DEUXIEME PARTIE
Hugues continuait sa route; néanmoins, et de temps à autre, une boutTée de vent lui apportait quelques notes des saintes litanies que Ton chantait au rivage. A mesure qu'il approchait de Thérèse, son émotion devint si forte qu'il s'assit sur une roche.
Mais il ne tarda pas à être tiré de sa rêverie par une Jame qui vint lui mouiller les pieds : il se rappela alors qu'on était dans la pleine lune, et que la mer, basse à quatre heures du matin, ne tarderait pas à être à son plus haut. Il pressa donc le pas, puis se mit à courir; mais, quand il arriva à la porte d'aval, il trouva la mer pleine et le passage impossible. Il resta stupéfait. La falaise, mur infranchissable de trois cent dix pieds de hauleur, s'élevait entre lui et Thérèse; il entendait les voix entre lesquelles devait être la sienne. Il prit sa course et se hâta de regagner l'aval ure d'Antifer pour revenir à Élretat par les hauteurs. La mer gagnait encore, et, pour éviter d'être pris par elle, il lui fallait courir et sauter sur les rochef
de pointe en pointe. Comme il arrivait devant Aniifer, il glissa : son pied tourna entre deux rochers. 11 voulut se relever; n:iais il s'était donné une entorse. Il se traîna avec d'horribles souffrances jusqu'en haut du chemin; là, il tomba sur l'herbe : sa jambe était très-enflée, il ne pouvait plus faire un pas, et n'avait d'autre espoir que d'attendre le passage d'un berger ou d'un douanier.
Immobile, il pensait à Thérèse, à cette promesse qu'il lui avait faite d'arriver le jour de l'Assomption.
Le bruit sourd d'une Carriole roulant sur la terre se fit alors entendre; Hugues appela le conducteur, et la carriole s'arrêta.
« Mon ami, dit Hugues à une sorte de paysan qui conduisait, assis sur un brancard, je suis blessé ; voulezvous me porter à la ville? vous serez bien récompensé. »
Deux tèles de femmes sortirent de la carriole.
Le conducteur consulta les deux femmes, et hissa Huguesdans la carriole. Celui- ci remerciases compagnes de voyage; le conducteur remonta sur le brancard, et la voiture se remit en route pour le Havre.
Hugues souffrait beaucoup et voulait cependant soutenir une conversation et faire des frais d'esprit.
La plus âgée des deux femmes était encore une femme de trente ans, c'est-à-dire qu'elle n'en avait pas tout à fait quarante. Elle était grande, grosse, fort serrée dans son corset, portait la tête en arrière, et parlait du bout des lèvres avec une extrême prétention ; elle avait le nez un peu recourbé, les yeux noirs, vifs, hardis; ses cheveux noirs élaient gros et arrangés sur chaque tempe en trois rouleauîf bien pareils et d'une remarquable roidour, de telle façon qu'ils semblaient être en fil d'archal ; elle avait les lèvres épaisses et un peu pendantes ; ses regards,
ses gestes, sa voix étaient affectés. C'était ce que beaucoup de gens appellent une belle femme. i
La plus jeune avait quelque ressemblance avec sau^ère, mais avec infiniment plus de distinction. Elle avait les chevèax moins noirs et beaucoup plus fins ; l'éclat de ses yeux était adouci par des cils d'une remarquable longueur ; sa bouche, sans être précisément bien dessinée, n'avait pas l'expression ignoble de celle de sa mère. Elle avait, du reste, comme celle-ci, le nez un peu courbé, et portait la tête renversée : les dents blanches, mais trop larges. Son visage, comme il arrive souvent aux très jeunes filles, était un peu bouffi; du reste, elle était bien faite, et on ne pouvait s'empêcher de regretter la roideur de sa taille et de sa marche, qui nuisait beaucoup à la perfection de ses formes. Elle levait rarement les yeux ; mais alors ils avaient un doux éclat : c'étaient des yeux de velours noir ; seulement, leur expression un peu langoureuse était uniforme, et il y avait presque de la tendresse dans son regard, quand elle priait à table qu'on lui passât du sel ou des radis. Elle parlaitencore plus rarement, mais il y avait dans sa voix quelque chose de bref, de sec et d'arrêté ; elle ne grasseyait pas. Ses mains étaient fort belles, extrêmement blanches ; ce qui n'est pas commun chez les filles de dix-huit ans.
Arrivés au Havre, un second domestique vint aider le cocher à porter Hugues dans une chambre qu'on lui avait fait accepter. On était trop heureuse d'avoir rencontré une occasion d'obliger un homme aussi bien élevé,
pour n'en pas profiter plus longtemps ; d'ailleurs, il paraissait souffrir beaucoup, il serait fort mal à l'auberge ; le transport jusque chez son père le fatiguerait extrêmement et l'éloignerait des médecins.
La chambre où l'on mit l'étudiant était meublée avec recherche ; tout l'ameublement concourait au bien-être. Le lit, composé d'un nombre hyperbolique de matelas, était excellent ; on avait eu soin de le bassiner à la hâte; les draps étaient d'une finesse excessive. La fatigue l'endormit tout de suite. Le lendemain un domestique vint prendre ses ordres ; il envoya chercher à son auberge un partie de son bagage.
Hugues resta huit jours au lit, admirablement soigné, bercé de toutes les commodités du luxe, nourri de perdreaux, entouré de fleurs. Dans ces huit jours, il se passa tant de choses, qu'il n'eut que de temps en temps le loisir de penser à Thérèse; et d'ailleurs, ce luxe qui l entourait lui semblait si nécessaire à la vie, qu'il résolut plus que jamais de n'épouser la fille du clerc que lorsqu'il pourrait le lui offrir.
Il remit à madame Leloup la lettre que son père lui avait donnée pour elle un an auparavant, et qui était restée dans sa redingote où elle serait encore, sans le hasard qui lui avait fait rencontrer cette dame. Mademoiselle Louise Leloup reconnut à son doigt la petite bague qu'elle avait perdue avec unfoulard, dans ladiligenee dans laquelle ils avaient fait route ensemble quinze mois auparavant. Hugues renditla bague ; mais il ne put rendre le foulard qu'il
avait perdu. Mademoiselle Leloup se persuada que l'étudiant, saisi subitement, dans la diligence, d'une sympathique passion pour ses beaux yeux, lui avait dérobé ce doublesouvenir; que, forcé malgré lui de restituer l'un, il voulait au moins garderl'autre. Elle trouva fort bien jouée la surprise de notre héros, et regarda l'histoire de l'entorse comme une ruse romanesque pour se rapprocher d'elle. La jolie fille sortait de pension et avait de remarquables théories sur l'amour, ses symptômes, ses char' mes et ses douleurs. Pour la mère, elle était à l'âge où les femme pensent qu'elles ont un peu de temps à rester agréables (cet âge arrive d'ordinaire lorsqu'elles ne le sont plus), et cherchent à placer ce qui leur reste de beauté, de fraîclieur, d'amabilité, au plus haut intérêt possible ; à l'âge où elles cherchent leur dernier amant, et se font une vertu de la constance, quand les infidélités ne se peuvent plus faire qu'à leur détriment.
Il y a une chose que la nature avait arrangée passablement et que les femmes ont rendue si difficile queje la maintiens impossible : c'est de passer de la dernière jeunesse à la première vieillesse; c'est de devenir vieille femme.
La nature fait vieillir les femmes par des transitions insensibles; il faut tant de temps pour qu'une jolie femme ait perdu un à un tous ses charmes, '«lue l'amour est devenu une habitude, et qu'il n'a plus besoin de causes au moment où il cesse d'en avoir.
La femme que l'on aimait encore hier, cess^rn-t-on de l'aimer demain parce qu'elle a vingt-quatre heures de plus ?
Les femmes ont changé cela. Elles dissimulent si bien les premières atteintes de^ années, elles luttent
avec une telle opiniâtreté jusqu'au dernier moment, que le jour où, découragées, elles voient le combat désormais impossible, elles cèdent brusquement, et se laissent être vieilles sans transition : passant, comme on i*a dit, de vingt-neuf à soixante, ainsi que l'on compte au piquet ; de la jeunesse à la vieillesse, sans ces passages que la nature a habilement ménagés comme des crépuscules, ainsi qu'elle n'a pas voulu que le soleil disparût au milieu de son éclat, mais s'affaiblît peu à peu, adoucissant sa lumière, colorant des plus splendides couleurs les nuages où il s'enfonce, et jetant son plus doux regard avant de disparaître.
Madame Leloup passait cinq heures par jour à dissimuler six semaines de son âge. Elle tenait fidèle compagnie à notre héros, affectait de parler de Paris, ou elle avait une fois passé une semaine; citait de vieilles défuntes réputations de dix ans ; ne connaissait que des acteurs morts, et qui pis est, des actrices vieillies et des modes et des grands hommes oubliés. Elle citait surtout ses brillantes connaissances, les dames de Vanerey, ses voisines et ses amies intimes; ramenant leur nom à tout propos et hors de propos; ne négligeant rien p^^vr semblera Hugues une femme de la meilleure com pagaie, si ce n'est d'avoir un peu de naturel. Par moments, elle attachait sur lui des regards assez tendres.
Si bien qu'un matin, Hugues se disait : Il y a des créatures qui, renfermées dans un corset, dans des souliers, dans des gants, ont la forme d'une femme ;
Comme l'eau a la forme de la carafe qui la contient.
Mais ôtez le corset, les souliers et le*: gants, il en adviendra comme de l'eau si vous cassej la carafe.
Je ne sais si c'est pour cela qu'il accueillit avec une grande joie une lettre de Paris qui lui annonçait que son absence lui causait le plus notable préjudice; que, s'il n'était à Paris pour le '26 août, il manquerait des travaux importants qui allaient lui être confiés, etc.
On était au 23.
Son père et sa mère étaient venus le voir chez madame Leloup. Il avait quitté Paris pour voir Thérèse, mais il ne pouvait prendre sur lui d'aller lui dire encore ; « Je ne suis pas assez riche pour vous épouser; je reviendrai dans un an » Il y a quelque chose de si malheureux dans le premier regard de quelqu'un à qui on ôte une croyance, que cela, pour ma part, m'eût fait inventer les lettres, si je n'avais trouvé celte invention parfaitement établie.
Il écrivit. Pendant qu'il y était, il fit d'autres lettres, répondit à son ami de Paris, écrivit à son tailleur, etc. Cojnme il pliait ses lettres, madame Leloup entra dpns sa chambre.
<t 11 faut que je parte, dit-il ; je garderai toujours le souvenir de vos bontés.
— Nous partirons avec vous, répondit son hôtesse; ma fille n'a jamais vu Paris ; et, comme dit mon amie intime, madame la comtesse de Vancrey, qui n'a pas vu Paris, n'a rien vu. »
La fille entra.
u Chère enfant, remercie ta mère, dit-elle, je te conduis à Paris; je ne regarde pas à un dérangement ni à une dépense pour te procurer quelque plaisir. »
Soit que la fille ne crût pas trop à cet excès de tendresse maternelle, soit qu'elle vît avei inquiétude tout changement de situation qui pouvait l'éloigner de l'étudiant, dont sa jeune imagination avait fait le héros de son roman, elle répondit médiocrement aux caresses de sa mère.
Quand toutes deux furent sorties, Hugues mit les adresses sur ses lettres et les envoya à la poste.
Tous trois partirent le lendemain.
Pendant la route, madame Leloup pensait beaucoup à Paris et un peu à Hugues ; Louise beaucoup à Hugues et un peu à Paris ; Hugues pensait à Thérèse, et faisait des vers amoureux sur l'air qu'elle chantait si bien.
Vilhera avait retrouvé chez le curé la statue de saint Sauveur, et l'avait remise à sa place, si bien scellée, qu'on n'aurait pu l'en arracher sans la briser.
Thérèse avait attendu tout le jour; son espoir dura tant que le soleil fut à l'horizon : elle était sûre que Hugues allait venir le jour de l'Assomption. Mais il n'y a pas de degrés dans un cœur amoureux, entre une aveugle et noble confiance et le désespoir. « Il va venir, » disait-elle; puis elle pensait, sans oser le dire : « S'il ne vient pas aujourd'hui, il ne viendra jamais. «
Aussi, quand le soleil descendit dans une brume pourprée, car un mouvement involontaire elle se leva pour le voit- plus longtemps, et retarder de quelques instants le moment où allait finir le 15 août.
Toute la soirée, Vilhem, le clerc et Thérèse ne se di-
LE CHEMIN LE PLUS COURT. lb#
saient rien ; mais les pas qui, par moments, se faisaient entendre dans la rue, broyaient le cœur de la pauvre fille. Vilhcm voyait ses joues s'empourprer bi pâlir.
Mais maître Kreisherer s'avisa de dire : « Allons, il ne viendra pas aujourd'hui. » Elle se leva en sanglotant ei alla s'enfermer dans sa chambre, où elle passa ia nuit à pleurer et à prier.
Maître Kreisherer voulut rejoindre sa fille pour la consoler; Mais Vilhem l'arrêta et lui dit : « Restez, maître; ii n'y a qu'un confident pour ces sortes de douleurs-là : c'est Dieu; il n'y a qu'un adoucissement: ce senties \armes. »
Deux jours après, Thérèse reçut une lettre ainsi conçue :
« Il est singulier que vous vous occupiez si peu de ce que je vous ai commandé. Il ne faut pas trois mois pour faire une redingote; si la mienne n'est pas faite le jour de mon arrivée, je m'adresserai à une autre personne. Hugues. »
Hugues s'était trompé en mettant les adresses. Ainsi le tailleur reçut une lettre fort tendre, une série d'argumentations sur la nécessité du bien-être en ménage, des projets pour l'avenir , des promesses , et quatre vers assez mauvais, avec une prière de lui répondre à Paris.
Il ne comprit à cela que le nom de Hugues, qui termitiait la lettre; il se rappela qu'il avait une redingote à lui porter, et pensa que la meilleure réponse qu'il eût à faire â l'étudiant était de lui obéir.
