‹ Le chemin le plus court (volume 2)Chapitre 28 sur 38 · M. CHARLES MERRUEL A M. LEON LAUTER · texte numérisé non relu

M. CHARLES MERRUEL A M. LEON LAUTER

« Monsieur Léon Lauter, vous vous moquez de moi, et peut-être vous avez raison; permettez-moi cependant d'expliquer un peu ma conduite. J'ai vu plusieurs fois, cet hiver, mademoiselle votre sœur; j'ai été touché autant de sou air de douceur et de décence que de sa beauté. — Je suis négociant, je me suis ligure que je ne saurais jamais écrire à une jeune tille une lettre capable de la bien disposer en ma faveur. D'autant qu'en pensant à mademoiselle votre sœur, je ne trouvais à direque ce que je viens vous dire aujourd'hui : « J'ai trente-cinq ans, je suis presque riche, j'aime mademoiselle votre sœur, le plus grand désir que je sente dans mon cœur est qu'elle soit ma femme et qu'elle soit heureuse par moi. » J'ai ouvert, dans mon embarras, le livre qui passe pour renfermer les phrases d'amour les plus éloquentes, et j'ai copie, si bien copié, qu'il paraît que j'ai même négligé de changer le nom qui se trouve dans le livre. — Je sais 1res bien que mademoiselle votre sœur ne s'appelle pas Julie, mais Geneviève ; j'ai appris sur elle tout ce que j'ai pu apprendre, et tout ce que j'ai appris a augmenté mon amour. Aujourd'hui, si mon langage est simple et vulgaire, du moins je parle moi-même et je vous repète : J'ai trente-cinq ans, je suis presque riche, j'aime mademoiselle votre sœur ; le plus grand désir que je trouve dans mou cœur est qu'elle soit ma lemme et qu'elle soit heureuse par moi. Cette l'ois, vous pourrez me répondre sans me renvoyer au livre de Rousseau.

« J'ai l'honneur d'être, monsieur Léon Lauter, votre, etc.

« Cii. Merruel. »

Léon communiqua la lettre à Geneviève et dit : Cette fois, la lettre est sérieuse et il faut repondre sérieusement. Ce M. Merruel

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me paraît un excellent homme, fort touché de tes attraits. Que reux-tu que je lui réponde ! Le connais-tu '.'

— J'ai dansé avec lui cet hiver, dit Geneviève, mon, oncle L'a nommé devant moi.

— \h '.... Et comment le trouves-tu?

— (lien, reprit Geneviève avec indifférence.

— Alors, je réponds que sa demande est fort honorable et que je l'autorise...

m mi m . — A rien.

i i.i\. — Comment, à rien ! et pourquoi cela !

■ a mm! ve. — Je ne veux pas me marier.

LÉON. — Ah!

gbhi mi m . — Je ne veux pas me marier.

1 1 on. — Tu as tort ; si ce que dit M. Merruel est vrai, et tout porte à li' croire, c'est un mariage aussi heureux que je puisse le désirer pow toi. Un mars jeune, d'une figura agréable (c'est toi qui le dis), nehe. amoureux de toi, re aunaUsant son infériorité et tout disposé à vivre à genoux devant toi : on le ferait faire exprès qu'on ne trouverait pas mieux.

Geneviève ne répondit pas; Léon continua d'un ton plus sérieux.

— Geneviève, je suis sur que ma mère approuverait ce mariage el en remercierait le ciel. — Sois raisonnable, ma petite Geneviève ; je serai si heureux de te voir enfin riche et brillante; il faut que les avantages qui se présentent soient bien grands, chère Geneviève ; sans cela, te presserais-je tant d'accomplir ce qui amènera pour moi une foule de chagrins? Comme je serai seul et abandonné quand tu auras quitté notre petit 1oj;is, dont tu es tout le bonheur ! A qui parlerai-je de Rose? — Car de nouvelles affections viendront remplir ton cœur ; tu auras des enfants, un mari. — Ne me faut-il pas triompher, pour te marier, d'un sentiment bizarre, inconcevable? J'\ ,u pense souvent; — ce sera pour moi un jour cruel que celui où je te livrerai, toi, ma sœur, si timide, si innocente, — à l'amour d'un homme, — peut-être corrompu par le vice, qui ne saura respecter ni cette innocence ni cette timidité ; à un homme qui aujourd'hui n'est rien, et qui, bientôt, sera plus que moi; à un homme qui pourra te faire pleurer, et me dire à moi, ton frère, qui t'aime depuis si longtemps : — De quoi vous mèlez-vous ?

