L AUTEUR A SES AMIS CONNUS ET INCONNUS
Où en élais-je de mon récit ? — J'ai été forcé de l'interrompre pendant quelques jours, à cause d'un accident peu ordinaire. Mou chien Freyscbûlz, mon compagnon depuis six ans, sur terre et sur mer, dans la bonne et la mauvaise fortune, — mon chien m'a mangé!...
Le docteur Lebàturd a ramassé proprement mes morceaux, les a rejoints, recolles et liceies; maintenant, il prétend que je n'ai qu'à rester chez moi et attendre. Attendons.
C est une triste chose que d'être mangé par son chien; je n'en .-.u> guère d'exemple que dans la fable et encore a-t-on cru , pour la vraisemblance, devoir dire qu'Actéon avait été préalablement change en cerf. Je ne sais que trois personnes au monde qui compn 11 lient le chagrin d une pareille aventure. — Une fois déjà Freyschùtz m'avait dévoré, j'avais bien trouvé moyen d'imaginer pour lui des excuses; — à force d'industrie même, j'avais parfaitement établi que les torts étaient de mon côté; — j'étais rentre tard, brusquement, saus lumière, je l'avais éveillé en sursaut; — enfin, il paraissait m'avoir pardonné. — Mais, cette fois, il me mangeait avec plaisir; il a fallu employer toute ma force et toute mon adresse pour me délivrer de lui. — Le docteur Lebàtard m'a paifaitement fait comprendre que, quelques lignes plus bas, j'étais mort. — L'autre fois, on avait ete quelques jours incertain si je conservera» le bras. Décidément, Freyscbûlz m'aimait connue on aime le beefsteak . — c'était rJe la gourmandise et non de l'affection que je lui inspirais. Et cependant c'était un heureux chien ! habitue du pâtissier Félix, maître dans la maison et au dehors , tellement que, quand nous sortions ensemble, chacun à un des bouts d'un cordon de soie, ou prétendait qu'il me teuait en laisse. Tous mes amis étaient les siens Gatayes l'api elait — mon cousin ; — Victor Bohain l'invitait à diner à Palaiseau, a Palaiseau ou était ce beau rosier sous lequel ou se niellait a l'abri du soleil et de la pluie , — ce beau rosier qui est mort l'année dernière. — Semblable à un arbre dont les feuilles tombent, l'homme voit successivement mourir autour de lui tout ce qu'il aime, tout ce qui lui plaît. — Chaque jour on lui envoyait des gâteaux el des bonbons; — les plus jolis doigts blancs se mêlaient dans les soies noires de sa crinière. Allons, les chiens ne valeut pas mieux que les hommes; — Scbiitz est parti, — Scbiitz ne m'aimait pas ; — il ira a '.eux cents lieues d'ici avec de.- gens qui ne demandent a un chien que d'être chien el féroce, el qui veulent être défendu» par lui : — c'était moi qui défendais Schiitz, et j'ai une fois baiiu uu charrelierqui semblait vouloir lui donner un coup de fouet; — je garde sou portrait el les coussins oranges sur lesquels il se couchait ; — l'orange lui allait si bien !
A part le chagrin, c'est une jolie situation que celle d'un malade; vos amis viennent vous voir, — et font eu s eu uilaut Teioge de vos vertus. — Vous lecevez dus friandises et des lettres charmantes, et des tleurs pour vous tenir compagnie, surtout une bruyère dont les petites clochettes, si niées sur sou feuillage comme uue neige rose, semblent, les menteuses, dire au malade prisonnier que l'on est eutore a l'automme, el me rappellent ces plaines de trois lieues de K liietague, ces piaules toutes roses avec uu horizon violet. — Vos
voisines cessent sur leurs pianos leurs gammes éternelles; vous laites
l,'r ï "Otre porte aux ennuyeux, et le médecin vous défend de
travailler.
J'ai reçu, à ce sujet une charmante lettre :
« Comment vas-tu? Et quel horrible chien tu avais là? En veuxtu un autre 1 — trois mois, — un agneau de Terre-Neuve. Il deviendra admirable, et tu auras toujours un au devant toi avant d'être dévoré de nouveau.