Dans ce moment, Thérèse se crut offensée et ne pleura plus; mais elle chercha la solitude, ne chanta plus au
cun des airs qu'elle avait chantés avec i'éludianl, et ses joues s'amaigrirent. Comme elle ne pleurait plus, maître Kreisherer crut qu'elle l'avait oublié. Vilhem seul la comprenait et lui montrait une douce pitié, sans jamais faire la moindre allusion à ce qui la préoccupait. Les peines et les joies de l'amour ont une sainte pudeur qui leur fait craindre la confiance comme un sacrilège.
A Paris, Hugues trouva des travaux urgents, des amis à revoir, des affaires à remettre en ordre. Il alla voir deux ou trois fois ses compagnes de voyage, puis les oublia. Madame Leloup vint une fois le trouver à son atelier, et l'accabla des plus vifs et plus tendres reproches. Le lendemain Hugues emporta quelques toiles et partit pour la campagne : le mois de septembre donnait une graiîde richesse au paysage; et d'ailleurs, après avoir contemplé quelque temps cet aspect sombre et imposant des côtes de Normandie, oa aime à revoir une Tivière couler entre ses deux rives vertes, elles martinspêcheurs, au plumage d'émeraude, sorlir des saules en JFaisant entendre un cri aigu au milieu du silence.
Un matin il rencontra, au détour d'une haie, madame Leloup et sa fille. Il y avait douze jours qu'il n'avait vu d'autres femmes que des blanchisseuses, et il ne croyait plus aux filles des champs. Il accueillit mieux ces dames que la mère ne s'y attendait.
La fille était aussi surprise qu'émue; la mère était peut-être émue, mais elle n'était nullement surprise.
Elles demeuraient dans le village depuis le matin.
La santé de sa fille avait exigé un séjour à la campagne, et elles y restaient jusqu'à ce que certaines affaires qu'elles avaient à Paris fussent terminées. Elles se iélicitaienlde l'heureux hasard, etc.
Quand les deux femmes furent seules chez elles, Louise se jeta en pleurant dans les bras de sa mère.
« 0 ma mère! ma bonne mère! lui dit-elle, tu as lu dans le cœur de ta fille ; tu as deviné un secret qui le remplit, tu as eu pitié de ce que je souffrais depuis douze jours; tu sais que je l'aime. Ma chèi"e mère, embrasse (on heureuse, ta reconnaissante enfant. Il était bien étonné, ému peut-être. Penses-tu qu'il m'aime? »
La mère alors comprit son imprudence. Elle maudit ce caprice auquel elle avait sacrifié peut-être le bonheur, de sa fille. Elle embrassa sa fille avec tendresse; puis elle songea que celte fille était sa rivale, et elle la repoussa.
Peut-être, si elle eût pu encore lui faire croire que le hasard seul avait amené leur rencontre avec l'étudiant, l'eùt-eîle emmenée; mais Louise était si persuadée du contraire, qu'il fallait accepter sa reconnaissance ou lui laisser deviner la vérité.
Le lendemain, Hugues, pour la première fois, remarqua Louise. Elle avait dix-huit ans, elle était belle, elle était heureuse. 11 lui donna quelques fleurs qu'il avait cueillies sur le bord de la rivière; leurs doigts se touchèrent : elle rougit et trembla.
Madame Leloup découvrit que, si Hugues venait quelquefois 'es voir, s'il les accompagnait dans quelques promenades, c'était pour être auprès de Louise. Elle comprenait que l'assiduité de l'étudiant n'était m flatteuse pour sa vanité, ni bien douce pour son amour; que
d'ailleurs l'avenir de sa fille, déjà compromis par son imprudence, se perdait d heure en heure. Mais elle aimait l'étudiant; c'était son dernier amant : clic ne pouvait se résoudre à fuir ou à le congédier. Dans ses plus inébranlables résolutions, elle se disait : « Je le verrai encore une fois tî je partirai; j'emmènerai Louise, je la distrairai, je la consolerai : elle l'oubliera. »
Mais le lendemain Hugues lui adressait la parole avec un peu plus d'aménité que de coutume, et Louise, heureuse de l'avoir revu, d'avoir reçu une fleur, embrassait sa mère pour la remercier, et elle se disait : « Demain, demain; » et le lendemain il y avait une promenade projetée, et le départ était encore retardé.
Un jour, comme elle était seule avec notre héros, un projet lui passa par la tête, sans qu'elle se l'expliquât bien à elle-même : elle l'accueillit avec empressement.
« Hugues, lui dit-elle, vous avez du talent, quelque réputation qui s'augmentera; vous êtes appelé à une belle position, car le talent arrive à tout, comme dit mon amie madame de Vanerey; épousez Louise. »
Hugues recula d'étonnement. H trouvait Louise une belle fille; mais il aimait Thérèse, et le seul but de ses travaux était d'arriver à être assez riche pour pouvoir lui donner le luxe qui, à ses yeux, était l'atmosphère nécessaire d'une femme.
« Epousez Louise, continua madame Leloup; elle a quelque fortune, cent mille francs en se mariant et autant après moi. Nous vivrons tous les trois ensemble; je serai votre mère : nous demeurerons à Paris. Je me retrouverai dans un monde pour lequel j'étais née, dans lequel j'ai de brillantes connaissances, parmi lesquelles je vous citerai madame la comtesse de Vanerey. Ne me
répondez pas aujourd'hui, pensez à ma proposition; vous me répondr^^z dans quelques jours. »
Elle le laissa seul.
Hugues se dit : « Elle est folle, j'épouserai Thérèse on je ne marierai point. »
Cela le mit de mauvaise humeur. Il alla à Paris.
Il n'y avait pas de lettre de Thérèse II n'en avait pas reçu depuis son départ du Havre, lui qui croyait lui avoir envoyé une si tendre missive; et au moment où il lui faisait un sacrifice, au moment où il refusait pour elle une fortune qu'il n'atteindrait jamais par son travail, il lui semblait que cet oubli était plus coupable.
Une lettre de Paris lui annonçait que Tentreprise pour laquelle il était revenu si précipitamment était manquée.
Une toile commencée, et sur laquelle il fondait d'assez grandes espérances d'argent, avait été crevée par une maladresse du portier.
Un homme, qui lui devait de l'argent, était en route pour plusieurs mois.
Un homme, auquel il en devait, lui avait écrit pour lui faire une réclamation à peu près impertinente
Il découvrit que son habit marron à collet de velours commençait à se faner assez évidemment pour qu'il fallût songer à lui donner bientôt un remplaçant.
Tout cela le jeta dans un étrange découragement:
Hugues laissa passer quelques jours sans retourner à la campagne, attendant chaque jour, à chaque instant, une lettre de Thérèse. Cependant il écrivit à madame Leloup :
« levais agir en honnête homme. Votre fille est jolie, mais je ne suis pas amoureux d'elle; je ne oense pas
qu'elle puisse m'accepter ainsi, Je vous remercie de vos bonnes intentions à mon c5gard; vous voyez que je ne puis les accepter.
Madame Lcloup lui répondit : « Que l'amour n'était pas nécessaire dans le mariage; que, lorsqu'on épouse une femme avec des illusions, on croit avoir été trompé quand on ne trouve pas en elle ce que l'amour nous y avait fait imaginer; qu'au contraire, un mariage formé par un simple rapport de convenances et d'affeclions apporte tous les jours de nouvelles chances de bonheui»; que, d'ailleurs madame lacomtesse de Vanerey, qui avait épousé un homm.e fort amoureux d'elle, avait été trèsmalheureuseen ménage, tandis que madamela baronne, sa fille, n'avait eu qu'à se féliciter d'un mariage de convenance et de raison. »
Thérèse ne repondait pas; cependant Hugues refusa encore : il était beaucoup plus près de céder que lors de sa première lettre. L'abandon de Thérèse lui faisait regarder son amour comme une folie de jeune homme, comme une des nombreuses illusions qu'il avait déjà successivement vues s'évanouir.
C'est pour cela que sa lettre fut dure. II était indigné de toutes les bonnes raisons qu'il trouvait en lui-même pour ce mariage.
C'est un sentiment qu'une femme aurait dû oomi'rendre : la femme qui se voit vaincue sent un mouvement de haine contre son vainqueur, quelque adoré qu'il soit.
Si Hugues avait été bien décidé, un refus simple eût été sa réponse. lî se vengeait sur madame Leloup de ses propres iésolutions.
Elle ne vit dans sa lettre qu'un refus formel, et prit une résolution en conséquence.
Mais la prudence humaine est si bouffonne, que, sans aucun doute, elle ne dut son succès qu'à cette erreur.
Elle arriva dans l'atelier de l'étudiant, et se jeta à ses genoux.
« Ilugdes, lui dit-elle, vous et moi nous avons perdu ma fille ; mon funeste amour m'a fait tout risquer pour être auprès de vous. La malheureuse enfant vous aime ; depuis dix jours qu'elle ne vous a vu, elle est changée a faire pitié. Au nom du ciel ! ne me punissez pas de ce que je n'ai fait qu'à cause de vous ! Je ne vous tourmenterai plus de mon amour ; je le sacrifierai à ma fille que j'y ai sacrifiée. Épousez-la, au nom de tout ce qui vous est cher ! ou seulement venez la voir ! Vous verrez sa pâleur, son chagrin mortel. J'aimais à parler de vous, et je ne pensais pas que j'allumais un feu cruel dans la tête de la pauvre enfant ? »
Hugues répondit : « Je n'aime pas votre fille.
— Vous l'aimerez ; elle est douce et aimante. Venez la voir, venez lui rendre la vie ! car vous avez contribué à la rendre folle, la pauvre enfant ! Vous avez paru vous occuper d'elle. A son âge, on ne sait pas distinguer l'amour du caprice ; on s'y trompe plus tard ! » ajouta-telleen soupirant.
Hugues ne l'écoutait plus, heureusement pour elle ; car celte allusion à un amour partagé eût déiruit tout l'effet de sa plaidoirie. Il appela son portier et demanda s'il y avait des lettres.
0 Thérèse ! pauvre enfant! si tu avais écrit un mot, si tu avais envoyé une deces larmes que tu versais en pensant à ton amant, il quittait tout pour retourner à toi toi si belle, si pure, si digne d'être aimée I
Hugues retourna à la campagne avec madame Leloup.
DR UARIAGE DÀRGBNT
Il est bon de dire qu'il n'existait réellement aucune liaison d'amitié, ni même d'habitude, entre madame Leloup el les « dames de Vanercy. »
C'étaient deux femmes qui joignaient à quelque esprit naturel cet esprit négatif que donne l'usage du monde et qui empêche de jamais rien faire ni dire de choquant ou d'inopportun.
La comtesse de Vanerey passait cinq mois de l'année dans une maison de campagne distante de deux lieues de l'habitaiion de madame Leloup. Quelques relations s'étaient établies à propos des bornes respectives de deux champs limitrophes. Madame Leloup avait fait une visite en grande pompe ; elle n'avait pas manqué de prendre les politesses générales de ses voisines pour des preuves de la plus touchante sympathie. Au bout de deux heures eile avait appelé madame de Vanerey, ma belle; mais celle-ci s'était tellement obstinée à l'appeler madame, que madame Leloup s'était vu obligée de revenir à une appellation moins familière. A quelques jours de là, on lui avait rendu sa visite. Gonflée d'un tel honneur, madame Leloup avait commencé à dire : « Ma chère amie, lacomlesse de Vanerey. »
Elle avait, pour sa seconde visite, fait venir une calèche du Havre* mais les chemins ne lui avaient pas
permis d'arriver en calèche jusque dans la cour de sa chère amie. Elle ne put se consoler qu'en maudissant les chemins qui n'avaient pas permis à sa calèche d'avancer, en blâmant le maire et le préfet du département, qui négligeaient entièrement l'entretien des routes.
Cette fois, on la retint à dîner.
Quand il s'agit de rendre le dîner, elle acheta tout ce qui se trouva à manger dans la ville, elle emprunta des domestiques et de l'argenterie, n'invita que les gens les plus comme il faut, et se brouilla avec tous ceux qui ne furent pas invités. Ce dîner, qu'elle appelait sans cérémonie, la força de vendre une pièce de pré. Sa toilette était un bizarre assemblage de toutes les couleurs du prisme, et je crois, de quelques autres encore. Il y avait dans ses manches plus d'empois quil ne s'en vend en tjois semaines dans Paris ; ses cheveux étaient crêpés avec fureur ; ses dix doigts étaient surchargés de trentecinq bagues.
Elle ne cessa de prier ses convives d'excuser la médiocrité du petit repas qu'elle leur offrait ; mais on ne se gêne pas avec ses amis. On servit soixante livres de viande pour dix personnes. Du reste, elle ne s'adressait jamais qu'aux dames de Vanerey, affectant un mépris qu'elle croyait plein de distinction pour ses autres convives.
Elle insistait sans miséricorde pour faire manger ses amies, surchargeait leurs assiettes malgré elles; et leur inspira deux ou trois fois l'inquiétante pensée qu'elle avait dans l'esprit de les forcer à absorber l'horrible quantité de nourriture qu'elle avait rassemblée.
Ajoutons qu'elle avait fait brûler des parfums dont l'odeur se mêlait à celle des sauces, qu'elle appelait,
i76 LE CDEMIN LB PLUS COURT.
grondait ût inveclivaitses domestiques. Elle suait, soufflait et crevait dans sa peau devenue complctemenl garance. Elle semblait un hanneton apoplectique.
C'était là l'origine de sa liaison avec madame Vanerey. Du reste, quoiqu'elles l'évitassent de leur mieux, ces dames ne pouvaient paraître lui savoir mauvais gré de son empressement.
Aussi, une fois le mariage de sa fille décidé, n'eutelle rien de plus pressé que d'aller faire une visite à madame de Vanerey, qu'elle n'avait jamais vue à Paris. Elle pensa qu'il serait bien flatteur pour elle d'avoir ses deux chères amies au mariage de Louise.
