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Le chemin le plus court

Hugues était fils d'un cultivateur médiocrement riche des environs du Havre. Quelques dispositions pour l'étude, qu'il avait montrées de bonne heure, avaient engagé son père à le mettre au collège à Rouen ; plus lard il l'avait envoyé à Paris pour y étudier le droit.

Les idées qui, en nombre à peu près égal à celles de ia plupart des autres hommes, meublaient la tête de j'étudiant, étaient produites, d'abord par les romans de toutes sortes dont il avait rempli sa mémoire, puis par ia fréquentation d'autres étudiants qui lui avaient inculqué quelques parcelles de la philosophie incrédule du xviii* siècle.

Il est facile de comprendre que, de deux éléments ainsi opposés, il devait naître une foule d'inconséquences et d'idées contradictoires, et que Hugues, tout en affichant r'ir.crédulilé verbeuse et assez ridicule dont ses camarades se faisaient ^'loire, ne laissait pas d'avoir en même temps les croyances au moins aussi ridicules q?ie lui avaient données ses lectures. L'apprentissage de la vie devait êlre dur pour lui; chacun de ses pas était une lourde chute. Très- jeune encore, enthousiasmé de la lecture de Robinson, et redoutant une correction paternelle, il avait passé deux mois à la campagne, espérant trouver une caverne commode, des fruits et des œufs d'oiseaux. Au bout de ce temps, il était revenu maigre, pâle, alï'amé, exténué, sale, en lambeaux, et souffrant d'un rhumatisme qu'il garda toute sa vie. Plus tard, timide comme l'est tout jeune homme fier et bien élevé, il prit son embarras dans un salon pour un philosophique éloignement du monde, sa gaucherie auprès des femmes pour un sage mépris de leur frivolité, sa maladresse à la danse pour une juste horreur d'un amusement ridicule et insignifiant.

Celle bienveillance pour tout le monde que l'on a à dix-huit ans et que l'on n'ose manifester par crainte de ne la pas voir assez accueillie, retombait sur son cœur et lui causait ce genre d'irritation que l'on n'éprouve jamais que contre les gens qu'on aime ou qu'on se sent disposé à aimer; il se crut misanthrope, s'éloigna de la ville pour aller aux champs vivre au milieu des '»'>ertus paisibles des laborieux habitants de la campagne; c'est sous la cabane du pauvre^ à l'ombre des bois verts, sur les prairies émaillées, que devaient se trouver la vertu, la gaieté, la franchise, la bonhomie, l'égalité. Il ne rêvait

qu'àlariaive pudeur desfilles des champs, semirant dans Le cristal des fontaines; à la danse si gaie, "jous les arbres, dU son de la musette; à la paix, au bon accord, qui devaient régner entre ces bons paysans. Il partit.

Comme il approchait d'un village, il vit de loin, avec une sensation désagréable, que les chaumières étaient couvertes de tuiles et d'ardoises. Plus près, il n'y avait d'autres prairies que des champs de betteraves et de navets, d'autres fontaines que de.< mares infectes, d'autres vierges que de grosses sales filles à la voix rauque, aux discours grossiers; la musette, dont il ne connaissait que le nom, se montra alors une peau puante, rendant, sur les lèvres avinées d'un pataud, des sons aigres et insupportables. Des voituriers, conduisant dans la boue une charrette pesamment chargée, accrochèrent la voiture légère sur laquelle était Hugues, et faillirent la renverser. Il s'ensuivit une querelle entre le voiturier de Hugues et les paysans; dans la rixe. Hugues reçut sur le nez un coup de râteau tellement violent, que le râteau se cassa.

\ ce moment passait le magistrat du lieu, en sabots, en grosse veste et en bonnet de laine, Hugues fut saisi d'une véhémente admiration pour cette noble simplicité de mœurs. Il crut voir un patriarche, et lui parla comme il eût parlé en pareil cas. Le magistrat l'écouta; puis ayant entendu en même temps les charreiiers qui couvraient sa voix de la leur, il prononça cette mémorable sentence : « Tout bien entendu, il y a eu un râteau de cassé, il faut que ce râteau soit payé; monsieur donnera trois francs. »> Hugues, presque aussi étourdi du jugement que du coup de râteau, donna trois francs, et pensant que ce village, trop près de la ville avait pris

quelque chose de sa corruption, il revint sur ses pas, aux huées des charretiers et du magistrat, et attendit avec impatience le moment où il pourrait aller plus loin chercliena douce paix et les vertus champêtres.

Hugues avait son logement dans un quartier retiré: il habitait une chambre tout au haut d'une maison, sur une terrasse. Il pouvait contempler une grande étendue de ciel et respirer un air assez pur. Il jouissait du lever et du coucher du soleil et voyait le jour une demi-heure avant qu'il fût descendu dans la rue, et une demi heure après qu'on avait allumé les lanternes. Ajoutez que le vent qui, aux Tuileries, faisait à peine frissonner les dentelles aux mantelets des femmes, produisait chez l'étudiant de véritables ouragans, brisait les vitres et emportait les cheminées.

Quand on faisait quelque plaisanterie sur la prodigieuse élévation de son logement, que l'on prétendait être au quatorzième étage, il répondait, en souriant, qu'ayant, en sa qualité d'artiste, commerce avec les dieux, il avait cru devoir, pour la facilité des communications, leur épargner une partie du chemin.

Sa chambre était meublée d'abord de quatre murailles et de deux fenêtres, puis de quatre nattes de jonc, d'un lit, d'un grand fauteuil et de deux chaises incomplètes. Aux murailles pendaient des fleurets, quelques ébauches données par des camarades, et trois ou quatre pipes de différentes couleurs et de diverses dimensions.

Il était rare que Hugues fût seul dans son logis. Quelques camarades étaient le plus souvent occupés à fumer chez lui et à parler politique.

Il serait difficile de préciser la date de cette histoire; nous ne pensons pas qu'aucun des personnages qui y

figurent soit aujourd'hui vivant; mais c'était l'époque oii la jeunesse française commençait à échanger îa gaieté insoucieuse et l'abandon si gracieux de son âge contre une gravité et des préoccupations tristes, si elles sont réelles; ridicules, si elles sont factices. On commençait alors, ce qui est si commun aujourd'hui que l'on ne s'en aperçoit plus, à rejetter dix belles années de sa vie, dix années dans lesquelles l'homme, dans toute la force du corps et de l'esprit, emploie sa puissance h jouir, pendant les quelques instants qui forment une limite si étroite entre les désirs et les regrets^ Aujourd'hui l'on passe de l'enfance à l'âge mûr; on ai supprimé la jeunesse, et c'est sans intervalle que, après avoir employé la première moitié de la vie à désirer la seconde, on consume la seconde à regretter la première. Si l'on secoue l'arbre en (leur, si l'on fait tomber avant le temps cette neige odorante qui le couronne au printemps comme une fraîche guirlande de fiancée, on n'en aura pas pour cela plu3 de fruits .

En ce temps-là, commença ponr Hugues un enchaînement de malheurs.

Hugues, je ne sais si nous l'avons dit, ou du aïoins si nous l'avons dit clairement, faisait semblant d'étudier le droit, et ne s'occupait que de peinture, quand il s'occupait de quelque chose. Quelques lettres de recommandatiû.. qu'il avait apportées, passablement d'esprit et une certaine élégance naturelle, et un remarquable habit marron à collet de velours, le faisaient recevoir dans une société assez distinguée.

Hugues no manqua pas de devenir amoureux d'une des femmes qu'il rencontrait le plus fréquemment.

Comme il arrive souvent, celle en laquelle il crut trouver l'assemblage de toutes les vertus, de tous les talents, de toutes les grâces, fut celle qui la première lui parut jeter sur lui un regard favorable, ou qui la première laissa tomber un petit gant blanc que Hugues put ramasser, ce qui lui donna l'occasion, la hardiesse de lui adresser quelques mots sur la blancheur d'une main assez grosse que renfermait un peu difficilement le petit gant blanc.

Son hommage fut assez bien accueilli; la vivacité de ses sensations, le romanesque de ses idées, avaient un charme assez puissant aux yeux de la femme qu'il croyait avoir choisie.

Mais une série de petites infortunes vint l'arrêter prè.« du but.

Un soir, comme 11 lui donnait le bras sur les boulevards, par un temps frais et serein qui avait fait naître l'idée de revenir à pied de l'Opéra, il fut accosté par une mendiante : c'était une pauvre femme dont les grands yeux bleus inspiraient la pitié pour un tout petit enfant qu'elle portait dans ses bras. Fidèle aux traditions des héros de roman, Hugues donna sa bourse à la mendiante.

Dans .es romans, une semblable action ne passe jamais inaperçue; cette fois, au contraire, h femme qu'il accompagnait, distraite ou préoccupée, ne vit pas ses largesses. Il arriva un peu plus loin qu'un enfant, couvert de suie, le poursuivit en lui demandant un sou. Hugues, du premier mouvement, fouilla à sa poche; mais il avait si liUéralement donné sa bourse, qu'il ne

LU ClîlîMIN LE PLUS COURT. 9

lui restait pas nième le sou que lui demandait l'opiniâlre savoyard, qui le poursuivit de sa voix dolente et do sa démarche de chieo battu, jusque car delà la Madeleine^, sans qu'il fût possible à notre infortuné héros d'en débarrasser ni lui ni sa compagne.

A quelques jours de là, Hugues se trouva faire chez elle une visite du matin. Madame *** avait du monde. Les gens qui se trouvaient là avaient ou l'avantage d'une position sociale ou celui de la fortune. Hugues avait Lien de son côté quelques avantages à opposer à ceuxlà: il était jeune, beau, distingué, bien élevé; mais tout cela ne servait qu'à obliger les autres à se prévaloir plus somptueusement de ce qui devait les mettre au-dessus du jeune artiste. Une chose surtout le mettait mal à son aise: il y a une sorte d'affiliation au monde qu'il faut obtenir, quand on veut y vivre ; quelque chose d'indescriptible à quoi les gens du monde se reconnaissent comme membres d'une même famille. Hugues, jeune, sans fortune, sans talent reconnu, sans famille, se trouvait naturellement dans le monde sans en faire partie.

Ce jour-là, il fut d'abord un peu soucieux de voir madame *** ainsi entourée ; il se figura facilement qu'il eût trouvé le courage de lui parler, s'il l'eût trouvée seule, quoique très-certainement cela n'eût fait qu'accroître son indécision et sa timidité.

La conversation continua sans que son arrivée 5 changeât rien; on parlait de gens et de choses qui lui étaient inconnus . c'est une impolitesse qu'ont fréquemment les gens qui se piquent le plus de savoir vivre. Relativement à Hugues, elle était d'autant plus choquante qu'elle n'était pas involontaire. Il se hasarda à

glisser une remarque assez fine et spirituelle sur ce que venait de dire un des interlocuteurs. Sitôt qu'il eut parlé, une autre personne répondit, non pas à la phrase de Hugues, mais à la phrase précédente, semblant considérer ce qu'il avait dit comme non avenu. La conversation continua. Une seconde tentative de Hugues ne fut pas plus heureuse. Madame *** avait trop d'esprit et de tact pour ne pas s'être aperçue de l'affectation de sa société à exclure ainsi le pauvre étudiant Hugues ; elle méditait de ramener, par une transition adroite, la conversation à une marche générale, lorsque l'étudiant se leva, salua silencieusement et sortit.

Il rentra chez lui, humilié, furieux, pleurant de colère, et méditant de devenir millionnaire et maréchal de France pour humilier à son tour ceux qui l'avaient ainsi maltraité; mais ce projet ne pouvait avoir une exécution assez immédiate, et provisoirement il écrivit une longue lettre à madame ***.

Dans cette lettre, il faisait de l'indignation démocratique ; en la relisant, il eut le bonheur de la trouver ridicule, et la remplaça par un billet. Au billet, il joignit un bouquet de jonquilles, à l'imitation des élégants du temps de Louis XV.

Il serait, disait-il, bien heureux de voir ses jonquilles le soir dans les beaux cheveux de madame ***, à un bal où ils devaient se rencontrer.

« Ce pauvre garçon, se dit madame ***, il a été malheureux ce malin ; il est parti trop tôt et n'a pu voir^ mes efforts pour le mettre à son aise ; j'ai à ses yeux des' torts que je dois expier: je mettrai ses jonquilles dans mes cheveux. »

LE CHEMIN LE PLUS COURT. Il

De son côté, Hugues exhalait son indignation contre les grands, les favoris de Plutus, etc.

Il regrettait amèrement /e.9 temps passés, oùunhomme de cœur et habile Siuxjeiix de Mars était l'égal de tous.

Le temps passé a ceci d'agréable qu'on lui prête volontiers tout ce qui manque au temps présent. Nous avons eu la curiosité de rechercher dans les livres les plus anciens : nous n'avons pas trouvé un seul écrivain qui ne regrettât le passé et ne se iphlgmi dn présent, que nous regrettons aujourd'hui qu'il est dewenn passé à son tour.

Saus remonter aux livres indiens et égyptiens, où ces doléances sont fréquemment répétées, nous avons trouvé dans quelques anciens écrivains des plaintes exactement semblables, et sur les mômes sujets, à celles que l'on formule aujourd'hui :

« Aujourd'hui que les mestres de camp se font par douzaines. » (Brantôme, Discours sur les duels.)

Deux mille ans avant .Tésus-Christ, un philosophe disait : « On ne met aucune borne à la fureur d'écrire, scribendi lihros non est finis. »

On se plaignait sous Louis XV de la prodigalité des cordons de l'ordre, comme aujourd'hui on se plaint de celle des croix d'honneur.

De tout cela il ressort que le progrès est une chimère; le peuple d'aujourd'hui est exactement le peuple du temps de Moïse ; chaque siècle a sa folie particulière qu'il décore du titre de philosophie; ceux-là sont appelés sages qui font nos folies ou sont fous à notre profit.

Toute cette indignation de Hugues creva en une ode en vers libres:

Si j'étais chevalier, J'aurais une bannière i

Sous mon blanc destrier Flotterait la poussière, etc.

C'éidit l'heure de partir pour le bal ; il fallut descendre un peu de ces hypothèses dites poétiques : la cuirasse fut remplacée par l'habit marron, l'aigrette rouge par un chapeau de soie, le bouclier par une canne, et le destrier blanc par deux chevaux de fiacre d'une couleur indéterminée.

Arrivé au bal, Hugues chercha longtemps madame***; elle le cherchait aussi; mais Hugues l'ayant aperçue avec une guirlande de fleurs bleues dans les cheveux, il resta un moment anéanti; puis, se glissant dans la foule, il sortit du salon en jurant de ne jamais revoir madame ***. En général, les amoureux dépensent tant d'énergie dans leurs projets de vengeance et dans leurs serments, qu'il ne leur en reste guère pour l'exécution ; néanmoins Hugues tint cette fois la promesse qu'il s'était faite à lui-même.

Si madame *** avait substitué les volubilis bleus aux jonquilles que lui avait envoyées l'étudiant, ce n'était pas faute d'un vif désir de lui être agréable : elle s'était même coiffée d'abord avec lesdites jonquilles ; mais sa femme de chambre et sa psyché lui avaient si bien démontré la dissonance des fleurs jaunes avec ses cheveux blonds, que, dans l'intérêt même de notre héros et pour ne pas lui paraître laide, elle y avait renoncé.

Hugues fit de longues homélies contre les grandes dames, dr^'ouvrit que la vertu et l'amour n'existent que dans les mansardes, et se renferma dans son eUelier.

Il devint amoureux, à quelque temps de là, d'une voisine; il la rencontrait dix fois le jour sur son escalier; mais, n'osant lui parler, il rappela dans sa mémoire tout

ce qu'il avait lu d'applicable à la circonstance, et il lui écrivit. Ainsi que ne manque jamais de le faire le jeune homme qui n'a connu d'autres plaisirs que le jeu de balle et le théâtre des Variétés une fois par semaine, il se donnait dans sa lettre pour un homme fatigué de Texistence et de se? insipides joies. 11 offrait toute sa vie pour un regard.

Avec toutes les femmes le but est le même ; il n'y a de différence que dans le point de départ. Hugues demandait un regard : on lui accorda ce qu'il demandait. Il eût mieux fait de demander davantage: c'était commencer le plus loin du but possible.

La jeune voisine se trouvant ainsi, par les adorations timorées de l'étudiant, juchée sur un piédestal si élevé qu'elle ne pouvait en descendre sans risquer de se rompre le cou, le prit au mol, non sans s'étonner passablement des épîtres mélancoliques de son voisin. Il faisait sa cour depuis un mois, quand pour la première fois il s'avisa de demander une réponse à ses lettres.

« Il savait bien tout ce qu'un pareil sacrifice coûterait à la vertu de sa voisine; ce n'était qu'en tremblant qu'il osait demander une si grande faveur. Les filles sages, d'ordinaire, ne répondent pas à des lettres d'amour; mais il espérait que sa constance triompherait de scrupules auxquels il ne pouvait qu'applaudir, etc. »

Prenez une vieille femme au moment où elle va jeter par la fenêtre des pantoufles hors de service, priez-la de vous les donner pour un louis : elle vous en demandera trois.

La voisine vit justement dans cette lettre un plaidoyer fort éloquent contre ce qu'on demandait d'elle ; et ce ne fut que quinze jours après qu'elle consentit enfin à faire

c-.^ qu'elle eût fait d'elle-menio si Hugues ne le lui eût pas demandé II avait lu et relu Clarisse Harlowe, et il suivait Lovelace pas à pas.

Huit jours plus tard, il demanda à faire une visite.

Huit jours après il serra la main.

Huit jours après il baisa la main.

Huit jours après il baisa la joue.

Huit jours après il se rapprocha des lèvres ; on le mil à la porte.

On le mit à la porte, parce qu'en même temps que lui un autre candidat s'était mis sur les rangs.

Mais l'autre candidat avait commencé plus près du but; il avait débuté par faire une visite, et ilesl facile de les suivre l'un e^l'aulre dans leur chemin.

Le jour oii Hugues avait demandé un regard, son rival avait fait une visite.

Le jour où Hugues avait demandé une réponse, l'autre avait serré la main.

Le jour où Hugues avait serré la main, l'autre l'avait baisée.

Le jour où Hugues avait baisé la main, l'autre avait baisé la joue.

Le jour où Hugues avait baisé la joue, l'autre avait baisé les lèvres.

Le jour où Hugues avait voulu baiser les lèvres.... on avait mis Hugues à la porte ; la jeune ouvrière s'était donné un maître qui avait exigé l'expulsion de son rival -

Hugues lui envoya uïi cartel. Celui-ci répondit qu'il comprenait à peu près que Hugues, désappointé dans ses espérances, fût en colère et ne s'amusât pas de la vie; mais que lui, qui avait réussi, trouvait la vie fort

agréable pour le moment el ne se souciait nullement de !a jouer contre la vie d'un homme qu'il serait désespéré de tuer et auquel il n'avait nul sujet d'en vouloir. Hugues alors rima des élégies.

Comme il en était à sa quinzième élégie, d'autres étudiants vinrent le cherclier pour l'emmener déjeuner. Un d'eux avait reçu quelque arg ni de sa famille et traitait ses camarades.

Après le déjeuner, ils se séparèrent. Hugues donnait le bras à deux jeunes gens qui demeuraient dans son quartier,

Ils arrivèrent à un carrefour; Hugues voulut tourner à droite, un autre insista pour qu'on prît à gauche. Le troisième annonçait qu'il prendrait tout droit. Chacun appuya son opinion d'arguments à peu près les mêmes. Cette rue abrégeait le chemin, cette autre était moins fangeuse, etc.

« Ma foi, messieurs, dit le troisième, vous avez pris pour vous les deux seules raisons que l'on puisse donner; pour ne pas vous répéter, je suis forcé de dire la vérité. Je ne veux passer ni à droite ni à gauche, parce que dans une rue demeure mon bottier et dans l'autre mon tailleur, et que mes comptes ne sont pas aussi en règle que je le voudrai.s bien. »

Hugues et l'autre jeune homme avouèrent en riant que c'étaient des causes semblables qui seules fondaient leur obslination géographique. Ils se séparèrent en se donnant la main, et chacun prit la route qui lui présentait le plus de sûreté.

Rentré chez lui, Hii^'ues ralluma son feu, car dans Jes premiers jours du mois d'avril il faisait encore froid, et il se mit à penser.

Une goutte de citron fera tourner le lait le plus pur. Il n'est pas impossible qu'une éclaboussure reçue dans la rue pousse un homme à se brûler la cervelle, tanl la moindre contrariété nous trouble la vue et nous fait tout voir en noir. Cette delîe, qui empêchait l'étudiant de Dasser librement dans la rue, l'amena à récapituler tout De qu'il y avait de chagrinant dans sa situation» II est peintre, mais tant de gens de talent meurent de faim ! et d'ailleurs aura-t-il du talent? Il récapitula tous les ennuis qui l'assiégeaient et le peu de ressources qu'il trouvait contre eux : le théâtre où, depuis les mystères jusqu'à nous, on avait toujours joué une seule et unique pièce, tantôt prise du côté sérieux, tantôt du côté comique ou grotesque. Le monde! les grandes dames qui trompaient comme des grisettes, lesgriseltes qui trahissaient comme des grandes dames. Il se rappela ses peines d'amour; il relut ses élégies et s'attendrit sur luimême. Son amour pour la solitude et la vie champêtre se réveilla. Il fit sa valise, et piartit pour le Havre.

Dans la voiture, Hugues se trouva l'heureux posseS' seur d'un coin. En proie aux plus ria/ites idées, il descendit son i)onnet jusque sur ses yeux, bien décidé à ne pas dire un mot de tout le voyage. Il allait se trouver à cinquante-six lieues de Paris : c'e^t là qu'il verrait l'homme de la nature, l'homme non corrompu par

la civilisation, l'homme simple, franc et bon; pas d'éliquetfe; des filles chastes, pures, innocentes, filant pour leurs vêtements la laine de leurs moutons plus blancs que la neige.

La voiture s'arrêta à quelques lieues de Paris pour se compléter : c'est un mouvement d'anxiété que tout le monde connaît.

Pour le voyageur endurci qui n'a d'autre souci que ses aises, le nouveau venu est il gros? est-il mince? Pour les jeunes gens, est-ce une femme? Et quand un voile, un chàle flottant dans l'ombre ont réalisé ce désir, est-elle jeune? est-elle jolie?

C'étaient deux femmes, l'une jeune, l'autre de l'âge d'une mère de comédie, c'est-à-dire encore coquette et avenante. Il ne restait que les deux places des deux survenantes. Les quatre premiers arrivés avaient nécessairement pris les coins. Un des voyageurs, placé sur la même banquette que l'étudiant, offrit son coin et se rapprocha de Hugues; celui-ci agit de même, mais fut forcé de se placer sur la banquette opposée.

En un moment la voiture avait changé d'aspect. Les quatre hommes, qui s'étaient affublés, pour passer la nuit, de bonnets plus ou moins ridicules, les avaient remis dans leurs poches ou avaient passé la main dans leurs cheveux; tout le monde s'était fait beau.