« Hélas! non, mon cher Janin , je ne veux pas de ton chien ; il n entrera plus de chien dans ma maison. Toi qui as si poétiquement el si tendrement parlé de ton premier chien, je suis sur que tu n'as jamais aime tous les beaux chiens que tu as eus depuis comme ton bilieux Medor. — On n'a dans la vie qu'un chien comme on n'a qu'un amour. — Merci, de te montrer mon ami, au moment où tu comprends que je perds un ami et une amitié. »
Il y a beaucoup de gens qui demandent tout bas si je ne suis pas un peu enragé ; d'autres viennent à pied du faubourg Saint-Germain pour me dire : — Je vous l'avais bien dit.
Ce matin, le docteur Lebàtard m'a donne uue fâcheuse nouvelle : il m'a dit que je pouvais travailler; il prétendque je vais très bien : je m'en rapporte à lui, c'est sou étal.
Où en étais-je de mon récit? J'avais besoin de parler un peu de mon chien. — On dit que les grandes douleurs sont muettes : c'est uu axiome faux , invente pour l'usage et la commodité des très petits chagrins et des cœurs sourds.
Geneviève tomba tout à fait malade et fut obligée de redemander la femme de ménage qu'elle avait supprimée. Léon fit venir uu médecin. Apres quelques visites, Léon l'accompagna jusque sur l'escalier et lui dit : — Eli bleu ! monsieur?
Il y a des instants dans la vie que l'on appelle une minute, pendant lesquels, en effet, l'aiguille d'une pendule ne parcourt que la soixantième parue de son cadran, et il faudrait dix volumes pour écrire sommairement ce qui se passe dans la tête et dans le cœur d'un homme pendant cet instant. Tel fut celui qui se passa entre la question de Léon et la réponse du médecin. Leou vit en uu instant toute sa vie passée et toute sa vie à venir, il be faisait à ce moment une fourche dans sa vie; selon que Geneviève vivrait ou mourrait, il prendrait l'un ou 1 autre des chemins. — Si Geneviève vit, ce sont des jours plus heureux, des lilas au printemps, une vie trop courte; si elle meurt, un long deuil pour lui qui ue tinirait que par uue mort taldive; si elle uieuit, il se représente dans tous ses détails la mort, le fioid,la pâleur, la bière, le cimetière, la terre; si elle vit, il t'ait le projet de vingt parties de plaisir, de cent distractions; il la mariera ; les enfants, le bonheur. Kieu 11 échappe à ses yeux, dans les deux cas : eu pensant au mariage, il voit la toilette, la lleur d'oranger, le voile, — et les enfants : il y eu a uu blond, l'autre est cnalain, etc.. Je répète qu il faudrait dix volumes pour indiquer tout ce qu'il peusa; et cependant, trente secondes après sa question, le medeciu ouviait la bouche pour répondre, et Leou le regardait comme on regarderait uu juge dont la volonté peut tout, — il y avait eu quelque chose de suppliant dans sa voix quaud il avait dit : — Eh bien ! monsieur ?
Le médecin répondit eu hochant la tête : — Cela va mal. Léon resta les yeux ouverts, mais saus legards; ces paroles releutissaieut dans sa tête comme autant de petits marteaux qui la brisaient au dedans. — Le médecin descendit une marche, Leou l'arrêta: — N'y a-l-il doue plus d espoir?
— Monsieur, dit le médecin , il y a toujours de l'espoir, mais votre sœur est malade.
Et il salua; Léon le suivit : il lui semblait que cet homme allait emporter son dernier espoir.
— Vous reviendrez tantôt, n'est-ce pas?