Elle se para donc comme pour une grande soirée, et arriva chez madame de Vanerey vers midi, heure où se font en province les visites du matin. Elle avait trois plumes jaunes sur un chapeau de la même couleur, sous prétexte que le jaune est le fard des brunes; elie était en outre parée d'une robe verte changeante, avec des souliers de prunelle noireatlachéspardescordons blancs', ses gants étaient en tricot de soie à larges mailles, pour ue pas cacher ses bagues,
Madame de Vanerey était à peine levée ; elle dissimula de son mieux l'embarras que lui causait cette visite si matinale et si imprévue, qu'elle pouvait mettre dans la classe des miles.
On fut enchanté de se revoir.
De loin, il n'y avait rien de si simple pourmadame Leloup que ^i'inviter ses intimes amies à assister au mariage de sa fille.
Mais, de près, sa liaison avec madame de Vanerey se présentait à elle sous son véritable jour, et la chose de-
LB HEMIN LE PLUS COURT. iTi
venait plus difficile; aussi n'aborda-t-elle pas la question brusquement.
« Il fait beau temps aujourd'hui, » dit-elle.
La chose n'était pas contestable; madame de Vanerey ne répondit que par un signe d'assentiment,
« Moi, ajouta madame Leloup, je préfère de beaucoup le soleil aux temps humides. »
Elle continua sur ce ton, et, après mille détours, elle arriva à annoncer à sa voisine le mariage de Louise. <« Nous n'avons pas ici de parents, pas d'amis ; j'ai pensé que peut être vous voudriez honorer de votre présence le mariage de Louise, à laquelle vous avez toujours daigné prendre quelque intérêt. »
En attendant la réponse, elle était si perplexe que madame de Vanerey ne crut pas devoir lui refuser. Ce point conquis, elle oblint encore qu'un cousin de madame de Vanerey accompagnerait ces dames. Elle se retira enchantée, et annonça à Hugues : « Mon omie, madame la comtesse de Vanerey, et la baronne, sa nlle, assisteront à votre mariage, et aussi monsieur le chevalier Stanislas, baron de Vanerey, chevalier de Saint-Michel et de Saint-Louis. »
Quelques jours après, on présenta Hugues aux dames de Vanerey.
La veille de la signature du contrat, madame Leloup prit à part son gendre et sa filie.
« Écoutez-moi, mon cher Hugues, lui dit-elle ; je suis coupable envers vous, mais rien n'est fait encore, et je suis prête, ainsi que ma fille, à vous rendre voire parole; je vous ai trompé. Mon bien est fort entamé, quelques dépenses folles pour l'éducation de ma fille chérie m'ont ruinée; je n'ai plus aujourd'hui qu'une
valeur de cent mille francs à partager avec vous.»
Hugues fut frappé comme d'un coup de foudre.
Il aurait bien accepté, et avec joie, une semblable condition avec Thérèse qu'il aimait; son travail ^ût fait le reste; mais il épousait Louise parce qu'il la voyait malheureuse à cause de lui, parce qu'il se croyait oublié de Thérèse, parce qu'il voyait, dans les cent mille francs qu'elle devait avoir en dot, la base d'une vie calme, sans inquiétude, sinon heureuse, toute livrée aux arts; et aussi dans Ja fortune de la mère, qui devait lui revenir, un sort assuré pour les enfants de Louise.
Il ne voulait pas épouser Thérèse, parce qu il ne se trouvait pas assez riche ; Thérèse qu'il aimait, Thérèse pour laquelle il aurait travaillé de si bon cœur; et il allait épouser Louise, qu'il n'aimait pas, à peu près dans les mêmes conditions.
Cependant, comment dire à une femme, à une jeune fille : « Je vous épousais avec cent mille francs ; vous n'avez dIus que cinquante mille francs, je ne vous épouse plus? »
La mère ajouta : « Je vous l'ai dit, vous êtes le maître de rompre tout; oubliez le scandale que cela causera, ne pensez pas à l'étonnement de madame la comtesse de Vancrey, de la baronne sa fille, et de monsieur le chevalier Stanislas de Vanerey; ne songez pas à ma pauvre fille qui vous aime, à moi si heureuse d'clre votre mère, et qui mourrai de désespoir. Abandonnez-nous.»
Louise pleurait. Hugues lui prit la main et dit : «Vous serez ma femme; nous nous retirerons à la campagne, nous serons un peu plus pauvres.
-— Venez sur mon cœur, mes enfants, » s'écria madame Leloup.
Mais Louise avait plus envie de tomber aux pieds de Huguer que dans les bras de sa mère ; et Hugues eût voulu tomber dans un précipice sans fond.
« Ah! ajouta madame Leloup, je vivrai avec vous ; je vous donne dès aujourdhui ma fortune; tout ce que j'ai est à vous. »
Le jour du contrat, il arriva que les biens ne se trou rèrent plus que de soixante mille francs; que madame Leloup ne donnait que vingt mille francs à sa fille; que l'on mariait les conjoints sous le régime dotal, ce qui ôte au mari la disposition des biens de sa femme; que ces vingt mille francs devaient être pris sur une terre que l'on vendrait ultérieurement; que quatre mille francs seraient alloués à Hugues à titre de frais d'installation; que ces quatre mille francs seraient pris sur les vingt mille : ce qui lui laissait à peu près huit cents francs de rente.
Hugues fit quelques observations; alors madame Leloup s'écria que rien ne lui coûierait pour assurer le bonheur de ses enfants, qu'elle donnait tout ce qu'elle possédait. Le notaire et un parent éloigné de madame Leloup se récrièrent sur cet excès de générosité.
On ajouta au contrat que madamo Leloup donnait à sa fille ses soixante mille francs, à la charge par Hugues de faire à sa belle-mère une pension viagère de deux mille francs ; ce qui laissait les choses à peu près dans le même état qu'auparavant.
«Ah! dit-elle, mon amie, madame la comtesse de
Vanerey, me le disait bien l'autre jour : « Il n'y a pas » de plus grand bonheur que de se sacrifier pour une » fille chérie. »
Hugues signa. Louise signa.
Hugues passa la soirée avec l'oncle Jean. Celui-ci était plus habile que son neveu et lui montra clairement sa situation. Il avait accepté des charges énormes que seraient fort loin de compenser les minimes avantages du contrat L'apparente générosité de madame Leloup ne servirait qu'à l'obérer davantage.
« Cher oncle, répliquait Hugues, j'ai averti la mère et la fille que nous vivrions à la campagne ; que nous ne verrions pas le monde, parce que je ne voudrais pas aller en parasite chez des gens que nous serions trop pauvres pour recevoir.
— Ont-elles compris ton sacrifice? Un artiste, avec peu d'argent, est très-bien reçu partout, sur le pied de la plus cordiale égalité. Tu renonces aux plaisirs et aux avantages du monde. Mais si tu es amoureux, il n'y a rien à dire.
— Je ne suis pas amoureux.
— Alors tu es fou.
— Non, mais je crois mon honneur engagé. Elles ont paru consentir de grand cœur à tous mes arrangements. J'ai déjà loué une petite maison; elle est presque prête pour nous recevoir.
— Songe bien, dit l'oncle, à ce que tu fais ; tu sacrifies ton avenir à ce que tu crois Taccomplissement d'un de-
voir ; tu seras malheureux et tu n'accompliras pas ce prétendu devoir... »
Ici l'oncle Jean donna, contre le mariage qui se faisait le lendemain, tant et de si bonnes raisons, que Hugues lui avoua qu'il n'était pas encore décidé, et qu'il comptait sur linsomnie de la nuit pour prendre une résolulion.
« Les raisons pour mon mariage, les raisons contre, se balancent parfaitement; un fétu ferait pencher la balance d'un côté ou de l'autre. »
Au même moment, madame Leloup disait à sa fille : H Ne t'etïiuouche pas de l'apparente sévérité de ton mari. Crois-moi, tu es jolie; il sera enchanté de te faire voir; il ne tardera pas à revenir à Paris. Nous irons dans le monde, nous irons aux spectacles, nous recevrons. Une femme im peu adroite finit toujours par faire faire à son mari ce qu'il lui plaît. Sans me citer, j'en connais mille exemples, et dans la classe la plus distinguée de la société. Madame la comtesse de Vanerey, mon amie intime, a fait quitter le métier des armes à feu monsieur le comte de Vanerey, tout passionné qu'il était pour la vie militaire.»
De tout cela Louise n'écoulait ni n'entendait un seul mot : elle se mariait le lendemain. Deux toilettes étaient étalées sur des fauteuils : une surtout, en salin blanc, lui faisait doucr^nent battre le cœur.
A ce moment, il se passait des choses qui devaient nécessairement faire pencher la balance contre, le mariage de Hugues. Pour en bien juger, il nous faut retourner à Étretat, quelque temps avant la signature du contrat qui mariait les fortunes de Hugues et de Louise.
Ici Fauteur brise et jcUe au feu la changeante et chatoyante plume de colibri avec laquelle il aécrit jusqu'ici
Il prend, pour continuer l'iiisloire de son héros, une plume d'un noir corbeau qu'il a tué ces jours passés dans la neige.
Un soir, comme la mer commençait à monter, Vilhem marchait rapidement pour pouvoir arriver à temps à la porte d'aval, en revenant d'Anlifer, où il était allé visiter quelques filets. Une large bande de pourpre s'étendait à l'horizon, vis-à-vis d'Etretat. Quelques lames, qui venaient blanchir à leurs pieds, avertissaient les laveuses qu'il était temps de ramasser le linge.
Thérèse, qui était venue sur le bord de la mer pour surveiller ses laveuses, s'était rapprochée de la porte d'aval et, debout sur la grève, se livrait au recueillement de cette heure mystique. Elle était plongée dans de mélancoliques rêveries ; puis elle s'amusa à^ tracer sur un sable fin le nom de Hugues et le sien.
Une lame glissa sur la rive, et, quand elle retomba à la mer, les deux noms étaient effacés, et n'avaient laissé aucune trace sur I9 sable uni. Thérèse leva les yeux au ciel.
A ce moment, Vilhem avait passé sous Togive et reconnu le beau profil de la fille du clerc. Il comprit la douleur de ces yeux levés au ciel , et devina les larmes qui les humectaient sans couler.
Il approcha d'elle comme elle écrivait encore les deux noms que la lame effaça comme la première fois.
« Pauvre enfant I » dit-il.
Thérèse se retourna et leva sur lui un regard de reconnaissance. De tous les gens qu'elle voyait , Vilhem
était le seul qui comprît ses douleurs ; quoiqu'elle ne lui eût jamais dit un nwt, elle le regardait comme son confident. Il arrivait à propos. Elle se voyait seule au milieu de cette immensité; ses yeux s'étaient levés vers le ciel comme son seul refuge; mais le ciel était bien haut, quoique, le soir, l'ombre semble l'abaisser et le rapprocher de nous. Celte voix de Vilhem, cette voix qui compatissait à ses douleurs, sans qu'elle eût besoin de les dire, l'émut doucement; elle tendit la main au pêcheur.
« Pauvre enfant, dit Viihem, vous êtes bien malheureuse; je crains que votre douleur ne soit que trop bien fondée; mais, quelle que soit la vérité, elle sera moins pénible que l'incertitude qui vous lue. Dans trois jours, je partirai pour Paris : je saurai tout et vous dirai tout.»
~ Vilhem , dit la filUe du clerc, Dieu seu-! a pu vous inspirer une si bonne pensée; si vous saviez comme depuis quelque temps j'en suis persécutée! D'abord je voulais y aller moi-même ; mais je n'ai pu lutter un seul instant contre la terreur d'un voyage seule. Et puis que ferais-je une fois à Paris ? Je mourrais de peur et de honte J'avais bien pensé à vous, mon ami, et je crois bien que j'aurais fini par vous prier de partir.
— Je partirai dans trois jours, répéta Vilhem.
Toutes les blanchisseuses étaient parties; Vilhem et Thérèse retournèrent ensemble chez maître Kreisherer. Le maître de musique était malade.
Le vent, qui tournait à l'ouest, devint très-violent vers la dixième heure du lendemain. Un grand nombre de pêcheurs étaient sur la plage, et regardaient avec quelque inquiétude les progrès du mauvais temps.
D'épaisses vapeurs grises pesaient sur la mer, qui se
gonflait et blanchissait au loin en lames courtes et pressées qui se brisaient les unes sur les autres; des coups de vent subits et tourbillonnants emportaient au loin l'écume que les lames en se retirant laissaient sur le galet.
« Grâce à Dieu, disait Samuel Aubry, il n'y a personne dehors.
— Et, ajouta un autre maître, il n'y a qu'un fou qui serait sorti aujourd'hui; le mauvais temps ne nous a pas pris en traître : depuis ce matin, le vent tourne au sur» oué. »
Quelques laveuses, qui seules avaient bravé le mauvais temps, s'entretenaient à la fontaine. « La pauvre tille est tout de même bien triste.
— Voilà ce qu'il arrive à toutes ces belles demoiselles ; il leur faut des messieurs, et elles se font attraper.
— On n'abandonne pas une fille tant qu'elle a quelque chose à donner.
— Elle ne pleurerait pas tant si elle avait été plus sévère. Et hier, elle semblait croire qu'il allait venir sur quelques rayons du soleil couchant ; maintenant le jeune homme a pris sa volée, et il n'approchera pas plus d'Étretat, qu un goéland par un vent de terre.
— Celte pauvre fille, c'est malheureux tout de même. Qui est-ce qui voudra l'épouser à présent? Certes, je ne lui donnerais pas mon fils.
— Ni moi.
— Ki moi. »
La mer était tellement grosse que les laveuses ne purent rester.
— « Eh bien ! dit Samuel Aubry , voici là-bas un chasse-marée vigoureusement battu. »
Tous les regards se tournèrent à riiorizon « Ce n'est pas un chas^^e- marée; rembarcation que nous voyons est moitié moins grosse.
