions en train de travailler comme des titres.
— Et cela n'arrive pas si souvent que ces moments ne soient extrêmement précieux. — Un poète, dont je ne sais plus le Itom, a dit en parlant de la vie :
On s'éveille, on se lève, on s'habille et l'on sort ;
On rentre, on dîne, on soupe, on se couche et l'on dort.
C'est précisément à la nôtre que cette définition s'appliquerait le plus exactement. Mais nous avons changé cela, nous travaillons.
Mais, répondit Léon, qui vous force de vous déranger? Gargantua va me donner une pipe, je vais la fumer et m'en aller ensuite. Je ne tiens ni à vous parler ni à vous entendre. J'attends seulement l'heure d'aller donner une leçon auprès d'ici.
— N'importe, nous voulons reparler sérieusement dans ton intérêt. Nous sacrifierons le travail d'aujourd'hui.
« — Nous le sacrifierons. > ^
— Il n'est rien qu'on ne fasse pour l'amitié.
Voulez-vous parler, dit Léon, du service que je vous rends?
— Quel service?
— Celui de vous déranger et de vous fournir un prétexte honnête de flâner?
— 0 vertus méconnues! 0 injustice des contemporains!
C'est égal, ne laissons pas décourager notre zèle. — Gargantua, les pipes?
Gargantua se leva, et, sans parler, se plaça devant son maître, attendant un ordre plus détaille. — Le maître dit, en séparant ses ordres par un instant de méditation :
Tu donneras: Fatmé, à Lefloeh ; — la Brûle-Gueule, à ton
maître ; — la Rutschild, à Milhois; — ['Etna, h Léon ; — la Suri/anapale à Edgar Sagan ; — la Cinq-Liards, au modèle. — Tu garderas la Lilliputienne.
Et Gargantua s'approcha d'une sorte de petit râtelier où les pipes étaient placées chacune au-dessous de son étiquette. Chacune avait été solennellement baptisée à son entrée dans la maison, et on l'avait nommée d'après quelque particularité qui la distinguait. — La Rolschtïd était une pipe d'écume montée en argent. — La Sardaavait un très beau bouquin d'ambre jaune. — La Cinq- Lmrds tenait une demi-once de tabac. — Fatmé était une pipe
turque. Gargantua exécuta scrupuleusement les ordres qui lui
étaient donnés, et, par une distinction particulière , bourra luimême celle de son patron. Quand tout le monde fut en train de fumer, Antoine Huguet prit la parole.
— Léon , tu chagrines tes amis ; tu as un vice, et un vice que tu nous caches. La présente séance a pour but de te faire avouer ton
;.our le partager s'il est amusant, pour t'en délivrer s'il ne l'est
pas.
Tu "a^nes de l'argent, tu en gagnes beaucoup! Que fais-tu de
ton argent? ... ... . ., ,,
Léon se sentit rougir jusqu aux oreilles : non qu une semblable plaisanterie eût rien qui pu t le tacher : il était accoutumé à ce sansfaçon à ce laisser-aller. Mais pour rien au monde il n'eût voulu pa'iU.r de sa sieur, ni >ouffrir qu'on lui en parlât. — L'habitude où on était parmi ces jeunes gens de tout tourner en plaisanterie le rendait honteux de tout ce qu'il faisait de bien. Peut-être plusieurs d'entre eux avaient, comme Léon, quelque bon sentiment qu'ils ne cachaient pas avec moins d'hypocrisie. Un provincial qui serait tombe au milieu de ces bons jeunes gens se serait cru, en les écoutant, dans une caverne de brigands. — Rien n'était si commun que tendre parler d'égorger les oncles en retard d'envoyer de l'ar-
gent ; de faire bouillir dans l'huile les propriétaires trop exacts à envoyer leur quittance, etc., etc.
Huguet continua.
— Autrefois, tu nous faisais honneur : tu raffermissais notre crédit ébranlé. En voyant entrer chez nous un monsieur bien couvert, un dandy, le fruitier nous respectait à cause de nos relations. [Mouvement.) Tu avais une de ces tenues qu'il serait à la fois gênant et dispendieux de porter soi-même , mais qu'on est flatté de voir aux autres. [Très lien, très bien'.)