Comme Hu^'ues avisait comment il entamerait le dialogue, une conversation s'engagea entre les -ieux femmes et l'un des voyageurs qui avaient gardé leur coin. Il donna de son manque de politesse des raisons gaies et plaisantes qui firent rire les deux femmes aux éclats. Hugues, choqué de cet avantage que l'on prenait sur lui et du peu de profil qu'il tirait de son sacri-

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fice, trouva avec peine et ramassa son bonnet qu'il avait ôtc précipitamment, l'enfonça sur ses yeux et s'endormit pour ne se réveiller qu'en arrivant au Havre. Il faisait ^rand jour; il mit son bonnet dans sa poche, et ce ne fut que quelques jours après qu'il s'aperçut que son foulard, qu'il avait toujours connu jaune, était devenu amarante. Dans un des coins était attachée une petite bague ornée d'une topaze de peu de valeur.

Hugues fut reçu chez son père comme tous les fils chez tous les pères : sa mère pleura de joie et le trouva superbe ; son père ne fut guère plus sloique. Aux questions sur ses études, il répondit qu'il serait bientôt avocat; les parents furent enchantés et invilèrent leurs parents et leur amis à dîner, pour se faire honneur de leur fils. Le dîner fut rendu par les parents et les amis.

Hugues n"eut qu un médiocre succès : son genre d'esprit était trop fin pour ses auditeurs. Il fut entièrement éclipsé par un diseur de gaudrioles, sorte de loustic au rire bruyant II trouva là des éliqueites que tout son engouement pour la vie champêtre ne put lui faire préférer à celles dont il avait tant médit à Paris. On le forçait de boire et de manger; son verre toujours rempli, devait toujours être vide ; on choquait les verres à chaque fois qu'on les portait à la bouche. Peu connaisseur en vins, il néf:ligeait de faire l'éloge de celui qu'on servait. Après le café on faisait du gloria, puis une nouvelle dose d'eaude-vie faisait le gloria gris; puis l'eau de-vie pure était bue comme rincette; à la rincette, succédait la surrin-

lE CHEMIN lE PLUS COUTIT. 19

celte. La maîtresse de la maison apportait alors, sous le nom de cassis qu'elle avait fait eile-meme, de l'eau teinte de rouge et une galette de sa façon. Tlugueb, qui avait trop bu et trop mangé, refusait le cassis et la galette : on s'entre-regardait. Hugues était un homme sans usage et sans habitude du monde.

Au dehors, il était plus heureux ; il y avait de beaux l'âturagcs ; mais les moutons étaient jaunes de boue et de fumier, ceux qui les gardaient éîaient des enfants déf^ucniilcs.

Son rôvc d'égalité n'était pas plus réel; à la même lahie, le maître mangeait sur une nappe qui s'arrêtait à \dip'.ace des domestiques. Les domestiques mangeaient un pam plus grossier et buvaient de la piquette à côté ilu Vieux cidre des maîtres.

Un jour son père lui dit : « Hugues, monte demain matin sur le bidet et va à Étretat; tu payeras à Samuel Aubry cent mesures de pommes que je lui dois de l'année passée, el tu lui feras nos compliments »

Hugues profita avec joie de Toccasion de s'éloigner pour un jour des parents et des amis de son père. Il ne pouvait que leur savoir gré de leur accueil et de leurs dîners offerts de bon cœur, mais il y périssait d'ennui.

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t'K l'on voit comment l'étudiant UDCUES MAflCHA SDR LB PIED d'un homme blond, ET CE QUI EN ADVINT.

Il y a cinq ou six lieues du Havre-d^^-Grâce au petit port d'Étretat. On y va du Havre presque toujours en montant, à travers champs, sans rien voir qui ressemble à la mer: il semble presque que l'on est dans une plaine de la Beauce; mais il vient un moment où, «iprès une dernière montée, l'horizon se dévoile, et, à près de cinq cents pieds au-dessous du spectateur, on découvre la mer jusqu'à une grande distance. Il est impossible à cet endroit de ne pas s'arrêter quelques instants pour contempler le magnifique spectacle que l'on a sous les yeux. Élretat n'est pas un port construit de main d'homme; c'est une baie naturelle entre de hautes falaises coupées à pic et des roches énormes. La bourgade est placée entre deux collines, et il paraîtra remarquable qu'il n'y ait aucune habitation sur le versant de l'une ni de l'autre, quand on saura que le vent du sud ouest ne peut souffler un peu fort sans faire entrer la mer dans les rues d'Étretat; plusieurs fois, en ''reusant des caves, on a trouvé des maisons, en partie détruites, enfouies sous le sable de la mer, à une époque dont personne n'a le souvenir.

Hugues arriva de bonne heure, non sans s'être égaré plusieurs fois dans le trajet. Il ne connaissait pas Étretat,

et se sentit épanouir le cœur quand il fut parvenu à l'endroit où il n'y avait plus qu'à descendre. Toutes les collines étaient couvertes d'ajoncs, buissons verts épineux, dont les fleurs jaunes sont si nombreuses, qu'à quelque distance il semble au soleil voir ur immense drap d'or étendu sur la terre; puis au loin la mer était d'un bleu sombre, et à l'horizon s'élevaient de chaudes vapeurs. Quelques navires passaient au large, et leurs voiles blanches, gonflées par un frais vent d'esf, leur donnaient la forme et la démarche de grands cygnes glissant sur l'eau.

Hugues descendit à Étretat par des chemins creux, sur les bords desquels de grands arbres et des aubépines en fleur formaient de longs berceaux.

Samuel Aubry était à la messe, ainsi que la plus grande partie des habitants ; Hugues se dirigea vers l'église. Comme il passait près d'une petite maison dont une grande vigne couvrait toute la façade, des pampres verts qui cachaient presque la fenêtre sortit une voix de femme. Hugues leva la tête et aperçut une ravissante figure de fille avec des cheveux blonds et des yeux d'un beau bleu pur. A cette voix, un homme qui sortait de la maison se retourna, la jeune fille rejeta en arrière les cheveux qui lui tombaient sur le front et dit :

« N'oubliez pas, mon bon Vilhem, de ramener mon père aussitôt après la messe. »

Puis elle disparut.

Hugues resta quelques instants immobile devant la fenêtre; mais personne ne reparut, et il doubla le pas pour rejoindre l'homme qui sortait de la maison. C'était se rapprocher de la jolie fille que de causer avec quel-

qu un qui venait de la quitler; et daillcurs il saurait par lui qui elle élalt.

Villiem était assis contre une haie et allumait sa pipe; près de lui était un gros chien de Terre-Neuve, noir et blanc.

Pour entrer eu conversation, l'étudiant, après avoir îierché longtemps quelque chose d'adroit et de bien iourné, finit par dire :

« Quelle heure est-il?

— Je n'en sais rien, » dit Vilhem.

Puis il se leva et continua sa route, suivi de son chien.

Hugues marchait à côté de lui.

Mais la conversation était entièrement tombée.

Il tenta de la relever.

« Savez-vous, demanda-t-il, où est Samuel Aubry?

— C'est chez lui qu'il faut le demander, répondit Vilhem.

— J'y suis allé.

— Eh bien?

— Eh bien ! on m'a dit qu'il était à l'église.

— Alors, vous en savez plus que moi.

— Où est l'église?

— J'y vais; suivez-moi. »

Hugues le suivit sans pouvoir le faire parler davantage. Vilhem semblait entièrement absorbé par sa pipe, qu'il n'éteignit qu'au moment d'entrer dans le temple.

L'église, à cette époque, n'était pas encore défigurée par le hangar de planches et de plâtre dont on l'a

agrandie aujourd'hui. Elle ne consistait qu'en ce petit vaisseau formé d'arceaux gothiques, élevés, légers, dentelés, et laissant passer, à travers des rosaces de vitraux de couleur, un jour mystérieux et tranquille.

Chaque famille avait son banc; femmes, hommes, enfants, s'y rangeaient, plus ou moins pressés, selon le nombre des membres de la famille. Les hommes étaient vêtus de larges vestes brunes ou bleues et de pantalons semblables ; des cheaiises de laine rouges ou bleues rabattaient leur col sur les épaules : toutes les barbes étaient fraîchement faites- Les femmes étaient propres et coquettement arrangées ; presque toutes, et ce goût a subsisté, étaient vêtues de violet; un mantelet, à capuchon presque universellement noir, encadrait gracieusement leur visage. Tout le monde était recueilli et silencieux. Vilhem, en entrant, trempa l'extréinité de ses doigts dans l'eau bénite et se signa; puis il se mit à genoux sur la dalle et pria.

Sur un des premiers bancs était un homme qui semblait âgé de quarante ans. Ses cheveux blancs grisonnaient; sa figure était calme et bienveillante; il ne manquait pas d'un certain embonpoint. Son teint, légèrement coloré, n'était pas hâlé par l'air comme celui des autres hommes qui remplissaient l'église. Il était seul dans son banc; en apercevant Hugues, il s'inclina silencieusement et se recula pour lui offrir une place à côté de lui; mais Hugues remercia d'un signe et resta debout. Il ne voulait pas s'éloigner de son silencieux compagnon de voyage.

Quand le bedeau apporta le pain bénit, celui qui avait offert à l'étudiant une place sur son banc eut encore la complaisance de lui passer la corbeille. Hugues, sans

rien prendre, la présenta à Vilhem Girl ; mais celui-ci la refusa. Alors les enfants de chœur se mirent à chanter. C'étaient de ces originales et simples harmonies que produit l'Allemagne; de cette musique qui vous enlève de la terre et emporte l'esprit dans ces douces rêveries qui révèlent le ciel.

La messe finit et on sortit de l'églisb. Maître Kreisherer aborda à ce moment l'éludiant et lui dit.

« Vous n'êtes pas de notre pays? »

Mais Hugues, qui craignait de perdre Vilhem, et qui s'en trouvait séparé par quelques personnes, ne lui répondit pas et doubla le pas. Il ne tarda pas à rejoindre Vilhem ; mais, comme il allait lui adresser la parole, celui-ci le prévint, et, lui montrant un homme qui sortait de l'église, il lui dit: « Voici Samuel Aubry. »

Hugues aborda l'homme qui lui était désigné et l'accompagna jusque chez lui. Le soir, en s'en allant, Samuel conduisit son hôte. On passa devant la petite fenêtre aux pampres verts : elle était éclairée en dedans et fermée. Il parut à Hugues que des chants se faisaient entendre; mais il n'avait, vis-à-vis de Samuel Aubry, aucun prétexte de s'arrêter. Il retourna plusieurs fois la tête, en ayant soin de se tenir du côté du chemin opposé à la maison, pour la voir plus longtemps. Au moment oii le chemin tournait, et oii il devait nécessairement la perdre de vue, il s'arrêta, assura Samuel qu'il trouveraitsa route parfaitement. Samuel le chargea pour son père de commissions dont Hugues, les yeux fixés sur la petite fenêtre, n'entendit pas un seul mot.

Il y joignit d'aussi inutiles instructions sur sa route. Us se séparèrent. Hugues partit au galop, mais bientôt son cheval prit le trot, et ensuite le pas, sans qu'il y fit

attention. Son imagination était absorbée par les souvenirs de la journée: l'aspect imposant de la mer, la iolie tête blonde, la musique ravissante de l'église.

Il s'égara complètement, et n'arriva chez son père que fort avant dans la nuit. Il refusa de souper, et se coucha sans parler à personne, tant il craignait la moindre distractioû aux ràv^ics dans lesquelles il était plongé.

Il y avait trois personnes dans la petite maison.

Maître Kreisherer, comme l'indique son nom, comme l'indiquait plus évidemment encore son extérieur à ceux qui l'ont connu, n'était pas du pays.

C'était un musicien de Sweibrucken, homme de talent ignoré, qui avait toujours vécu comme vivent et meurent certaines plantes au sommet des montagnes inaccessibles. Elles déroulent leurs pétales de pourpre ou de saphir, et exhalent leurs parfums sans que personne en jouisse: seulement quelquefois le soir une brise porte ce parfum à une fille ou à un poète qui rêvent, sans qu'ils puissent savoir si ce parfum vient du ciel ou de la terre

Maître Kreisherer avait vécu ainsi longtemps dan'' son pays, dans la paroisse d'Uweiler.

Confiné dans une pauvre commune, entouré de gens qui sentaient bien les charmes de ses compositions, mais n'étaient pas assez vains de leur bonheur pour vouloir ?ie faire envier aux autres, et d'ailleurs auraient été fort inhabiles à rendre leurs sensations, le maître (?e

clavecin était eiilièiemenlignorcS sans chagrin de l'être i car l'étude de son art lui donnait autant de jouissances qu'il lui en fallait; et les jeunes filles et les jeunes garçons ne valsaient que sur des airs composés par lui et qui se répandaient parfois jusqu'à la fameuse taverne de Rubenhaus, à dix lieues delà, sans que personne en connût l'auteurc

11 avait plus tard vu mourir sa femme ; le chagrin qu'il en avait conçu, et le soin de recueillir le bien qui revenait à sa fille, car sa femme était Française, l'avaient fait passer en France, et le hasard l'avait fixé àÉtretat, où il était devenu successivement maître de chant des enfants de chœur et maître d'école ou plutôt clerc, pour nous servir d'une expression encore en usage sur toute la côte de Normandie.

Pour Vilhem, que connaissent bien ceux qui ont lu nos précédents récits, c'était ce paresseux Vilhem qui ne se donnait ^uère de mouvement que pour fane quelques menus ouvrages qui fournissaient à sa nourriture et à son tabac, plus précieux que sa nourriture ; mais comment avait-il quitté l'Allemagne et Sweibrucken, et comment était-il venu à Étretat ?

Vilhem Giri, d'une famille bourgeoise de Sweibrucken, avait reçu une éducation distinguée. Deux fois dans sa vie il avait été sinon riche, du moins fort à son aise, et deux fois il s'était vu réduit à la plus complète pauvreté. Il lui était resté des vicissitudes de sa vie un dédain excessif pour les choses humaines, et une seule passion, la paresse.

Non une paresse lourde, somnolente, stupide; mais une paresse raisonnée, spirituelle, et appuyée des plui solides et des meilleurs arguments ; une paresse fondée

sur le peu d'importance des choses les plus fatigantes à acqu'M'ir et les plus difficiles à conserver.

Il avait été compris dans une levée de troupes, et avait mieux aimé s'exposer aux dangers delà désertion que de subir un métier qui lui était odieux pour une foule dri raisons que nous n'avons pas le loisir de détailler ici. Il était venu en France, et s'était fixé dans le petit bourg d'Étretat; son choix pour celte résidence avait été déterminé par la rencontre de maîtro Kreisherer, son compatriote et un peu son cousin.

Il faisait à Éiretat ce qu'il avait fait en Allemagne ; il faisait avec empressement un travail qui lui donnait le droit de ne rien faire pendant plusieurs jours. Il fumait et buvait du cidre avec maître Kreisherer, non sans regretter cnelquefois la bière blanche de Thal-Strage.

Il aima i surtout à entendre le soir maître Kreisherer jouer SUT son clavecm quelques vieux airs allemands, ou Thérèse, de sa voix pure, chanter les mélodies qu'inspirait à son père la poésie de la mer.

Tous trois passaient ainsi de longues soirées. Maître Kreisherer avait quelques regrets du passé et quelque sollicitude de l'avenir, car Thérèse était en âge d'être mariée. Thérèse avait bien peu de passé dont elle pût se souvenir, et, quoiqu'il ne fût pas impossible qu'elle désirât quelque chose, il lui aurait été difficile de dire ce qu'elle désirait..

Pour Vilhem Girl, il ne désirait rien, ne craignait rien, ne regrettait rien, et se trouvait l'homme le plus heureux du monde.

Une année après son arrivée à Éiretat, il arriva à Vilhem la seconde bouffée de fortune dont nous avons légèrement parlé.

Un soir d'hiver, maître Kreisherer était assis dans un grand fauteuil, presque soi^s le manteau d'i»ue haute cheminée ; devant lui était une table, sur celte table deux verres et un pol de gros cidre, de l'autre côté de la table était un fauteuil vide.

Vilhem entra, et se mit sans rien dire dans un fauteuil et ralluma sa pipe; maître Kreisherer se mit à narrer à son commensal comment Guy d'Arezzo, moine bénédictin de Toscane, avait imaginé la gamme, et lui cita b strophe de l'hymne à saint Jean d'où il ava[t pris les dénominations des noies :

Vt queant Iaxis resonare iibris Mivdi gestorum /"(flmuli tuorara, 5o/ve polluti ^flbii reatum, Sancte Joannes.

A l'attitude de Vilhem Girl, à son regard imperturbablement fixé sur les bouffées régulières de sa fumée, il était facile de voir qu'il s'intéressait peu aux discours du musicien, et qu'il était là, non pour écouler ni pour répondre, mais pour se chauffer, assis commodément, et fumer sans nul autre souci que de remplir sa pipe chaque fois qu'elle arrivait à ne plus contenir que de la cendre, et de vider son verre après l'avoir machinalement porté en avant pour rencontrer celui de maître Kreisnerer. Thérèse joua de la harpe, et Vilhem, contre son habitude, parut plutôt attendre la fin de la musique que se laisser bercer aux douces rêveries que d'ordinaire elle excitait en lui. Il prit enfin la parole.

« Hé! maître Kreisherer, dit-il, saviez-vous que j'étais neveu de la vieille Marthe Leben? c'est une nouvelle que vient de m'apprendre ce papier qui m'annonce la prerle douloureuse que j'en ai faite, et me convoque à son enterrement, et aussi cet autre qui m'invite à assister à l'ouverture de son testament.

— Et je vous prie d'agréer mes félicitations, dit maître Kreisherer; car on n'attribue pas d'autre enfant à votre défunte tante Marthe qu'un fils mort il y a quinze ans; et, si vous êtes héritier, tout porte à croire que notre ami Vilhem Girl sera riche comme un mareyeur.

— Vous croyez? » dit nonchalamment Vilhem; et il remplit sa pipe. Quand il l'eut allumée : « Une chose me fâche, ajouta-t-il, c'est qu£ ma tante ait cru devoir aller mourir à Fécamp, ce qui nécessite pour moi un voyage de quatre ou cinq lieues pour assister aux derniers honneurs qui lui seront rendus, tandis qu'elle serait tout aussi bien morte à Vatteau, à une petite lieue d'ici, où elle a longtemps séjourné. Les vieilles gens ont d'étranges caprices! »

Et quand Vilhem se remit à fumer, il resta sur sa physionomie l'expression visible de son mécontentement.

Le lendemain, il partit avant le jour.

Sur la tombe de la vieille Marthe, un monsieur vêtu de noir s'avança, qui tira de sa poche un rouleau de papier qu'il déploya; puis il se moucha et fit entendre cette petite toux dénonciatrice d'une lecture imminente.

« C'est singulier, dit Vilhem, ce que va lir^. je monsieur me fait tout à fait l'effet d'une oraison f-mèbre; je serais assez curieux de savoir ce que l'on peut dire de ma tante Marthe, et à coup sûr on a bien fait de ne paa

me charger de cette besogne; je n'aurais guère trouvé à dire que : « Son pouls battait, son pouls ne bat plus. «

Le monsieur vêtu de noir commença Après des considérations générales sur la mort qui frappe en aveugle les riches et les pauvres, les bons et les méchants, après quelques doléances sur la fin prématurée d'honorable dame Marthe Leben, après soixante ans d'une vie irréprochable, il poursuivit :

« Certes, messieurs, ce n'était pas une femme vulgaire que Marthe Leben, et personne peut-être n'a aussi bien rempli les conditions que les sages de tous les temps et de toutes les nations ont imposées aux femmes. L'épitaphe la plus vantée parmi les Romains fut celle-ci:

Casta VIXIT;

LanAM F£CIT;

DOMDM SERVAVIT.

Elle a vécu chaste ; Elle a filé de la laine; Elle s'est renfermée dans sa maison.

» Et je le prouve, messieurs :

» Marthe Leben était devenue paralytique, et n'aurait pu sortir, quand même son esprit éclairé ne se fût pas fait une jOiC de la nécessité que la nature lui imposait de cette vertu domestique; donc, domum servamU

» Casta mxit. Ici, messieurs, s'arrête l'investigation permise; la vie privée doit être murée; je regrette de ne pouvoir, sans manquer au respect dû aux morts, déployer à vos yeux celte vie sans aucun doute pure et sans reproche.

» Lanam fecit. A nous qui avons vécu dans Tintimité %ic-. cette femme supérieure, il est connu que personne,

LECnEMlNLEPLUSCOURT. 31

dans toute la France peut-être, ne tricotait avec celte rare perfection qu'elle eût nécessairement apportée à tout ce qu'elle eut fait, si sa modestie ne Teût toujours empêchée d'entreprendre autre chose.

» Personne, messieurs, et pardonnez si je renouvelle vos douleurs en rappelant ici les brillantes qualités de la femme que nous avons perdue; personne ne doute qu'avec son exquise sensibilité, son esprit si richement doté par la nature, si l'on eût semé le grain fécond de l'éducation, il n'en fût résulté une riche moisson; personne ne doute que Marthe Leben n'eût été capable de réussir dans les sciences et dans les lettres- Pour ce qui est des arts, le savant Haller a parfaitement remarqué que les personnes que la nature destine à ce culte sacré ont le système nerveux prodigieusement développé. Marthe Leben n'avait peut-être pas les nerfs d'une trèsgrande délicatesse; mais, comme le travail et la méditation des arts doivent prodigieusement accroître cette disposition, il n'est pas douteux non plus que notre illustre amie ne se fût placée, dans les arts, au premier rang que lui ont, dans l'ordre moral, acquis, sans contredit, ses singulières vertus.

M Certes, messieurs, un si extraordinaire assemblage des plus brillantes qualités et des talents les plus divers aurait dû exciter l'envie, l'envie qiai... (Ici une paraphrase fort étendue et que nous nous abstenons de rapporter, attendu qu'elle se trouve partout.,; Mais, conformément à la maxime du sage, qui dit que la femme la plus vertueuse est celle dont on parle le moins, Marthe a échappé aux traits de l'envie, de l'envie que..- (autre paraphrase), par sa précieuse modestie; car, messieurs, si la femme la plus vertueuse est celle dont on parle le

moins, je vous prends tous à témoin que celle palme est encore due à la couronne de notre immortelle amie ! Jamais femme ne vécut dans une aussi respectable obscurité, et je suis certain qu'aucun de vous peut-être n'en a jamais entendu parler, et que vous n'avez appris qu'elle avait vécu que par l'annonce de sa mort.

» Pleurons donc, messieurs, sur cette tombe ! Pleurons en ce jour où la terre perd encore une des femmes qui honoraient l'humanité; mêlons nos regrets à ceux des pauvres dont elle était la providence et l'appui ; et si aucun n'a suivi son convoi, cela ne peut s'expliquer que -d'une manière, puisqu'un cœur si noble et si généreux, comme je viens de le prouver facilement, n'a pu manquer de soulager la misère : c'est que, conformément au précepte du Christ, sa main gauche ignorait ce que donnait sa main droite, et que, par une fraude pieuse, piè mendaXf elle a dérobé aux pauvres la main bienfaisante qui probablement répandait dans l'ombre de prodigieux bienfaits.

— C'est étonnant, se dit Viliiem Girl, combien sont honnêtes gens les gens qui meurent. »

A Pouverture du testament, il se trouva que Vilhem, malgré le nombre prodigieux de cousins et de neveux que se trouvent dordinaire avoir les gens riches, héritait de soixante mille francs, dont trente mille pour sa part légale, et trente mille d'un legs particulier Dès le lendemain, il fut accusé criminellement d'intrigub et de eaptation ; le legs qui lui était particulier fut attaqué en nullité, et le testament fut argué de faux.