— Diable ! je ne la vois plus.
— • Ah ! si, la voilà sur la pointe d'une vague.
— Plus que ça de tangage, merci !
^ J'aime mieux qu'ils soient dehors que moi,
— Mais, voyez comme il a l'air d'atlerrir.
— Bien mieux, il arrive, et d'une bonne vitesse, vent arrière, un joli vent!
— Mais c'est un bateau d'Étretat !
— Pas possif^le!
— VoyeZi attendez quand nous le verrons en flanc Tenez, voyez la chique ! »
Tout le monde s'écria: «C'est un bateau d'Étretat. »
Ce que l'on appelle la chique, à Élretat, n'est antre chose que le beaupré, c'est-à-dire le mât horizontal qui s'allonge en montant au-d; ssns de la proue . Les bateaux d'Étretat ont le beaupré incliné en bas, au lieu que les autres embarcations le portent dans un sens opposé.
On s'empressa de compter les bateaux.
Il ne manquait que le canot de Vilhem Girl.
« Aussi bien, il n'y a que lui pour aller à la mer par un temps pareil, comme si un maria n'était pas toujours sûr de mourir dans l'eau tjt ou tard , sans aller ainsi s'exposer à plaisir; et puis engagez-le à sortir par un temps superbe, il se couchera sur l'herbe et ne bougera pas.
— Je ne donnerais pas dix mesures de harengs de Vilhem et de son canot.
— Oh! il connaît la côte.
— Il ne suffit pas de connaître la côte. Comment
voulez-vous qu'une mauvais(3 coquille de noix lutte contre un vent et une mer aussi durs?
Cependant le canot approchait, et on distinguait déjà les voiles brunes et tannées de Vilhein ; elles étaient à demi serrées, et le canot bondissait sur les lames.
Néanmoins il ne déviait guère de sa ligne, et il finit par arriver.
Tout le monde lui prêta lamam, et on hissa le bateau sur le galet.
Vilhem en sortit avec Schutz et un pêcheur qu'il emmenait ordinairement. Celui-ci était horriblement pâle.
On fit des reproches à Vilhem. «Ah! dit-il, j'avais besoin d'argent, et j'espérais prendre des maquereaux ; mais je n'ai pas eu la chance. Heureusement que j'ai une autre ressource.
Le lendemain il alla trouver monsieur le maire au moment où il arrivait sur le perré avec monsieur Bernard et Roland.
« Est-il vrai, dit-il à monsieur le maire, que vous donnez votre démission et que vous ne voulez plus gou' verner la commune? »
Monsieur le maire fut un peu étourdi de celte question, lui qui serait mort de chagrin du jour oii il aurait perdu sesdignités.
« Eh! qui a pu, maître Girl, vous dire une pareille sottise?
— On en parlait au Havre, dit maître Girl, lors du dernier marché; c'est un mareyeur qui me l'a rapporté; et je l'ai cru d'autant plus facilement qu'il me semble que, depuis quelque temps, monsieur le maire ne s'occupe plus de ses administrés avec le même plaisir. Il y
S fort longtemps que l'on n'a assemblé le conseil municipal et que monsieur le maire n'a parlé. Cependant il y a quelques désordres dans la commune; les cultiva» teurs el îes pécheurs ne peuvent s'accorder : quelques bons avis aux uns et aux autres ne seraient pas hors de saison. Monsieur le maire voudra bien m'excuser si je lui donne des conseils ; je n'y suis porté que par l'intérêt que je porte à la commune.
— Vous n'avez pas tout à fait tort, maître Vilhem Girl, reprit le maire; et je suis tellem.'^nt de votre avis que j'avais déjà jeté mon discours sur le papier ; mais cela était d'un style trop élevé, d'un ordre d'idées trop abstrait pour être compris par nos habitants. J'aurai donc recours à vous, maître Girl ; faites moi un petit discours comme le dernier, il n'était pas trop mal; moi je me laisse trop emporter par mes habitudes de haute éloquence. »
Vilhem s'inclina. Le lendemain matin il porta son discours, en reçut le prix, et alla trouver Thérèse en costume de voyage.
« J'ai l'argent nécessaire, dit-il; ce n'a pas été sans peine, mais je l'ai. Je pars.
— Quoi ! dit Thérèse, déjà!
— Le troisième jour, comme je l'avais annoncé. » Thérèse l'accompagna jusqu'à la sortie du pays. Elle
cueillit une branche d'ajonc, et dit à Vilhem : « S'il ne m'a pas oubliée, donnez-lui cette branche : cela lui rappellera les côtes d'Étretat. Mais s'il n'est plus temps, rapportez -moi la branche, vous n'aurez rien à me dire; en la voyant, je connaîtrai mon sort, je saurai m'y soumettre. Jamais vous ne me parlerez de lui. » Puis elle baisa la grosse tète de Schûtz, qui bondis-
sait (le joie do se mettre en route : elle pensait que Hn gnes lui ferait peut-être la même caresse.
Villx'm la quitta. « Le quatrième jour au soir, dit-il, je serai ^ Paris : je me reposerai un jour, et le neuvième j'arriverai ici. »
Qi:and i-lle l'eut perdu de vue, elle s'écria :
« Bon voyage ! portez-lui ce qu'il m'a laissé de mon cœur et de mon ânie »>
Puis des sanglots s'échappèrent de sa poitrine.
D'après un calcul assez savant que j'ai fait, et dont je ne ferai pas subir les détails, Vilhem, qui s'était fixé d'avance le chemin de chaque jour, serait arrivé à la porte de Hugues précisément au moment où celui-ci disait à Toncle Jean :
« Un félu ferait pencher la balance d'un côté ou de l'autre. »
Et, sans aucun doute, le mariage eût été rompu ; Hugues aurait su combien Thérèse l'aimait; il se serait enfui et serait retourné avec Viltiem Girl à Étretat.
Mais Yilhem éprouva en route un retard de six heures.
Non loin de Rouen, Vilhem se trouva dans une aujergo, prit sur une armoire un morceau do papier pour allumer sa pipe: il fut singulièrement surpris en reconnaissant l'écriture de l'étudiant.
Il lut ce que contenait le papier: c'était la moitié d'une lettre déchirée.
Voici ce qui restait :
« J'aime de me Thérèse :
Rien ne pourra m'en séparer beaucoup plus
« lîUG
Vilhem chercha sur l'armoire dans l'espoir de trouver l'autre morceau de cette lettre.
Une fille de l'auberge lui dit qu'elle avait vu, le matin, un garçon de charrue déchirer un papier, remettre la moitié sur l'armoire, et faire du reste un cornet pour mettre du tobac à fumer.
« Il l'aura encore, dit-elle, s'il ne s'en est pas servi pour allumer sa pipe. II reviendra à la nuit. »
Vilhem apprit qu'un jeune homme, dont le signalement convenait parfaitement à l'étudiant, avait passé, quelque temps auparavant, avec deux femmes ; qu'il avait beaucoup écrit et laissé quelques brouillons; qu'il n'était pas impossible que ce papier vînt de lui.
Vilhem attvrndit le garçon de charrue. Cette lettre, dont le sens paraissait si favorable à Thérèse, l'intéressait vivement.
Le garçon avait encore son cornet et le donna à Vilhem. Voici ce que contenait le second fragment :
beaucoup que ton marchand s'avise
proposer cent francs de ma copie de sainte
c'est ce que j'ai fait de mieux.
dans aucun cas,
190 LTî CHEMIN LE PLUC COURT.
s'il ne m'en offre d'argeat.
uës. »
C'est ainsi que Vilhem perdit six heures et n'arriva que le lendemain du jour où il devail nalureilement arriver, et où sa présence eût eu une inQuence si heureuse.
Le mariage se fit comme tous les mariages. Madame Leloup et sa fille étaient éblouissantes ; les dames de Vanerey étaient bien mises, sans être précisément parées. Il y eut ensuite un splendide déjeuner; Hugues ne mangea pas. En sortant de l'église, il avait frissonné en entendant tout à coup retentir à ses oreilles ce sifflet par lequel Vilhem avait coutume dappeler Schûtz sur les grèves d'Étretat. Hugues ne tarda pas à chasser de son esprit l'idée impossible que Vilhem fût à Paris; mais il se rappela si vivement Étretat, la mer, la petite fenêtre et Thérèse, que, bien que Louise fût jolie en costume de mariée, il ne put s'empêcher d'être fort distrait.
Madame Leloup prit Hugues à part et lui dit : « 3fon gendre, j'aurai besoin de votre bourse demain malin ; une bagatelle, trois cents francs. »
Hugues avait reçu mille francs du notaire, il donna à madame Leloup ce qu'elle demandait; les trois autres mille francs ne devaient lui être donnés qu'un mois plus tard. Les frais de l'église, les voitures, tout fut payé par lui.
La maison que Hugues avait louée à la campagne ne pouvait être prête que quelques jours plus tard; il avait fait arranger son atelier pour y recevoir provisoirement sa femme.
Après dîner, il s'ab3(^nta un moment, et courut chez des camarades. Il n'avait plus d'argent et voulai*>. faire escompter le billet de neuf cents francs que lui avait fait uir marchand de tableaux quelques mois auparavant. « Parbleu, dit Emile, voici précisément monsieur, un ancien avocat, qui te trouvera un escompteur; donne-lui ton elFet, et d'ici à trois jours tu auras ton argent. » L'eji-avocat s'inclina et mit Teffet dans son portefeuille. C était un homme de moj^enne taille, la figure large, des sourcils presque détruits sur des yeux un peu divergents, le teint blafard, les cheveux rares et plats. Il était grave et silencieux.
Hugues, enchanté d'avoir si promptement terminé son affaire, se hâta de rejoindre ces dames. Madame Leîoup avait conduit sa fille dans l'atelier de l'étudiant; ellemême partait le lendemain pour le Havre, d'où elle devait expédier ses meubles et ceux qu'elle destinait à sa fille, aux termes du contrat.
Pendant l'absence de Hugues, elle avait dit aux dames de Vanerey : « C'est un jeune homme de talent, que la fortune n'a pas comblé de ses faveurs. Je lui donne ma fille pour faire sa fortune ; les arts n'enrichissent guère. »
A quoi on avait nécessairement répondu : « Il n'oubliera probablement pas votre générosité ; il vous en récompensera par le bonheur de Louise. »
Lorsque Hugues eut monté ses quatre étages et qu'il se trouva seul avec Louise dans cette chambre où elle l'attendait, quoiqu'il ne fût pas amoureux d'elle, il se sentit doucement frémir.
Mais que devint- il quand il trouva sur sa cheminée une branche d'ajonc en fleur ?
L'image de Thérèse se présenta à lui avec une vérité
poignanle; il fut obligé d'ouvrir la fenèlie pour prendre l'air et se remcllre. Puis il s'oublia à la fcnclre. La nuit et le silence permettaient aux souvenirs do descendre du ciel avec /a lueur des étoiles. Le doux visage de Thérèse à la petite fenêtre, les feuilles vertis de la vigne touchant sa blonde chevelure, sa voix si pure à l'église, ce serrement de main le jour où l'Océan avait failli engloutir Étrctat, et où il avait senti leur sang à tous deux se mêler et se confondre dans ses veines ; tout lui rappela le passé, jusqu'au vent qui agitait ses cheveux, comme lorsqu'il venait d' Antifer sous la falaise. Il leva les yeux au ciel, comme si son passé eût été là haut, comme s'il n'était arrivé à sa destinée présente qu'en tombant du ciel sur la terre.
Un moment il se dit : « J'ai lâchement trahi et abandonné Thérèse. Que pense-t-elle, que fait-elle en ce moment? »
Puis il songea que, douze heures plus tôt, il était encore temps de fuir; que Louise n'était pas sa femme.
Il regrettait la douce joie de Thérèse de le voir arriver à Étretat, leur noce dans cette église mystérieuse, la mu.sique de maître Kreisherer; le suave et faible parfum des fleurs d'ajoncs dans une nuit d'été, alors que lui et Thérè- e, devenue sa femme, se promèneraient au bord de la mer.
Çt il respirait les fleurs d'ajonc.
Il est difficile de dire ce qui serait arrivé de ces rêveries, si l'étudiant n'eût senti à un léger embarras de son cerveau qu'il allait s'enrhumer en restant dehors plus longtemps. Il trouva alors des arguments contre Thérèse. Elle n'avait pas répondu à sa lettre, et, à tout prendre,
c'était elle qui l'avait abandonné. Puis il n'avait pas le droit d'abandonner cette jeune Louise.
II jota les fleurs d'ajon:î par la fenêtre, la renferma brusquement et se mit au lit.
Le lendemain il se leva de bonne heure, sans ré\eiller Louise, et alla visiter leur maison et presser les ouvriers. Eu sortant, il trouva le bouquet d'ajonc qu'il avait jeté par la fenêlre ; il le ramassa et le mit dans sa poche.
Je ne sais trop quelle impression ce bouquet pouvait faire sur l'étudiant ; mais, pour moi, cela me rappelle tellement les falaises dÉtretat, que je ne puis m'empêcher de retourner auprès de Thérèse.
Le neuvième jour, au coucher du soleil, Tiîérèse attendait le retour de Vil hem, ainsi qu'il l'avait promis ; mais elle n'avait plus, même pour un ami, cette confiance que Hugues avait une fois trompée ; et d'ailleurs, quoiqu'elle eût demandé mille fois au ciel de lui donner la plus triste certitude au lieu de ses anxiétés, elle n'eût pas été fâchée que le moment d'apprendre la vérité fût encore retardé de quelques heures.
Elle rentrait donc chez le maître de musique qu'elle n'avait quitté que quelques instants à cause de son état de souffrance, lorsque des pas se fiieiit entendre autour d'elle.
Elle s'appuya sur un bateau tiré sur la terre, et son sang s'arrêta dans ses veines.