L'orateur s'arrêta un moment, et tira quelques'bouffées de sa pipe.
— Tout l'auditoire branla la tète en signe d'assentiment. — Léon se leva et dit : — Tu es fou. — Ah ! dit Antoine Huguet, voilà bien les hommes : on n'est sage que lorsqu'on partage ou qu'on approuve leur folie ()iouremenl d'approbation) ; mais ne t'attends pas à trouver chez nous cette basse adulation : nous sommes tes amis, et nous ne reculerons devant aucune avanie pour t'en donner la preuve. [Très bit n )
Qn'est devenue cette élégance irréprochable? cette harmonie, cette audace toujours sage?— ces modes devinées seulement une semaine d'avance? Où est notre Léon? le Léon qui a porté le premier les gilets trop courts et les collets trop étroits !
Quantum mutatus ab illo Hectore, qui redit exuvias indutus...
Comme il est différent de cet Hector qui revient couvert des dépouilles d'Achille! — Ou plutôt il semble couvert de dépouilles en effet, non, comme Hector, de dépouilles glorieuses, mais de celles que colportent honteusement les marchands d'habits. [Continuez .)
— Ah! parbleu, dit Léon, — qui voulait faire bonne contenance,
— il sied iiien à des rapins comme vous de faire les difficiles en fait de toilette! — Des drôles qui, le dimanche, mettent leur blouse à l'envers!
— Parlez plus respectueusement au tribunal.
— Je décline sa compétence.
— Le tribunal se déclare compétent. [Ecoute:, écoutez.)
Et en effet, messieurs, voyez dans quel costume l'accusé ose se présenter ici, ici dans le temple du goût , ici où nous ne reconnaissons d'autre dieu que le beau.
— Votre dieu, interrompit Léon, n'est pas comme le nôtre : il ne vous a pas fait à sa ressemblance.
— L'accusé joint le cynisme de l'expression au cynisme de la mise. Mais je ne me laisserai pas intimider par ses fureurs. Je connais le mandat qui m'a été confié. — Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes. — Prenez ma tète! (Très bien, — très bien. — Agitation.) Dans quel costume, dis-je, l'accusé ose-t-il se présenter devant nous? Un habit râpé, dont les coutures, blanchies par le temps, sont imparfaitement recouvertes d'encre.
Ainsi que nos cheveux, blanchissent nos habits.
(Hilarité.) Et c'est nous que l'on espère abuser par de si grossiers subterfuges ! — Nous qui avons inventé le col de chemise en papier à lettres! et l'art de sortir trois avec deux gants! Et ce chapeau , ce chapeau défoncé, ce chapeau hérissé comme un bonnet à poil ! — ce chapeau qui rougit de lui-même ! — Ce gilet et ce pantalon qui, selon la belle expression de J.-B. Rousseau,
Hurlent d'effroi de se voir accouplés ,
ou plutôt qui refusent de s'accoupler, et se séparent d'horreur.
Mi-mois.— Je demande la parole.— J'appellerai l'attention de la chambre sur les bottes de l'inculpé.
antoine. — Et quelles bottes, en effet, messieurs, quelles bottes ! Ah ! je partage ici le chagrin d'un vieux poète français (Ronsarp) qui disait :
Combien je suis marry que la muse françoise Ne peut dire ces mots comme fait la grégeoise Ocymore , Dispotme . Oligochronien , Ma muse les diroit du sang Valésien.
une voix. — Au fait !
Antoine. — Et moi aussi, messieurs, combien je suis marri que la muse française n'ait pas, comme l'italien , un mot particulier pour designer une grosse vilaine chaussure! [Bien, bien.)
Quelles bottes, messieurs ! voyez comme elles sont tournées et déformées! et c'est en vain que l'accusé, en serrant ses deux pied- l'un contre l'autre, espère nous dissimuler une pièce qui deshonore >a botte droite. — A propos de cette botte, je vais en porter Une terrible à l'inculpé. (Murmures en sens divers.) — Oh ! oh ! — Ah ! ah ' ah | Eh ! eh ! [Marques nombreuses de désapprobation .)