II fallut chercher un procureur; le procureur lui conseilla de chercher un avocat.

« Monsieur, ditVilbem, je n'ai besoin d'aucun avocat, je dirai moi-même à messieurs les juges : « Je défie que l'on prouve que j'aie jamais parlé ni écrit à la testatrice. »

— Monsieur, dit le procureur, ce n'est pas ainsi qu'on plaide; il vous faut absolument un avocat.

— Eh bien, monsieur, dit Vilhem, donnez-moi celui que vous voudrez.

— Monsieur, dit le procureur, vous serez content. » Le premier procès était pour avoir négligé une formalité qui l'exposait à quelques francs d'amende.

Le jour du jugement, après qu'on eut lu l'acte d'accusation, Vilhem le trouva si juste que, sans son procureur qui le retint, il se serait levé et aurait dit qu'il était prêt à payer, sans permettre à l'avocat de prendre la parole.

« Messieurs, dit l'avocat,

» Certes je craindrais pour ma cause et pour mon client, me voyant pour adversaire l'une des lumières les plus éclatantes du barreau, si je ne me confiais en votre justice et en cette respectuense observation de la loi dont vous m'avez déjà donné tant de preuves,

» On ne peut nier, messieurs, que la société ne soit dans un état de crise, et que les destinées de l'avenir ne nous apparaissent confuses et effrayantes comme de sanglantes comètes ; et permettez que je vous dise ici, messieurs, qu'ils n'étaient pas si fous, ces anciens qui considéraient ces signes célestes comme l'annonce de la colore divine. L'homme, quoi qu'il en ait, ne peut se dérober aux influences atmosphériques, et code involon-

tairemeiit à l'effroi physique qu'inspire à tout ce qui est créé ces g'rands bouleversements de lanature.

Steteruntque comae, et vox faucibus hoesit.

» Or, messieurs, ûii devons -nous chercher les causes de ce malaise social, de cette agitation qui s'est emparée de diverses classes deîa société? C'est ce que je vais examiner, après avoir réfuté tour à tour les soixantedouze opinions différentes émises précédemment à ce sujet par des hommes dont j'estime les talents, mais qui me paraissent cette fois être tombés dans une grande erreur, errasse immodice.

» La première opinion que je réfuterai, messieurs, 3st celle....

— Avocat, dit un des juges, n'aimerioz-vous pas autant arriver à la question?

— Qu'est-ce à dire, messieurs? dit l'avocat se tournant vers ses confrères : est-ce au milieu du barreau qu'un magistrat ose borner la défense de l'accusé, et interdire au défenseur-né de la veuve et de l'orphelin les paroles qui doivent protéger ses clients contre les embûches de la calomnie?

» Messieurs, continua- t-il, devant vous, à la face de toute la ville de Fécamp, à la face de toute la France, de l'Europe entière (car ici la cause change d'aspect, elle devient intéressante pour tous les peuples qui ont des lois), je proteste énergiquement contre la tentative criminelle du magistrat qui a voulu arrêter l'essor victorieux de la défense.

» Où sommes-nous, messieurs, dirai-je avec l'orateur romain? ubinam gentium,sumus'îM ne réussirons-nous

LE CHEMIN LE PLUS COURT. îiij

jamais à abattre les têtes toujours renaissantes de l'hydre de la tyrannie?

» M s, veuves, orphelins et accusés, la défense ne vous manquera pas; je verserai jusqu'à la dernière goutte d'un sang qui appartient à la patrie, avant de vous abandonner à la corruption et à l'iniquité. »

Il se fit dans l'assistance un murmure d'approbation; quelques applaudissements même se firent entendre

« Monsieur, dit Vilhem en tirant l'avocat par son ha bit, ces messieurs ne vous ont rien dit que ce que j'allais vous dire-moi-même; personne ne veut de votre sang, et votre colère ne sert qu'à prévenir les juges contre ma cause.»

L'avocat ne répondit pas et continua :

« Messieurs, la première des soixante-douze opinions que j'ai à réfuter est celle.... etc. »

Et il poursuivit. Au bout d'une h«ire, comme il réfutait la cinquante-huitième opinion erronée sur les causes du malaise social, un des juges prit encore la parole tf dit:

« Au nom du ciel ! avocat, arrivez au testament.

— Vous me voyez, messieurs, dit l'avocat, dans ua triste étonnement; je ne sais comment concilie? le res pect que je dois à la cour avec l'indignation qui déborde de mes lèvres f Eli quoi I messieurs, les ennemis de mar client ont-ils donc réussi, par leurs manoeuvres perfides...

— Mon Don monsieur, dit Vilhem, je n'ai pas d'enne mis, que je sache; je ne connais personne ici et personne ne me connaît.

— .... Parleurs astucieuses menées, poursuivit l'avoca* à faire taire la voix de la justice, à pousser les

magistrats à refuser d'enlendre une cause qui intéresse lous les Ijonneies g^-ns? Je proteste encore, messieurs, contre la violence qui m'est faite, et je n'abandonnerai pas le malheureux dont on a juré la perte. Si l'on veut m'imposer silence par la force, on n'arrachera ici que les lambeaux de mon corps, et on souillera de mon sang Je sanctuaire profané de la justice.

— Mais, monsieur, dit Vilhem au procureur, quelle mouche pique cet homme? Que veut-il que l'on fasse de son corps et de son sang ? et pourquoi cet étalage d'héroïsme ampoulé? A coup sûr, les injures qu'il adresse aux juges vont me faire perdre ma cause.

— Monsieur, dit le procureur, il faut bien qu'il profite de cette occasion de montrer son indépendance; et c'est une plaidoirie bien remarquable

•— Monsieur, dit Vilhem en tirant l'avocat par son habit, je vous défends de continuer sur ce ton.

— Oui, homme naïf et bon, s'écria l'avocat, je conçois tes craintes devant la corruption et la tyrannie; mais rassure-toi, je ne t'abandonnerai pas. La cinquante neuvième opinion que j'ai à réfuter...»

Vilhem sortit de l'audience.

Une heure après, il apprit qu'il était condamné eiU\ dépens.

« C'est un beau plaiàoyer, »> disait le public en sortant de l'audience.

Comme Vilhem, d'après son habitude, profitait d'un rayon de soleil pour fumer à la porte de la maison qu'il

tï CHEMIN LE PLUS COURT. 07

babitnif, plusieurs personnes, en passant devant lui, ie regardèrent avec dédain, d'autres le saluèrent affectuensement : niais tout le monde, le soir, disait dans la •ville : Avez-vou3 vu l'héritier de la vieille Marthe? il a des façons bien vulgaires. »

Le lendemain, Vilhem n'osa pas fumer dehors.

Toutes sortes de marchands et de fournisseurs vinrent ui faire des offres de service.

Ses cousins, ses adversaires dans le procès relatif au testament, racontaient à tout le monde quelle avait été jusque-là son existence.

Et le pauvre Vilhem, qui jamais cfe sa vie ne s'était trouvé malheureux, commença à croire qu'il avait jusque-là été le plus infortuné des hommes.

Puis, comme tout le monde, dans la ville, paraissait le connaître, presque sans l'avouer, il serra un peu plus sa cravate et s'efibrça de rendre le nœud plus gracieux; il plaça son chapeau sur sa tête avec plus de soin, et fit approcher les boutons de son habit pour qu'il dessinât mieux ses formes et sa taille.

C'étaient des soins et des soucis que Vilhem n'avait jamais eus. Joignez à cela des assignations à déchiffrer et toutes les paperasses des hommes de loi, qui, si on prenait leur verbiage à la lettre, ont toujours l'air d'être en droit et en disposition de vous faire trancher la tête; tout cela fatigua tellement Vilhem, qu'un matin il partit sans rien dire et retourna à Étretat.

Il trouva maître Kreisherer étendu dans son grand fauteuil ■ devant lui était une petite table, et sur la petite table le pot de gros cidre et les deux verres que Thérèse n'avait pas cessé d'y mettre par habitude, quoique depuis plusieurs jours Vilhem eût laissé la place vide.

Vilhcm reprit sa place à Taulrc com de la cheminée.

« Maîue Kreishcrer, dit Vilhem, je vous trouve justement aujourd'hui comme je vous ai laissé il y a une semaine. V'ous êtes sage et heureux. Pour moi, je n'ai jamais été si malheureux. Je suis devenu honteux de map-duvrelé passée, humilié de mes modestes vêtements, désireux de la ridicule parure des jeunes gens à la mode, envieux des regards que les femmes laissent tomher sur eux; je n'ose plus fumer dans la rue, et je crains de garder sur moi l'odeur du meilleur tabac; depuis une semaine j'ai fait tant de folies qu'il faudrait un mois pour les raconter. Voyez ; j'ai fait serrer mon habit pour dessiner ma taille, mes cheveux sont presque frisés, par vanité j'ai fait l'aumône à des pauvres cfui, à coup sûr, ont plus d'argent que moi, puisque je n'en ai pas du tout. Je SUIS arrivé au pomt de marcher prétentieusement et de m'inquiéter de l'impression que je peux faire aux passants ; et je ne suis pas bien sûr de n'avoir pas fait un jeu de mots avant-hier.

« Depuis que j'ai hérité, on m'a aceusé d'être faussaire et captateur de testaments ; on a fouillé dans ma vie pour médire de moi et me calomnier. Tout le monde a pris sur moi des droits plus ou moins impertinents; chacun juge ce que je fais et ce que je ne fais pas. On prétend que j'ai à remplir envers la société des devoirs dont jusqu'ici on ne m'avait jamais parlé. Chacun veut m'imposer sa folie particulière, etm'appeler sage à condition que je serai fou comme lui, ou du moins que je serai fou à son profit. Un soir, je me suis couché sans souper, parce que je n'avais d'argent que pour souper chez un mauvais cabaretier, et que je craignais d'être \u en entrant ou en sortant. On m'a fait lire des griffon-

nages menaçants, auxquels il m'est impossible de rien comprendre ; on me fait entendre des oraisons funèbres, cl on me force de payer un avocat qui, au lieu de parler de ma cause, insulte les juges et me fait condamner; et des gens que je n'ai jamais vus m'écrivent et m'appellent leur ami.

« Ainsi, je me suis enfui ce matin en maudissant la mémoire de ma tante Marthe; et j'aimerais mieux mourir que de mettre jamais les pieds à Fécamp, théâtre des plus grands malheurs qui aient tourmenté ma vie.

« Je reprends mon indépendance et ma pauvreté; j'abandonne mon funeste héritage aux procureurs, aux amis, aux huissiers, aux cousins. Quand j'étais pauvre, je n'étais qu'un homme; je ne devais compte de mes actions, de mes opmions, de mes pensées à personne. Riche, je deviens citoyen, on circonscrit mes idées dans les limites des intérêts de ma ville ; je me trouve intéressé à une fouîe de choses dont je ne m'occupais pas : une émeute d'ouvriers, le vent soufflant de l'ouest, une fausse nouvelle répandue par des agioteurs, tout cela prend de la gravité pour moi, et me donne le désir de lire la gazette.

« Adieu à ma fortune et à tous les soucis qu'elle m'apportait, et, maître Kreisherer, buvons à mon heureuse délivrance !

— Mais, mon ami Vilhem, dit maître Kreisherer, c'est une étrange folie d'abandonner ainsi la fortune que le soit vous envoie, sans en tirer le moindre bénéfice pour le présent ou pour l'avenir.

— Vous avez raison, maître Kreisherer, dit Vilhem, aussi je vous donne, si vous voulez, ma fortune et mes procès pour quinze bouteilles de cette excellente bière

blanche que nous buvions auliefois à ULweiler, et qui se brassait à Sweibrucken, à l'extrémité de Thal-Slrage. Je parle sérieusement, répondit Vilhem au sourire du maîlre de musique et de sa fille; je vous jure sur l'honneur que je parle sérieusement. Le voulez vous?

— Non, dit maître Kreisherer; je n'ai besoin de rien, tt les soucis de la chicane n'ont que faire dans ma maison. Ma fille Thérèse trouvera un mari ; je gagne tout autant d'argent qu'il m'en faut, et j ai quelques économies pour subvenir aux besoins imprévus. Mais vous, mon ami Vilhem, vous n'êtes pas à beaucoup près dans la môme situation, et vous devriez vous assurer au moins les premiers besoins de la vie. »

Vilhem sortit.

Pour la dernière fois de sa vie, il allait chez un homme d'afïaires, à Vatteau, près de l'église.

Après lui avoir montré une copie du testament et les papiers nécessaires, il lui dit :

« Combien, monsieur, pensez-vous que soixante mille francs puissent me faire de revenu?

— A peu près trois mille francs.

— Fort bien. Combien pensez -vous que peut coûter, par an, la nourriture, le logement et le vêtement d'un homme comme moi? A savoir ; l'été, un pantalon et une veste; l'hiver, un pantalon, une veste et un paletot. Pour la nourriture : du bœuf rôti, des pommes do terre et du cidre.

— A peu près mille francs.

— On ne peut mieux. Alors, quoique mon affaire soit présenlement en litige, vous pensez que celui qui prendrait mon héritage, à la charge de me nourrir et m'ha

biller pendant toute ma vie, ferait une bonne affaire?

— Si bonne, monsieur, que, vous voyant jouir de toutes (VOS facultés mentales, je ne puis supposer que vous 1 ayez la moindre pensée de faire un marché aussi fou.

— C'est cependant ce que je veux faire, et avec vous, si vous le trouvez bon; seulement, j'aurai de plus quelques petites exigences en manière de pot-de-vin. »

L'homme d'affaires regardait Vilhem Girl d'un air slupide et hésitant.

« Allons, monsieur, dit Vilhem, veuillez ésrire. »

Et il dicta :

« Entre nous soussignés, Vilhem Girl et monsieur Streitz, homme de loi, a été convenu ce qui suit :

» Moi, Vilhem Girl, je cède à monsieur Streitz tous mes droits à l'héritage de défunte Marthe Leben, droits évalués à soixante mille francs,

» A la charge par lui de me nourrir et me vêtir ainsi qu'il suit :

» 1° Au mois de mai et au mois d'octobre de chaque année, j'aurai un vêtement neuf pour la saison ; le linge, etc.

» 2' Chaque jour, à l'auberge qu'il me plaira de choisir, je pourrai manger du bœuf rôti et des pommes de terre à l'eau, sans aucune restriction, et boire une pin^.3 de gros cidre.

i) 5® Le dimanche, je pourrai inviter un ami à dîner avec moi; ce jour, bien entendu, on doublera le bœuf et les pommes de terre à l'eau, et j'aurai droit à deux pintes de cidre, et de plus une demi-pinte de genièvre.

)) 4^ Monsieur Streitz me fournira le tabac nécessaire à ma consommation» sans pouvoir me faire une observation sur la quantité que j'en emploierai, attendu que je prélen-'is me réserver la faculté do remplir la pipe d'un ami quand l'occasion s'en présentera. Le tabac sera le meilleur possible. Monsieur Streitz sera tenu de me fournir une pipe neuve chaque fois qu'il m'arrivera de casser la mienne : substitution qui se fera sur le vu des morceaux de la pipe cassée^ sans qu'il puisse, sous aucun prétexte, être apporté le moindre retard à l'exécution de cotte clause.

» 5° Monsieur Streitz, demain matin, enverra de ma part à maîireKreisberer, le maître de musique, deux barriques de vieux cidre et une de genièvre, et à sa fille Thérèse un collier de trois cents francs.

» 6» Et dernier article, monsieur Streitz tiendra à ma disposition deux mille francs.

» Fait double entre nous soussignés, àVatteau. » — Voilà, dit en s'en allant Vilheni Girl, une bonne affaire faite en peu de temps; j'ai tous les avantages de la fortune sans être riche. Bénie soit ma tante Marthe ! » Mais ce bonheur ne dura pas longtemps- Un jour, comme Villicm fumait sa pipe aux quelques rayons d'un pâle soleil qui perçait les nuâges gris, deux hommes l'abordèrent presque à la fois, dont l'un lui remit une lettre, et l'autre le pria de lui porter une petite malle. Vilhem répondit poliment qu'il ne faisait plus de commissions; que, cependant, sans ce rayon de soleil, qui allait durer si peu de temps qu'il n osait s'absenter dans la crainte de ne plus le trouver à son retour, il lui aurait porté sa malle par pure obligeance. Puis il décacheta la lettre et la lut rapidement.

C'était une lettre de monsieur Streitz, qui lui annonçait que, forcé par une faillite frauduleuse de faire faillite lui-mêtne, il avait le regret de l'avertir qu'il ne devait plus compter, ni sur son argent, ni surla pension qu'il lui faisait aux termes de leurs conventions.

A cette nouvelle, Vilhem pouvait faire toutes sortes de choses :

Courir chez monsieur Streitz pour prendre des informations : mais il pensa qu'il ne faut douter que des bonnes nouvelles;

Jurer de tous les jurons connus et même en improviser quelques-uns : mais il songea que les jurons n'ont aucun charme magique qui évoque les débiteurs fugitifs ;

S'arracher les cheveux;

Trépigner et se donner des coups sur la tête : mais il réfléchit que ce serait simplement ajouter un mal à un autre;

Rester abasourdi et pétrifié : mais cela ne remédie à rien;

Accuser le ciel d'injustice : mais on pourrait alors l'accuser d'une niaise fatuité, de croire que le ciel lui devait quelque chose ou s'était laissé constituer gardien des quelques florins de sa tante Marthe;

Souhaiter toute sorte de maux au banqueroutier : mais, en admettant que les souhaits fissent quelque chose, il vaudrait mieux lui souhaiter de l'argent qu'il pût rendre à son créancier;

Aller exciter la commisération en racontant son malheur : mais personne ne lui refuserait ni consolations, ni conseils ; plusieurs môme lui prouveraient que tout s'est fait par sa faute, et ils lui diraient : « Je l'avais bien dit; » mais personne ne lui offrirait un groschen;

Ou courber la lèle et offrir celte croix à Dieu : mais. Dieu n'en avait que faire et ne lui doiinerait rir-n pour cela.

Vilhein mit sa pipe dans sa poche, courut après le premier homme qui lui avait parlé, et lui dit : » Je vais vous porter votre malle. »

De sa fortune passagère, Vilhem Girl avait conservé la petite maison qu'il s'était fait construire.

A gauche d'Étretat, sur le plus haut point de la falaise, à une telle hauteur que, de la plage, un goéland, grand comme un cygne, semble à peine de la grosseur d'un pigeon, est une plate-forme isolée qui s'avance sur la mer, devant, à droite; à gauche, c'est un précipice de trois cents pieds de profondeur; un chemin si étroit, qu'on ne pourrait passer deux de front, unit seul cette plate-forme à la terre : c'est une sorte d'ile dans l'air. Aujourd'liui encore, on y voit quelques restes d'une muraille fortement construite, et une petite hutte de pierre.

C'est là que Girl avait choisi sa demeure; depuis, on ;;n a fait un poste de douaniers, puis on a abandonné la place; la vue s'étend au loin sur la mer : à gauche, du côté du Havre; à droite, vers Dieppe. Par un temps clair, on voit la mer presque tout autour de soi à une distance de huit ou dix lieues. La maison de Vilhein était basse, pour n'être pas emportée pur le vent; elle S3 composait d'une seule chambre fort simplement décorée, mais cependant pittoresque et agréable. Dans un

LECnE?IINLEPLUSCOURT. 45

des angles était suspendu un hamac en écorce de platane, qui lui servait de lit. Une table et un grand fauteuil composaient tout l'ameublement. Aux murailles pendaient des seines et des filets, deux fusils, une poire à poudre et un carnier.

Sur la table étaient deux verres, une bouteille revelue d'osier et contenant du genièvre, du papier, de l'encre, des plumes. A terre étaient des nattes de jonc, et, dans un coin, une peau de loup sur laquelle se couchait Schùtz, le terre-neuvien.

Viiliem s'était remis complètement au travail; il faisait des commissions pour les mareyeurs; il péchait des homards dans des tambours qu'il plaçait dans les excavations des falaises à la marée basse. Il chassait et tuait des perdreaux dans la saison ; c'était aussi lui qui rédigeait lei discours de monsieur le maire et les allocutions du capitaine de la garde nationale. Quand la chasse, la pêche, les commissions ou l'éloquence lui avaient rapporté quelque argent, son cœur s'épanouissait; il passait des jours entiers sans sortir de chez lui, à regarder la mer, à contempler les nuages, à suivre du regard le vol capricieux des grandes mouettes blanches aux ailes noires, ne se donnant de mouvement que pour remplir sa pipe de temps à autre. Il disait alors : « Pourquoi se donner du mouvement pour le mouvement lui-même? Faisons quelque chose de meilleur que h repos, ou tenons-nous tranquilles. >»

Presque tous les soirs il descendait chez maître Kreishefer boire quelques verres de gros cidre, fumer encore, et écouter la musique de son pays que lui rappelaient heureusement le clavecin de moiître Kreisherer, la harpe et la voix de Thérèse. Peu de personnes étaient admises

en surplus dans leur intimité. Cette petite colonie allem-Mide s'était fait une pairie de la maison du maître de musique. Il y avait quelques jours cependant où Villiem ne paraissait pas: c'étaient les jours où s'assemblait le conseil municipal pour délibérer et discuter sur les intérêts de la commune. Maître Kreislierer, en sa qualité de maître d'école, était naturellement secrétaire du conseil, et c'était chez lui qu'avait lieu la réunion.

L'aristocratie du pays se composait de monsieur le maire, autrefois pharmacien près du Havre, alors retiré dans uiie forme qu'il avait achetée et qui lui rapportait bien près de 2,000 francs par année; le lieutenant commandant le poste de la douane, dont les appointements s'élevaient à ^ ,200 livres, et un monsieur Bernard, propriétaire d'un bateau de pêche et d'un basset à jambes torses. Gardez-vous néanmoins de prendre monsieur Bernard pour un marin. Monsieur Bernard avait acheté un bateau au lieu d'acheter une maison, parce que les habitants d'Élrelat sont plus curieux de bateaux que de maisons, et qu'une maison lui aurait à peine rapporté 2 pour 100 de son argent, tandis que son bateau, qui lui coûtait mille écus, lui donnait quelquefois pour sa part 500 francs à l'époque de la pêche du maquereau, et 6 ou 700 lorsque venait celle du hareng. Les avaries et les réparations étaient à sa charge; mais, tout compte fait, il lui restait encore de quoi vivre agréablement. Du reste, il n'avait jamais mis le pied sur son bateau, par crainte du mal de mer. Ces trois hauts personnages ne se voyaient pas avec une égale affection. Le douanier et le maire avaient cessé de se fréquenter à la suue d'une discussion pour un lièvre que l'un et l'autre prétendaient avoir tué. Pour monsieur Bernard, il avait insensible-

ment pris parti pour le maire, et avait graduellement fini par ne plus voir le lieutenant.