VU hem revenait seul : Schùlz s'était perdu à Paris. Il l'avait cherché une demi=journée, et était parti les larmes
194 LE CHEMIN tE PLUS COURT.
aux yeux. Arrivé, il avait cueilli sur la côte une autre branche d'ajonc, et il la montra à Thérèse. Elle ne prononça pas une syllabe; jamais, depuis, elle ne demanda une explication à Vilhem, et celui-ci ne lui en donna aucune.
Elle ne s'occupa plus que de soigner son père. Quelquefois, au soleil couchanl, lorsqu'il dormait, elle allait encore errer sur la grève; elle ne regardait plus l'horizon qui n'avait plus rien à lui promeilre, ni le ciel auquel elle n'avait plus rien à dem.andcr : elle écoutait sur le galet le bruit monotone de la lame, qui endort l'esprit dans une douce nonchalance. Elle ne rêvait plus, elle ne se souvenait plus, elle était brisée.
Mais d'autres se souvenaient, et, à la fontaine, les laveuses déchiraient odieusement !a triste Thérèse. On paraissait s'apitoyer sur le sort d'une pauvre fille trompée, et Dieu sait tout ce qu'on attachait d'injurieux à ce mot : Trompée !
A l'église, les autres filles chuchotaient en la regardant. Il vint même un moment où Ton attribua sa pâleur à des causes dont le soupçon l'eût fait mourir de honte.
Un jour même, monsieur le maire, jouant aux dominos avec monsieur Bernard, dit un peu plus légèrement qu'il n'appartenait de faire à un magistrat : « Le clerc raeuit du chagrin que lui a causé l'inconduite de sa fille.., A moi la pose, s
A quoi monsieur Bernard répondit : « Quatre partout. »
Quelques pêcheurs entouraient les joueurs, et, le soir, chacun en parla chez lui. Lelendemain lesfemn^es dirent à la fontame: «Ce n'était que trop vrai; monsieur le m aire l'a dit lui-même en jouant aux dominos ; il est furieux contre elle, et, si ce n'était le pauvre clerc qui meurt de
chagrin, il la chasserait de la commune. Il n'y a que ces mijaurées, ces dédaigneuses, pour faire pis que les autres et se laisser ainsi tourner la tête par le premier venu. »
Je ne me soucie guère de nommerTendroit oùHugues avait choisi sa maison. Ainsi que je crois l'avoir déjà dit, aucune des personnes qui composent ce récit n'est probablement noire contemporaine ; mais cependant je sais un homme qui a été pour quelque chose dans ces événements, et je craindrais, en précisant certains lieux, de lui rappeler trop vivement des circonstances qu'il a envie d'oublier. Nous nous servirons donc de la lettre que les mathématiciens ont consacrée à Vinconnu, et nous désignerons par X le séjour de Hugues et de sa femme. C'était à quatre lieues de Paris.
C'était une jolie petite maison, avec des volets verts ; une cour sur le devant, un jardin derrière. Ce jardin s'ouvrait sur un bois.
La maison était décorée sans luxe, mais avec un excellent goût. La chambre de Louise était tendue de la couleur qu'elle préférait : ce dont Hugues s'était informé sans lui apprendre ce qu'il voulait faire de celte connaissance.
Le jardin était planté de fleurs et bien sablé, pour qu'elle pût s'y promener en tout temps sans craindre l'humidité.
Madame Leloup avait envoyé trois charrettes de meubles au nombre desquels étaient des armoires plus hautes que les chambres, des chenets plus grands que les ché-
minées, des tonnes pour la lessive, dans lesquelles il cùi été plus facile de faire entrer la maison, qu'il ne l'eût été de les faire entrer dans la maison : deux cents pots à fleurs ; une voie de bois à brûler ; une table pour soixante couverts, cinq lits complets.
Le tout coûtait huit cents francs de transport, que Hugues dut payer au roulage. Il meubla à peu près convenablement l'appartement de sa femme, et entassa le reste dans celui destiné à madame Leloup. Il meubla son atelier de son mobilier de garçon.
Quand il s'était présenté chez le notaire pour recevoir les trois mille francs qui lui revenaient, on lui avait présenté un mémoire ainsi conçu :
Honoraires du notaire, frais d'enregistrement, etc., 1,151 fr.
On lui remit dix-huit cent quarantfe-neuf francs. Il retourna chez Emile; l'ex-avocat n'avait pu encore escompter le billet; on l'avait envoyé à Rouen avec un bordereau, et on ne pouvait tarder à renvoyer ou le billet ou l'argent. Du reste, l'ex-avocat, qui vendait des chaînes de montre, voulut lui en faire prendre et lui demanda sa pratique.
Où en suis-je de mon histoire? J'ai abandonné un moment la plume pour aller voir par mes yeux quoique chose qui me donnait du souci. Il y a dans mon jardin un jeune tilleul fort exposé au vent : l'ouragan de celte nuit m'inquiétait. Je l'ai trouvé debout, balançant fièrement ses jeunes branches, dont la sève, qui va bientôt
jaillir en bourgeons, colore déjà les sommités d'une teinte purpurine.
Je suis donc tout à vous, mes chers lecteurs.
Pendant quelque temps, la vie se passa pour Hugues assez douce et tranquille.
Louise était heureuse, chaque jour amenait de nouveaux soins ; elle était maîtresse de maison, elle commandait.
Elle se levait tard, et Hugues avait encouragé cette habitude qui lui donnait le matin plusieurs heures de liberté dont il se servait pour aller errer dans les bois ; puis il rentrait pour déjeuner avec Louise; après le déjeuner, il travaillait dans son atelier jusqu'au dîner; puis il se promenait encore, quelquefois avec elle, le plus souvent seul. Il pensait quelquefois à Thérèse; il lui semblait que Thérèse manquait sous les riches tentes vertes que forment les chênes sur les tapis de mousse.
Quelquefois il cueillait des fleurs dans le bois, et, au moment de rentrer, il les jetait. Il y avait une telle alliance dans son esprit entre les magnificences de la nature et son amour pour la fille du clerc, qu'il ne pouvait se décider à donner à une autre les fleurs qu'il avait Cueillies en pensant à elle.
Il lui semblait que Thérèse manquait à ses heures) de solitude et de travail, à ses moments de rêverie et de méditation.
Alors il sortait du coffre oii il l'avait renfermée la branche d'ajonc toute sèche, qu il avait conservée; il y
cherchait un parfum dissipé et des souvenirs toujours frais.
Puis il songeait aussi à Louise. « J'ai promis au ciel, à elle, à moi-même de la rendre heureuse; il faut qu'elle le soit. »
Et il croyait devoir compenser par des attentions, des soins, di' l'affection, tout ce que la jolie fille d'Étrctat avait gardé de son âme. Il menait Louise promener ou lui faisait quelque présent ; mais il y avait des allées du bois oii il n'allait jamais avec elle.
Quelquefois il allait à Paris pour vendre ses tableaux et ses dessins; l'ex-avocat avait disparu, et personne n'en avait plus de nouvelles; mais son travail lui donnait à peu près l'argent suffisant.
Un jour, comme il revenait de Paris, il trouva un homme qui l'attendait avec une lettre de madame Leloup. Cet homme venait du Havre.
« Mon cher fils,
» Je n'arriverai guère auprès de vous et de ma chère enfant que dans un mois; nos terres sont plus difficiles à vendre que je ne l'avais supposé ; mais cela vous importe peu, puisque, aux termes du contrat, je dois vous payer l'intérêt de la dot de Louise jusqu'au placement du capital sur l'État ; je ne pense pas que vou.« usiez du droit rigoureux que vous avez de faire vendre judiciairement mes biens dans un délai de quatre mois.
» J'ai pensé que vos affaires vous conduisent quelque-
fois à Paris; que, par les voitures piilDliques, le trajet est long et désagréable; j'ai voulu vous faire présent J'ur> cabriolet. Un cheval n'est pas dispendieux à la campagne; il vous coûtera moins que les voitures publiques. Je vous envoie le cheval à petites journées, et le cabriolet par le roulage.
» Votre bonne mère. »
« P. S. J'espère, mon cher gendre, que vous n'avez pas négligé de voir nos amies, les dames de Vanerey. n
A madame Louise***.
« Ma chère fille,
M J'envoie à ton mari un présent auquel il sera, je crois, assez sensible : c'est un cheval et un cabriolet. Ce présent, du reste, si tu es adroite, ne te sera pas moins agi éable qu'à lui ; malgré la résolution de Hugues, il ne pourra te refuser de te conduire à Paris, d'abord quelcjuetois, puis ensuite plus souvent jusqu'au moment ou nous obtiendrons de lui qu'il s'y établisse tout à fait.
» J'espère que tu ne permettras pas, quand vous irez à Paris, en soirée ou au spectacle, que l'on laisse seule à la maison ta pauvre mère qui, tu le sais, n'a reculé devant aucun sacrifice pour fétablir convenablement et assurer ton bonheur.
w Je t'embrasserai avant un mois d'ici. Tu m'as écrit
que tu avais une domesticiue dont tu es assez contente: saisis néanmoiiis la première occasion pour la renvoyer; j'emmène Arthémise, qui me sert depuis cinq ans et qu' m*est toute dévouée. J'ai aussi quelqu'un en vae pour remplacer le domestique.
» Je l'embrasse comme je t'aime, »
Le cheval était dans l'écurie ; il était assez beau, quoique peut-être un peu lourd; mais madame Leioup l'avait, dans son esprit, destiné à traîner trois personnes.
Hugues aimait passionnément les chevaux ; dès le jour de l'arrivée de celui-ci, il alla courir dans le bois, et s'en amusa pendant trois jours comme un enfant.
« Voyez, disait Louise, comme ma mère est bonne, comme elle pense à vous ; comme elle nous aime, de venir s'enterrer à la campagne, elle qui a toujours chéri le monde, pour ne pas nous quitter. »
Hugues fut affecté désagréablement de la manière dontLouise avait prononcé ce mot en^e?Ter. Il lui sembla que celaétait presque un malheur. Il comprit que Louise n'était tout au plus que résignée à la vie retirée qu'il lui avait annoncée avant le mariage ; qu'elle-même se croyait e?i^erree à la camp vue. Il songea que peut être, malgré ses 'ff'orts, en lui sacrifiant son propre bonheur, il ne réussirait pas à la rendre heureuse; qu'elle ne tarderait pas à regarder comme des prétextes les excellentes raisons qu'il lui avait données de ne pas vivre à
Paris ; que lui même peut-être finirait par lui sembler un Jyiaîi.
Il se rappela les paroles de l'oncle Jean : u Tu seras malheureux, et tu n'accompliras pas le prétendu devoir que tu t'imposes. »
Il avait perdu Thérèse et ne ferait pas le bonheur de Louise.
Il faut que je risque ici une comparaison : les mécaniciens font des serrures mystérieuses qu'aucune clef ne peut ouvrir; mais, si le hasard vous fait porter la mam sur un des clous de la serrure, le seul entre cent, elle s'ouvre comme par un effet magique.
C'est ainsi que quelquefois un mot prononcé au hasard semble déranger subitement à nos yeux ie voile qui nous dérobe l'avenir.
Louise lui sembla folle, ingrate; cependant il ne pouvait lui faire part de l'impression pénible que lui causait ce mot, sans risquer de paraître injuste et taquin.
En ce moment entra un homme porteur d'une nouvelle lettre de madame Leloup.
« Mon cher gendre, ^
«Je ne suis pas pourle moment en argent comptant; j'at payé le cabrioler, mais je n'ai pu pay^r le cheval ; j'ai donc tiré sur vous à cinq jours de vue, pour une somme de huii cents francs, que je vous rembourserai lors de la vente de mes propriétés. »
En effet, Ihomme porteurde la lettre l'était aussi d'un papier ainsi conçu ;
« A cinq jours de vue, il vous plaira payer à M.... îa somme de huit cenis francs.
« Le Havre,
« Veuve Leloup m
Le porteur venait prier Hugues de mettre sur le papier : « Accepte pour la somme de huit cents francs. » Ce qui lui donnait le droit, au cas où Hugues ne payerait pas à l'échéance, de le faire mettre en prison pendant cinq ans. Car, je le répète, cette histoire se passe assez lonf^temps avant l'époque où je l'écris, et conséquemment avant la promulgation de la loi qui réduit, je crois, à deux ans l'emprisonnement pour une pareille somme.
Hugues signa de fort mauvaise humeur, et se mit en route pour Paris, afin de ramasser la somme exigible cinq jours après.
Cet incident le contrariait tellement qu'il lui rendit le cheval odieux, et qu'il ne voulut pas s'en servir pour se transporter à Paris.
Chemin faisant, ce mot enterrer, et la manière dont Louise l'avait prononcé, lui revinrent à l'esprit. Cela voulait dire :
« Je cède à la volonté de mon mari : je renonce au monde que j'aimerais, où je brillerais, où m'appellent mes goûts, mon âge, ma beauté; je vivrai tristement à la campagne, dans l'isolement; je suis victime de mon devoir, martyre de ma soumission.
— Quoi! pensait l'étudiant, pour elle j'ai abandonné Thérèse, Thérèse que j'aimais 1 Je lui ai donne un son dont Thérèse aurait été si heureuse, et cela ne lui suffit pas! Allons, allons, dit-il après avoir rêvé, il faut être
indulgent, Cùinpenser l'amour que je ne puis lui donner par une tendresse paternelle, par une douce alï'eclion ; d'ailleurs, en ce moment, je suis peut-éire injuste, aigri par le tracas que me cause la folie de cette femme, qui me fait payer les présents qu'elle se donne l'honneur de faire. »
Quelques jours après, le billet dérobé par l'ex-avocal fut présenté au marchand de tableaux ; celui-ci, que le payement aurait gêné, engagea Hugues à y mettre opposition.
Un jugement intervint trois semaines après, par lequel, attendu que le billet était parfaitement en règle, Hugues était débouté de son opposition et le marchand de tableaux condamné à payer le billet.