GENEVIEVE
une voix — [qui pourrait être cille de Léon), Le jeu de mots est misérable.
plusieurs \ni\.— .1 l'ordre! à l'ordre!
vni,,im. je demandé la parole pour un Fait
■ personnel.- Il n'esl pas difficile, mes$ieurs, de ne pas se tromper quand on ne fait rien; mais le plus embarrassé, eomra'e on dit, est celui qui tient la
queue île la poêle.
— Pardon , messieurs, dit Léon, c'esl celui qu'on Fait frire.
— Nous demandons, 'lit forateijr, à notre ami, la raison de ce délabrement, de ce déguenilrement? Ah! s'il n'avait pas d'argent, s'il était mieux comme nous, ce serait très bien. ■*- Nous savons respecter le malheur. — Mais ce n'est pas là la position de notre ami. Nous lui demanderons, en outre, pourquoi il élude les parties de plaisir auxquelles on le convie, — quand nous autres, pauvres dia- 1.1,-, nous -avons toujours trouver de largenl pour ces graves urconstances '.' — Accusé, qu'avez-vous à répondre '.'
Léon alors lit le mauvais sujet , — parla vaguement de femmes, de desordres, de dettes, — d'orgies, — etc., etc.
Quand il aurait pu dire
Vous me trouvez mal vêtu : —mais ma sœur Geneviève ne manque de rien ; — elle a des souliers de satin du meilleur cordonnier, il -on joli pied ne perd aucun de ses avantages; ses robes sont faites par la couturière la plus célèbre; - je n'ai pas de manteau, mais elle a du bois abondamment pour se chauffer; — ma sœur Geneviève ne désire rien ; — la hideuse pauvreté n'approche pas d'elle, et ne vient pas flétrir sa jeunesse de son haleine mortelle.
Geneviève inventait toute sorte d'économies pourfaire dépenser moins d'argent à son frère, tandis que Léon, de son côté, frémissant de douleur et de colère à l'idée d'une privation qui pouvait l'atteindre, inventait pour elle des désirs, afin de les satisfaire. Un soir, il trouva Geneviève occupée à refaire une vieille robe. Ce jour-là il avait vu passer sur le boulevart une foule de filles entretenues, magnifiquement vêtues et traînées par de superbes chevaux. — Mon Dieu , s'était-il demandé , qu'est-ce donc que Dieu réserve à une bonne et vertueuse fille comme Geneviève, s'il laisse prodiguer ainsi à des prostituées sans eœur et sans amour tout ce qu'il y a de beau et de riche dans le monde? Ce sentiment l'avait préoccupé toute la journée. L'industrie à laquelle se livrait Geneviève vint aigrir son chagrin. — 11 s'assit près d'elle et lui dit. — Pourquoi refais-tu encore cette vieille robe usée?
— Mais, dit Geneviève, je t'assure qu'elle me fera encore honneur cet été.
— Moins qu'une neuve, cependant.
— Une neuve serait chère, et nos moyens...
— Qui t'a dit cela, chère enfant? Partages-tu donc l'opinion vulgaire'.' Crois-tu qu'un artiste est un malheureux destiné à vivre dans la misère et a mourir à l'hôpital? La sœur d'un musicien doit marcher l'égale de toutes les femmes. Je gagne de l'argent, beaucoup d'argent. Je veux que tu sois toujours belle et parée. Tu donneras cette vieille robe à ta femme de ménage. Nous allons , aussitôt notre dîner fini, en acheter une ensemble.
Et comme ils passaient sur les boulevarts, il la mena prendre des glaces chez Tortoni. Il y avait tout autour d'eux plusieurs femmes que leurs voitures attendaient sur la chaussée. — Une marchande de bouquets vint leur en offrir un merveilleusement beau.
— Combien votre bouquet? dit une des femmes.
— Dix francs.
— C'est trop cher.