Chaque matin, monsieur le maire venait sur la pla^c examiner l'aspect de la mer; il était généralcmenl suivi de monsieur Bernard, qui était suivi de son basset à jambes torsus. Monsieur le maire prononçait gravement si le vent soufflait de l'ouest ou de l'est, constatait les empiétements que la mer pouvait avoir faits sur la commune, empiétements tellement visibles que les habitants les plus incrédules sont persuadés qn'Éiretat, qui a déjà été englouti, comme le prouvent les ouvrages en maçonnerie trouvés sous le sable en creusant des caves, est destiné à disparaître encore sous la mer et sous le galet qu'elle roule. Le maire faisait des vœux pour que la mer ne continuât pas ses usurpations.

Puis, suivi de monsieur Bernard et du basset, il allait jouer au billard dans un cabaret devenu aujourd'hui l'auberge de Blanquel; Tenjeu était une tasse de café et \c gloria, c'est-à-dire le genièvre que l'on mêlait au café.

La rincette, id est le genièvre que l'on buvait après le café, se jouait aux dominos en parlie liée. De cette manière on arrivait à l'heure du dîner, après lequel monsieur Bernard, suivi de son basset, allait chez monsieur le maire faire une partie de piquet. Il y avait alors cinq ans que monsieur Bernard était dans le pays, et jamais il n'avait gagné contre le maire une seule partie au billard, aux dominos, ni au piquet.

Le maire était vêtu d'un vieil habit noir, d'une casquette de loutre à visière pareille, d'un pantalon marron, d'une paire de sabots le matin et d'une paire de grosses bottes le soir ; invariablement on voyait pendre sur son

ventre une énorme chaîne de monlrc avec deux cachets. 11 était petit, assez gros, ses cheveux bruns grison» naiênt; il avait les yeux à fleur de lêle et le nez en bec de perroquet; du reste, il portait la tète droite et un peu renversée en arrière ; il parlait haut et montrait dans toute son altitude la satisfaction de soi-me.ne et la confiance la plus aveugle dans ses propres lumières. Aussi, quand il chargeait Vilhem de lui écrire ses discours, se donnait-il à lui-même pour raison les graves préoccupations que lui imposait le soin du gouvernement d'une rom.^une de deux cents maisons.

Monsieur Bernard était grand, mince, blond; il paraissait avoir trente -deux ans, il admirait fort monbieur le maire, ne le suivait, par déférence, qu'à trois pas derrière, distance que le basset à jambes torses gardait à son tjur à l'égard de son maître; pour ledit basset, il était laid et hargneux.

Si nous avons parlé ici de ces divers personnages, c'est qu'au point où nous sommes de notre histoire, le hasard, ou plutôt un but commun, les avait rassemblés sur la plage ou sur le perré^ comme on dit sur les côles.

C'était l'époque de la chasse au guillemot.

Cependant Hugues s'ennuyait mortellement au Havre. H y avait bien de l'air, des arbres, des prairies; c'était bien i'àsile qu il avait rêvé pour la vertu, pour l'amour; c'est là que devait se cacher, comme la fleur mystérieuse, la beauté sans art, sans coquetterie, ignorante, timide.

Mais il ne trouva que de grandes et grosses filles, loutes pareilles, toutes avec de grands yeux d'un invaliabie iileu pâle, toutes coiffées, non pas de ce majestueux bonnet cauchois qui accompagne si bien le visage

(le bonnet ne se met qu'aux grands jours), mais d'un hideux bonnet de coton; assez belles au demeurant, mais, comme nous l'avons dit, si semblables entre elles, qu'if n'y avait aucune raison d'aimer l'une plutôt que l'autre. « Ces filles, pensa Hugues, manquent de grâce et de délicatesse ; elles n'ont de beauté que celle que donnent les pâturages; mais on peut passer sur ces légers inconvénients, même sur celui du bonnet de colon, en songeant à la naïveté de leur àme, à la douce simplicité de leurs mœurs, à l'innocence de leur vie. »

De plus près, il les trouva sottes, niaises, grossières.

De plus près, il les trouva sans pudeur, ni àme, ni sens.

Déplus près.,

« Et, dit le docteur, abstenez-vous pendant que. que temps de genièvre, et mettez de Teau dans le cidre. »

Il se rappela que Thérèse n'avait pas de bonnet de coton, que sa voix était douce et pure, que ses yeux étaient d'un bleu sombre.

Il monta à cheval et se mit en route pour Élretat.

Cet lit pour l'étudiant une image toute poétique que celle que lui olTiait le souvenir de Thérèse ; il s'y mêlait toujours l'impression que lui avaient faite l'aspect de la mer et la musique neuve et harmonieuse qu'il avait entendue dans l'égiise. L'an\our qui s'était glissé au moins dans sa tète avait quelque chose de grand à la fois et de mystique.

H laissa le cheval chez le meunic; qui occupait alors un moulin au-dessus d'Étretat. i

En entrant dans la commune, il rencontra Samuel Aubry ; il lui prit le bras, et tous deux passèrent l-ous la fenêtre de Thérèse. L'étudiant, à moitié involon-

loirement, éleva un peu la voix à ce momenl en jetant les yeux sur les pampres qui ombrageaient la maison. A rextrémité du chemin, il revint sur ses pas, tenant toujours le bras de Samuel Aubry; pour avoir un prétexte de rester ainsi dans la rue, il lui offrit un excellent cigare, l'invita à déjeuner, et tous deux restèrent plus d'une heure à se promener, passant et repassant devant la maison de Thérèse.

Thérèse, qui tricotait à la fenêtre, avait reconnu l'étudiant et s'était sentie rougir lorsque leurs regards s'étaient rencontrés : aussi eut-elle soin, chaque fois qu'il repassa devant elle, de tenir ses yeux baissés, ne le regardant qu'après qu'il avait dépassé un peu la maison et ne pouvait s'apercevoir de l'attention qu'elle lui donnait. Son cœur battait et sa respiration était gênée quand elle le sentait approcher; ce n'était encore que de la gêne et de l'embarras, une sorte même de sentiment répulsif, parce que toute impulsion nouvelle est toujours un peu douloureuse.

Seulement comme deux ou trois fois elle avait levé les yeux trop tôt, et qu'elle avait rencontré un regard qui la troublait étrangement, elle imagina un moyen d'éviter cet inconvénient. Le tricot qu'elle avait à la main avait soixante-dix mailles détour; elle remarqua que Hugues, après avoir dépassé la maison et gagné le bout du chemin, se retrouvait devant la maison quand elle en était à la soixantième maille; une fois cette découverte faite, il lui fut facile de ne plus commettre d'erreur et de ne regarder l'étudiant qu'au moment ou il ne pouvait la voir.

Il vint un moment où Hugues ne revint plus; ou Thérèse, levant les yeux à la soixantième maille, ne le vit

pas devant la maison ni dans la rue : alors elle posa le tricot sur une table et demeura rêveuse sans savoir si elle était triste ou gaie, le cœur gonflé, piête à pleurer, mais cependant ne craignant rien tant que l'arrivée de quelqu'un qui viendrait l'enlever à ses mystérieuses se!.; s allons.

La marée baissait visiblement; il était à peu près neuf heures du matin, ^ Ton se trouvait dans le premier quartier de la lune. La mer devait conséquemment être tout à fait basse vers dix heures. Monsieur le maire était sur le galet, mais sans monsieur Bernard,

Monsieur Bernard montait la côte, après avoir demandé qu'on lui indiquât la demeure de Vilhem Girl.

Monsieur Bernard était abandonné de son basset Roland, absolument comme monsieur le maire était abandonné de monsieur Bernard; monsieur Bernard, comme nous l'avons dit, était à monsieur le maire ce que Roland était à monsieur Bernard.

Monsieur le maire était armé d'un fusil, d'un carnier et d'une poire à poulre; deux jeunes m^arins faisaient glisser un canot sur le galet pour le meitre à la mer. Un second canot était à sec sur la plage, les autres bateaux élaient en mer. Il soufflait depuis le matir un vent d'est, celui qui se soutient le mieux el, par conséquent, est le plus favorable à la pêche du maquereau, que l'on prend avec de longues lignes ^~ui pendent à l'arrière du bateau qui fuit à toutes voiles. 11 n'y avait pas alors, comme aujourd'hui, dix huit bateaux

échoués sur le gakt d'Élretat; dix bateaux seulement appartenaient à la commur.c, plus le canot de monsieur ïe maire et ceïuî de Vil hem Girl.

Apres le déjeuner, pendant lequel Hugues n'avait pensé qu'à Thérèse, il lui vint en l'esprit un moyen de s'aboucher avec Vilhera, par l'enlremise duquel il espérait toujours approcher Thérèse. Samuel Aubry lui avait dit que Vilhera péchait les plus beaux homards de la côte; il n'y avait rien d'aussi simple que d'aller acheter des homards à un pêcheur de homards, et l'on no courait aucun risque d'être mal reçu.

Aussi se mil-il de son côté en route pour gagner la maison de Vilhem. Comme il montait la côte, il rencontra le gros homme qui lui avait parlé à l'église. Celui-ci le salua et s'arrêta un moment, comme un homme qui n'avait aucune répugnance à entrer en conversation; mais Hu-^^ies lui rendit poliment son salut et continua sa route sans s'arrêter.

Quand il entra chez Vilhem, il le trouva couché dans son hamac, les yeux fixés sur la mer : elle était à peine ridée par lèvent; l'horizon était entouré d'une ceinture de vapeurs rougeâtres, et la mer semblait d'un bleu sombre; à peine quelques mouettes se montraient à une grande hauteur. Par niomeats on voyait presque dans les vapeurs de l'horizon, glisser un petit navire, qu'un œil moins exercé que celui de Vilhem eût pris pour quelque goéland posé sur l'eau, mais qu'il était facile, à la forme de la voilure, de reconnaître pour un chasse-marée allant du Havre à Dieppe.

Hugues, en entrant, se hâta d'exposer le sujet de sa visite. Vilhem allait péniblement sortir de son hamac, lorsque quelqu'un entra sans frapper : ce quelqu'un

était monsieur Bernard, un peu plus cramoisi qu'il n'appartient à l'homme dans son étal normal. Villiem ironça le sourcil, visiblement contrarié de cette manière peu cérémonieuse d'entrer chez lui; monsieur Bernard prit la parole.

« Ah çà I maître Vilhem, dit-il, il est fort désagréable, vous me l'avouerez, que votre énorme dogue se permetle sous mes yeux de saisir mon chien Roland par la peau du cou, et de l'emporter en le forçant de courir avec lui, au point de me le faire perdre de vue, de leile sorte que Roland, depuis une demi-heure, n'a pas reparu, et que monsieur le maire et moi nous ne pouvons nous mettre en route pour la chasse aux guillernots, que monsieur le maire a résolu de commencer aujourd'hui.

— Monsieur Bernard, dit froidement Vilhem, mon chien ne peut être sans injustice qualifié de dogue : ses pattes palmées, sa gueule noire à l'intérieur, témoignent assez de la pureté de sa race, et vous me failes un sensible déplaisir en vous exprimant aussi cavalièrement sur son compte. Pour ce qui est des relations avec votre basset, vous ne me contesterez pas que ledit basset ne soit le chien le plus hargneux du pays; et mon terreneuvien ne fait d'ordinaire attention à lui que lorsque votre Roland l'y oblige par ses insultes et ses attaques multipliées. Néanmoins, comme je ne pense pas que le cas soit assez grave pour que Schûtz ait cru devoir le manger, nous allons le retrouver.

— Il n'est pas difficile de le retrouver, répliqua monsieur Bernard de l'air du monde le plus accablé ; maintenant je sais parfaitement où est Roland.

— Pourquoi alors le réclamez-vous?

— Il a réussi à s'échapper de la gueule de votre ours, et s'est tapi dans le creux d'une roche dont l'ouverture est trop étroite pour que son ennemi l'y puisse suivre; mais votre hètc féroce est couchée devant l'entrée de la retraite de mon pauvre Roland, qui ne laisse voir que le bout de son nez et tremble de tous ses membres sans oser sortir. )>

Vilhcm se leva, et, se tournant vers }Iugues:

« Monsieur, lui dit-il, la mer est basse, nous pourrons voir des homards à mon réservoir.»

II décrocha son fusil, mil la poire à poudre dans sa poche, prit du plomb du numéro quatre, et sortit devant.

Quand il fut dehors, il mit deux de ses doigts dans sa bouche et fit entendre un sifflement aigu : quelques minutes après, le grand chien noir et blanc parut; il lécha la main de son maître et marcha à son côté

Vilhem alors descendit la côte d'un pas rapide.

«Eh! maître Vilhera, dit monsieur Bernard, vous allez horriblement vite.

— Votre chien est libre, reprit Vilhem, vous n'avez pas besoin de moi, et je ne me permettrais pas d'avoir 1 air d'être de votre compagnie. » Il salua monsieur Bernard et continua en se parlant à lui-même : « D'ailleurs, JG veux aussi chasser aux guillemots, et j'espère que monsieur le maire et monsieur Bernard ne me seront pas pour cela inutiles. »

Pendant le chemin, Hugues tenta plusieurs fois inutilement de faire causer Vilhem.

On arriva à la plage : la mer était retirée et laissait un grand espace à découvert entre elle et la falaise. Cef espace était pavé de roches blanches et polies comme

du marbre, entre lesquelles végétaient des varechs et des algues de diOerentes formes. Cette sombre verdure de l'Océan paraît noire au premier coup d'œil; mais, si on la regarde en transparent, elle est du vert de l'émeraude, du violet de Taméthyste, du pourpre du rubis : quelques algues sont capricieusement découpées, et ressemblent à quelques unes des plantes terrestres; d'autres sont comme de longs lacets de plusieurs brasses lie longueur; d'autres comme de larges et longs rubans ; d'autres semblent des mains dont les doigts se prolongent au loin.

Une mousse fine et déliée, mais dure à la main, recouvre certaines roches d'un rose mat. Dans les parties où l'eau est restée dans des trous, on voit flolter une autre mousse d'un beau poupre. Dans la falaise la mer a creusé des grottes : le bas est dallé de roches de marbre blanc ; les parois, Amquelles pendent de longues algues, sont tapissées d'une mousse épaisse qui leur donne l'aspect d'être tendues de velours violet.

Viihem leva des planches fixées par une barre de bois et un cadenas; ces planches fermaient un trou péniblement creusé dans le roc où il enfermait son poisson; à la marée haute, le poisson, quoique prisonnier, avait de l'eau fraîche; quand la mer se retirait, elle en laissait toujours plein l'excavation.

Il montra des homards à Hugues, qui en choisit quelques-uns et les paya.

Yilliem referma son réservoir, et se dirigea vers soi» canot.

Monsieur le maire, aux yeux de monsieur Bernard et à ses propres yeux, était Je plus fort tireur de la commune; pour les autres, il avait au moinr un rival dans Vilhcm, rival peu redoutable relativement au profit do la chasse, attendu que Vilhem ne chassait pas quatre fois l'an, mais extrêmement nuisible aux intérêts d'amour-propre et à la réputation de monsieur le maire.

Aussi, quand celui-ci aperçut Vilhem avec un fusil, il se donna l'air le plus imposant qu'il put imaginer, et lui dit :

« Oh! hé! maître Girl, je ne pense pas que vous ayez fantaisie de venir encore aujourd'hui tirer sur mon gibier; la côte est longue; la plaine est large; je ne vois pas pourquoi vous chasseriez du même côté que moi. »

Girl ôta son bonnet. « Je n'ai nullement, dit-il, l'intention de tirer sur le gibier de monsieur le maire; monsieur le maire est trop adroit pour que seniblabie chasse me fût bien profitable ; j'ai le projet de gagner le large, et si mon canot vous paraît dans une demi- heure plus gros que votre chapeau, je consens à ne jamais tirer un coup de fusil de ma vie.

— Eh bien, maîlre Girl, répliqua monsieur le maire, bonne chance et bon vent.

— Pour ce qui est du vent, dit maître Girl, il ne sauraii être meilleur; pour la chance, il n'y en a pas pour un bon chasseur. »

Il salua monsieur le maire, remit son bonnet de laine sur sa têfe. fit signe à Schûtz, qui sauta dans le canoï, puis il disposa sa voiie. Aujourd'hui le canot de Vilhem Girl n'aurait rien de remarquable à Étretat; mais alors il était le seul qui eût une toile tannée, c'est-à-dire teinte

LE CHE:\îiN LE PLUS COURT. 57

en brun au moyen d'une décoclion u ticorce de chêne. Ce procédé triple la durée de la taille, comme on s'en est assuré, aujourd'hui que toutes les voiles d'Élretat subissent cette opération; mais on prenait alors cela pour une simple bizarrerie, et personne n'y faisait attention. Girl chercha des yeux sur la plage s'il ne verrait pas quelque entant pour l'aider à la manœuvre quand il tirerait; mais tous les bateaux étaient sortis et tout le monde était sur les bateaux.

Outre le maire et monsieur Bernard, qui était arrive avec son basset, il y avait encore sur le galet Hugues, qui était revenu, et le gros homme blond. Comme il saluait Hugues et lui disait, comme à la première fois qu'il l'avait vu : « Monsieur me paraît étranger? » Girl, s'écria : « Maître, si vos mains ne s'écorchaient à ia seule pensée de toucher un aviron, je vous aurais engagé à m'accompagner pour m'aider, car tous les oiseaux sont à la mer. »

Hugues s'approcha du canot, et dit : « J'ai les mains plus calleuses, et, si vous voulez bien de mon secours, je serai enchanté de sortir par ce beau temps. »

Girl salua en ôtant son bonnet; puis, appuyant son épaule sur le canot, il le fit glisser sur les galets criards avec une facilité que n'avaient pas eue les deux hommes qui avaient mis à flot l'enibarcation de monsieur le maire. Celui-ci fit. tourner le cap vers la gauche et passa au ras de l'aiguille, au-delà de la grande arche, immense ogp^e naturelle qui s'élève à la gauche du perré, et sous les arceaux de laquelle la mer basse permettait de passer à pied sec sur un chemin de pointes de roches couvertes de varechs glissants et de galets roulant sous les pieds.

us I.ECHEMINLEPLUSCOURT.

Pour Girl, il fit signe à Hugues d'entrer dans le eanot ; iui-meme y sauta légèrem nt, s'éloigna du bord avec une gaffe, et le vent d'est, entlant la voile, entraîna rapidement le canot au large, et cependant vers Antif-r, c'est-à-dire dans la direction qu'avaient prise monsieur le maire et monsieur Bernard.

Au Lout d'une demi-heure, ainsi qu'il l'avait promis, son canot ne paraissait de terre guère plus gros qu'une grosse mouette posée sur l'eau, et sa voile se dessinait en noir sur l'horizon.

Hugues et Vilhem ne tardèrent pas à entendre un coup de fusil, puis un second.

Vilhem sourit, et dit : « Voici monsieur le maire qui me rabat mon gibier, comme je m'y attendais bien. »

En effet, peu de temps après, cinq ou six guillemots volant lourdement vinrent s'abalire auprès du canot. Girl tira : deux restèrent sur la place, les autres s'envolèrent en criant. Schùtz se jeta à l'eau et rapporta un des oiseaux, que son maître lui prit de la gueule , puis il alla chercher l'autre. Vilhem alors prit le chien par la peau du col et le fit rentrer dans le canot; il se secoua et couvrit d'eau ses deux compagnons. « Tenez, dit Girl à Hugues, mettez ce paletot par-dessus vos habits, x Et il lui donna une grosse veste à capuchon.

Une seconde explosion se fit entendre, et de nouveaux guillemots gagnèrent le large; leurs petites ailes leur rendent le vol fatigant; et ceux-ci paraissaient plus las ou plus défiants que les premiers, car ils s'abattirent avant d'arriver à portée de fusil. Vilhem fit courir une bordée au canot, et deux oiseaux vinrent encore prendre place près des autres.

« Ce cher monsieur le maire, dit Vilhem en rechar-

géant son fu^jl, il tirera bien tout le jour sans tuer granc chose; ces diables de guiilemols sont assez avisés pour se cacher au plus haut des falaises, et les coups qu'on (ire là-bas n'ont guère d'autre eilet que de les faire lever et de les envoyer par ici. A moins que quelques chevrotines égarées ne se glissent sous les plumes grises d'un paresseux, Roland ne se mouillera pas un poil, et monsieur le maire ne rentrera pas dans ses frais de poudre et de plomb. »

Girl tira sa gourde au genièvre, but, l'essuya avec sa manche et la passa à l'étudiant. A chaque fois qu'on entendait un coup de fusil, il lui échappait un sarcasme contre monsieur le maire :

« Merci, voici les guillemots. Tirez, tirez à deux cent quarante pieds de hauteur. Amusez-vous. Je crois réellement que monsieur le maire, au lieu de chevrotines, met des œufs de guillemets dans son fusil, et que la poudre les fait éclore en l'air. »

En effet, en quelques heures Girl eut tué une quarantaine d'oiseaux.

Le soleil , en la belle saison , se couche à l'ouest d'Étretat, c'est-à-dire presque en face de la bourgade. L'horizon commençait à se colorer de vapeurs orangées.

Vilhem se mit à courir des bordées pour revenir; mais le vent, qui, comme nous l'avons dit, soufflait de Test, c'est-à-dire de terre, un peu sur la droite, rendait celte manœuvre longue et difficile: aussi Vilhem cargua sa voile, et, montrant à Hugues comment il devait se servir de la rame, il en prit également une, et tous deux revinrent à terre.

Chemin faisant, Hugues risqua quelques questions sur Thérèse.

« C'est la fille de mon ami, dit Viihem, elle est belle et sage : DicM veuille que cela dure ! et cela durera si on ne laisse pas d'étranger s'introduire dans la maison. »

Hugues, à ces mots, lâcha de découragement Taviron qu il tenait dans s. s mains.

En effet sa peine était perdue, il n'y avait aucun espoir que Girl consentît à le rapprocher de Thérèse ; il regarda ses mains rougies par la rame, et ne dit plus mot jusqu'au retour.

La marée montait alors, ce qui rendait plus facile de lutter contre l'action du vent ; quand ils eurent mis pied à terre, ils virent sur la rive monsieur le maire, monsieur Bernard et le basset Roland.

Monsieur le maire avait tué deux guillemets ; monsieur Bernard , de même qu'il n'avait jamais gagné une seule partie aux dominos, au piquet et au billard, n'avait jamais non plus, de mémoire d'homme, tué une seule pièce de gibier. L'afïection que lui portait monsieur le maire eût pu facilement s'attribuer à sa nullité en tout genre, qui faisait ressortir en relief et avec une sorte d'éclat la quasi-nullité du magistrat municipal.

A l'aspect de Sehûtz, Roland s'était couché en tremlant derrière son maître. Monsieur le maire, à la vue de Girl chargé de gibier, avait pincé les lèvres.

Girl ôta son bonnet, et proposa à monsieur le maire de lui vendre sa chasse; le maire voulut tout prendre.

« Non pas, ditVilhem; de ces oiseaux, deux sont destinés à mon ami, maître Kreisherer, qui me donnera à souper; deux appartiennent de droit à ce jeune homme, ajouta-t-il en désignant l'étudiant, qui rame assez mal, mais qui est plein de bonne volonté. J'espère, ajouta-t-il en s'en allant, que maître Kreisherer

ne iiietlra pas dans sa soupe que ces guillemots qui sont durs comme des galets. »

Comme un jour, chez son père, Hugues dessinait pour la huitième fois une vache en raccourci, il avisa que les falaises d'Strelat, les cavernes qu'elles renferment, les pot'les d'amont et d'aval, immenses cathédrales contre lesquelles se brise la mer, lui offraient des sujets qui n'auraient pas été à négliger quand rien autre chose ne l'eût altiré à la côte. Il anrionça donc qu'il serait deux jours absent, et il se mit en rouie avec sa boîte à couleurs. Il arriva à Étretat le samedi soir et retint une place à l'auberge, après avoir passé deux fois sous la fenêtre de Thérèse. On lui remit ses homards, qu'il avait négligé d'emporter et qui n'avaient plus le degré de fraîcheur désirable ; il en fit présent au garçon d'auberge, qui les jeta à un chien.