Albert entra. — Geneviève n'osa pas dire à Léon de ne pas parler de ce qui arrivait.

leon. — Tu arrives à propos; — lis cette lettre. albert. — Elle est très bien; — et qu'en dit Geneviève? (Genevii ve se penche sur sa broderie.) LÉON. — Geneviève refuse.

albert. — Elle a bien tort. Je connais Merruel, — c'est le meilleur homme du monde ; ce qu'il promet dans sa lettre, il le tiendra ; — Geneviève excitera l'envie de toutes les femmes. — 11 est bien modeste quand il se dit « presque fiche» ; Merruel a plus de huit cent mille francs.

LÉON. — Tu entends, Geneviève? (Geneviève se penche encore davantage;— son cœur est déchiré , Albert n'a même pas ce sentiment de regret dont parlait tout à l'heure son frère en la voyant passer aux bras d'un mari.)

albert. — Ma petite Geneviève j'espère que tu n'as manifesté jusqu'ici que l'éloignement que toute fillèr-croit devoir simuler contre le mariage; — je te félicite de l'offre de Merruel; c'est un personnage entouré de pièges et d'appeaux par les grands parents et les petites jeunes personnes. — Quand il entre dans un salon , les chapeaux jaunes des mères se tournent vers la porte ; — quand il danse avec une jeune personne , la jeune personne parle de ses goûts simples, de son amour de la campagne et du laitage. Tu seras heureuse, et tu feras enrager toutes tes amies.

Geneviève ne put s'empêcher de fondre en larmes: — Albert la pressait de se marier avec un autre !

albert. — Qu'as-tu donc , Geneviève?

léon. — H y avait déjà une heure que nous parlions de M. Merruel quand tu es entré ; elle m'avait prié de laisser là ce chapitre , et nous la contrarions.

albert. — Allons, Geneviève, puisque tu ne veux pas parler de ton mariage, parlons du mien.

Léon. — Du tien?

aluert. — Du mien.

(Geneviève sentit passer sur ses cheveux un frisson mortel , puis elle leva les yeux au ciel pour demander à Dieu de la force et du courage.)

Albert continua :

— J'épouse deux cent cinquante mille francs; — ce n'est pas trop

pour rétablir mes affaires, que mon coquin de premier clerc avait mises dans un bel état.

Léon. — Je le croyais toujours amoureux d'Eléonore.

albert. — Eléonore, je ne sais ma foi pas où elle est, — ni monsieur mon clerc non plus. — Elle l'aura sans doute suivi ; — je ne suis pas de force à lutter contre un semblable gaillard; — trente mille francs en trois mois! il ne lui aura rien refusé, l'argent ne lui coûtait rien, — diamants, voiture, etc. — Moi, je n'avais rien que mon amour, — et encore je n'en avais guère. — Je suis fort bien disposé pour le mariage ; je ne regrette rien de ma vie de garçon : — ma femme s'emparera facilement d'un cœur que rien n'occupe; ce sera à elle à tâcher de le conserver.

— Je venais chercher Geneviève , car c'est toujours à elle que j'ai recours dans les grandes occasions, pour qu'elle m'aidât dans mes emplettes. Ma sœur devait venir avec moi ; mais, quand je lui ai proposé de venir ici, — elle a changé d'idée. Est-elle donc fâchée avec l'un de vous? Mais cela n'a rien d'inquiétant; Rose est si changeante, qu'il vaut mieux être avec elle en état de brouille : on est sûr de ne pas longtemps attendre un changement, et il n'a rien d'inquiétant. — C'est aujourd'hui dimanche; nous allons sortir tous les trois, nous courrons un peu les boutiques, et je vous ramènerai ensuite à la maison , où nous dînerons.

Le refus de Rose de venir les voir exaspéra Léon. — Quoi ! Rose , au lieu de chercher à s'excuser de sa conduite , lors de la dernière soirée où ils s'étaient rencontrés, les évitait, les dédaignait! 11 prétexta des affaires, et dit qu'il ne pourrait accompagner Albert , mais qu'il lui confiait Geneviève , et le priait de la ramener le soir.