La marchande offrit alors son bouquet aux autres : elle eut partout la même réponse. Mais quand elle passa devant Léon, il lui jeta sur la table deux pièces de cinq francs. Elle offrit le bouquet à Geneviève, que les femmes et les hommes qui les accompagnaient regardèrent avec curiosité.
— Quelle folie ! dit Geneviève à son frère, en quittant Tortoni.
— Non pas, répondit Léon. N'es-tu pas plus belle que les femmes qui nous entouraient et qui avaient une sorte d'air impertinent? J'ai voulu les contrarier un peu. — Ils entrèrent dans un magasin de nouveautés, et Léon choisit pour sa sœur ce qu'il y avait de plus beau.
Pour lui, le soir, il repassa de l'encre sur les coutures de son habit.
Un matin arriva Albert, pale et la voix saccadée, Il prit Léon à
part et lui dit : — Sais-tu ce qui m'anive'.' Pendant mon absi mCC, mon premiei clerc, que j'avais chargé d'une lettre pour Eléonore, l'a vue, lui a l'ait la cour, Lui a plu, a vécu ave< elle pendant deux mois et a disparu, laissant dan- ma caisse un déficit de In nie mille francs. Ces trente nulle francs n'étaii ni pas à moi ; je suis pi rdu si mon père ne \ uni pas a ii secours; je viens te chéri lier, je n'ose affronter seul la première irapr.cs6ion que va lui causeï ce récit. — la on ne répondit rien, s'habilla et suivi! Albert jusque chez M. Chaumier. M. Chaumier commença par s'emporter, puis dil qu'il n'avail pas d'argent, ce qui était wai.— I te Redeuil le ji laienl chaque jour dans de nouvelles dépenses; ils lui avaient persuade récemment de louer une loge à l'Opéra et au théâtre Italien . a frais communs a vie eux. On lui avait fait, presque tout I hiver, prendre un COU pi mois. Chaque dimanche ajoutait quelque somptuosité à lB réception du dimanche précédent. Dose , sans songer à l'argent que cela pouvait couler, se faisait faire, par sa couturière et par sa maii h, unie
de modes, tout ce qu'elle voyait de joli aux jeune- personnes qu'i Ile rencontrait dans le monde. Mmb -le encourageait de son mieux ce genre de dépenses; elle était ftère de la beauté de Rose, qu'elle croyait avoir élevée , et d'ailleurs elle espérai! un peu humilier Geneviève par la comparaison des toilettes de liose avec les .siennes. — Et cependant , Geneviève , quoique moins riche que sa cou no, trouvait moyen d'être généreuse avec elle. Si Rose disait de son goût un ruban ou un fichu de Geneviève, quelques jours apn s elle recevait le semblable.
M. Chaumier finit par comprendre qu'il n'y avait pas à hésiter ; i! prit des engagements, eolidflineme-nt avec son (ils, à une éehéi assez longue, mais aussi à des intérêts assi l forts En rentrant, Li on dit à sa sœur : — Voilà Albert sauvé jusqu'à nouvel ordre; mais il faut qu'il se dépèche de se marier et de faire un mariage riche.
Geneviève vit avec une triste surprise qu'il lui était resté encore de l'espoir à perdre.
Par des circonstances indépendantes de sa volonté, Léon avait manqué deux fois de suite une leçon. — Le jour OÙ Albert était venu le chercher, il comptait reparer sa négligence, mais il n'avait pas cru pouvoir refuser à son cousin le service de l'assister contre le premier choc de la colère paternelle. Aussi le lendemain reçut-il une lettre dans laquelle on lui disait: «Qu'on comprenait 1res bien « qu'un artiste de son talent lût desne et demandé partout , et qu'il a ne fût pas toujours le maître de son temps. Aussi on lui demandait « pardon de celui qu'on lui avait fait perdre jusque-là, et on renonce çait, bien à regret, aux soins qu'il donnait ou plutôt qu'il ne don- « nait pas au fils de la maison. — On avait, toujours avec de vifs « regrets, choisi un maître, moins célèbre, il tst vrai, mais aussi « moins occupé et auquel son obscurité permettait une assiduité et « une exactitude qui, surtout dans les commencements, pouvait « presque suppléer un talent supérieur, etc. »
Il n'y avait rien à répondre à cela ; on lui donnait la chose comme conclue , et il y avait d'ailleurs, dans la lettre, une politesse mêlée d'ironie qui froissait l'orgueil de Léon et l'aurait empêché de faire la moindre démarche.