Il repassa encore sous la fenêtre de Thérèse, mais elle n'y était plus; il continua sa route jusqu'à la mer; c'était l'heure où les femmes sont à la fontaine.

Il serait plus exact de dire qu il n'y a pas d'heure à Etretat; les repas, les occupations, les travaux, les plaisirs, dépendent de la marée haute ou de la marée basse, Ain^i, tant que la mer est haute, c'est à-dire tant qu'elle louche les falaises, il n'y a aucun moyen d'avoir de l'eau douce dans le pays. La mer basse laisse à découvert deux sources d'une eau douce excellente, qui sortent de terre à travers le galet. C'est là que l'on va prendre ie peu d'eau qui se boit dans le pays, c'est aussi là que les

femmes vont laver le linge, attendu, ce que vous n'êtes pas forcé de savoir, que le savon ne se dissolvant pas dans l'eau salée, elle ne peut êlre employée à cet usage, et que d'ailieurs elle ne sèche pas.

A riieuie où la mer, en descendant, découvre les sources, presque toutes les femmes du pays arrivent avec leur linge : elles font, au moyen deleurbaioir, un bassin en écartant le galet; puis elles se mettent à genoux et travaillent jusqu'à l'heure où la mer revient prendre possession de son lit. L'époque du mois et la saison font beaucoup varier le moment des séances à la fonlaine.

Pendant le premier et le dernier quarlier de la lune, on dit qu'on est dans la morte eau, c'est-à-dire que les marées sont moins fortes, que la mer descend moins bas et monte moins haut. A ces époques, à moins d'un vent violent soufflant du large, il y a dans les falaises plusieurs endroits qui peuvent servir d'asile contre la mer, si on se laisse surprendre parla marée; tandis que, dans les grandes marées, ces asiles deviennent plus que douteux. Dans la morte eau, la mer est à son plus bas à dix heures du malin et à dix heures du soir; dans \3i grande mer, lors de la nouvelle et de la pleine lune, c'est à quatre heures du matin et à quatre heures du soir qu'elle est basse. Il faut encore observer que chaque jour la marée retarde à peu près d'une heure.

S'il est mer basse aujourd'hui à quatre heures, demain ce sera à cinq heures; au bout de six jours, ce sera à dix heures ; mais nous nous trouverons alors dans un autre quarlier de la lune et dans la morte eau. Six jours après, la mer se trouvera encore basse à quatre heures; mais nous aurons encore changé de quarlier de lune, et nous aurons, derechef, grande mer»

De cette manière, c'est tantôt le matin, tantôt au milieu du jour, tantôt le soir, tantôt la nuit, que les femmes se rassemblent à la fontame; une marée manquée mettrait un grand désordre dans les ménages des pêcheurs, qui n'ont point un tel luxe de linge qu'ils puissent se dispenser de le blanchir souvent.

La nuit, du haut des falaises ou de la mer, c'est un singulier aspect que colui de ces femmes avec chacune leur lanterne posée sur le galet : il semble voir un grand nombre de lucioles, de vers luisants, répandre une lumière phosphorescente.

Je parle avec une sorte de complaisance de la fort" taine parce que c'est là que se débitent toutes les nouvelles du pays ; c'est là que Ton parle de tout et de tous, que l'on discute, que Ton juge, que l'on absout, que l'on condamne ; rien ne peut se soustraire au tribunal de la fontaine, personne ne peut décliner sa juridiction. Les airs administratifs du maire y sont appréciés, comme un regard qu'une jeune fiile a détourné de son livre à la messe du dernier dimanche : la fontaine tient lieu d'une bourse, d'un café, d'un journal, de vingt journaux; c'est là qu'on apprend des nouvelles des marins à la pêche, là que l'on co^mmente les amours et les mariages ; on y dit comment s'est vendu le poisson à Fécamp, combien au Havre; on y raconte les sinistres causés par le dernier coup de vent, les rêves que l'on a faits la nuit. Il est littéral de dire que l'on sait tout à la fontaine, et mênie un î>c'U davantage.

Sur le galet, Hugues trouva une connaissance : c'était . Schûlz le lerre-neuvien, le chien de Vilhem Girl. Hugues eut d'abord un moment de joie; il s'était habitué à considérer Vi'hem comme son seul moyen d'arriver auprès

de Thérèse, et, malgré la mauvaise volonté manifeste du pêcheur, il n'ahandonnait pas cet espoir, faute d'en avoir un autre à lui substituer : il faut bien croire qu'un vieux biteau est encore bon, tant qu'on ne peut en faire construire un neuf. On ne s'avoue à soi-même que son cheval est hors de service, qu'après qu'il s'est présenté une occasion d'en acheter un meilleur.

Mais Hugues se trompait : Schû'z était seul; il connaissait les heures de marée, grâce au besoin qui lui avait appris qu'il ne pouvait boire qu'à la marée basse, lorsque la mer laisse à sec les sources d'eau douce, Hugues voulut le caresser; mais Schiitz retira brusquement sa tête de scus la main amicale de l'étudiant, le regarda, le flaira en levant le nez, puis se retira d'un air à ne pas engager à lui faire de nouvelles avances.

« Le chien n'est pas plus prévenant que le maître, » se dit l'étudiant.

H s'était avancé jn?que sur le bord de la mer et regardait les lames qui glissaient du large à la côte en blanchissant; car la mer commençait à monter; les laveuses étaient derrière lui, il était à peu près sept heures, et le soleil ne faisait que commencer à s'enfoncer, en face d'Étretat, dans les vapeurs qui se coloraient de pourpre. Ce bruit sourd de la mer qui monte, ces riches couleurs du soleil qui descend, l'air qui se calme et s'endort, les mouettes qui ont cessé de voltiger dans l'écume des lames, tout le jetait dans une silencieuse extase, dans une rêverie sans objet qui lui attachait les pieds sur la grève.

Il fut cependant distrait par quelques mots qui vinrent à son oreille.

« C'est, disait une des laveuses, un homme plein de

talents, à ce qu'on dit, et qui gagnerait de l'argent gror, comme lui, s'il voulait aller au Havre et travailler; mais, sitôt qu'il a quelques écus, il passe ses journées dans son nid de mauve, à fumer et à regarder la mer. Quand il n'a pas besoin d'argent, vous ne lui feriez à aucun prix faire cinq pas pour en gagner.

— C'est, reprit une aulre, un homme bon et obligeant, et je l'ai vu travailler avec une force surhumaine pour prêter la main à des pêcheurs en danger.

— On dit qu'un jour il a eu une terrible querelle au Havre.

— Oh! oui. je sais l'afTaire; c'est avec un officier : il était à l'auberge et lisait quelque chose à la lueur d'une lampe. L'officier vint, sans lui faire d'excuses, le déranger pour allumer sa pipe; puis, quand sa pipe fut allumée, il resta devant le quinquet, sachant la lumière à maître Girl. Celui-ci passa de l'autre côté de la table sans rien dire, et se remit à lire; l'officier se leva et emporta la lampe à une autre table. Maître Girl haussa les épaules, et, appelant le garçon, lui demanda une autre lampe. « Garçon! cria l'officier, apportez-moi tout M de suite un verre de rhum. »

« Le garçon laissa la lampe qu'il prenait, pour obéir d'abord à Tofficier, dont la voix impérieuse lui semblait menaçante; mais Girl, l'appelant, lui dit:

« Dans une auberge, celui qui commande le premier ») doit être servi le premier. »

Le garçon posa la lampe.

« Eh bien! drôle, cria l'officier, mon rhum ! »

Le garçon reprit la lampe et reprit la bouteille.

» Monsieur, dit Viihem à l'officier, si vous aviez de- » mandé du rhum avant que j'eusse demandé une lu-

» micre, je ne me laisserais pas servir avant vous; mais » il n'en est pas ainsi, et je dois être servi le premier.

» — Je vous trouve plaisant, dit l'officier, d'oser me i parler ainsi, et je ne sais à quoi il lient que je.. . »

» Le garçon saisit la bouteille et versa à l'officier, puis sortit sans donner de lampe à Girl. Deux autres officiers entrèrent dans la salle ; le premier leur parla bas, et tous trois se prirent à rire en regardant Vilhem. Celui-ci appela le garçon, qui était revenu verser du rhum à ces messieurs, et lui demanda doucement une lampe.

» Le premier officier, alors, jeta quelques boulettes de mie de pain pour éteindre la lampe, et iinil par y réussir. Les deux autres sortirent en riant aux éclats. Vilhem appela le garçon et lui demanda quelle heure il était. Sur sa réponse, il se leva, et, marchant à l'officier, il lui dit.

» Comme vous avez éteint ma lampe, vous trouverez » bon que je prenne la vôire pour m'aller coucher. »

)) Les personnes qui étaient dans la salle et qui avaient admiré la patience de Yilhcm, sans oser cependant prendre sa défense, attendirent avec inquiétude ce qui allait se passer.

» L'officier, un moment stupéfait, se leva et fit la menace d'un geste offensant. Vilhem le prit par l'cpaule et le fit asseoir; puis, le tenant immobile, lui dit : « Voulez- » vous, oui ou non, me donner votre lampe?» L'officier ne répondit qu'en jurant et en se débattant sous sa main.

» Cela veut probablement dire que vous voulez garder )) votre lampe, dit Vilhem; je voulais aussi garder la » mienne, et vous m'en avez empêché. Vous consentirez » donc à ra'éclairer jusque chez moi. »

M Kl il îe prit par le bras de telle force qu'il lui brisait les os. En vain il voulut ^e débattre et lutter ; la main de fer de maiire Girl lui broyait le bras: il fut forcé de lui obéir. Mais le lendemain il vint lui demander raison; Girl dit qu'il n'avait pas pour babitudc de se lever de bonne beure, que deux beures après il serait à sa disposition.

» Quand on fui près de se battre, les autres officiers, qui ne pouvaieni approuver leur camarade, voulurent accommoder la chose ; mais Vilhem annonça, que, s'il pardonnait une injure dont il s'était vengé, il ne pouvait pardonner le dérangement qu'on lui avait causé; que, malgré son intention: il avait p ;rdu une heure de sommeil ; qu'il avait ressenti quelque émotion, que le reste du duel n'était rien une fois l'émotion préalable passée, etc., de sorte qu'il faillit tuer l'officier.

— C'est égal, c'est un homme bien singulier.

— Ah ! toute cette maison allemande est comme cela; maître Kreisherer, le clerc, est aussi un homme bizarre.

— Pour la jeune fille, c'est uno jolie personne douce et avenante ; mais qui diable cela cpousera-t-ii? aucun marin n'en voudra pour sa femme : comme cela conduira bien un ménage et des enfants, en chaataiU comme elle le fait la moitié du jour !

— On dit qu'elle n'est pas maladroite, et qu'elle sait coudre et broder. »

Hugues prêtait attentivement l'oreille. Mais on cessa de parler dco trois personnes qui l'iniéressaient.

« Nous aurons bientôt une noce, dit une autre femme, et une noce nécessaire: j'ai vu l'autre jour, près de Vatteau, Noémie et Martin se promener dans le petit bois. »

Une autre femme prit la parole, et toutes celles qui l'entouraient se mirent à rire: elle montrait des taches d'herbe aux genoux du pantalon de Marlin.

A ce moment une lame plus forte vint mouiller les jambes de Hngues; une seconde faillit emporter un tas de linge. On s'empressa de faire les paquets; la mer montait assez pour qu'il ne lui pas prudent de rester.

Le lendemain était une grande fête : l'Assomption, la fête de la Vierge, en qui les marins placent leur plus entière confiance, à laquelle ils adressent de préférence leurs prières dans le danger.

Hngues avait passé sous la fenêtre de Thérèse sans rapercevoir, et était allé s'établir sur la grève, tourné vers la porte d amont, c'est-à-dire vers les deux portes en forme darches sous lesquelles on passe à la marée basse, et dont une seule paraît quand la mer est haute.

Le soleil se levait alors au ras de la falaise et derrière elle. El le paraissait entièrement noire ; une vive lumière brillait à travers la seule porte qui paraissait, tandis que la falaise d'aval était colorée d'un rose tendre par les premiers reflets du soleil levant, ainsi que les nuées qui étaient au-dessus.

Il y a cette différence entre les nuances qui colorent le ciel le soir et le malin, au coucher et au lever du soleil, que les teintes qui vont également s'affaiblissant et se fondant passent le soir du blanc au noir, et le matin du noir au blanc.

Les couleurs du matin sont plus fraîches : le bleu

tendre, le jaune de chrome, le jaune de Naples, le rose. le lilas, colorent l'air et les nuées blanches et grises.

Le soir, des couleurs plus riches, plus somptueuses, les remplacent : le lapis, l'orangé, le pourpre, le violet, le feu, teignent les nuages à leur tour.

Le matin, lorsque l'on voit lever le soleil, c'est un moment d'enchantement rapidement passé; à mesure que le jour augmente, la sensation s'aflaiblit: à l'aurore succède une lumière si éclat mte , qu'on la croirai bruyante ; on se trouve comme réveillé en sursaut des poétiques impressions qui s'étaient emparées des sens ; il faut passer subitement de la rêverie à l'action: c'est une des plus douloureuses sensations que je connaisse.

Le soir, au contraire, la nuit est déjà sur la terre lorsqu'un jour mystérieux est encore au ciel; les riches teintes des nuées, le silence qui va toujours croissant, s'emparent de l'imagination : les couleurs s'assombrissent et disparaissent. Ensuite vient la nuit, qui con ^ centre la pensée en lui enlevant les distractions exté rieures; puis les étoiles s'allument dans cette voûte noire dont la sombre couleur garde cependant un souvenir da bleu splendide qui s'est effacé. A chaque instant la rêverie devient plus profonde, le recueillement plus complet. La pensée atteint à une hauteur (iont elle-même ne se sentait pas capable le jour,

Le soir, l'imagination a suivi la lumière qui montait de la terreaux nuées, des nuées dans l'infini. Le malin, la lumière redescend da ciel à la terre, et l'imaginatior, la suit encore. Le matin, c'est la poésie de ce gui est, îe soir, c'est la poésie de ce qu'on voudrait qui fut.

Le soir, il semble que l'on gravisse une haute mon-

70 LE CHEMIN Ll PLUS COURT.

lagne- à chaque pas l'air est plus vit, la poitrine s'élargit, ^horizon s'étend, les parfums mystérieux se font sentir; en haut il semble que l'on jouit de nouvelles facultés, que les sens s'éveillent ou naissent et perçoivent des sensations inconnues.

Le matin, on redescend la montagne: à chaque pas l'air est plus lourd, la poitrine se rétrécit; en place des paWlims du ciel, on respire les émanations de la terre.

Pendant que Hugues dessinait, plusieurs femmes passèrent sur le chemin qui se prolonge au-dessus du galet: elles se dirigeaient du côté de l'église et étaient fort parées; la vue de ces femmes le fit penser àTIiérèse.

Tout à coup il se leva brusquement; une idée était venue subitement illuminer son esprit: c'est grande fête, Thérèse sera à l'église.

Il retourna à 1 auberge, déposa son attirail et se dirigea vers l'église ; les enfants de chœur chantaient, une sévère et céleste harmonie montait aux voûtes du temple. Hugues aperçut Thérèse seule sur un banc: elle avait le capuchon noir des femmes du pays ; seulement il était bordé d'une dentelle noire qui faisait admirablement ressortir ses beaux cheveux blonds. Il vint au moment où l'on chanta une hymne à la Vierge, et tout le monde chanta. Il y avait de la piété, de l'enthousiasme, de la prière vraie dans les voix; l'église avait encore alors des vitraux coloriés qui ont été brisés depuis ; tout frappait l'imagination. Les beaux yeux de Thérèse se portaient par moments à la voûte, et Hugues, qui dans ce concert de voix cherchait à discerner celle de Thérèse, croyait voir un ange, et finit par mêler sa voix aux autres.

Tous deux adressaient la même prière à la même croyance : c'était un lien sacré.

Puis le curé, précédant les enfants de cbœur, sortit de l'église, portant la croix d'argent dans ses mains ; tout le monde suivit, la tète nue et en silence, ei la procession se dirigea vers la mer. Arrivé sur le galet, le curé prononça une prière, tous les assi.^tants se mirent à genoux.

Puis il dit, en traçant dans Peau le signe de la croix avec la croix d'argent :

« Au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit, je bénis la nier.

» Je mets sous la garde de Marie nos bateaux et les hommes qui les montent, et nos filets, et nos cordages, et nos voiles. »

Puis tout le nionde chanta les litanies de la Vierge, et l'on s'en retourna silencieusement.

Pendant tout ce temps, Hugues s'était rapproché de Thérèse ; elle avait rougi en le reconnaissant, et ensuite n'avait plus levé les yeux. Sa robe avait touché l'habit de Hugues, et il avait frissonné. Quand on se dispersa, il voulut la suivre ; mais il vit se rapprocher de lui ce gros homme blond qui, plusieurs fois déjà, avait voulu entamer avec lui une conversation : pour ne pas être distrait de ses impressions, il resta à suivre Thérèse des yeui tant qu'il put la voir, et même un peu plus longtemps.

Sur le galet courait ou plutôt bondissait Schùtz, poursuivant les mouettes que le vent du nord amenait à le côte, se jetant dans les flots, disparaissant sous l'écume, puis revenant à la plage pour se secouer les oreilles et retourner à la mer.

De loin on pouvait voir Vilhem Girl qui descend lentement la côte d'aval, sur laquelle était sa deme ainsi que nous l'avons dit.

Hugues avait tire son crayon et esquissé Scliùtz, ([ui était réellement un noble et bel animal, civilisé juste autant qu'il est nécessaire pour ne dévorer personne et ne perdre néanmoins rien de sa légèreté, de sa force et de sa grâce, qui est la conséquence de la force.

Vilhem arriva près de Hugues, et sourit en reconnaissant son chiei).

Hugues déchira la feuille et donna le dessin à Vilhem; celui-ci en parut enchanté, et reprit le chemi» de sa hutte. Hugues le suivit parlant de choses et d'autres, de la pluie et du beau temps, sujet de conversation que les esprits légers et superticiels ont déshonoré, tandis qu'au contraire <m ne saurait trop l'encourager. On est si heureux, avec ie plus grand nombre, de pouvoir parler sans rien dire, de ne tirer ce qu'on est forcé d'échanger de paroles, ni de son esprit, ni de son cœur, ni de sa mémoire 1

Gomme Vilhem regardait ou la mer ou Sthiitz, qui était resié en bas, ou le portrait pour le comparer à l'original, Hugues chercha un autre sujet de conversation et parla du maire.

a Je ne m'en plains pas, dit le pécheur ; chacun de ses ridicules me rapporte de l'argent et assure mon indépendance. ))

Ensuite, quoi que dît l'étudiant, Vilhem ne répondit plus; en vain il pensa le tirer de sa tacituriaité en lui parlant de son état, de sa pèche, de la marine, de Ihistoire maritime de la France. Vilhem le laissa dire longteiijps, et pour toute réponse lui fit remarquer que dans le portrait de Schùtz il ne lui avvât pas fait Toeil assez brillant ni assez animé. On était arrivé à la hutte ; Vilhem otirit à l'étudiant un verre de genièvre; Hugues

accepta avec empressement. Vilhem lui fit signe de se mettre dans le fauteuil; pour lui, il s'étendit dans le hamac Le hamac était admirablement placé : quand on était couché dedans, la vue s'étendait au loin sur la mer par la fenêtre qui en encadrait le tableau.

Tous deux se mirent à fumer. Hugues était enchanté de se voir ainsi installé chez le silencieux pêcheur; il avisa aux moyens d'amener la conversation sur la fille du clerc.

Il établit ses transitions dans sa tête et dit : « Vous avez une petite maison; » un sage ancien répondit à une semblable observation: « Plût aux dieux qu'elle fût pleine d'amis ! »

L'astucieux étudiant comptait amener par ce début un éloge de l'amitié; de cette généralité il était facile d'arriver à particulariser et à appliquer ces théories, et de parler de la liaison presque paternelle de Vilhem et de Thérèse.

Mais Vilhem répondit :

« Plût à Dieu que la mienne fût assez petite pour qu'elle ne put contenir un seul ami ! »

80NTRE L AMITIE.

H On se sert en général un peu trop de certaines pensées toutes faites, à la portée de tout le monde. Il jauù awir des amis partout est une de ces pensées qui se logent entre le crâne et la peau de la tête, de ces per*-

74 LBC II EMIN LE PLUS COURT.

sces qui ne font éprouver aucune fatigue au cerveau, avec lequel elles n'ont aucune communication.

« J'ai connu en Allemagne un homme jeune, bien fait, à moitié spirituel, passablement brave, riche, en un mot, fort disposé à être heureux. Pour y parvenir, il résolut (le mettre en pratique cet aphorisme : Il faut avoir des amis partout.

» Il donnait à dîner, prêtait de l'argent, sacrifiait ses maîtresses, permettait à qui voulait de rendre ses che vaux poussifs ; il donnait la main à son bottier, et déposait de temps à autre sa carte chez son tailleur. Si un passant l'eût regardé de travers, il eût été cinq nuits sans dormir : la bienveillance générale était une des conditions de son existence. Il jouait aux échecs et perdait ; il faisait des vers, et les faisait mauvais ; il dansait, et dansait gauchement; enfin il n'avait de supériorité dans aucun genre, el ne pouvait exciter l'envie, si ce n'est pour sa fortune, mais sa fortune n'était pas à lui. L avait treize amis qui se faisaient habiller chez son tailleur, trente étaient chaussés par son bottier; toute la ville de Swei Bruckcn se coiffait chez son chapelier; on ne pourrait dire le nombre de gens auxquels il donnait à souper.

» Tout le monde était son ami, tout le monde le tuîoyait • il était enchanté. Peut-être , s'il eût regardé d'un peu près les bénéfices de cette amitié universelle, eût-il vu que ces gens qui ne chantaient jamais parce qu'ils avaient la voix fausse ne s'en faisaient aucun scrupule devant lui. L'hiver, on le mettait loin du feu pour donner la meilleure place à un étranger. On lui donnait à dîner avec la soupe et le bouilli (on ne se gêne pas avec ses amis), on servait tout le monde avant

lui, et les enfants essuyaient leurs tartines sur ses vêlements.

» Un jour, un de ses amis lui écrivit une lettre en ces termes :

« Sauve-toi; je suis entré dans une conspiration qui » vient d'être découverte; on a saisi mes papiers ; comme ») lu es mon ami, comme je sais que l'on peut compter » sur toi, je t'avais mis un des premiers sur la liste. c» Noire aflaire est certaine, nous serons tous condam- » nés à mort; fuis sans perdre un instant. »

» Hermann demeurait dans un quartier de la ville assez éloigné. L'homme chargé de la distribution des lettres s'aperçut que la lettre destinée à Hermann était la seule à porter dans son quartier. Il pensa ne pas devoir se gêner avec un amij il remit au lendemain pour porter la lettre en même temps que les autres, qui ne pouvaient manquer de venir pour le même quartier, li ne porta la lettre que le surlendemain. Derrière lui arrivaient les soidats chargés de l'arrêter.