— Oui, mais rien ue presse ; la maladie n'est pas au dernier période, uous avous probablement plusieurs mois devant nous. Eu disant ces mots, il avait continue a descendre et Leou l'avait suivi jusqu a la porte cocheve. — Il le suivit encore de l'œil jusqu'à ce qu'il tournât le coin de la rue ou il allait pieudre uue lasse de cale et lire le journal. Léon rentra; il ne pouvait s'empêcher de regarder Geneviève. Il y a dans les gens qui vont bieutôl mourir quelque chose de solennel el de singulier; leur chair est comme transparente, el il semble qu'elle est éclairée en dedans par leur ame, semblable a une lampe qui s'alimeute du corps et le consume. Geneviève 11e se croyaii pas malade; elle s'atleudait bien a mourir, mais de douleur el de desespoir.
Au bout de peu de jouis, les prescriptions du médecin avaient produit uu excellent résultat; — il du a Leou . — La malade va
GENEVIÈVE
mieux, mais ja n'ai rien pu faire jusqu'ici contre la maladie II foui prendre garde de frapper son imagination , — je vais vous dire devant elle que mes soins son! désormais inutiles, etqu elle est gué- ,-,,. ; tous m'engagera a venir ^ns voir, a ni"' de connaissant e ; je viendrai quelquefois, le soir, faire une partie de dominos . et |e suivrai la maladie sans qu'elle puisse prendre mes ordonnances p<>ur autre i liose que pour quelques conseils donnés par hasard,
— Ali ! monsieur, «lit Léon, sauvez ma sœur.
Le médecin lui serra la main sans lui rép nuire, et partit.
Ce joor-là,on ne travaillait pas dans l'atelier d'Antoine Huguet : cela constituait, avec les jours où .m travaillait, une différent e qu'un œil très rvio pouvait seul apercevoir.
Les jours où on travaillait, on se livrait , il est vrai , à une égale paresse, mais avec remords, mais en se gourmandant les uns les autres, mais en répétant à chaque demi-heure, comme le refrain obligé d'une ballade : Mi çà ' maintenant, travaiUon* : ce qui n'engageait à rien , el produisait seulement l'effet de la momie que certains peuples taisaient passer dans un festin sous les yeux des convives; — ce qui équivaut à peu près au « Frère , il faut mourir, » que ne se disent pas les trappistes , ainsi que je suis allé personnellement m'en assurer l'année dernière (1837); ce dont les convives d'esprit avaient probablement soin de tirer la conclusion : « 11 faut mourir un jour, donc il faut vivre en attendant. •
Les jours où on travaillait , les toiles étaient sur les chevalets, les palettes étaient chargées; — si l'on se promenait par l'atelier et par le reste du logis, c'était toujours sous prétexte de chercher un appuimain égaré, ou de se réchauffer les pieds. S'il venait une visite, on croyait devoir la faire tourner au profit de l'art; on demandait au visiteur son opinion sur une figure éhauehée ; et quand il avait, après un sévère examen, dit qu'il trouvait un des liras trop long, on répondait : — Ah ! tu me fais hien plaisir, je le croyais trop court. Puis quand le visiteur était parti , au grand regret de l'atelier, la mauvaise humeur causée par son départ se formulait hypocritement en déclamations contre les flâneurs et le temps dont ils causent la perte ; — et on s'asseyait devant le feu pour se plaindre plus a son aise de cette perte de temps.
Mais les jours où on ne travaillait pas, on enfouissait dans les coins les chevalets démontés et les toiles retournées ; il n'était pas plus question de peinture qu'avant le jour où je ne sais quelle femme grecque dessina, dit-on, sur un mur, avec du charbon, le profil d'un amant frisé, — ainsi que le témoignent diverses gravures, — anecdote que nous considérons comme apocryphe, à cause que sous un heau ciel comme celui de la Grèce, où le plaisir passe avant l'utilité, c'est-à-dire où le plaisir est raisoimablement considéré comme la plus utile des choses, il n'est pas probable que l'on eût inventé le charbon avant d'inventer la peinture, la cuisine avant les arts.
Les jours où on ne travaillait pas, on se promenait franchement pour se promener; celui qui eût regardé avec un peu d'attention quelques-uns des tableaux ou des plâtres qui tapissaient l'atelier. eût été unanimement accusé de « faire sou piocheur. » Les jours où on ne travaillait pas étaient les grands jours de travail de Gargantua ; le déjeuner, plus somptueux, demandait plus de soins et de courses, etc., etc
Ce jour-là, on ne travaillait pas dans l'atelier. Mithois était vêtu d'un burnous arabe de cachemire blanc; Antoine Huguet avait une veste de brigand napolitain.