A quelques jours de là, il reçut une invitation à dîner chez son élève d'Auteuil. — Il se renferma de bonne heure dans sa chambre pour préparer, à l'insu de Geneviève, sa toilette du lendemain ; mais celle-ci , inquiète de voir de la lumière chez son frère à une heure du matin , se leva , — et vint regarder par la serrure. Alors elle vit Léon repassant à l'encre, avec un soin minutieux, les coutures de l'habit, comme il le faisail de temps en temps; pliersa cravate de soie noire, de façon à dissimuler les plis ordinaires qui étaient éraillés, etc., etc., etc.
Geneviève se retira sans bruit; — elle fut toute la nuit sans dormir ; elle venait de comprendre la générosité et les sacrifices de son frère ; — elle ne lui dit rien de sa découverte le matin, — mais passant dans une pièce, où était ce vieil habit , étendu sur une i ntrise , — ce vieil habit pour lequel bien des gens méprisaient Léon, — elle s'inclina et le baisa avec respect.
La maison d'Auteuil était fort riche. Léon y était bien reçu, — mais cependant il y avait dans la façon dont on le traitait des nuances presque insaisissables qui ne laissaient pas de le blesser. Quelques négligences dis domestiques laissaient percer à ses veux la véritable pensée, à son égard, des maîtres, trop polis et tropeirconspects pour la manifester eux-mêmes. Sa place à table, quand il dînait, n'était pas au bout, mais il pouvait attribuer cela à son âge. De temps en temps un domestique ne le servait qu'après des personnes de la maison, — ce que la maîtresse du logis réprimait d'un regard ; mais Léon voyait l'oubli et le regard. — Paifois, quand il arrivait, au heu de l'annoncer par son nom, et dans la forme ordinaire, une servante ouvrait le salon et disait; C'est le musicien.
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
— l'n jour infime, an nouveau domestique, paysan assez grossier que M. Sanlecque avait ramené de sa terre de Reims, chargé d'apporter îles rafraîchissements dans le salon, en offrit à tou t le monde, et dit à demi-voix à s.i maîtresse : — Faut-il en donner au musicien ! — H n'y aurait eu aucun mal si madame Sanlecque eût répété, haut ei en riant, la bêtise du nègre champenois, ce qu'elle n'eût pas manqué de faire s'il se fût agi de quelqu'un bien établi sur le pied d'égalité, et vis-à-vis duquel c'eût été une bêtise incontestable :
— mais elle rouait, et lui dit à voix basse : — Certainement. Rien de tout cela n'échappait à Léon, toujours sur le qui vive, tt il avait bien besoin de pensera Ge leviève pour se résigner à toutes ces humiliations. Certes, il eut bien désire ne paraître dans les mai-
i ne pour y donner ses leçons; niais refuser les invitations qu'on
lui adressait eût été compromettre la durée de ces mêmes leçon'-.
On voulait l'avoir pour son talent et par-dessus le marché des le-
-; lé>ineries que font volontiers, et très habilement, les gens
les plus riches et les plus considérés.