Geneviève. — Mais tu ne m'avais pas parlé de ces affaires.

léon. — Elles n'en sont pas moins réelles , — et surtout inévitables.

Geneviève. — Comment, tu ne pourras même pas venir le soir?

léon. — C'est impossible.

Geneviève (bas). — Léon , je t'en prie.

léon (bas). —Tu sais, Geneviève, que je ne te contrarie jamais.

Geneviève. — Adieu , Léon.

Et en descendant l'escalier, Geneviève se serrait les mains, et disait dans son cœur : — Ah ! ma mère , — ma chère mère , tes enfants seront-ils donc malheureux tous les deux?

Elle suivit Albert machinalement, sans savoir ce qu'elle faisait , étourdie, avec un nuage devant les yeux. — Dans les boutiques, elle ne voyait rien de ce qu'on lui montrait, se laissait faire deux fois la même question et répondait au hasard. Quand ils arrivèrent chez M. Chaumier , — Rose , qui avait repoussé avec colère l'offre d'aller chez Léon, — se leva malgré elle quand elle entendit sonner, — tant elle était sûre de le voir, avec son frère et sa cousine. Mais quand Albert lui eut dit que Léon n'avait pas voulu venir, quoique Geneviève le reprît, et dit: « n'a pas pu, » — elle affecta la plus profonde indifférence, — et ne prononça pas une seule fois son nom pendant le dîner. Après le dîner, Geneviève voulut lui parler de Léon ; mais Rose la supplia de ne pas continuer. — Geneviève n'aurait probablement tenu aucun compte de cette prohibition, qui n'était peut-être pas de très bonne foi , s'il n'avait commencé à venir du monde, et Rose était obligée de s'occuper des arrivants.

Geneviève était dans un état d'exaltation impossible à décrire. Les pensées se croisaient et se choquaient dans sa tète et dans son cœur avec rapidité. Tantôt elle se disait qu'elle ne voulait plus vivre, elle pensait avec une acre volupté à la mort ; puis elle demandait pardon à Dieu et à son frère. — Un instant après, elle purifiait son amour pour Albert de toute idée vulgaire; elle se disait: Il sera heureux, je verrai son bonheur, je serai l'amie de sa femme, je lui apprendrai à l'aimer, j'élèverai ses enfants; et un autre instant n'était pas envolé qu'elle se disait: Ah! je n'aurai pas besoin de me tuer, mes jours sont comptés, depuis longtemps ma santé est perdue; ces sourdes douleurs que je sens dans la poitrine sont un signe certain de la brièveté de ma vie : j'irai bientôt rejoindre ma mère ; mais Léon? mais Albert? Pauvre Léon ! je ne veux pas l'abandonner. Qui sait si les âmes des morts peuvent protéger les vivants? — Oh! je ne le crois pas, car maman ne nous aurait pas laissés être si malheureux. — Mais , grand Dieu! il faut donc une séparation éternelle : je ne puis rejoindre maman sans quitter Leon. Ah ! maman , maman , n'entends-tu pas ta fille? ne voistu pas comme elle souffre? — Oh ! non , reprenait-elle , la félicité des bienheureux ne serait pas complète s'ils ne pouvaient s'occuper de ceux qu'ils ont laissés sur la terre ; cette vie n'est qu'une épreuve, ma mère sait que cela finira, et elle nous attend dans le Ciei. — Elle ne versait pas de larmes, — de larmes, ce sang de l'âme. Une fièvre brûlante animait son teint et ses regards, et on se disait:

— Comme Geneviève est belle ce soir !

— Quel teint et quel éclat!

GENEVIÈA E.

était loin d'être aussi

— La dernière fois que je l'ai vue,

hlCIl.

Elle était pâle et elle avait les yeux cavt a

du aurait dil une poitrinaire.

— Ce n'était qu'une indlsposit

— Elle est charmante aujourd'hui.

Rose, de son côté, s'agitait beaucoup et s'occupait de tout le monde. M Rodolphe de Redeuil entra et lit l'empressé; Rose le reçut assez mal; il la ptfa de Chanter avec lui, elle avait mal .1 la gorge ; de danser, elle était fatiguée. Il raconta quelques anecdotes. Rose ne sourit pas et dit tout haul qu'il n'y avait rien de pire que la médisance, quand elle n'amusait pas.