Le marchand paya le billet et trois cents francs de trais; mais les frais pour le compte de Hugues, qui s'en reconnut débiteur.
Au milieu de sa juste indignation, il rencontra Texavocat. Il le prit au collet.
« Oh! hé! maître Roch, ou plutôt maître fripon, ce jour n'est pas si mauvais, puisque le hasard me procure le plaisir de vous rencontrer. »
L'ex-avocat expliqua comment il avait confié le billet à un homme qui faisait métier d'escompter à un assez raisonnable intérêt; que lui, Roch, était redevable de quelque argent à cet homme, et qu'il s'était approprié la \aleur confiée.
« Du reste, ajouta-t-il, je recevrai dans trois mois une somme assez forte, provenant d'un héritage ; je suis prêt à m'engager à vous restituer alors la somme que je vous ai fait perdre, avec les intérêts et les frais. »
H était possibie que la chose fût vraie : Hugues con-
duisit l'cx-avocat chez le marchand de tableaux. Sur la somme totale, neuf cents francs appartenaient à Hugues, qui la passa à l'ordre du marchand de tableaux; celui-ci la fit escompter, et remit à Hugues à peu près onze cents francs, avec .lesquels il remboursa un em prunt qu'il avait été obligé de faire pour payer le présen de sa belle-nièiC,
n ne dit rien de tous ces ennuis à sa femme: celle-ci le bouda un peu de ses voyages plus fréquents à Paris ; mais la douceur que Hugues avait résolu d'employer triompha de tout. Pour lui, il se mit à travailler courageusement; il comprenait que la supercherie de madame Leloup sur sa fortune le condamnait à un travail assidu; il se consolait en pensant aux jouissances que le travail lui même apporte à i artiste.
Voici les lettres qui lui arrivèrent à la campagne.
« Monsieur,
a Quand vous étiez un pauvre artiste logeant au cinquième étage, il était fort naturel d'avoir des dettes, et très-honorable de les payer par à-compte; j'ai donc,. malgré mon besoin d'argent, consenti de grand cœur à recevoir chaque mois une somme assez modique : vous devez rendre justice à la complaisance que j'ai apportée dans nos relations.
« Mais aujourd'hui, après le brillant mariage que vous avez fait, je vous crois toujours honnête homme, et je ne doute pas que vous ne vous empressiez de solder
notre compte. Je n'attribue ce délai qu'à un oubli de votre part, oubli qu'expliquent assez, du reste, les préoccupations d'un mariage récent.
« VeiiiHcz donc, monsieur, ne pas ra'oubUer, et recevoir les très-humbles salutations de votre dévoué ser viteur,
« Mon cher monsieur,
« Comme voire position actuelle vous permet de ne pas courir après le maudit argent, comme nous tous que la fortune n'a fait qu'éclabousser en allant vous rendre visite, j'ai cru pouvoir remettre à trois mois le payement que j'avais à vous faire demain. Quoique cela ne puisse vous gêner, j'ai dû vous en prévenir et vous faire mes excuses.
« Recevez l'assurance de ma considération très-dis« tinguée,
^ Mon cher Hugues ,
» Je pars dans deux heures; il m'arrive un billet de cinq cents francs à payer dans deux jours : oblige-moi de le payer ou plutôt d'en donner d'avance l'argent à mou portier-, jeté rembourserai à mon retour. Comme
je ne puis attendre ta réponse, je compte sur toi et je pars sans inquiétude.
« Emile. »
tBS JOURS SE SUIVENT ET SE RESSEMBLENi
Un matin, arriva un cabriolet large, lourd, écrasé, destiné à contenir trois personnes et un domestique : il avait trois feuilles de ressort brisées ; les roues étaient usées et paraissaient avoir été peintes en vert; le coffre était jaune paille et fort érailié.
On demandait cinq cents francs à Hugues pour le repeindre et le mettre en état de pouvoir rouler : ce a'eût été ensuite qu'une affreuse cage à poulets, Hugues vendit le cabriolet.
Le jour même débarquait à X... madame Leloup. On apportait plus de cartons à chapeau que vous n'en avez jamais vus. Il n'y avait pas une heure que madame Leloup était dans la maison, qu'elle s'était concilié la haine des deux domestiques par les injures qu'elle leur avait adressées au sujet de ses cartons.
Un cocher de voilure publique, qui l'avait amenée, savait dès le soir, et répandit le lendemain dans tout le pays que madame Leloup était une riche propriétaire du Havre; qu'elle avait donné sa fille avec tout son bien à un jeune cd liste sans fortune; qu'elle quittait, pour vivre, avec eux, ses terres et ses maisons; que, du reste,
LE CHEMIif LE PLUS COURT. 207
elle connaissait lix capitale mieux qu'aucune Parisienne, qu'elle y fréquentait les meilleures maisons, qu'elle avait pour amies madame la comtesse de Vancrey et madame la baroi/ne sa fille; qu'il était probablement grand temps qu'elle arrivât pour mettre un peu en ordre le ménage des deux jeunes gens, aussi inexpérimentés l'un que l'autre; que Tordre est la richesse du pauvre et l'avenir des enfants; enfin qu'elle apportait quarante livres de beurre salé.
La mère et la fille avaient beaucoup à causer. Hugues coucha dans son appartement.
« Mais, dit la mère, quand part cette créature qui te sert de femme de chambre et de cuisinière?
— Je ne sais.
— Comment ! n'as-tu pas reçu la lettre où je te recommandais de t'en débarrasser au plus vite?
— J'y ai bien songé, répondit Louise; mais c'est une fille soigneuse, soumise, que l'on ne peut guère prendre en faute, et qui en est si affligée quand cela lui arrive, qu'on n'a pas la force de la brusquer.
— Je ne puis cependant pas renvoyer Arlhémise, qui arrive dans deux jours; si je n'ai pas Arthémise, je serai horriblement mal servie ; les domestiques de ton mari croiront ne rien me devoir : c'est déjà assez de ra'être mise dans sa dépendance en vous donnant toute ma fortune. Je me charge, moi, de trouver en faute cette domestique si précieuse. Avoue que tu as un peu oublié ta pauvre mère! ta mère qui n'a jamais îiésité à te sacrifier tout au monde ! »
Il est bon d'expliquer, une fois pour toutes, que madame Leloup, en ayant l'air de donner sa fortune à son gendre, lui avait imposé une rente qui était précisément
égale à celle qu'il devait recevoir; que, loin d'avoir fait un sacrifice, madame Leloup devait trouver de grands avantages à vivre dans la maison de sa fille; et que le maUieureux Hugues était doublement accablé d'ur bienfait ruineux.
Le lendemain, dès que la domestique entra chez ma dame Leloup, celle-ci l'interpella :
« Et où avez -vous donc servi, que vous n'avez pas appris à bassiner un lit également? J aieu horriblement froid toute la nuit. Ah ! j'avais raison de me dépêcher d'arriver; j'ai bien des choses à mettre au pas. D'abord vous vous levez trop tard.
■— Je demande excuse à madame; monsieur nous a ordonné d'être levés à sept heures, et il est sept heures moins un quart.
— Je vous dis que vous vous levez trop tard. Je ne sais pas si c'est monsieur qui vous l'a ordonné, mais vous voudrez bien ne jamais répondre quand je vous ferai une observation : et je vois d'avance que j'en aurai plus d'une à vous adresser. Il faut d'abord que je vous apprenne ce que vous aurez à faire pour moi. Je me lève à onze heures ; il faudra venir m'habiller.
— Pardon, madame; mais c'est l'heure du déjeuner.
— On changera tout cela. J'aime à croire que vous savez coiffer ?
— Non, madame.
— Vous ne savez pas coiffer! J'étais sûre que mon gendre n'aurait pas su choisir une domestique. N'oubliez pas aujourd'hui de repasser mes bonnets et mes fichus; vous allez mettre tout de suite mes robes et mes chapeaux en ordre. Il faut aller à la poste voir s'il n'y a pas de lettres pour moi. Faites-moi venir une blanchis-
seuse; surtoul, n'oubliez pas que j'ai l'habiludede prendre du café le matin au lit. Vous viendrez m'iiabiller aujourd'hui à dix heures.
— Je suis forcée de faire observer à madame que c'est l'heure à laquelle madame m'a ordonné d'entrer chez elle.
— Ma fille n'est pas pressée. xMais vous me paraissez fort disposée à ne rien faire de ce que je demande. Je parlerai de cela à mon gendre. Dites-lui de venir me parler.
— Monsieur est sorti ; c'est l'heure de sa promenade.
— Alors, envoyez- moi le domestique. »
Vers onze heures, la mère et la fille se trouvèrent réunies pour déjeuner.
« Où est ton mari?
— A Paris.
— Comment, sans m'avoirvue?
^ 11 a, à ce qu'il paraît, des affaires importantes. Je ne l'ai pas vu non plus ; cependant il est entré dans ma chambre, car j'ai trouvé sur ma commode de l'argent qu'il y a mis, probablement pour la dépense de la maison : c'est presque toujours ainsi qu'il me le donne.
— Voilà des œufs qui ne sont pas cuits, remportez -les à la cuisine : ce n'est pourtcint pas une chose bien difficile de faire cuire des œufs. Et pourquoi le pain n'est-il paschapelé? x\ilons, allez-vous rester là à me regarder? Mais, ma chère enfant, est-ce que tu ne fais à
ton mari aucune observation sur ses voyages aussi fréquents à Paris?
— Tu sais qu'il m'a annoncé, avant le mariage, qu'il s'engageait à me rendre aussi heureuse qu'il lui serait possible de le faire, mais qu'il entendait être chez lui le maître et ne pouvait supporter la tracasserie.
— Sans faire de tracasserie, c'est bien le moins qu'une honnête femme puisse demander à son mari ce qu'il fait et lui adresser quelques observations. Mais ces œufs ne reviennent pas. C'est donc là cette fille si difficile à surpiendre en faute? Il n'y a pas vingt-quatre heures que je suis ici, et j'ai déjà eu vingt raisons de la renvoyer. Eh bien, ces œufs?
— Madame, je répondais à Pierre.
— Il est revenu?
— Oui, madame, avec les paquets que vous l'avez envoyé chercher à Paris. Mais il a été bien inquiet en apprenant que monsieur était sorti à cheval ce matin; il pensait que monsieur ne sortirait pas, puisque madame disposait du temps pendant lequel il panse le cheval. Il paraît que monsieur a été obligé de panser son chevai lui-même. »
On frappe. C'est la poste.
« Y a-t-il des lettres pour moi?
— Non, madame.
— Que tenez-vous donc làî
— Des lettres pour monsieur.
— Ah ! voyons.
— J'ai ordre de metlre immédialeincnt toutes les lettres qui arrivent dans le cabinet de monsieur. »
Madame Leloup arracha les lettres à la malheureuse domestique.
« Ah çà ! Louise, il est bon d'être douce, ma chère enfant ; mais cependant il ne faut pas l'être jusqu'à la stupidité. Comment souffres-tu que ton mari, aux yeux de tes domestiques, ait l'air de se défier de toi? Il n'est pas naturel de faire tant de mystères des lettres que l'on reçoit. >»
Et madame Lefoup tournait et retournait dans ses mains une des lettres, dent la suscription était d'une assez petite et mauvaise écriture.
Puis elle essaya de voir dedans.
« Elle est soigneusement fermée. Pauvre enfant!
— Qu'as-tu donc, maman?
— Rien; mais nous sommes bien malheureuses! ^ Comment?
— Ah ! les absences de ton mari, ses voyages à Paris, m*ont donné des idées que cette lettre vient de confirmer. Ce n'est pas naturel de passer tout son temps à Paris, quand on a chez soi une jeune et jolie femme. Cette lettre est une lettre de femme, j'en suis tiire.
— Une lettre de femme! » dit Louise.
Et elle resta rêveuse. Sa mère venait de jeter dans son cœur l'affreux poison de la jalousie.
Madame L-^loup avait renoncé ou croyait avoir renoncé à ses anciennes prétentions sur le cœur de notre Déros; en admettant cependant la sincérité de sa réso- .ution à son égard, il faut reconnaître qu'il y a quelque 3hose qui survit d'ordinaire à l'amour, quelque chose ie négatif, il est vrai, mais cependant de très-puissant^
on a renoncé à un homme, et cependant on ne veut pas encore qu'il appartienne à une autre. Madame Leloup était jalouse pour son propre compte, en paraissant ne l'être que pour sa fille.
Le soir, lorsque Hugues rentra, il entendit un grand conflit de voix, et de paroles. Madame Leloup et sa servante étaient en dispute réglée.
Hugues fit semblant de ne s'apercevoir de rien. Il monta chez sa femme, fut pour elle affectueux et bon comme d'ordinaire, et ne tarda pas à redescendre dans la cour; ce qui l'empêcha de remarquer avec quelle mauvaise grâce Louise accueillait ses prévenances.
« Ah ! mon Dieu, dit en rentrant madame Leloup, ton mari ramène un énorme chien, une sorte d'ours ; souffrirais-tu qu'il le garde à la maison? il y a de quoi me faire mourir mille fois de frayeur. »
Hugues avait retrouvé à Paris Schûîz, qui l'avait reconnu et suivi. Je ne saurais peindre quelle émotion lui avait causée la rencontre du compagnon de Vilhem. Il l'avait accablé de caresses, et avait oublié, pendant le reste de la journée, les ennuis qui s'amoncelaient sur sa vie. Il le fit coucher dans sa chambre.
Le lendemain matin, il appela la servante.
« Geneviève, lui dit-il, vous avez eu hier une altercation avec ma belle-mère : vous ne pouvez rester chez moi. Voici votre mois et quinze jours en sus ; soyez parti'^ dans une heure. »
Deux heures après, il entendit un horrible bruit dans la chambre de madame Leloup. Elle sonnait et appelait »»out à la fois. Il entra.
« Vous Nvjyez, mon gendre, dit-elle, comme on me
sert chez vous Voilà bienlôt une heure que je sonne inutilement votre Geneviève.