» Le chef de la troupe était un ami d'Hermann ; il ne voulut pas avoir la douleur de l'arrêter lui-même, et resta à la porte ; les soldats, sans chef pour les réprimer, maltraitèrent fort le prisonnier.

)) Néanmoins, sous prétexte de s'habiller, il passa dans un cabinet et sauta par la fenêtre.

» li tomba précisément sur son ami, que sa sensibilité retenait malheureusement à la porte. L'ami jeta un cri qui donna l'alarme; il fut repris et conduit en prison.

» On mslruisit son procès ; toute la ville était convaincue de son innocence ; mais la plupart des juges se récusèrent pour ne pas avoir en aucun cas à condamner

un ami. L'aceusaleur, qui était son ami, comprit que sa réputation d'impartialité se trouvait singulièrement compromise par sa liaison connue avec l'accusé; pour combattre cetle prévention, il se vit f!)rcé de le charger plus qu'il n'avait jamais fait pour aucun autre. Son avocat était tellement ému, car il était son ami, que, lorsqu'il voulut parler, sa voix fut étouffée par ses sanglots. Il reprit un peu courage: mais sa mémoire était troublée, les arguments sur lesquels il avait le plus compté ne se présentaient plus qu'à travers un nuage, sa voix était faible et mal accentuée. Hermann fut condamné à l'unanimité.

» L'autorité, vu le nombre infini de ses amis, redoutait un coup de main pour forc^ la prison et l'enlever; aussi fut- il mis aux fers et ne lui laissa- t-on la consolation de voir personne. Le jour de son supplice arriva: un moment de désespoir lui prêta des forces, il se débarrassa de ses liens, échappa aux soldats, et se serait enfui si la foule immense de ses amis eût pu s'ouvrir assez vite pour lui livrer passage ; il fut rattrapé et garrotté. Le bourreau, qui avait été son ami, avait peine à contenir sa douloureuse émotion; sa main, mal assurée, ne put séparer la tête du tronc qu'au cinquième cciip, »

Après ce récit, qu'il avait fait en souriant, Wilhem coniinua à parler; mais chacune de ses phrases semblait un aphorisme, une sentence. Il aspii ait entre chaque deux ou trois bouffées de tabac; sa ilgure était

devenue soucieuse, distraite : il semblait se souvenir et penser tout haut, sans s'embarrasser de la présence de l'étudianl..

» Un ami est un homme armé ciontre lequel on combat sans armes.

» C'est un homme qui sait sur quel coup précisément il vous prendra en tirant i'épée.

» C'est un homme qui connaît l'escalier qui conduit chez voU'e femme, qui sait les moments de froideur et les instants où vous êtes dehors, cl l'heure précise à laquelle vous rentrerez.

» Un ami, c'est Judith qui vous assoupit dans ses bras, et vous tue au milieu des songes agréables qu'elle vous fait faire.

» C'est Dalilah qui connaît le secret de votre force et Celui de votre faiblesse.

» Quand un homme a deux amis, ce n'est que pour se plaindre alternativement de chacun d'eux à l'autre.

» On prend des amis comme un joueur prend des cartes; on les garde tant qu'on espère gagner.

)> L'homme qui a un ami, qui s'assimile un autre homme, présente une surface double aux coups du malheur. On peut lui casser quatre bras et lui fendre deux têtes : il portera le deuil de deux pères; il aura le tracas de deux femmes.

» Entre deux amis, il n'y en a qu'un qui est l'ami de l'autre.

» Entre tous les ennemis, le plus dangereux est celui dont on est l'ami.

» A la fin de sa vie, on découvre qu'on n'a jamais autant souifert de personne que de son ami. »

Vilhem s'arrêta si préoccupé qu'il cessa d'aspirer la

78 LBCHEMINLEPLUSCOURT.

fumée, que sa pipe s'éteignit; il fut quelque temps sans parler, puis il reprit :

« Ce serait pourtant une belle et sainte chose que l'amitié. Mais qui comprend l'amitié? Chacun veut avoir un ami, mais personne ne s'occupe d'en être un. On emprisonne ce qu'on appelle son ami dans ses propres idées à soi, dans ses goûts ; on lui trace la route qu'il doit suivre. II y a des limites où l'amiiié cesse. Si votre ami prend un parii, avant de le suivre vous examinez s'il a tort ou raison. Ce serait là ce qu'on devrait faire pour un indifférent, mais pour un ami! S'il est malheureux, on doit être malheureux avec lui; criminel, on doit èlre criminel avec lui. Tout ce qu'il fait, on doit en supporter la responsabililé comme on supporte celle de ses propres actions; deux amis doivent se suivre dans la vie comme s'ils ne faisaient qu'un. L'amitié ne doit pas être une alliance ni un pacte, ce doit être une assimilation, on ne doit pas prendre un ami, on doit devenir lui. >#

En prononçant ces paroles, la physionomie de Vilhcra s'animait, ses yeux brillaient d'un éclat tout prêt à devenir une larme.

Il s'arrêta brusquement et dit en souriant : « Bah ! il n'y a que l'amour qui réalise quelquefois ce rêve, et, quand il le réalise, c'est pour quelques instants.

11 ralluma sa pipe.

Hugues, cependant, avait écouté avec attention et surprise le pêcheur, d'ordinaire si taciturne.

«Monsieur, lui dit-il, pardonnez-moi, mais je ne vous croyais pas tant de méditation et d'expérience.

— - C'est, reprit Vilhem, que dans les quarante ans que j'ai vécu, j'ai beaucoup souffert, et cela instruit. Mes pensées sont le résultat de mes souffrances ; elles vous

donnent le même plaisir qu'on éprouve à entendre, les pieds secs, au coin d'un bon feu, le récit d'un naufrage. Si vous me voyez d'habitude ne prendre guère d'intérêt aux choses de la vie, ce n'est pas que je manque d'énergie ni de puissance; mon inertie est causée par ma convie tion du peu de prix de ce qu'il est permis à l'homme d'atteindre. Beaucoup me méprisent pour ma paresse; tant pis: il y a en moi beaucoup de bonnes choses qui sont perdues pour eux. C'est dans les fentes des ruines me poussent ces giroflées dont les fleurs jaunes parfuaent l'air. »

La conversation arrivée à ce point, il n'eût pas été facile à Hugues de parler de Thérèse ; la transition eût été trop brusque; aussi n'en parla-t il pas. Vilbem le conduisit jusqu'à la porte, et mettant ses deux doigs dans sa bouche, fit entendre un long sifflement. On ne tarda pas à entendre courir dans les ajoncs, et Schûtz arriva près de son maître.

En passant près de l'église, Hugues rencontra le gros homme aux cheveux blonds ; mais l'étudiant était si préoccupé qu'il lui rendit à peine son salut.

Hugues fut quelque temps sans revenir à Etretat; il allait quelquefois au Havre ou traversait jusqu'à Honfleur. 1\ avait pris la résolution de ne pas se tourmenter davantage pour unejeunefille inabordable. Par moments, il lui semblait qu'elle aurait dû lui faciliter l'accès près d'elle ; puis il se rappelait sa voix angélique, ses yeux, ses cheveux ; il se rappelait surtout les douces sensa

tions qu'elle avait éveillées dans son âme, les rêveries qu'elle lui avait causées, car il faut le dire :

L'amour que l'on ressent est tout dans soi : la personne aimée n'est que le prétexte.

Il se disait à peu près cela et une foule d'autres choses, pour se confirmer dans sa résolution inébranlable de ne pas revoir Thérèse.

Ce qui n'empêcha pas que, un mois après environ, il se donna, pourrevenir à Élretat, le prétexte médiocrement plausible qu'il avait négligé de dire adieu à Samuel Aubry.

Puis Samuel Aubry l'invita à dîner; puis il y avait des fêtes à l'église, et il venait ;?owr /a musique; puis il revenait pour peindre une vue, un coucher de soleil, up bateau. Quelquefois, il voyait Thérèse, mais sans faire aucun progrès visible. Pour Thérèse, elle le reconnaissait bien ; quand il se promenait sous sa fenêtre, elle ne pouvait que le regarder à la dérobée. Vilhem était redevenu aussi taciturne que jamais.

Hugues, pendant des heures entières, restait les yeux fixés sur la petite fenêtre; plus d'une fois il fit le trajet par d'horribles pluies, quoique alors il fût presque sûr que Thérèse ne se mettrait pas à la fenêtre, et qu'il n'eût à espérer que la douce seîisalion de s'approcher d'elle, et la peine de s'éloigner (mais les peines de l'amour sont un bonheur, et il vient un temps où on les regrette au moins autant que le reste ), et encore de voir les feuilles qui, le matin peut être, avaient touché ses cheveux.

Mais quand les oiseaux se turent, quand le soleil commença à faire tomber avec peine du sein de la brume de longs rayons pâles, il arriva que les feuilles de la vigne s'empourprèrent, et que le vent, devenu plus piquant, en emporta quelques unes. Hugues alors songea que le

froid allait veni;', que Thérèse ne paraîtrait plus à la fenêtre : l'idée d'être privé de la voir lui faisait sentir que Thérèse lui était devenue nécessaire, que c'était là qu'était passée toute sa vie, et que toutes ses joies, toutes ses sensations d'espérance allaient tomber avec les feuilles rouges de la vigne.

li entra dans l'église, on chantait une hymne à la Vierge : c'était une des meilleures compositions de maître Kîeisherer; il l'avait faite autrefois en Allemagne sur des paroles allemandes:

O Yûng fi-aii ! etc.

O Vierge! reine du ciell

Étoile brillante dans les nuées sombres!

En sortant, comme il se dépêchait pour passer sous la petite fenêtre avant que tout le monde fût sorti de l'église et pût remarquer son attention, il marcha lourdement sur le pied du gros homme blond.

Quelque pressé qu'il fût, il s'arrêta néanmoins pour lui demander poliment pardon de sa maladresse.

Le dimanche suivant, ils se saluèrent de loin, et, en sortant, comme Hugues ne pouvait plus l'éviter, ainsi qu'il avait toujours fait jusque-là, ils échangèrent quelques mots.

<( Monsieur, dit l'homme blond, il vient ici peu déjeunes gens de votre âge : la jeunesse n'est pas religieuse.

— Et moi, pas plus que le reste de la jeunesse, mon maître, avait répondu l'étudiant d'un ton unpeu rogue; ne me faites pas le tort de penser que je sois venu ici pour voir les momeries des prêtres, je n'y viens que pour

entendre la délicieuse musique qui s'écorche en passant par le gosier de ces drôles. »

Le gros lionime s'inclina, mais rétudianl ne comprit pas ce modeste remcrcîment et continua : « Cliose singulière, dit-il, voici dix jours que je viens ici, il m'est impossible de reconnaître cette musique, quoique, à Fdris, j'aie entendu plusieurs fois toutes celles de nos meilleurs maîîres morts ou vivants.

— Aussi, dit maître Kreisherer, n'est-ce pas parmi les grands maîtres qu'il faut chercher l'auteur de cette musique.

— Le connaissez-vous?

— Vous n'êtes pas de notre paroisse, dit maître Kreisherer; car, si je puis me permettre ce petit accès de vanité, je suis hien connu de la première à la dernière maison de ce village.

— C'est vous, monsieur! dit l'étudiant. Oui, certes, vous pouvez vous permettre cette petite vanité, car l'auteur de cette musique mérite d'être connu et admiré de toute la France. »

Le musicien s'inclina; l'étudiant continua: « Non, je ne suis pas de celte paroisse, je suis étudiant, et je passe les vacances à quelques lieues d'ici. »

Hugues était fort désireux que le gros homme blond ne le retint pas très-longtemps , mais il lui avait commencé riiistoire de Romain: c'est une histoire qui, de tout temps s'estbeaucoup racontée à Étretat, et quemoimême j'ai racontée dans un livre que vous avez incontestablement le droit de lire, et qui a pour titre Vendredi soir.

Hugues s'arrêtait de iemps en temps pour donner à son interlocuteur le temps de terminer son récit, et lui-

même continuer sa route et passer sous les fenêtres aux pampres rougissants. L'homme blond semblait suivre la mêmt. route que Hugues. Ils arrivèrent ensemble devant la maison de Tliérèse, et le narrateur s'arrêta; il tournait le dos à la maison, de sorte que Hugues avait naturellement les yeux sur la fenêtre. Il aurait pu alors raconter sept fois de suite l'histoire d<^ Romain, ce qui est le plus grand noaibre de fois que j aie eu occasion de l'entendre conter, sans que l'éludiant le trouvât mauvais. Thérèse cependant n'était jias à la fenêtre, mais elle pouvait y venir ; car c'était d'ordinaire à l'heure où l'étudiant passait que le hasard lui donnait la pensée ou le besoin de prendre l'air, de voir le temps qu'il faisait, de quel côlé le vent soufflait, etc., etc.

L'histoire de Romain eut ua terme; mais le narrateur la termina par la péroraison la plus étourdissante qui se soitjamais faite, au point que Hugues fut plusieurs minutes sans pouvoir répondre, de stupeur, de joie et de saisissement :

« J'espère, dit l'homme blond en terminant par cette phrase qui termine l'histoire en question: « Elle le pleura à la façon du lierre qui, après avoir étouffé un arbre, pare sa tête morte de vertes guirlandes,» j'espère que vous ne refuserez pas d'entrer prendre une rôtie au cidre. »

Et de la iBain il désignala maison aux pampres, dans laquelle Thérèse les reçut; les joues de Thérèse étaient rouges comme des cerises.

Vilhem était assis au coin de la cheminée, il fronça un peu le sourcil en voyant entrer l'étudiant. Pour Thérèse, après avoir salué, elle se remit à préparer la rôtie au cidre. Il n'est pas si facile que le croit le vulgaire de faire une rôtie au cidre.

Le gros cidre frais tiré a un parfum plus suave qu'aucun vin; mais le parfum s'évapore en quelques minutes.

Il faut donc commencer par faire rôtir le pain des deux côtés; ce n'est qu'ensuite que l'on va tirer le cidre. Icï deux écueils se présentent : si vous mettez le pain dans le cidre froid , le pain ne s'imbibera pas assez et sera refroidi ; si vous faites chauffer le cidre, le parfury s'évaporera, et vous n'avez plus qu'un horrible potage. Le cidre doit être approché du feu et attiédi, mais si faiblement qu'il n'y ait pas le moindre commencemend'évaporation.

Vilhem bat, mangea et fuma sans prononcer une parole; puis maître Kreisherer se mit au piano, et Thérèse chanta. Alors la musique allemande reprit tout son caractère, les paroles allemandes de l'hymne à la Vierge reparurent.

Yung fraû, etc.

Vilhem pleurait de joie.

Hugues se croyait dans le ciel.

Puis Vilhem, Thérèse et maître Kreisherer reprirent le chant en chœur, et l'étudiant se rappela ces paroles de saint Augustin : La musique est la voix de l'épouse du Christ et l'attrait de la dévotion.

De ce jour, l'étudiant fut un commensal assidu de la maison de maître Kreisherer. Le maître de musique trouva moyen de tirer parti de la voix un peu rebelle de

Hugues. Hugues chantait avec Thérèse, et maître Kreisherer les accompagnait. Vilhem se rappelait des airs du pays, et faisait sa partie dans la m.usique. Hugues était heureux de voir Thérèse tous les jours; souvent il passait plusieurs jours de suite à Étrelat, il peignait les côtes sauvages de l'Océan, il faisait quelques portraits, reportait sur la toile do riches couchers du soleil, et les accidents toujours variés de la mer.

Loin des ateliers, des professeurs, des écoles, des sectes, des discussions, il devenait peintre, il apprenait à voir la nature. Seul en face de ses magnificences, il lui semblait la voir se révéler.

Il y a dans la vie, pour le poëte ou pour le peintre, un moment où a lieu celte révélation. Il y a un jour où l'on est versificateur ou misérable reproducteur de pensifs; le lendemain, par une subite illumination, on est devenu peintre et poëte ; un nuage s'est évanoui, une ^econdevue dévoue de splendides mystères ; l'âme s'éveille, les ailes sont venues au jeune aiglon qui prend son vol et s'élève au ciel dont les plaines seront désormais son empire.

Hugues n'avait pas un talent complet, mais ce qui lui manquait encore pouvait désormais être acquis par le travail ; et puis il était si amoureux, que rien ne lu' eiait impossible.

Pendant ce temps, on s'occupait de beaucoup de choses en Europe. Les intérêts de toutes sortes étaient agités, toutes les passions étaient en jeu, tandis qu'il se faisait dans la maison de maître Kreisherer la meil» leure musique qu'on put entendre.

Il arriva un matin que monsieur !e maire se rendit sur la plage, suivi de monsieur Bernard , lequel était suivi de son chien.

Le veut soufflait du sud ; la mer était un peu dure, Jes lames, qui venaient du large, ébranlaient le rempart de galet qui protège Étretat, et rentraînaient en s'en retournant. Les pêcheurs, par groupes nombreux, regardaient les progrès de la mer avec inquiétude. Monsieur le maire se retourna vers monsieur Bernard et lui dit : «Il serait fort à désirer que le vent du nord nous ramenât un peu de galet. »

Une voix ajouta : i< Il serait à désirer que le conseil municipal cherchât les moyens de faire construire une digue ou une jetée pour nous préserver de ce vent de sud-ouest, qui, un de ces matins, détruira Etretat, et fera du galet avec nos maisons, »

Monsieur le maire se retourna, monsieur Bernard se Tetourna, mais le chien de monsieur Bernard ne se retourna pas. La voix était celle de Vilhem Girl, et Schûtz était assez près pour que son craintif ennemi crût devoir se coucher entre les jambes de son maître.

«Il faudrait en conférer, dit monsieur le maire, et je serais assez d'avis d'assembler le conseil municipal. »

Puis il prit Vilhem à part, causa quelque temps avec lui, et lui donna de l'argent. «Surtout, dit-il en finissant, ajoutez quelques mots agréables pour monsieur le préfet du département. » Monsieur le maire et monsieur Bernard allèrent jouer au billard, monsieur le maire était réellement à ce jeu d'une force remarquable: il se servait, pour empêcher la queue de glisser sur la bille, d'un bleu particulier qu'il avait inventé et qu'il ne prêtait jamais à personne; chaque fois qu'il

en avait besoin, il le bOi tail de sa poche, pais du papier qui l'enveloppait et le renfermait avec le même o^ia : pour monsieur Bernard, il se contentait d'appuyer l'extrémite de sa queue contre le plâtre de la muraille, ce qui y avait laissé de nombreuses empreintes.

Vilhem remonta à son aire, et se mit à écrire; le lendeniîiin matin il porta un discours complet à monteur le maire, puis il alla se faire raser chez maître Jean.

La société était nombreuse chez maître Jean, attendu que ce jour-là éiait un dimanche, et que c'était le jour de barbe de toute la commune; il y avait là dix ou douze mentons singulièrement hérissés. La femme de maître Jean savonnait un menton, tandis que son mari en rasait un autre, et le barbier, par ce moyen, gagnait et faisait gagner à ses pratiques le temps nécessaire à ces préliminaires indispensables.

Mailre Jean était une anomalie dans le pays. Beaucoup de pécheurs d'Éiretat avaient été militaires, mais tous avaient servi dans la marine, sur les cadres de laquelle ils sont portés de tout temps. Maître Jean n'était nullement organisé pour la mer, et avait servi dans l'infanterie ; il était rentré dans ses foyers avec une blessure à la cuisse qui le rendait boiteux, et il lui fallait des peines incroyalie pour se traîner autour de son jardin. Comme on ne fait àÉtretat la barbe que le dimanche, il s'occupait pendant la semaine à faire et à raccom moder les seines et les filets. Jamais il ne sortait de sa maison, et n'avait pas été une seule fois sur la plage depuis son retour de l'armée. Il n'avait de la mer qu'un souvenir fort confus, et écoulait les récits qu'on lui en faisait avec l'avide curiosité d'un marchand du Marais.

On parlait, loiU en fumant, des afiaires de la comiiiune; il y avait là deux ou trois maîtres de bateaux qui faisaient partie du conseil municipal, et ne laissaient pas d'en tirer quelque importance.

ull îst décidé, disait-on, que le conseil municipal s'assemble demain. Les fermiers vont descendre de la côle, quoique ce que nous avons à faire ne les intéresse guère : mais ils sont les plus riches, et nous ne pouvons rien faire sans eux.

— Ils ne donneront pas un sou; la mer n'ira pas noyer leurs vaques (vaches) et leurs jvas (chevaux) à trois cents pieds au-dessus de la plage.

— Après tout, la mer prendra Étretat quand elle voudra; nos pères y sont morts, il y aura bien de la place pour nous y enterrer. Que la mer nous noie dans nos maisons ou dans nos bateaux, il nous importe médiocrement. Le marin doit mourir à la mer, et il n'en sera toujours que ce que le bon Dieu décidera.

— - Monsieur le maire a dit qu'il ferait un grand discours.

— Ah ! dame, c'est un homme qui a étudié à Paris.

— Oui, mais il fait valoir deux fermes, et il sera toujours du parti des fermiers contre nous ; tout le peu d'argent de la commune s'en va à rétablir les routes. Vivent les routes sur la mer ! elles ne coûtent pas cher à entretenir. »

El la femme de maître Jean savonnait, et maître Jean rasait.

Et tout le monde allait changer de veste, quitter le large pantalon de toile appelé colilon, et mettre le bonnet neuf pour se diriger vers l'église.

Le même soir, je ne sais comment, Hugues laissa

échapper quelqu'un de ses lieux communs d'incrédulité , ce qui choqua fort Thérèse: elle s'en plaignit tout haut.

«Mais, dit l'étudiant, je ne lui dis rien que de trèsflatteur pour son sexe. Je prétends qu'un homme bien amoureux n'a pas besoin de la protection du ciel. »

Comme il était tard, Hugues, Vilhem et son chien sortirent ensemble.

«Enfant, dit Vilhem, oseriez-vous, si vos paroles avaient cette puissance, oseriez-vous prononcer un mot qui ôtâl, à celte douce fille les riantes couleurs de ses joues, qui fît tomber ses cheveux blonds et ses petites dents si blanches ; eh bien ! par vos paroles imprudentes, vous lui ferez perdre plus que cela, vous ferez tomber, fanée avant le temps, comme par une gelée tardive les fleurs des amandiers, la poésie dont se nourrit son âme. Eî vous-même qui n'avez encore ni vécu, ni souffert, vous qui n'avez pas encore eu le temps de penser, sar quel fondement repose votre incrédulité? Vous allez me dire que les croyances de Thérèse n'ont pas plus de bases. Nous sommes d'accord ; mais alors, dans le doute, préférez donc la foi au désespoir; préférez donc les fleurs aux ronces incultes.

— Sous ces fleurs, dit l'étudiant, est caché un serpent dont le dard donne la mort : l'aveugle fanatisme.

— Enfant, dit Vilhem en souriant, vous ne voulez pas croire à Dieu, et vous croyez que les serpents ont des dards, vous croyez que les serpents, hôtes des marécages, se cachent sous des fleurs.