Pendant ce temps, voyons un peu quelles étaient les affaires de Léon. — Léon se promenail sur le boulevarl : il vint à pleuvoir; il alla au Palais-Royal . dont il lit le tour crut trente fois . après quoi

il alla chez son :1e, se disant . n i> ■ . s'il disparaissait , RoseetM.de

Redeuil le croiraient désespéré ; crue c'était un triomphe qu'il ne voûtait pas leur donner : ils en avaient assez d'autres sans celui là. D'ailleurs il était tard; il n'allait chez M. Chaumier que pour chi rcher sa soeur. Quand il entra, Geneviève ne le vit pas, ses yeux étaient occupés d'une manière assez cruelle pour qu'elle ne les détournât pas. On venait d'annoncer :

M. Michaud,

Madame Miehaud ,

Mademoiselle Anaïs Michaud.

Celait celte belle jeune Mlle, qui entrait les yeux baissés , qui avait

détruit tout le bonheur et (oui l'espoirde Geneviève. Elle était jolie,

. Ile paraissait douce et timide, et elle taisait plus de mal au pauvre

i de Geneviève que ne l'eût pu l'aire un tigre avec ses grilles et

ses dénis.

Albert et Rose s'empressèrent auprès d'elle; toutes les femmes la irderentenchuchotant.il y eut pour Genev iéveun affreux moment d'angoisse. — Elle ne sentit plus battre son cœur ; une douleur poignante lui traversa les tempes. — Un vertige fit tout tourner et disparaître à ses yeux. — Quand elle revint à elle, elle aperçut la figure de Léon , pâle comme devait être la sienne : la méchante Rose avait vu Léon , dont l'absence la chagrinait et l'agitait; elle avait voulu se venger sur lui de ce qu'elle venait desoufïnr, et, sans manifester par le moindre signe qu'elle l'eût aperçu , elle devint immédiatement aussi charmante pour M. de Redeuil, qui ne l'avait pasquittée, qu'elle avait ete pour lui, quelques instants auparavant, revèche et désagréable.

Geneviève venait de sentir dans son àme ce que devait éprouver son frère , — et le premier mot qu'elle se dit tout bas fut : Pauvre Léon !

Noble et douce parole ! Elle s'était dit : — Ma vie est finie , je tâcherai de vivre pour Léon et pour ceux que j'aime ; je me mêlerai au bonheur des autres, et j'en vivrai. Belle et louchante pensée, qui dut monter au trône de Dieu avec les parfums du soir.

Geneviève traversa le salon et alla droit à son frère; — elle lui dit : Ne te chagrine pas de la petite coquetterie de Rose, c'est une enfant, elle n'agit que pour te contrarier un peu, et se venger de ce qu'elle appelle tes torts à son égard; tant que tu n'as pas été là , elle ne s'est occupée de M. de Redeuil que pour lui dire des choses désobligeantes. — N'importe, dit Léon, quel que soit le motif de cette conduite , je ne la pardonnerai pas. — Et il songeait que , sans doute, le serment de Rose la gênait beaucoup; que ses affaires à lui n'étaient pas assez brillantes pour qu'il pensât encore à se marier, et que Rose n'avait ni assez d'énergie ni assez d'amour pour attendre, et résister aux séductions des hommes qui l'entouraient et aux obsessions de sa famille.

On présenta la future d'Albert à Léon et à Geneviève. La pauvre Geneviève resta assise auprès d'Anaïs; — elle croyait que tout le monde savait son secret et que tous les yeux étaient fixés sur elle. A chaque instant, il passai sur son pâle visage des nuages de pourpre produits par les pensées subites qui venaient l'embarrasser. Tout d'un coup , elle se trouvait trop froide avec Anaïs ; on va me croire piquée, malheureuse. — Puis elle s'arrêtait au milieu de l'empressement qui succédait à la froideur. — Cet empressement n'est pas naturel, pensait-elle, tout le monde doit en comprendre le motif. — Pour Léon, il était allé, dans une pièce écartée, écrire une lettre qu'il glissa dans la main de Rose. — Rose la mit où on serait si heureux de voir mettre ses lettres, si les femmes n'y mettaient à peu près tout, — dans son sein.

Quand tout le monde fut parti , Rose , — aussi rouge que si on eût pu la voir, tira de son sein la lettre de Léon, et s'empressa de la lire.

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