— Geneviève n'est plus à la maison; elle s'est querellée hier soir avec vous, je l'ai chassée ce matin; c'est pour vous parler de cela que je suis venu vous trouver. Jusqu'à votre arrivée, j'ai été parfaitement satisfait de mes domestiques ; depuis deux jours, ma maison, auparavant calme et silencieuse, résonne de paroles aigres et de colères bruyantes : je ne saurais vous dire à quel point un semblable état de chose m'est odieux.
— Écoutez, mon gendre, j'ai à vous donner une excellente domestique à la place de celle que je vous remercie d'avoir chassée. Arthémise arrive aujourd'hui ou demain : il y a dix ans qu'elle est chez moi ; c'est une fille fidèle, discrète, laborieuse, dévouée; c'est un véritable présent que je vous fais. »
Hugues sourit involontaii-ement au mot de présent. Il savait ce que lui coulaient les présents de madame Leloup.
Celle-ci continua :
« Louise sera enchantée d'avoir Arthémise.
— Prenons donc Arthémise, reprit-il; mais, au nom du ciel, faites en sorte que je n'aie plus à entendre des débats semblables à ceux d'hier.
— Mon gendre, ajouta madame Leloup, sans faire la moindre attention à ces dernières paroles, j'irai dans quelques jours voir mon amie, madame la comtesse de Vanerey : ne m'accompagnerez-vous pas?
Hugues reprit en plaisantant :
« Y^'>us êtes encore trop jeûna et trop belle, chère bellemère, pour que je puissevoiis accompagner sans exposer ma réputation et peut être ma fidélité d'homme marié.
— Ah ! dit la helle-mère avec un immense soupir, je ne sais que trop que vous n'êtes guère exposé avec moi. »
Hugues fronça le sourcil et sortit; puis il alla se promener avec Schûtz, et ne reparut que pour le déjeuner; ensuite il s'enferma dans son atelier, où il travailla tout le jour.
Peu de jours après, Hugues reçut, vers le milieu de la journée, une feuille de papier timbré qui lui annonçait que la lettre de change de î'ex-avocat n'avait pas été payée à l'échéance; qu'on était allé inutilement pour se faire rembourser chez le marchand de tableaux, Joseph Lebon, qui avait également refusé le payement. Le papier lui faisait à savoir qu'il eût à se rendre, huit jours après, par-devant le tribunal de commerce, pour s'entendre condamner à payer la somme et les frais, et même par corps.
Le premier mouvement da Hugues fut de courir à Paris. Il demanda son cheval.
Madame Leioup, qui, par hasard, avait choisi ce jour-là pour aller faire sa visite à madame de Vanerey, avait loué dans le pays une sorte de carriole recouverte, y avait fait atteler le cheval, et était partie sans rien dire.
Hugues était furieux, d'abord du retard que cet incident lui occasionnait, puis de voir attaché à une carriole ce cheval auquel il était accoutumé, et qu'il n'avait jnmais voulu atteler pour ne pas gâter ses allures. Il monta dans une voiture publique, et rencontra à moi*
tié chemin malaiiie Leloiip qui revenait. Le pauvre cheval avait la tête basse. Hugues s'enfonça dans la voiture; s'il avait vu sa belle-mère, s'il se fut arrêté, il n'eût pu sempêcherde témoigner sa mauvaise humeur.
« Pauvre enfant ! j'ai vu ton mari : il m'a évitée. Il était pâle. Pourquoi celte émotion? Pourquoi se cacher au fond de la voiture du plus loin qu'il m'a aperçue? Je crains trop de le deviner.
— Crois-tu donc, maman, reprit Louise, qu'il ait une maîtresse à Paris?
— Je ne sais ; mais tout semble l'indiquer. En tout cas, il se conduit mal avec toi. Pourquoi ne t'a-til présentée nulle part? Pourquoi n'amène- t-il ici que quelques amis qu'il ne te présente qu'à l'heure du diner? Te trouvet-il laide et sotte? Est-il honteux de toi? C'est du moins l'opinion que doivent avoir ceux qui savent qu'il est marié et ne te connaissent pas. Il faut que tu obtiennes, que tu exiges de lui qu'il te fasse connaître comme sa femme. »
Hugues rentra le soir assez tard. Il n'avait réussi à rien : un agréé au tribunal de commerce avait demandé pour lui vingt-cinq jours qui lui avaient été accordés, et qu'il espérait mettre à profit pour retrouver l'ex-avocal et finir un tableau commandé. L' ex-avocat n'avait pas paru à son domicile depuis trois jours ; il était à la campagne.
Il arrive souvent qu'un homme qui vous doit de l'argent vous l'ait dire en plein hiver qu'il est à la campa-
gne; ce qui vous force également, à cause de vos pro près créanciers, de vous en aller à la campagne.
il peut arriver que voire débiteur soit propriétaire, et que la campagne ait pour lui-même, en hiver, un allrait qu'il n'est donné de comprendre qu'à celte variété de l'espèce humaine. Il a un mur à relever, des vignes à planter, une girouette neuve à essa^'er, peut-être même un paratonnerre à expérimenter.
Or, vous ne pouvez revenir de la campagne avant lui; le temps n'a qu'à rester froid pendant un mois, sans le moindre nuage orageux qui permette au paratonnerre de soutirer son fluide électrique; le venlpeutresterunmois au sud-ouest, et la girouette rester immobile au milieu d'une pluie perpétuelle : il faut vous résigner pendant un mois.
Louise fut avec son mari froide et réservée; celui-ci, de son côté, ne faisait pas un charmant accueil à sa belle-mère, laquelle ne disait rien, mais poussait de grands soupirs et regardait sa fille d'un air profondément affligé.
Quand Hugues fut retiré avec sa femme, il lui prit la main et lui dit:
« Louise, qu'avez-vous?
— Je n'ai rien, reprit sèchement Louise.
— Vous avez quelque chose. Vousai-je fait de la peine? désirez-vous quelque chose que je puisse vous donner ^
— Je ne désire rien, je n'ai rien.
— Soyez donc plus franche. Je ne puis passer la nuit à vous faire des questions : il faut que je sorte demain de bonne heure. Je suis fatigué et un peu malade ; j'ai besoin de repos.
— Je ne crois pas vous empêcher de dormir.
lE CHEMTN LE PLUS COURT. 917
— Vous me chagrinez. Je fais tout ce qui dépend de moi pour vous rendre heureuse, et mes efforts ne réussissent pas. Il y a un ennemi secret qui lutte contre moi et mes bonnes intentions, un ennemi que je ne puii vaincre, qui triomphe même de mon courage.
— Voulez-vous parler de ma mère?
— Peut-être est-elle pourquelquechose dansTaigrcui que vous me montrez.
— Ne serait-ce pas assez pour me rendre malheureuse, que de vous entendre parler ainsi de ma mère ; elle qui a été si bonne pour vous?
— Je ne vous dis rien que je ne doive dire sur votre mère; mais je n'accepte pas la reconnaissance que vous voulez m'imposer.
— Qu'avez-vous à lui reprocher?
—Je répondrai rien, comme tout à l'heure vous disiez ne rien avoir, lorsque je vous demandais les causes de votre mauvaise humeur. »
Hugues, en effet, pour rien au monde n'eût voulu faire même la plus indirecte allusion, ni à la façon dont madame Leloup l'avait trompé à propos du contrat de mariage, ni à la noblesse de sentiment qui lui avait fait épouser Louise. Celle-ci ne pouvait comprendre cette délicatesse, et crut au contraire avoir triomphé de son mari. Aussi elle ajouta avec un redoublement d'aigreur et un certain degré d'arrogance :
« Vous n'aimez pas ma mère, parce qu'elle vous gêne, parce qu'il est moins facile de la tromper qu'une pauvre fille sans expérience, comme je suis; vous craignez son jugement et les reproches qu'elle a l'induigence ae ne pas vous faire. »
Hugues sourit amèrement et dit :
« Wa chère enfant, je ne crains le jugement de personne, parce que je suis et veux être le mailre de mes actions. Xe ne vous donnerai à ce sujet qu'un avis rien ne sied aussi mal à une jeune femme de dix-huit ans que le ton dogmatique et impérieux que vous prenez avec moi. Il ne peut y avoir qu'une volonté dans une maison, et il y a une foule de raisons pour que cette volonté soit la mienne. Je ne négligerai rien pour votre bonheur; mais si de mauvais conseils ou une infirmité de votre jugement vous le font placer dans le désir de commander, je vous conseille d'y renoncer. »
Il la quitta; mais, après avoir fermé la porte de sa chambre, il entendit qu'elle pleurait. Il rentra.
11 alla près d'elle et lui prit la main.
« Louise, lui dit-il, chère enfant, ne luttez pas ainsi contre mon affection. »
Louise retira sa main avec luimeur.
Hugues sourit et reprit la main.
« Je ne suis pas, ajouta-t-il, rentré dans votre chambre pour me laisser décourager par votre mauvaise humeur : je veux que vous m'entendiez et me compreniez; je veux vous éclairer sur vos propres intérêts et vous prouver que je suis bien réellement votre ami ; je veux vous dire comment une femme doit conserver l'affection de son mari. Mettez-vous en colère contre moi, je n'en serai nullement ému, j'aurai toute la patience nécessaire. »
En disant cela, il l'attirait doucement sur ses genoux. Louise til un geste d'impatience.
« Comme vous voudrez. »
Il la fit asseoir sur un fauteuil et s'assit près d'elle.
« Maintenant, chère Louise, dites -moi la cause de la
réception que vous m'avez faite à mon retour de Paris. Qu'avez -vous contre moi?
— Rien. »
Hugues sentit un mouvement d'impatience, mais il le réprima aussitôt.
(( Vous avez tort de ne pas me dire la vérité : vous croyez avoir à vous plaindre de moi ; j'espère que vous vous trompez : en tout cas, je ne puis vous accuser que d'une erreur à laquelle j'ai peut-être donné lieu, ou d'une susceptibilité trop grande. Mais si c'est sans motif que vous m'avez mal reçu, il faut que je vous croie injuste, fantasque, absurde, méchante. Je puis, en éclaircissant ce qui a dû vous fâcher contre moi, nous sortir tous deux de cette situation désagréable et fatigante; mais si c'est simplement une maladie de votre esprit, un caprice de votre imagination, je n'ai aucun espoir d'en triompher. On ne peut condamner, en justice ordinaire, un accusé sans l'avoir entendu, fût-il le plus scélérat des hommes, fût-il accablé des preuves les plus évidentes. Ferez-vous moins pour moi? Voyons, chère enfant, traitez -moi comme un juge traite un accusé ; dites-moi mon crime. »
Louise gardait obstinément le silence.
« Dites-moi mon crime ; peut-être d'un seul mot pourrai-je me justifier. Ne serez-vous pas heureuse de me trouver innocent ? »
— Ah ! dit Louise, comment me ferez-vous croire que vous ne m'abandonnez pas pour les plaisirs de Paris, pour d'autres femmes peut-être! Ces voyages si fréquents à Paris, ces lettres que vous recevez....
— Eh bien ! dit Hugues, je vous jure sur l'honneur que, depuis trois semaines, je n'ai pas adressé la parole à une autre femme que vous ; je vous jure que je ne vais
à Paris que pour des affaires qui m'inquiètent un peu et m'embarrassent beaucoup. »
Louise secoua la tête avec un air d'incrédulité ; Hugues feignit r^e ne pas s'en apercevoir.
« Écoutez-moi, chère Louise, et pensez que je vous parle dans votre intérêt plus peut-être encore que dans le mien. Supposez tout ce que vous voudrez de pis. Supposez que je m'ennuie ici, que je vais à Paris m'amuser, m'occuper d'autres femmes! Cependant, je reviens. Ici, je trouve de la mauvaise humeur, un accueil froid, nulle affection ; quelle impression pensez-vous que cela doive produire sur mon esprit? Celle-ci : « On me recevait bien » à Paris, je m'amusais, on m'aimait; ici tout semble » le contraire ; j'ai eu tort de revenir. » Vous comprenez qu'il ne faut qu'un degré de plus pour que j'arrive à me dire : «(Remontons à cheval, retournons auprès des gens » qui seront heureux de me revoir. »
Vous agissez comme une enfant, comme une enfant privée de bons conseils. Une femme plus sage se dirait : » Il faut que je lui fasse trouver sa maison plus agréable » qu'aucune autre : je veux qu'il ne se trouve nulle part » si bien assis que dans son fauteuil, au coin de son feu ; » que nulle part son café ne soit aussi bien comme il » l'aime ; que nulle part on ne paraisse aussi heureux de » le revoir que clicz lui. Je veux qu'aucune femme ne » soit aussi douce, aussi aimante que moi; je veux que » toute comparaison soit à mon avantage. Si on l'amuse, » si on lui plaît ailleurs, ce ne sera que pour un instant ; » il mf reviendra toujours. S'il a quelques torts envers M moi, il se les reprochera bien plus efficacement en me y trouvant indulgente et ignorante. »
» Est-ce Jà ce que vous faites, chère enfant ? »
Ici il l'alUra de nouveau sur ses genoux. Louise se laissa faire.
« Bien loin de là: je vais à Paris, je vous le répèle, pour des affaires d'une certaine gravité ; j'y passe mes journées en courses fatigantes et désagréables ; j'espère, au moment de revenir ici , respirer l'air près d'une femme que j'aime, me reposer de l'ennui du jour et m'encourager à l'ennui du lendemain. Je reviens ici comme l'oiseau revient à son nid qui le préserve du froid et de la nuit, et où il a laissé ce qu'il aime. Eh bien î il n'y a pour moi ici ni repos ni affection ; la joie de me revoir n'est pas assez puissante pour chasser une injuste mauvaise humeur. »
Louise pencha la tète sur l'épaule de Hugues. Celuici la serra sur sa poitrine.