«Si vous saviez de combien de croyances fausses votre esprit est aveuglé, combien de préjugés vous tiennent encore enchaîné, contre lesquels vous devriez exercer votre scepticisme, avant de vouloir dérober ai

ûiei une lumière que vous gémirez d'avoir trouvée^

« Attendez, une triste expérience vous fera voir que Tamour ert une fiction, l'amitié une duperie, les vertus un pacte v]ue chaque homme exige des autres sans s'y soumettre 'ui-même ;

« Que la vie de l'homme se passe à poursuivre des chimères, qu'elle se peut diviser en deux parts, l'une occupée par des désirs pour des choses qui n'existent pas, l'autre à regretter ces désirs.

« Si, ce soir, vous saviez tout cela, que feriez-vous demain ? Dans votre esprit, déjà votre journée de demain est remplie par Thérèse, par votre amour, par le désir de la voir et le chagrin de la quitter ; si vous aviez perdu ces helles croyances, vous n'auriez demain aucune raison pour vous réveiller ni pour sortir ; vous n'auriez aucune raison pour vivre. Attendez donc, et si je vous conseille de croire autant et aussi longtemps que vous le pourrez, c'est pour vous garcfeer quelques pensées consolantes, car je ne vous dirai pas, comme Thérèse, que Dieu vous punira de vos blasphèmes : pour cela il faudrait admettre qu'un homme pût offenser Dieu, que Dieu eût nos vanités et nos passions.

«Blasphémez tant qu'il vous plaira; niez Dieu, si vous le voulez ; faites autant de mal que vous en pourrez faire ; et cette douce lune, qui semble sortir de la mer, luira pour vous comme pour moi, et nous conduira chacun dans notre asile. Bonsoir.

— Est-ce donc ici votre route ? dit Hugues à son compagnon qui allait le quitter.

— Non, répondit Vilhem ; mais cette belle soirée est peut-être la dernière que le froid qui va venir permettra de passer dehors, et je ne rentrerai pas de sitôt.

— Si vous le voulez, je resterai avec vous, dit Téludiant; il ne me semble pas non plus que le sommeil soit près d'appesantir mes yeux. »

Ils marchaient alors entre deux haies de tithymale dont les feuilles brunissaient avant les troènes, et dont les baies encore vertes commençaient à prendre une teinte noirâtre ; mais ces détails ne se pouvaient apercevoir, car il n'y avait alors d'autre clarté que celle de la lune qui se levait et glissait obliquement ses rayons bleus à travers la haie.

Tous deux s'assirent sur un petit tertre, Hugues sur son manteau, Girl sur la mousse.

« Vous et moi, reprit celui ci, nous avons ce soir nié l'intervention du ciel dans nos affaires particulières, mais nos raisons ne sont pas les mêmes : vous, vous niez Dieu parce que vous ne le comprenez pas ; moi, parce que je ne le puis non plus comprendre, je le crois au-dessus de mon intelligence. Prenez un brin de cette mousse qui étend sous nous son tapis de velours vert ; contenipiez-la quelques minutes, voyez-la aussi finie dans ses moindres parties que le chêne qui s'étend 6ur votre tête ; voyez cette goutte d'eau sur cette feuille ; songez que, bue par un oiseau demain matin au moment où, au point du jour, il secouera ses ailes, ou absorbée par le soleil, après qu'elle aura reflété ses rayons en couleurs changeantes comme l'opale, se réunissant aux nuages gris qui pèsent sur l'air, retombant en pluie ou en vapeur dans la mer, ballottée par les vents, mêlée à l'écume des vagues qui louchent le ciel, au limon que l'orage fait bouillonner, celte goutte d'eau ne peut être perdue : aucune puissance que nous connaissions ne la peut anéantir* dans l'univers créé, elle

a autant d'importance que l'homme le plus grand.

« Il y a des choses dans l'univers que les plus grands génies n'ont pu comprendre, et que pourtant il est impossible do nier. Écoutez Newton ; après avoir passé sa vie à chercher les causes des choses, voilà comment il est forcé de résumer sa science : «Les forces centrifuges «et centripètes étant égales détruiraient le mouvement «céleste; inégales, elles produiraient le chaos : il faut «avoir recours à un Dieu. »

'< Si vous voulez nier Dieu, faites-moi un brin de mousse.

-— Alors, selon vous, dit l'étudiant, je n'ai plus qu'à aller à la messe écouter les prêtres et marmotter des prières après eux.

— Allez-y, si cela vous amuse, dit Vilhem ; mais no croyez pas que votre encens et vos prières puissent être agréables à Dieu, et qu'il vous en doive de la reconnaissance; pas plus que vos injures ni vos blasphèmes ne peuvent l'émouvoir. S'il était bien connu qu'en blasphémant Dieu et en le niant, on ne peut l'irriter, et que par conséquent il n'y a là ni courage ni audace, il y aurait moins d'athées de profession. Quand vous n'aurez plus peur des vengeances célestes, vous ne direz plus de mal de*Dieu ; vous ne cherchez à détruire que les choses que vous redoutez ou qui vous gênent. Comme les enfants qui chantent très-fort, la nuit, pour faire croire qu'ils n'ont pas peur, vous ne parlez jamaîc» des fées et des ogres, parce que vous n'y croyez pas ; si vous vous amusiez à m'affirmer que les ogres n'existent pas, je croirais que vos paroles sont destinées à persuader au moins autant vous que moi. Vos blasphèmes contre Dieu sont un credo dont il pourrait

se contenter, s'il pouvait tenir à votre opinion sur lui.

« Oui, il y a un Dieu : non un Dieu en tunique rose, en manteau bleu, comme on vous le peint dans les églises ; non un Dieu assis sur des nuages; non un Dieu chargé spécialement de réprimer et de punir vos infractions aux lois quil a plu aux hommes de faire, et qu'on a ainsi réduit aux proportions d'un commissaire de police ;

«Mais un Dieu qui vous enloure, dont vous faites pariie vous-même ; un Dieu qui est tout, depuis la pierre cachée dans les entrailles de la terre, jusqu'à ce nuage jaune qui glisse en légère vapeur devant la lune ; un Dieu que vous aspirez en humant l'air et les parfums des chênes ; un Dieu qui est à la fois l'eau qui roule et le vent qui mugit, et la fleur qui s'ouvre au soleil, et le soleil qui la fait ouvrir, et l'abeille qui se roule dans le calice emmiellé de la fleur.

«Ce Dieu, hasard, nature, comme vous voudrez l'appeler, comment voulez- vous l'olfenser? Il ne vous a pas laisse la puissance de rien déranger dans l'ordre immuable qu'il a établi: tous réunis ensemble, vous ne pouvez ni faire rester le soleil une minute de plus à l'horizon, ni anéantir une goutte d'eau ; vous inventez des désordres, des maladi , et vous ne pouvez diminuer ]a population du monde.

« Regardez autour de vous, et tout vous dit l'influence de ce Dieu pour l'homme; les objets de vos plus grandes terreurs, de vos plus fortes répugnances, sont parés de brillantes couleurs. Quoi de plus beau, de plus majestueux, que ces nuages cuivrés qui reeèleiA la foudre? c'est au moment du deuil de la nature, de l'hiver, de la chute des feuilles, qu'elles se parent des couleurs ks

94 LE CHÏMIN LE PLUS COUIIT.

plus éclatantes, que les peupliers deviennent jaunes, les vignes rouges, les chèvrefeuilles bleus. Cette eau croupie dont voue vous détournez, regardez-la de près : elle est couverte dune végétation gracieusement découpée et du vert de l'émeraude.

« Osez quelques instants arrêter vos regards sur un cadavre ; oubliez que vous êtes homme et que vous deviendrez cadavre, ou plutôt songez que cet objet de votre horreur, ce que vous appelez la mort, n'est qu'un changement de forme ; qu'en cessant d'être h^mme vous devenez arbre, fleur, oiseau ; songez que la mort n'est pas un désordre ni un mal, mais une tnnsition ;

« Et dites-le : où avez-vous jamais vu de plus riches couleurs que sur le cadavre î

— Maître, dit Hugues, vous êtes pythagoricien.

— Je ne sais, dit Vilhem : je n'ai jamais lu Pythagore ; mais ou il a été mal compris ou je ne suis pas de son avis. Je ne veux pas dire qu'un homme devienne wn arbre, mais j'entends que le corps d'un homme, qui était formé d'une certaine quantité de matière agglomérée, sous certaines modifications, une fois décomposé, les parties qui le formaient peuvent se joindre à d'autres parties, ou s'agglomérer entre elles sous d'autres modes, de telle sorte qu'une partie du corps de l'homme engraisse la terre, et que ces molécules homogènes deviennent l'herbe qui nourrit un cheval. Cette herbe, en ce qu'elle a d'homogène au cheval, se transforme en sa propre substance et devient cheval. Mais il fait froid, et la mousse devient humide ; bonsoir. »

QOE LE PLIS GRAJvû TORT d'uN DISCOURS SERAIT DE NE PAS FINIR, s'il n'avait le tort plus grand d'avoir COMlIEîvCÉ,

Hugues, en venant chez maître Kreisherer, avait pensé qu'il était temps de s'expliquer et d'avouer son amour à la fille du clerc ; ses parents le pressaient de retourner à Paris ; les prétextes dont il se servait pour prolonger son séjour étaient presque tous épuisés : tout son embarras était de trouver Thérèse seule pendant quelques moments.

Il avait même préparé d'avance les paroles qu'il devait lui adresser. Selon son habitude, il avait écrit dans sa mémoire tout un discours de héros de roman, pris à l'époque où ces héros avaient pour noms : Osorius,

OrO DATE, SpIIRIDÂTE, ALCAMÈNli, ARTAMÈNE, MÉLIN.E,

Bretomare, Mérindor, Ar.axanore.

Voici à peu près quel était son discours:

(Si j'étais le lecteur, je passerais ici tranquillement deux pages.)

« Il est un lien, une parenté des cœurs et des esprits, c'est la sympathie; c'est elle qui réunit deux êtres incomplets et.... »

Je vais faire ce que je conseillais au lecteur de faire, je vais laisser deux pages blanches; chacun les sup-

9fi LE CHEMIN LE PLUS COURT.

posera remplies de tous les lieux communs d'amour qui l'ont le plus ennuyé.

« Et.... prononcez si je dois vivre ou mourir. »

Hugues venait de terminer ce chef-d'œuvre, lorsqu'il arriva sur le plateau qui s'étend à la gauche d'Étretal, au lieu appelé la Courtine, près du cap d'Antifer.

C'était un chemin que Hugues avait inventé récemment, et qu'il avait adopte parce qu'il abrégait la route; on descendait du haut de la falaise, haute et droite à peu près comme seraient six maisons de Paris superposées, par un sentier taillé dans le roc; ensuite on suivait le pied de la falaise à droite en marchant sur les pointes de roches tapissées de varechs et d'algues, sombre verdure de l'Océan, jusqu'à l'ogive de la porte d'aval, au-dessous delà maison de Vilhem; on passait sous l'ogive et l'on arrivait sur le perré d'Étretat.

Mais ce chemin était soumis à une grave condition ; si l'on n'arrivait pas jusie au moment où la mer était à son plus bas, on ne pouvait plus passer sous l'ogive, parce que la mer y était revenue et avait trois ou quatre brasses de profondeur sur un fond de roches aiguës.

Une chose remarquable, c'est que l'emphase etl'aiTectation ne peuvent tenir un moment devant les grandes et simples scènes de la nature; elles semblent un son aigre et discord au milieu d'une touchante harmonie.

Hugues s'arrêta quelques instants et répéta son discours; il se sentait tellement ému à la seule pensée de se trouver seul avec Thérèse, qu'il n'osait se livrer aux chances de l'improvisation. Dans le fond, on voyait au loin la mer, sur laquelle couraient de petites lames

lE CIIEJilN LE PLUS COURT. 97

blanchissantes qui, de l'horizon, se succédant de trèsprès les unes aux autres, venaient rouler sur la plage. En retombant, elles laissaient sur le galet une légère écume blanche que le vent du sud-ouest enlevait en fine pluie et portait au loin jusque sur le visage de Hugues, qui sentait sur ses lèvres une saveur salée; les mouettes jouaient dans cette écunie et mêlaient leurs cris aigus au bruit sourd du vent et à celui, aigre comme un bruit de chaînes, du galet entraîné par les lames qui retombaient à la mer.

Le discours de Hugues lui sembla alors complètement ridicule, et il y découvrit, entre autres inconvénients, qu'il lui faudrait une demi-heure pour le proiioncer, tandis qu'il n'avait pu encore se trouver seul avec Thérèse pendant cinq minutes ; il en retrancha l'exorde, puis la péroraison, puis tout, puis il finit par y substituer sagement : « Thérèse, je vous aime ; voulez-vous être ma femme?»

Il remarqua que la mer devait être assez descendue, et qu'il pourrait passer sous l'ogive.

On était sur la fia du premier quartier de la lune ; c'était basse mer vers midi. Quoique, ainsi que je crois l'avoir expliqué, les marées soient moins fortes pendant tout le temps du premier quartier, elles augmentent cependant chaque jour jusqu'à la pleine lune, où l'on a grande mer, pour diminuer ensuite jusqu'au dernier quartier, où l'on a morte eau. Eiles recommencent ensuite à croître jusqu'à la nouvelle lune, et décroissent jusqu'au premier quartier. Dans la morte eau, la mer descend moins bas et monte moins haut; le mouvement de flux et de reflux se fait beaucoup moins sentir; tandis que dans la grande mer elle laisse à sec et recouvre tour

à lour, de six heures en six heures, un quart de lieue de roche et de galet. Hugues passa donc sous l'ogive et arriva chez maîlre Kreisherer.

Quand Thérèse l'aperçut, elle lui fit signe de ne pas élever la voix et de s'asseoir. Le conseil municipal était assemblé dans la pièce adjacente : on discutait les moyens à employer pour préserver la commune des invasions de l'Océan, et le maire prononçait le discours que lui avait fait Vilhem.

Hugues était au comble de ses vœux. Thérèse était seule et probablement pour longtemps : rien ne l'empêchait de prononcer de son côté son discours, quelque long qu'il fût; seulement, lorsqu'il voulut parler, la voix s'arrêta dans sa gorge et faillit l'étrangler.

Pour Thérèse, elle tenait son tricot et paraissait s'en occuper consciencieusement.

Hugues pensa assez sagement en apparence qu'il ne pouvait pas arriver sans transition à une déclaration d'amour; qu'on ne pouvait pas substituer Je vous aime à Bonjour, et formuler sa pensée à la manière d'une tuile qui tomberait sur la tête.

En quoi Hugues se trompait; entre deux amants, on converse sans se dire un mot, l'esprit suit la même marche, passe par les mêmes phases et les mêmes pensées : si, au bout d'une heure, tous deux ouvraient la bouche et parlaient en même temps, il est à parier qu'ils diraient le même mot....

Ainsi, si Hugues s'était décidé à parler, il n'y eût eu

rien de bnisqur dans sa déclaration. Deux amants silencieux sont, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, semblables à deux harpes au même diapason et prêtes à confondre leur voix en une divine harmonie.

Hugues s'efforça d'amener une transition, et commença par remarquer agréablement que le vent soufflait avec une certaine violence, et déjà dans sa tête son plan était tout tracé pour arriver graduellement de ce point ie départ à sa déclaration.

Voici les jalons qu'il avait plantés et qu'il se mit à suivre à la manière des rhétoriciens :

1" Il fait du vent.

2° Il ferait trente fois plus de vent, que je n'en serais pas pour cela moins venu.

3° li pleuvrait des hallebardes, des oncles et des créanciers, que je me serais néanmoins mis en route.

4'' Je ne me suis jamais étonné du courage de Léandre traversant un bras de mer à la nage pour aller voir Héi o.

5° L'amour entoure d'une atmosphère impénétrabla qui rend inaccessible à tout mal qui ne vient pas de lui.

6° Vous seule pouvez me donner maintenant de la joie ou du chagrin ;

7° Car je vous aime.

En agissant arnsi graduellement, l'esprit de l'auditeur n'est pas plus frappé du dernier paragraphe, qu'il ne l'a été du second ; il y a la même distance entre les divers pas que l'on fait faire à l'imagination; quand on emplit un vase goutte à goutte, il y a une goutte qui fait déborder le vase, et pourtant ce n'est qu'une goutte do plus. Au lieu de faire un saut brusque, l'esprit de l'auditeur est doucement entraîné. Au lieu de le foire passer brusquement dj&ij^scurité à une clarté qui

100 LE CnE?-:iN LE PLUS COURT.

aveugle, on le fait passer doucement par divers crépuscules et degrés de lumière.

Huguei. avait déjà touché son premier jalon, il fallait atteindre le second; mais Thérèse, réveillée par la rêverie qui la préoccupait, répondit : « C'est pour cela qu'ils sont rassemblés : ils craignent que la mer n'engloutisse la commune. »

Cela allait de soi-même.

Aussi Hugues passa à son second jalon.

« Il ferait trente fois plus de vent, que je n'en serais pas pour cela moins venu. »

Par un instinct naturel, Thérèse comprit ce que voulait dire l'étudiant ; elle désirait tant l'entendre qu'elle en devint tremblante et en eut peur; pour l'éluder ou (lu moins le retarder, elle dit en riant : « Trente fois plus de vent vous eût enlevé comme une plume et vous eût emporté sur les côtes d'Angleterre. »

Le sourire de Thérèse décontenança Hugues, qui ne sut pas le comprendre; pour reprendre l'équilibre, il lui fit remarquer que le vent de sud-ouest ne pouvait rien transporter sur les côtes d'Angleterre.

Thérèse s'inclina pour reconnaître la supériorité géographique de l'étudiant. Elle ajouta : «Les femmes des pêcheurs sont inquiètes; voici le moment du départ pour la pèche du hareng, et leurs maris seront bien exposés. »

Cette fois le fil était brisé. Le troisième jalon était difficile à attteindre; Hugues se souciait fort peu pour le moment des pêcheurs et de leurs femmes, mais il ne pouvait cependant paraître ne pas s'intéresser aux choses auxquelles s'intéressait la fiile du clerc.

Il y eut enb'uite un moment de silence.

LE CHEMIN LE PLUS COURT. iOl

Thérèse se leva et dit en riant : « Je veux savoir ce qu'ils font.» Elle s'approcha de la porte, regarda par la serrure et écouta. «Il y a, dit-elle, un grand tumulte; tout le monde parle à la fois. »

Hugues reprit son discoure et commença par son troisiè;ne jalon.

« Il pleuvrait des hallebardes, des oncles et des créanciers, que je me serais néanmoins mis en route.

— Je vois, dit Thérèse, que vous bravez volontiers les dangers impossibles. »

Et Hugues continua par son quatrième jalon; car Thérèse y mettait presque de la complaisance et de la complicité.

» Je ne me suis jamais étonné du courage de Léandre traversant un bras de mer à la nage pour aller voir Héro. ))

Thérèse ne connaissait ni Héro ni Léandre; elle regarda l'étudiant avec quelque surprise : mais ses regards, le son de sa voix parlaient d'amour à la jolie fille; il lui importait peu que l'étudiant dît une chose ou une autre ; elle l'écoutait non pour ce qu'il disait, mais pour sa voix.

Hugues allait sans obstacle passer à son cinquième jalon, quand un bruit confus se fil entendre : on discourait très- fort au conseil, les voix étaient aigres et presque injurieuses. Thérèse retourna à la porte et écouta.

Voici ce qui se passait au conseil :

Après autant de peine que Hugues pour le sien, monsieur le maire avait terminé son discours, moins la péroraison, qu'il ne pouvait, ainsi que lui, parvenir à placer.

Tous les membres parlaient ensemble; les pêcheurs et

les fermiers formaknl deux partis bien distincts. Les pêcheurs vouldieut employer les fonds communaux à l'érection d'une digue; les fermiers, à la réparation des chemins; chacun donnait ses raisons, sans écouter celles de ses adversaires; les fermiers avaient l'avantage du nombre, les pêcheurs celui des poumons.

Les chemins sont défoncés — le ^alet est enlevé — nttB chevaux périssent — nos cabestans .se brisent — il faut des chemins — il faut une digue — des chemins — une digue — des chemins — une digue....

A ce moment, et en même temps chacun de leur côté, le maire et Tétudiant achevaient leurs discours.

))Le devoir d'un magistrat municipal.... disait monsieur le maire.

— L'amour entoure d'une atmosphère impénétrable.. .» disait l'étudiant.

Quatre coups de trompe firent trembler les vitres : c'est un signai que donnent, en soufflant dans de grosses coquilles roses percées par la pointe, les pêcheurs qui arrivent, pour qu'on vienne leur porter secours et les aider à virer leurs bateaux sur le perré au moyen des cabestans et des câbles ; mais il n'y avait pers-onne à la mer, et ces coups de trompe annonçaient quelque chose d'extraordinaire. Tout le monde se précipita dehors. Pour sortir il fallait passer dans la pièce où étaient la fille du clerc et l'étudiant. En entendant le mouvement que l'on fit pour se précipiter vers la porte et qui allait les séparer, les deux amants se tendirent la main et se la pressèrent, et d'un regard se dirent qu'ils s'aimaient et qu'ils s'aimeraient toujours.

La porte s'ouvrit, et Hugues courut au perré avec les autres.

Thérèse resta toute troublée et honteuse de tout ce ae son cœur avait entendu pendant que l'étudiant ne ai disait rien.

Au rivage, tout le monde fut saisi d'effroi; la mer [ait teliemcnt gonflée à l'horizon, qu'elle paraissait caucoup plus haute que la terre et semblait arriver sur elle pour l'engloutir; les lames se succédaient rapidement et couraient jusqu'au delà des bateaux amarrés ^ur le perré par d'énormes câbles et haussières retenus par les cabestans.

Les bateaux étaient à flot; les câbles criaient sous l'effort des lames et des coups de mer ; tout le monde se mit à tourner sur les cabestans. L'Océan semblait se précipiter tout entier sur Étretat; à chaque instant une lame venait couvrir les travailleurs et courait jusque dans les rues de la commune.

Des hommes s'étaient précipités dans les bateaux pour jeter de nouveaux câbles aux cabestans.

Mais les coups de mer devenaient toujours plus fréquents ; plusieurs câbles se rompirent avec un horrible bruit. Ceux qui viraient aux cabestans furent renversés par la secousse, plusieurs grièvement blessés : les bateaux qui n'étaient plus retenus furent lancés sur les lames comme des coquilles de noix, et disparurent dans l'écume ; de grands cris se firent entendre, les femmes se jetèrent à genoux. Vilhem prit un câble et se précipita à travers les lames ; on le perdit de vue ; tout le monde retenait son haleine, on n'osait s'entre- regarder.

Hugues fut alors saisi d'une des idées que lui avaient suggérées les romans, où Ton voit à chaque instant un homme qui n'a jamais touché l'eau se soutenir sur l'eau par la force de son courage et ramener un noyé, deux noyés, trois noyés, au moyen de son dévouement et de sa générosité. Hugues, qui ne savait pas nager, se précipita après Vilhem, pour le sauver; il disparut à son tour sous l'écume. Tous les assistants furent frappés de terreur; mais bientôtVilhem reparut, rapportant Hugues à moitié évanoui, qu'il avait réussi à saisir. II le déposa à terre, où il ne tarda pas à reprendre ses sens, de telle sorte que ce fut le noyé qui sauva son sauveur.

