EMILE A HUGUES
Fragment.
« Quand nous passions notre temps à désirer, iî nous semblait que rien que d'entrer à Stamboul, on devait voir se réaliser les merveilles des Mille et une Nuits; que le sol devait changer les bottes qui le foulent en babouches étincelantes de pierreries ; que tout châle prenait la finesse et le moelleux des étoffes de Cashmyr, au soleil de l'Orient; que tout cheval dont les pieds se posaient sur le sable du désert devenait un coursier ardent, impétueux, ami des combats.
» L'imagination rêve surtout ces mystérieux harems où sont cachées, sous la garde de hideux eunuques, tant de belles filles de la Géorgie et de la Circassie; chaque voyageur se laisse accroire que ses charmes et son mérite particulier l'introduiront dans ce ciel; il ne voit plus que sofas et carreaux de soie; les boissons les plus exquises, les odeurs les plus enivrantes, la musique la plus exaltante, des lits de roses effeuillées, un pavé d'agate ; des colliers de perles énormes, des
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bracelets d'émeraudes monstrueuses, des châies immenses passant par une aiguille.
>» On trouve : la fièvre de toutes les couleurs ; des villes sales, mal bâties, tremblotantes ; des hommes à moitié nus que portent péniblement des rosses avec des brides de cordes; pour trésors, de vieilles monnaies rognées d'Allemagne, d'Espagne et de Hollande ; pour festins, du riz et du poivre nageant dans le beurre.
)) Des mosquées sans ornements, parce que la loi défend d'y introduire ni tableaux ni statues, ni or ni argent, mais surtout point de femmes rencontrées aux mosquées, moins encore de voiles tombés par hasard, moins encore d'introductions mystérieuses dans les harems.
» Le luxe oriental^ chez les Turcs, comme en France, comme partout, n'appartient qu'aux gens riches, et est tout ostentation : ces pistolets damasquinés qu'ils portent à la ceinture sont privés d'un poùit de mire qui assurerait le coup, mais risquerait d'écorcher la soie de cette ceinture ; grâce à cette coquetterie, un Turc manque fréquemment un homme à trois pas.»
De tout cela, pen?a l'étudiant, il est avéré que les voyageurs sont des hâbleurs.
Pour les voyages écrits :
Ceux qui voyagent n'ont pas le temps d'écrire ; ceux qui écrivent n'ont pas le temps de voyager : il s'ensuit
nécessairement que la première condilion pour écrire des voyages est d'avoir vécu renferme dans sa chambre, ne se permettant la promenade du Luxembourg qu'une fois par sehiaine, et l'excursion à Saint-CIoud qu'une fois l'an.
Pour les voyages racontés :
On part sur les récits des autres : ils ont eu une foule de bonnes fortunes ; ils ont senti leur âme s'élever par la contemplation des merveilles des arts et de la nature; ils ont couru d'horribles dangers.
On ne trouve rien de tout cela; mais, en revenant, on ne veut pas s'avouer moins brave, moins aventureux, moins enthousiaste, moins beau, moins séduisant qu'un autre, et on enchérit sur les récits, sur les dangers, sur l'admiration, sur le succès des prédécesseurs.
Mais, à dire vrai, la voiture fatigue, on parse partout sans avoir le temps de rien voir; on ne peut former aucune liaison ni se livrer à aucune sympafhie. J'ai connu un Anglais qui, arrivant fatigué dans une ville d'Allemagne dont il devait partir le lendemain matin, et ne voulant pas prendre sur un sommeil impérieux le temps d'aller voir une chute d'eau célèbre, se coucha en recommandant à son domestique d'aller admirer pour lui la merveille: Le lendemain, il repartit après avoir inscrit, sur le rapport de son esclave :
La chute d'eau a au moins cinquante pieds d'élévation.
Ensuite on revient chez soi, on trouve ses meubles moisis, ses papiers rongés par les souris.
Puis on se rend pendant le reste de sa vie insupportable à ses amis, à ses connaissances, par les narrations qu'on leur fait subir.
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