M. a madame San'ecque n'avaient qu'un fils, enfant de quinze à seize ans, ass. 7. bien doué par la nature, et qui devait un jour être fort riche, ayantàajnuler la fortune de ses parents à celles de deux vieilles tantes restées tillis. Seulement, comme les gens trop heureux sentent le besoin de se créer des tourments et des ennuis, M. et madame Sanlecque, d'un commun accord, avaient fait pour leur fils un plan très détaillé, qui le prenait jour par jour, heure par heure, depuis sa naissance jusqu'à son mariage et au delà. Us s'étaient convaincus que rien n'était plus sage ni plus heureux ; et chaque fois que la volonté de l'enfant ou les événements venaient le faire dévier du rail, ce qui arrivait perpétuellement, — c'était un chagrin des plus vifs, et on ne négligeait rien pour le remettre dans la bonne voie. Théodore (présent de Dieu) Sanlecque avait seize ans; — il devait (selon le fameux plan) continuer encore son éducation pendant deux ans, puis voyager pendant quatre ans avec un précepteur, — après quoi il reviendrait à Paris, où il épouserait la fille d'un ami de AI. Sanlecque. Il va sans dire que jusque-là il devait rester étranger à toute espèce de sentiment d'amour, et que ses yeux ne devaient s'arrêter sur aucune femme ; qu'il devait garder son premier regard , son premier battement de cœur, son premier frisson pour la femme que lui avaient destinée ses parents. Jusque-là tout allait bien sous ce rapport; mais les autres points de la cyropédie à l'usage de Théodore Sanlecque avaient rencontré plus d'inconvénients. — Tout le plan avait été composé par M. Sanlecque à son point de vue particulier d'homme à tempérament lymphatique ; le jeune homme se trouva nerveux et sanguin. Ce qu'on avait calculé devoir être ses plaisirs l'ennuyait profondément; — ses études lui étaient antipathiques; il ressemblait à un homme qui passerait sa vie entière à mettre des bottes trop étroites.
Par une énorme concession, on avait remplacé à peu près les mathématiques par la musique, ce qui dérangeait beaucoup les plans. 11 est vrai que Théodore trompait son père, qui n'était pas très fort; il lui avait persuadé qu'il savait assez de mathématiques pour continuer à apprendre sans maître; — et de temps en temps, il feignait de se livrer à la solution de quelques problèmes, dont le père Sanlecque ne voyait pas la bouffonnerie. Ainsi ce jour-là même il surprit Théodore griffonnant un papier, et tenant la tète dans les mains, etc.— 11 lui demanda ce qu'il faisait.
— Je cherche la solution d'un problème.
— Ah !
— D'un problème de mathématiques?
— Oui ! — Et que dit ce problème?
— C'est trop compliqué pour vous, papa.
— C'est égal, dis toujours?
Théodore, qui faisait des vers, ce que pour rien au monde il n'eût voulu avouer à son père, lui dit : Voilà le problème qui me donne un mal terrible, mais j'y arriverai. « Si une livre de beurre coûte trois francs, combien me coûtera une culotte de peau ? »
— Ah ! dit le père.
Ordinairement on doit trouver l'inconnu d'après deux connus,
ici il n'y a qu'un connu.
— Je te laisse.
Ah ! parbleu ! dit Théodore Sanlecque , voilà la rime en esse
que je cherchais : a. laisse » tendresse, cela va à ravir.
— Les Sanlecque donnaient ce jour-là un diner hostile. On avait invité plusieurs voisinsde campagne, avec des amisde Paris; il s'agissait, comme dans beaucoup de dîners, beaucoup moins d'être agréable aux "ens qu'on recevait que de les écraser par l'opulence de la maison. Aussion avait m\i toutes les voiles dehors. — C'étaient des prodigesde vaisselle, — des miracles de porcelaines, — des bouteilles de vin de Bordeaux que M. Sanlecque apportait lui-même à deux mains, retenant son haleine pour ne pas en agiter le fond ; — des primeurs qui étaient en avance d'un an. — Il y a des maisons où on ne mange rien en la saison, c'est-à-dire au moment où les choses sont bonnes et succulentes, c'est une des plus grandes sottises gastronomiques qu'il se puisse imaginer. Outre que les légumes sont meilleurs dans leur maturité, et que certaines primeurs ont besoin d'être annoncées et étiquetées pour qu'on ne les preune pas au goût pour une
seule et même herbe sans saveur, il y a dans la nature des harmonies dont il est toujours imprudent de déranger quelque chose. ( Je veux bien ne pas écrire à ce sujet vingt pages dont les lettres s'accrochent à ma plume que je viens de tremper dans l'encrier, je secoue la plume et je prends de l'encre dans un autre coin. ) — Je dirai seulement qu'on doit, à table, nourrir les gens plus que les étonner, et que beaucoup de personnes, en vous donnant des pots verts a certaine époque, n'ont d'autre intention que de vous montrer des pois chers.