Vilhem avait rattaché le câble rompu ; le bateau était sauvé. Pendant ce temps continuait une scène de désolation : les bateaux pleins d'eau étaient devenus tellement lourds, que vingt hommes sur un cabestan ne réussissaient qu'à faire rompre les câbles ; ce n'était qu'au péril de leur vie que les pêcheurs pouvaient aller remettre aux bateaux de nouvelles haussières en échange de celles que brisait la mer.

Plusieurs bateaux, enlevés par les vagues et jetés \iolemment sur le gale^ étaient brisés; un fut entièrement anéanti : une lame ror^pit le câble, l'emmena comme si c'eût été un fétu de paille, et alla le mettre en morceaux sur l'aiguille; d'autres lames en lancèrent les débris sur la grève avec le cadavre d'un jeune pêcheur qui s'était jeté dedans ; les femmes et les enfants criaienl, pleuraient, priaient, se tordaient, quelques hommes n'étaient pas moins accablés. Hugues qui avait repris ses sens suivait Vilhem ; Vilhem était partout, donnant des ordres et travaillant. Les rues d'Éiretat étaient pleines d'eau. Pour Schùtz, il n'avait

pas quitté son maître un seul instant. A chaque moment, de grosses lames venaient couvrir les bateaux et les travailleurs; on se cramponnait aux cabestans pour ne pas être emporté ; un des cabestans fut rompu.

Cependant les mouettes jouaient en criant de joie dans l'écume des vagues furieuses.

La nuit allait venir ; mai^ grâce au secours et au sangfroid de Vilhem, presque tous les bateaux étaient tirés jusque dans les rues ; le vent ne cessa de mugir toute la nuit; à chaque instant on craignait que la mer ne vînt encore prendre les bateaux où ils étaient.

Les sons de trompe avaient été poussés par Vilhem Girl, il est facile de dire pourquoi.

Girl était pour le moment au plus haut degré de l'opulence, le discours qu'il avait fait pour monsieur le maire avait rempli son escarcelle; aussi avait-il passé le jour dans son hamac, à fumer, à penser, à rêver, à suivre de l'œil le vol des mouettes et les formes capricieuses des nuages.

Mais ce jour-là l'aspect de la mer avait un intérêt plus qu'ordinaire.

Quelques heures avant le coucher du soleil, qui descend à cette époque de l'année, au mois de septembre, derrière l'aiguille, et colore d'une teinte orangée toute la partie d'horizon que l'on voit à travers la grande ogive de la porte d'aval, une grande nuée d'un gris sombre voilait les riches reflets de l'horizon; le soleil, caché par ces tristes vapeurs, laissait tomber par une étroite déchirure du nuage de longs faisceaux de rayons pâles.

La mer paraissait noire et roulait le galet avec un bruit sourd, quoique aucune agitation ne parût à sa sur

face ; par momenls des bouffées de vent venaient du sudouest.

La nuée noire s'étendait sur la mer en montant et laissait un moment l'horizon découvert; il paraissait alors d'un bleu pâle, légèrement cuivré ; mais d'autres vapeurs noires, qui semblaient monter de la mer, ne tardaient pas à former de nouvelles nuées qui venaient épaissir celles qui tendaient le ciel comme d'un crêpe funèbre.

Tout était obscur, le ciel et la mer, le bruit intérieur delà mer augmentait, et on voyait des lames blanches courir sur la mer et venir du large à la plage; Teau bouillonnait autourdes roches ; les petites vagues, jetées contre Valguille, montaient écumantes jusqu'à son sommet et retombaient en pluie fine que le vent emportait au loin.

Vilhem hocha la tête, regarda longtemps l'horizon, sortit de la maison avec son chien et descendit la côte.

11 marcha à son cabestan, doubla le câble qui retenait son canot, et, faisant tourner le cabestan, le hissa jusqu'à la hauteur du cabestan ; puis il continua à contempler la mer.

La mer s'élève à l'horizon comme fait le lait sur le feu; de grosses lames se balancent en se gonflant; à chaque balancement la lame est plus forte; elle monie et se dresse, et sa crête, en s'amincissant, devient d'un vert transparent et se déchire en écume La crête tombe, toute la lame se déroule et la suit; puis elle glisse sur la mer avec une rapidité que ne peut ralentir son immense volume; arrivée à la plage, elle trouve de la résistance, et se dresse en arrière, comme un serpent, à une hauteur de vingt ou trente pieds; elle tombe, toute

Hanche d'écume, avec un horrible et sourd gémissement, jusqu'à ce que, affaissée par son propre poids, elle se brise , s'écrase et s'élance en bondissant sur la grève. Les bonds finis, elle court encore à une grande distance.

Cependant une autre lame s'est formée derrière elle; la première revient en roulant les galets, et toutes deux se rencontrent; le choc lance leur écume jusqu'aux nuages, mais la seconde s'élève jusqu'à ce qu'elle retombe par-dessus sa rivale, et va à son tour courir et bondir sur la grève.

Les bateaux alors couraient de tels dangers, que Vilbem avait donné l'alarme avec sa trompe.

Au matin suivant, le temps était calme, il ne soufflail pas le moindre vent, et cependant la mer, encore émue, se balançait tout entière d'une seule lame.

Le perré était couvert de débris et d'algues arrachées aux roches par la tempête.

On réparait les avaries des bateaux endommagés; on rendait les derniers devoirs au jeune pêcheur; les^ mouettes venaient jusque sur la plage ramasser les poissons morts rejetés par la mer.

A une certaine distance de la mer, dans les parties du terrain un peu enfoncées, les lames en courant avaient /aissé un étang fort large et assez profond au milieu duquel s'élevait tine grosse roche.

Des enfants tout petits entouraient l'étang, ils avaient fait des bateaux avec des morceaux de planche; des

baguettes formaient la mâture, et des feuilles de choux» taillées en forme de voiles, complétaient le gréement ; ils savaient fort bien disposer leurs voiles pour que les bâtiments traversassent la mare; cependant quelquesuns étaient arrêtés par la roche. Alors Schûlz, sur l'invitation qui lui en était faite, se mettait à l'eau, allait chercher en nageant le navire échoué et le rapportait à l'armateur qui, en échange de ce service, lui donnait loyalement un morceau de sa tartine.

Schùtz était là; Vilhem ne pouvait pas être bien loin.

Il était sur le perré et disait à monsieur le maire : » Si je vous avais laissé jusqu'au soir discourir sur les moj ens de préserver nos bateaux, il n'y en aurait pas, à l'heure qu'il est, un seul dans Élrelat.»

Hugues retournait chez son père.

En quittant Étretat, rien ne lui paraissait plus simple et plus aisé que de dire à ce père : « J'ai trouvé une femme que j'aime et que je veux épouser. »

Mais, en approchant du Havre, une foule d'obstacles se présentèrent à son esprit : son père ne donnerait peut-être pas son consentement; les gens âgés, qui d'ordinaire se font des vertus de leurs infirmités, ne comprennent guère les idées des jeunes gens. Thérèse n'est pas riche, du moins autant qu'il peut le supposer ; car il .'ic lui est pas une seule fois entré dans /'esprit de s'en informer. Hugues, par son état, est appelé à vivre d^ns une grande ville; l@s habitudes de Thérèse, el

peut-être son éducation, Ja fixeront dans une retraite plus modeste.

Il faudra répondre à toutes ces objections.

» Maudits les préjugés et \Q\xvjoxig odieux! » s'écria l'étudiant.

Et, jusqu'à la ferme, il s'occupa des réponses victorieuses qu'il ferait à son père.

Il fallait commencer par un éloge du mariage; mais, dans tout exorde, il faut se concilier préalablement ses auditeurs, ainsi que Cicéron en donne l'exemple dans son discours, impossible de me rappeler pour qui; il y a une denii-lieure que je fatigue ma mémoire rebelle ; cela reviendra de soi-même.

Il faudrait donc commencer ainsi.

ExoRDE. — «Mes chers parents, l'exemple de la douce paix, de la sainte affection qui régnent chez vous, devait aécessairement me faire désirer, etc. »

FArr, — «J'ai trouvé une femme qui a toutes les vertus de ma mère, toute l'innocence d'un jeune agneau qui tette encore, etc. »

Celte allusion à ses moutons flattera naturellement mon père.

Confirmation. — «Je vous demande donc, chers parents, votre consentement à mon bonheur; car toutes les conditions se trouvent réunies dans le choix, etc. »

PÉRORAISON. — « Dites-moi, chers parents, que je n'ai pas trop compté sur une bonté et une tendresse dont j'ai déjà reçu tant de preuves, j

Tout en s'escrimant ainsi de sa rhétorique, Hugues approchait du terme de son voyage; mais, par une faiblesse naturelle au cœur humain, ce consentement, qu'en partant il ne croyait guère possible qu'on lui re-

fusât, lui semblait à chaque pas plus dilHcile à obtenir.

« Oh ' se dit-il, je parlerai à mon père d un ion respectueux, mais ferme et résolu; je lui ferai remarquer que l'autorité paternelle a ses limites; que, d'abord exorbitante, elle a toujours, et successivement, été modifiée par les législateurs à mesure que l'empire de la raison a prévalu sur les préjugés, ennemis du vrai et du juste; les lois de noire pays, par les arlicles 148, 149, 150, 15i, 152, 153, 154 du Code civil, litre V, chapitre 1«', ont mis des bornes à cette puissance, et l'ont empêchée de devenir une tyrannie.

M Je lui dirai que si Thérèse n'est pas riche de ce vil métal qui ne fait rien pour le bonheur, elle est riche de ses vertus, de sa pureté et de son innocence.

» Je lui dirai que ce n'est pas aux parents d'imposer à leurs enfants leurs choix et leurs idées pour un engagement, pour un lien qui doit durer aussi longtemps que la vie, et exercer une si heureuse ou si funeste influence.

» Je lui dirai, continua Hugues, s'échauffant toujours de plus en plus, que je ne céderai pas à une tyrannie insensée ; que je ne fléchirai pas devant un odieux despotisme ; que je serai libre de donner mon cœur comme je l'entends; que je resterai garçon toute ma vie ou que j'épouserai Thérèse.

» Me la refuser, c'est m'arracherla vie, c'est me condamnei à un malheur éternel ; je ne serai pas assez mon ennemi pour ne pas défendre mon bonheur et ma vie.

>» Et, dit-il encore, arrivé au dernier degré de l'exaltation, vous rompez le lien d'affection que la nature a mis entre nous ; vous n'êtes plus mon père, puisque

LE CHEMIN LE PLUS COURT. lU

VOUS m*arrachcz mon espoir et mon bonheur. Eh bien! je ne serai plus voire fils, je suis chassé de la maison paternelle, je suis déshérité de la tendresse des auteurs de mes jours, etc. etc. »

Hugues, tout en débitant ces lieux communs plus ou moins ridicules, s'était tellement mis en situation, tellement échauffé la tête, qu'en entrant chez son père il se croyait en relations bostiles, n'embrassa pas ses parents ainsi qu'il en avait l'habitude, et, comme on dînait, se mit à table et mangea sans dire un mot, avec la plus désagréable figure qui se puisse imaginer, boudant tout le monde et mangeant à peine.

Après le dîner, comme son père allait verser l'eau-devie de pommes dans son café, Hugues se leva et demanda à lui parler en particulier. Le père le regarda avec étonnement, la mère resta stupéfaite • tous deux échangèrent un coup d'œil.

Hugues passa dans la chambre voisine, son père le suivit.

« Mon père, dit Hugues, malgré mon respect et mon obéissance pour vous, mon parti est pris. J'ai choisi une femme, elle me convient sous tous les rapports; je sais tout ce que vous allez me dire, mais tout sera inutile contre une résolution aussi arrêtée ; vous feriez mon désespoir en me refusant votre consentement.

— Mais... dit le père.

— Mais, interrompit le fils, votre refus serait l'arrêt de ma mort; je ne puis vivre sans Thérèse.

— Mais... dit le père.

— Ahi continua Hugues, je braverai tout pour arriver à mon but.

— Mais, dit le père, tu n'as rien à braver ; ta mère et

moi n'avons au monde d'autre intérêt que ton bonheur; si la fille que tu veux épouser te convient, épousela, elle sera bienvenue et nous la recevrons dans nos bras, quand tu voudras nous 1 amener. Mais, ajouta le père en reprenant sa place près de l'âtre, que ne nous disais-tu cela naturellement ? Femme, dit-il en souriant, il est amoureux et veut se marier.

— Bénie soit la femme qui te rendra heureux ! dit la mère.

~ Que ne nous contais-tu simplement ton affaire? je n'aurais pas laissé refroidir mon café. »

« Mais, ojouta-t-il, tu ne penses pas probablement à te marier, sans état, sans une profession bien établie. Remarque bien que je ne fais que te donner un conseil. Si tu faisais bien, à mon avis, tu dirais à la fille que tu aimes : « Dans un an, jour pour jour, je reviendrai vous » chercher et vous conduire à mes parents. » D'ici là, tu retournerais à Paris, tu travaillerais avec courage, et tu reviendrais certain d'offrir à ta femme une existence honorable, à moins que tu ne veuilles rester avec elle et te faire laboureur comme moi ; mais ce serait vrai* ment dommage, savant et bien élevé comme tu es. D'ici à un an, tu seras avocat, tu... »

Mais Hugues, tout en suivant le discours de son père, tout en profitant de ce qu'il y avait de bon et de sage, changeait un peu dans son esprit les conséquences de ces conseils, etil ne sera peut-être pas mauvais de mettre en regard les avis du père et les résolutions du fils.

« D'ici à un an, disait le père, tu seras avocat, tu te seras assuré une petite clientèle, tu brilleras au barreau. Avec le temps tu deviendras riche, tu seras recherché et ta femme sera heureuse et fière de tes succès. , — D'ici à un an, pensait le fils, j'aurai acquis ce qui *me manque de savoir et de main pour la peinture : je serai peintre ! Je vivrai de celte douce vie de l'artiste, de cette indépendance qui fait plus riche que les esclavages les plus enviés. Nous aurons, avec ma Thérèse, une vie douce et retirée. »

Partis du même point, après avoir parcoura deux routes différentes, le père et le fils arrivèrent aux mêmes résultats.

» Eh bien! dit Hugues, je partirai.

— Dès demain, dit le père.

~ Pourquoi demain? objecta le fils.

— Parce que mon voisin et ami Noël Remy va au Havre, et que tu profiteras de sa carriole pour te rendre au Havre avec tes efl'ets ; il part à six heures du soir. »

Hugues allait faire une réplique; mais il songea que rien ne l'empêchait d'aller le malin à Étretat et d'être revenu pour rheure du départ.

« Eh bien! dit-il. Je partirai demain. »

Toute la nuit il rêva l'avenir, il brûlait d'être à Paris, de travailler, de gagner de l'argent ; il se voyait revenir auprès de Thérèse, puis retourner avec elle à Paris.

Il arrangeait en idée son logement, son ménage. Quel bonheur de travailler pour Thérèse! Quel bonheur d'être peintre I

Le matin, Hugues sortit sans bruit; mais, en tirant la porte, il se sentit arrêté; un pan de sa redingote était pris dans la porte et il n'y avait pas de clef en dehors.

Son père et sa mère dormaient encore, et il ne voulait pas les réveiller en frappant. Il attendit vainement que quelque domestique rentrât par hasard à la ferme; mais, à moins d'accident, personne ne revenait que pour le déjeuner. Il était donc prisonnier de la manière la plus ridicule Son embarras fut au comble, lorsqu'il entendit ouvrir la porte de l'écurie, située de l'autre côté de la maison.

^ Pourvu que quelque domestique ne s'avise pas d'emmener le bidet : comment irais-je à Élretal? »

Il appela; mais le vent, qui lui apportait distinctement le bruit qui se faisait à l'écurie, empêchait naturellement sa voix d'y parvenir. Il ne tarda pas à entendre le trot d'un cheval qui s'éloignait; il imagina d'abord d'ôter sa redingote et de la laisser dans la porte pour poursuivre le domestique; mais il arriva juste à temps pour voir le cheval tourner au grand trot, au bout de l'enceinte de pommiers qui traçait les limâtes de la cour.

Une demi-heure après, la porte, en s'ouvrant, délivra le vêtement passablement endommagé ; il n'y avait plus moyen d'aller à Étretat et d'être revenu pour le départ de maître Noël.

Et d'ailleurs, peut-être l'étudiant n'aurait pas trouvé l'occasion ni la résolution de s'expliquer clairement; une lettre a quelque chose de plus positif et de plus obligatoire.

« Monsieur,

» J'aime votre fille et je veux l'épouser. Je vais à Paris travailler et arranger mes affaires de façon à pou-

voir lui offrir une existence honorable. Le jour de l'Assomption j'arriverai à Etretat vous demander sa main. Veuillez lui communiquer cette lettre. J'espère ne pas rencontrer en vous d'obstacle à des projets qui feront mon bonheur, et j'ose l'espérer, celui de votre enfant chérie.

» Recevez les respects et les amitiés de celui qui brûle de vous appeler son père.

» Hugues »

« Hugues, lui dit son père comme il montait dans la carriole de maître Noël, voici une letlre que tu remettras au Havre. Elle est adressée à la propriétaire d'une pièce de terre que je voudrais joindre à notre ferme. »

Hugues regarda la suscription :

A madame veuve Leloup, au Havre, Puis il la mit dans sa poche.

J'ai trouvé le nom du client de Cicéron : c'est Mil on qui, lisant dans l'exil le magnifique discours que la peur l'avait empêché de prononcer, s'écria : « Quel bonheur qu'il n'ait pas ainsi parlé ! je ne mangerais pas ici de si bon poisson. »>

dl6 LB CHEMIN LE PLUS COURT.

DANS LATBLIBB

Hugues retrouva son atelier avec le plaisir que doit éprouver une hirondelle qui retrouve au printemps son nid encore maçonné dans un vieux clocher.

Tout l'hiver, de noires corneilles se sont emparées du clocher autour duquel elles volaient lourdement en poussant des cris tristes et aigres. Ces cris étaient en harmonie avec le lugubre aspect de la nature ; le clocher semblait percer avec peine un air gris et épais.

Mais à l'époque où les premiers rayons du soleil ont fait crever les bourgeons des lilas, le noir clocher se dessine hardi et finement dentelé sur un beau fond d'un bleu pâle; les corneilles ont disparu, et les hirondelles à leur tour voltigent légères et capricieuses autour de leur asile inaccessible.

Hugues resta quelques jours enfermé, mettant en ordre et accrochant aux murailles les études qu'il avait apportées d'Étretat. Puis il fallut lire une forj^. de lettres et faire quelques réponses.

BD6CES A IDMORD

« Heureux Edmond, voilà un an bientôt que tu as quitté le ciel brumeux de notre France pour le beau ciel

^e l'Italie, cette patrie des arts. Je l'envie fort quand je songe à toi, moi toujours auprès de cet âtre où tu t'es souvent chauffé avec moi.

» Que de belles pensées doivent éclore à ce beau ciel ! que ces pompes religieuses doivent être sublimes ! que €es églises doivent être riches et imposantes !

))Et les femmes, mon ami, ces belles Italiennes aux yeux et au cœur de feu, ces femmes passionnées et si entièrement livrées à l'amour! ce sont elles qui doivent réaliser ces rêves dont nous réveillent chaque jour si douloureusement nos coquettes Parisiennes. ■é

» Vous êtes tous plus heureux que moi : Roger est en Espagne; il va voir ces brunes Andalouses, ces nobles Castillanes : leurs yeux noirs scintillant sous leurs mantilles ; ces lionnes amoureuses, ces sveltes senoras ; les jalousies, les sérénades et les combats de taureaux avec les intrépides toréadors !

» Emile a quitté tout à fait nos climats et visite l'Orient. »

EDMOND A HUGDE8

« Si tu tiens à tes illusions, brûle ma lettre sans lire une ligne de plus.

» Ici il n'y a pas de verdure dans la campagne; les églises sont riches et belles, les Italiens ont réussi à les rendre mesquines et grotesques. Ils y ont entassé des

doruros et des statues ridiculement velues et parées, au milieu des chefs-d'œuvre de la peinture et de la sculpture. L'avidité et la vanité en ont fait des musées; Jes dieux païens, pourvu qu'ils soient beaux ou dus à un pinccad illustre, y seront reçus à bras ouverts, sans qu'on prenne toujours la peine de les baptiser et de leur imposer un nom de saint. Il y a une église où le prêtre dit la messe, ayant devant lui, entre deux christs, un magnifique groupe représentant les Grâces toutes nues. Pendant ce temps, les naturels du pays prient ou causent, les Français plaisantent, les Anglais mesurent le chœur et les piliers et prennent des notes ; les ciceroni expliquent tout haut les images.

» Tu chercherais en vain ce mystique et solennel silence, ce jour crépusculaire, cette impression vraiment touchante et religieuse des églises gothiques de la Normandie, dans lesquelles on retient involontairement sa voix et ses pas.

» Pour les femmes, on en a juste comme à Paris, comme à Londres, comme partout; l'étranger rencontre des bonnes fortunes à prix fixe. Les intrigues de rues sont une mauvaise plaisanterie; on ne peut parler à une femme de la société sans être présenté et admis dans la société ; pour notre compte, depuis un an, malgré nos démarches multipliées, Ernest et moi, nous n'avons à mettre sur la liste de nos conquêtes que le nom d'une blanchisseuse, et encore est-ce la môme pour tous les deux. Dans la société, les femmes se mettent, parlent comme à Paris, et sont abonnées au journal de La Mésangère.

» Le costume, si pittoresque en peinture, que nous reproduisons avec tant de plaisir, n'est conservé que par

les femmes du peuple, et alors c'est un assemblage fortuit des couleurs les plus ennemies, sans harmonie entre elles, sans harmonie avec l'air des visages et la couleur de la peau: elles ne savent ni faire valoir une beauté, ni dissimuler un défaut.

w Et surtout, mon pauvre ami, ce qui t'effrayerait, c'est la saleté des hommes et des femmes; les moines de toutes les couleurs forcent à détourner les yeux; les lazzaroni feraient honte à nos plus horribles mendiants; ies rues en sont jonchées. Ils font mettre, une fois par jour, du macaroni gluant dans leur chapeau ; quand le macaroni est mangé, ils remettent le chapeau sur leur tête.

» Remarque bien que le macaroni est ici très-mauvais à cause du beurre qui est presque toujours fort et détestable.

» Les bains sont ignorés ou ne sont considérés que sous le rapport de la médecine; un homme qui serait convaincu d'avoir pris deux bains dans le même mois ne pourrait persuader aux gens du peuple qu'il n'est pas atteint de quelque maladie.

» J'ai reçu quelques lettres de Roger ; les contes que l'on nous a faits sur l'Espagne, et les rimes redoublées des versificateurs, sont une duperie, comme l'enthousiasme ampoulé sur l'Italie.

» Promène-toi, au soleil couchant, sur le pont des Arts, tourne toi vers l'île que forme la division des deux bras de la Seine, v rs ces nobles tours carrées qui se dessinent sur le ciel riche d'accideuts et de teintes variées, harmonieuses, vois ces points et ces masses de maisons si bien groupées ;

)) Ensuite voyage dix ans, et tu reviendras avec plaisir sur le pont des Arts, au soleil couchant. »

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