ANTOINE huguet. — Allons, Gargantua, le couvert.
mithois. — On frappe.
antoine huguet. — Gargantua, va ouvrir.
le charcutier (entrant). — M. Huguet?
edgar sagan. — C'est ici, charcutier.
Gargantua donne au charcutier un plat pour transvaser les côtelettes de porc frais qu'il apporte dans une boîte de fer-blanc; il demande une fourchette.
mithois. — Gargantua, une fourchette.
Gargantua. — Je les cherche.
Antoine huguet. — Où peux-tu avoir mis ainsi que tu prends soin de mon argenterie? lui donne un poignard : le charcutier prem
les fourchettes ? c'est Tenez , charcutier. (Il le poignard du bout
des doigts et n'ose lever les yeux ; il transvase les côtelettes.)
mithois. — Charcutier, ètes-vous bien sûr de ce que vous apportez là? on dirait des côtelettes de chien caniche.
le charcutier. — Elles sont comme les dernières.
chari.es lefloch — Il n'y a pas assez de cornichons..
antoine huguet. — Gargantua, qu'est ce que je t'avais dit?
Gargantua.— De demander trop de cornichons.
antoine huguet. - Eh bien ! qu'est-ce que dit Charles?
GARGANTUA. — Qu'il "v •'• pas asse/ de COmichonS.
imoim m ,.i h.'- Donc nus ordr s ont été méprisé».
CAncANTi ». - C'esl la foute dugâh auce je lui avais dit.
h i hauci mu. — Mais, nsieui Gargantua, je voir assure qu il
y a pas mal de coi nichons.
garganti v. — Nous en êtes un autre.
intoini bug ni —Bien, Gargantua, j'aime cette énergie dans
1rs- ^ du ménage , tu me feras penser ce soii a te donner ma
bénédiction; paie comptant el demande l'escompte (Le ohareutier tort.)
mi mois — On frappe,
ANTOINE HUGUET. — Gargantua , on frappe.
(Entre un autre i ftarcuit'er.)
Charles lefloch. — Tiens ! il ri recharcutier. mithois, — El des recôtelettes.
le nouvem i n mk i ni e.. — M Vasselin? ANTOINE m Gl I T. — C'est ici.
(Tont le monde regarde Antoine avec étonnement, mais personne ne dit mot. — Le charcutier demande une fourchette, Gargantua est en train de chercher les fourchettes dans le poêle; après avoir
fait d'inutiles perquisitions dans le lit d'Antoine Huguet et dans le
panier au charbon de terre, lonne ail charcutier un poignard
malais à lame tordue comme une flamme.)
antoine huguet. — M. Vasselin n'est pas ici , — il fera payer. (Le charcutier sort.)
Charles lefloch. — Ah çà ! nous allons donc manirer des côtelettes du propriétaire ?
antoine huguet. — Je voudrais le manger lui-même, s'il n'était pas si coriace.
Charles lefloch. — ■ Il va les attendre.
ANTOINE huguet — Tant mieux.
Charles lefloch. — Et il faudra qu'il les paie ?
antoine huguet. — Sans cela où serait la vengeance ?
Charles lefloch — Ah ! il y a une vengeance.
antoine huguet. — Il m'a donné congé.
(Moment ilf stupeur, indignation profonde.)
antoine huguet. — Et je vous ai réunis pour voir avec vous quelle punition il convient de lui appliquer. — Mettons-nous à table. — Eh bien ' Gargantua, les fourchettes ?
Gargantua a enfin trouvé , dans la tète d'une Niobé de plâtre, les fourchettes de fer qu'Antoine Huguet appelle son argenterie.
On se met à table : — jamais il ne s'est vu sur une table autant de côtelettes.
Charles lefloch. — C'est un véritable festin de Balthazar. Je crains à chaque instant de voir paraître, sur la muraille, les trois mots menaçants :