__ Les salons étaient d'une grande magnificence. — Léon pensait à Geneviève, et ne jouissait de rien de ce qu'elle ne partageait pas,
— il pensait aux meubles de noyer, à la glace au cadre de bois ; — il comparait aux lustres, aux candélabres dorés et chargés de bougies, le mauvais chandelier de cuivre jaune et la chandelle qui éclairait Geneviève; — il pensait à Geneviève dînant seule, d'un reste du dîner de la veille, sur une petite table de noyer, et buvant du mauvais vin trempé d'eau. — Cette pensée l'empêcha de toucher à aucune des friandises du second service. On causait, la conversation était vive et animée, quelquefois Léon se laissait entraîner par la gaieté de quelque repartie; — mais, tout à coup, il lui semblait voir le visage triste et pensif de sa sœur, et le sourire mourait sur ses lèvres, comme fané et glacé. — On se leva, on passa dans les salons. — Toutes les femmes étaient fraîches, roses, heureuses, — et Léon pensa à Geneviève dont les couleurs avaient été remplacées par la pâleur ; — il pensa à Rose — qui, sans doute, ne pensait pas à lui, — et autour de laquelle, probablement, en ce moment, papillonnaient quelques élégants, comme autour de toutes ces femmes qu'il voyait. 11 se retira seul à une fenêtre, dans un petit salon reculé, il ouvrit la fenêtre et regarda les étoiles; la nuit était superbe. — Là, il se laissa aller à ses rêveries; — mais il en fut tout à fait tiré par les sons d'un instrument : — c'était un violon ,
— mais ce qu'il jouait, ce n'était pas précisément de la musique, c'était une suite de ponts-neufs et d'airs connus; il joua d'abord :
Au vallon tout est sombre, etc.; — puis il attendit, et recommença par . Réveillez-vous, belle endormie. — 11 attendit encore, et après ci-s intervalles, — joua : Venez, venez à mon secours, et Viens, gentille dame. Léon ne put douter que ces airs ne fussent joués pour rappeler à quelqu'un les paroles qui en sont le timbre , — et que ce ne fût un moyen de dialoguer de loin sans attirer l'attention. — En effet, il ne tarda pas à voir paraître une lumière dans une fenêtre à barreaux, tout en haut d'un mur qui dominait le jardin ; le violon caché dans les lilas , au pied du mur, joua alors : — 0 ma Zèlie !
— Alors, une voix de femme répondit ; elle ne chantait pas de paroles, mais fredonnait les airs, dont les paroles connues répondaient parfaitement au violon. A la qualité de la voix, à l'aspect de la fenêtre et surtout à la science incroyable de ponts-neufs que manifestait la chanteuse, et à la vulgarité de quelques-uns, ce devait être une couturière ou une cuisinière.
Voici du reste ce qu'ils se disaient. — C'était un dialogue sans paroles très complet et très intelligible. Je ne puis ici que reproduire les timbres des airs qu'ils faisaient tour à tour.
le violon, dans les lilas.
Une fièvre brûlante, etc , etc.
la voix, à travers les barreaux.
Fiez-vous, fiez-vous aux vains discours des hommes, etc. le violon.
Je t'aime tant, je t'aime tant, etc.
la voix.
Taisez-vous, taisez-vous, —je ne vous crois as.... le violon.
Toi dont les yeux me font la loi....
LA VOIX
Tu n'auras pas ma rose ...
LE VIOLON
Ma richesse, c'est ta voix douce...
Je gage pensa Léon, en entendant cet air de Gatayes, qu'elle ne 1 sait pas ce que cela veut dire. En effet, la voix chanta encore : Tu n'auras pas ma rose.
LE VIOLON
Si tu veux, charmante brune, Ce soir, au clair de la lune,
f.KNKVlfeVK.
Oh! oh ! cl 1 1 Léon, le jeune bomme devient hardi.
!.A VOIX
1 1 - yeux noirs son! de jolis yeux,
Mais pour moi, j'aime un les bleus...
Elle repousse, pensa Léon, la qualification de lu-une.
Il VIOLON.
J'ai longtemps parcouru le monde
Courtisant la brune el la blonde...
Il parait que cela lui est égal ; eh bien ! il a raison.
LA VOIX
Il faut des époux assortis...
LE VIOLON
... L'amour ne sait guère
Ce qu'il prniii I, Ce qu'il défend...
Ici Léon ne reconnut pas l'air, le violon non plus, car il ne répondit pas. La voix se décida à chanter ces paroles :
Je suis bonne...
— Ah ! dit Léon, j'y suis, c'est du Diable à quatre, — niais, dans la pièce, Bonne ne signifie pas cuisinière ; — c'est égal, c'est ingénieux. Cette fois le violon avait compris, — car il répondit :
Le noble éclat du diadème
Ici n'a pas séduit mon cœur, etc.
La voix crut devoir émettre encore un doute, et chanta :
Mais, hélas! c'était un trompeur, Celui qui sut toucher mon cœur...
Cela me rappelle que mon père, Henry Karr, avait fait une fantaisie pour le piano sur cet air de madame Gail, et que j'ai vu un exemplaire ainsi caricaturé de la main d'Hérold :
— Fantaisie sur l'air :
Celui qui sue touche mo7i cœur.
Par Henry Quatre.
LA VOIX
Triste raison, j'abjure ton empire...
LE VIOLON
Si tu veux, charmante brune, Ce soir, au clair de la lune, Ce gazon...
— Il parait, dit Léon, que le violon y tient.
la voix.
Il est tard, je rejoins ma mère.
Adieu, Colin, au revoir...
LE VIOLON
Si tu veux, charmante brune, Ce soir, au clair de la lune, Ce gazon...
Allons, le violon est obstiné. — Ce qu'il y a d'aussi évident que son obstination, c'est qu'il est amoureux; — il trouve, en jouant ces airs, une expression ravissante.
la voix.
Sans bruit, — sans bruit...
— 11 paraît que l'on va descendre. — Mais que se passe-t-il dans le jardin ? Des pas se font entendre sur le sable des allées. — Le violon joue avec précipitation :
.... Prenez garde,
La dame blanche vous regarde...
— Un parle haut dans le jardin, c'est la voix de M. Sanlecque.
— Le violon n'est autre que l'élevé de Léon ; on le fait rentrer.
Le lendemain Léon reçut une lettre ainsi conçue :
• Monsieur, « Une découverte que nous avons faite, et qui nous donne le çha
j'iin de voir noire fils échapper encore aui plans que DOUA avions Conçus pour son éducation et pour son I leur, nous oblige fl
avancer l'époque de Bes voyagea, il sera donc prive de vos exceii. n les leçons. — Iteceve/, avec nus regrets, l'assurance de ma considération distinguée.
« Sam.lc.oi l. »
Un matin, on apporta un énorme bouquet pour Geneviève ; le lendemain, un autre bouquet non moins beau ; le surlendemain, un troisième bouquet avec une lettre. Geneviève donna la lettre à son frère ; on y lisait :
« Je vous vois tous les jours, mademoiselle, et je m'aperçois que, sans y songer, vous aggravez innocemment des maux que vous ne pouvez plaindre et que vous devez ignorer, etc. »
La lettre était signée d'un monsieur Charles Merruel, qui donnait son adresse. — Léon lui répondit :
« Monsieur,
« Vous avez écrit à ma sœur ; elle me charge de vous répondre : — c'est vous dire assez quelle est la réponse. Ma sueur ne reçoit ni lettres ni bouquets d'un nomme qu'elle ne connaît pas. Permettezmoi d'ajouter, pour ma part, qu'elle est assez jolie pour qu'on lui lasse les lettres exprès pour elle. Pourquoi du reste, monsieur, demandez-vous une réponse'; vous eu pourrit z trouver de toutes laites, comme vos lettres, — dans la Nouvelle Héluïse de Rousseau ; et ces réponses au moins seraient d'un style égal au style de vos épitres, que ma sœur (qui ne s'appelle pas Julie) ne pourrait jamais atteindre.
« Léon Lauter. »