« Je vous aime, chère Louise; j'ai uni ma vie à la vôtre , et je serai toujours malheureux si je ne réussis pas à vous rendre heureuse. Je ne plaindrai ni fatigues, ni ennuis, ni chagrins, si j'en trouve près de vous la consolation et la récompense. Livrez- vous à mon affection ; personne n'a plus d'intérêt que moi à votre bonheur; ne vous laisseîrpas aveugler par de fausses et funestes impressions. Aujourd'hui, grâce à votre mère, qui a jugé à propos de faire de mon cheval une sorte de timonier , je suis rentré harassé de fatigue ; cependant , je n'ai pu rencontrer Tbom^me qu'il est pour moi de la plus haute importance de trouver. Il faut que je sois à Paris à six heures du matin. Cette explication, que j'aie crue nécessaire, dont je serai bien heureux si elle vous a ouvert les yeux à la vérité, nous a menés jusqu'à deux heures du matin ; j'ai deux heures à dormir avant d'aller recommencer ma fatigue et mes ennuis. Pensez que je
vous aime
reuse. »
chère enfant, et laissez-vous être heu-
Louise se réveilla persuadée. Hugues se réveilla trèsfatigué : il avait passé la nuit à combattre l'influence ée sa belle-mère, et il avait besoin d'être à Paris de bonne heure. On continuait les poursuites contre lui relativement à l'affaire de l'ex-avocal Roch, et il devait essayer ce jour-là d'obtenir un délai du créancier. Comme il allait partir, son domestique lui remit une lettre, elle ne portait pas le timbre de la poste, et était signée d'un nom inconnu.
« Monsieur,
n Votre mémoire pour fourniture de fourrages s'élève à la somme de cent quatre-vingt-sept francs vingt-cinq centimes. Je suis obligé de vous avertir que, si elle n*est pas entièrement soldée d'ici à huit jours, je ne pourrai plus continuer à vous fournir. »
Hugues froissa la lettre et la mit dans sa poche.
AParisâl rencontra l'oncle Jean, qui lui dit; «On parle beaucoup de loi ici ; on prétend que tu as épousé une femme très-riche, et que cependant lu as des dettes que
tu ne payes pas ; j'ai été obligé de rétablir les faits à propos de ton mariage, pour ne pas les laisser présenter d'une manière qui portait atteinte à ta probité.
— Ah i mon oncle, dit Hugues, vous aviez bien raison ; ce mariage m'a été funeste. »
On était dans ces quelques beaux jours du mois de février, jours de soleil brillant et d'air tiède, qui fon' rêverie printemps et sont le plus souvent suivis déneige et de froid aigre.
« Venez diner avec nous un de ces jours, mon oncle; il n'y a chez moi que des ennemis; cela me fera plaisir de vous y voir. Vous y verrez mon unique ami, là-bas , ce chien que j'ai trouvé et que je connaissais depuil longtemps.
— Cher neveu, dit l'oncle Jean, j'irai manger ta soupe après-demain. )>
Hugues obtint de son créancier un délai de quinze jours ; il retourna chez lui plus calme qu'il n'y était entré depuis longtemps. Il songeait à ces heureux effets de ses paroles sur l'esprit de sa femme.
Il allait avoir quinze jours pour travailler, pour faire un petit tableau qui lui avait été commandé, et qu'on devait lui payer douze cents francs. Il y avait bien pour deux mois d'ouvrage ordinaire ; mais il avait si grand besoin d'argent 1 D'ailleurs, les jours commençaient à grandir, et depuis longtemps il n'avait pu rester quel ques jours tranqui'rle devant son chevalet.
Mais , lorsqu'il demanda ses lettres , après que son domestiquée lui eut remis celles qui étaient dans son atelier, sa femme lui en remit une dernière qu'elle avait gardée près d'elle. Elle tremblait en la lui donnant, et elle tenait les yeux fixés sur lui.
Ainsi que madame Leloup et sa fille l'avaient deviné à l'inspection de l'adresse, cette lettre venait réellement d'une rem me.
C'était une invitation à dîner, mêlée de reproches. « On ne voyait plus monsieur Hugues ; cela donnait une merveilleuse idée des charmes de la femme qui semblait ainsi le captiver, etc. »
Madame Leloup avait entièrement détruit, pendant la journée, la salutaire impression produite par Hugues pendant la nuit.
« Qu'avez-vous, Louise ? lui dit-il en remarquant son agitation.
— Je n'ai rien, » reprit la jeune femme.
La discussion s'annonçait précisément comme la veille.
Hugues vit qu*il fallait tout recommencer, et il n'en eut pas le courage. Il n'avait que deux heures pour lutter dans le cœur de Louise contre sa mère, et ces deux heures, il fallait les prendre sur un sommeil dont il avait grand besoin : la fatigue et les chagrins de ses voyages à Paris l'avaient exténué. Madame Leloup avait douze ou quinze heures chaque jour à employer contre lui : la partie n'était pas égale.
Et d'ailleurs, eût-il pu remporter la victoire, il ne pouvait se résoudre à toujours avoir à se défendre sans avoir seulement le plaisir des crim.es dent on l'accusait.
Il lui semblait décourageant et odieux de passer pour avoir d immenses torts envers une femme à laquelle il avait fait et faisait les plus grands sacrifices qu'il pût faire.
Ce soir-lè, il se retira dans son atelier et y passa la nuit.
Le lendemain matin, il se mit à l'ouvrage et se fit servir à déjeuner chez lui.
Vers Ift milieu du jour, madame Leloup frappa et entra d'un air solennel ; elle lui demanda un instant d'entretien.
Hugues lui fit signe de parler. Elle s'installa dans un fauteuil et mit un coussin sous ses pieds; de telle sorte que son malheureux gendre vit qu'il allait subir un long discours.
« Monsieur, dit-elle, il vient un moment où les cho. îs sont si choquantes, si extraordinaires, qu'une mère ne peut plus garder le silence. Ma fille est malheureuse et averse ses chagrins dans mon sein maternel. Je vous ai confié son bonheur, j'ai tout sacrifié, vous le savez, pour son établissement ; j'ai, je crois, le droit de vous demander quelques explications sur votre conduite. Que signifient ces voyages si fréquents à Paris ? Que signifient les lettres de femmes que vous recevez journellement ?
— Je crois, madame, dit Hugues, qu'en cette circonstance vous exagérez beaucoup vos droits. Mes voyages à Paris auraient pour unique cause ma volonté, que je les croirais suffisamment justifiés ; j'ai donné à ce sujet des explications amicales à votre fille, vous me permettrez de ne pas vous en donner, à vous. Pour les lettres que je reçois, si ma femme et vous ne vous étiez pas permises de faire manquer mes domestiques aux ordres que ie leur donne, si on portait dans mon atelier mes lettres aussitôt qu'elles arrivent, votre indiscrète curiosité n'aurait pas lieu d'en interpréter si soigneusement et quelquefois si faussement les indices extérieurs.
» Je ne vous parlerai pas de vos droits, mais de vos devoirs. En admettant que j'aie quelques torts, vous
deviez les pallier aux yeux de Louise, être entre elle et moi un intermédiaire d'indulgence et d'accord. Loin de là. vous jetez perpétuellement dans sa jeune imagination des semences de jalousie, d'aigreur, d'exigence, qui feront son malheur et le mien.
» Je suis heureux quevous ayez parlé de vos sacrifices ; je vous ferai à cet égard observer que la dot de Louise, dot q ue je n'ai pas encore reçue, sera le produit d'une terre dont vous jouissiez je ne sais à quel titre, mais qui lui a été léguée par une tante, et ne vous a jamais appartenu.
» Loin de là, vous ne m'avez jamais payé l'intérêt de celte somme, que vous devez me payer jusqu'à la vente de la terre dont vous touchez les produits. Je profite du hasard qui nous amène sur ce sujet pour vous prier de me remettre cette somme, dont je me trouve avoir besoin.
» Je vous traite ici de mon mieux ; mais écoutez bien ceci : si je m'aperçois jamais que vous disiez à ma femme un seul mot capable de l'affliger, de diminuer la confiance qu'elle peut avoir en moi, de détruire l'accord que je veux voir entre nous, une heure après, vous pourrez lui dire adieu ; vous ne la reverrez plus.
— C'est-à dire que vous me chasserez.
— C'est-à-dire que je vous prierai de ne plus venir apporter le trouble, le désordre et le chagrin dans ma maison.
— Quoi! monsieur, vous oseriez séparer la mère de safille chérie ? Vous me tueriez plutôt que de m'y obliger!
— Je ne vous tuerai pas, je n'écouterai pas vos phrases ampoulées ; mais je serai le maître chez moi.
— Monsieur, je n'aurai donc pas le droit de pleurer avec ma malheureuse fille ?
— Non, madame, attendu que, pour donner cette touchante preuve d'amour maternel, vous lui faites des chagrins exprès pour les partager.... Ah ! ajouta Hugues en se parlant à lui-même, périssent les vertus, si ellCw doivent entraîner avec elles leur affectation ! »
Hugues, à notre avis, n'avait pas tort. Les vertus comme les douleurs, comme la tendresse, doivent avoii de la pudeur, et ne pas être si pressées de se montrei toutes nues. Certaines vertus sont un peu courtisanes.
Les paroles, quand il s'agit de chagrins, d'amour, de dévouement, me semblent toujours des actions avortées, des fœtus d'actions broyées et réduites en poussière qu'emporte le vent.
« Quoi ! s'écria madame Leloup, quand je viens vous supplier de ne pas faire le malheur de ma fille, vous pariez de me chasser, et vous me faites d'ignobles réclamations d'argent. Je le vois trop, vous ferez notre malheur à toutes deux.
— Madame, je ne suis appelé à faire, à vous, ni votre malheur ni surtout votre bonheur. Pour le bonheur de Louise, je m'en suis chargé et je m'en charge encore Je ne crois pas ma réclamation aussi ignoble que vous le prétendez. Si vous aviez fait des sacrifices pour votre fille, l'action de les reprocher mériterait peut-être cette qualification d'ignoble. Que dirai-je des sacrifices que vous reprochez sans les avoir faits ? Vous parlez de vos droits, j'ai pu parler des miens, et à ces droits se joint un besoin réel.
•— Ah 1 monsieur, moi qui vantais encore, il y a trois jours, à mon amie madame de Vanerey, votre noblesse et votre désintéressemient, en l'invitant à diner pour demain! a
L'habileté que croyait déployer madame Leloup dans sa réponse, en faisant intervenir les damesdeVanereyet la bonne op/nion qu'elle leur avait fait concevoir de son gendre, opinion qu'il ne pouvait s'empêcher de justifier, cette habileté manqua entièrement son effet. Hugues ne fut frappé que d'une chose : d'un dîner dispendieux qu'il avait à donner le lendemain. Il n'avait presque plus d'argent, et cet argent étaitdesliné à entretenir la maison pendant les quinze jours qu'il avait espéré consacrer à son tableau.
« Madame, dit-il, vous me voyez désolé ; mais j'ai si peu de temps disponible, que je ne puis écouter vos paroles qu'autant qu'elles renfermeraient un sens ; et je vous vois prête à vous jeter dans les paraphrases et les tirades, dans le genre de Clytemneslre, d'Andromaque et autres mères de tragédie. »
Il reprit sa palette et se replaça devant son chevalet.
Madame Leloup se levafort offensée et traversa l'atelier, droite, la tête si renversée en arrière pour plus de dignité, que son visage était presque parallèle au plafond.
Hugues crut voir une actrice d'une ville de troisième ordre jouant la tragédie par extraordinaire et au bénéfice d'une famille indigente, qui, tout compte fait, redevra, après la représentation, diic francs au lampiste, pouy frais d'éclairage.
Ou plutôt il ne vit rien.
Il lui semblait fort désagréable que madame Leloup m le prévînt que par hasard qu'elle donnait à dîner chez lui. 11 lui semblait encore désagréable de voir dépenser en ce moment le peu d'argent qui lui promettait quinze jours de calme, de repos et de travail.
Cette pensée l'absorbait. Il ne put continuer à travail»
1er, alla détacher Schûlz, et tous deux allèrent se promener dans le bois.
Schûtz ne sentait que la joie de se voir libre, et sautait jusqu'au visage de Hugues pour le caresser.
Louise se présenta de bonne heure dans la maison de son mari.
« Vous avez bien affligé ma mère. Comment ! c'est elle que vous accusez d'un chagrin que j'ai eu tort de laisser voir, mais dont vous êtes la seule cause, du reste! Elle promet de ne jamais dire un mot qui vous concerne. Elle ne m'a jamais dit de mal de vous. Loin de là, elle me dit souvent : «Ton mari te trompe, mais il est jeune, » prends de la patience; les pauvres femmes sont nées ») pour souffrir. D'ailleurs, il a des qualités qui doivent » te faire passer par-dessus ses infidélités. »
Hugnes sourit à ce panégyrique sot ou perfide que faisait de lui son agréable belle-mère.
« Louise, dit-il, je veux croire votre mère plus folle que méchante; mais, au nom du ciel, rappelez-vous notre conversation de l'autre nuit! Les paroles que je vous ai dites alors sortaient de mon cœur ouvert! Opposez-les à toutes les mauvaises impressions que vous pourrez prendre contre moi. Soyez bonne : cela vous sera d'autant plus facile que j'ai pour vous une réelle affection qui, je vous le jure, ne s'est pas démentie un moment depuis notre mariage.
— Oublions tout, » dit Louise.
Hugues sentit un mouvement nerveux d'impatience.
Louise n'avait rien cà oublier. Il le lui expliqua et crut le lui avoir fait comprendre; mais Louise était opiniâtre; non pas qu'elle répondit par des raisons ou des objections ; mais elle suivit son idée sans écouter ce que son mari croyait tout-puissant pour la détruire. Pendant qu'il parlait, elle cberchait dans sa tête de nouveaux prétextes pour se confirmer dans sa façon de voir.
Lorsque Hugues eût fini, il l'embrassa affectueusement; mais quand, un quart d'heure après, elle sortit de l'atelier, elle lui dit : « Oublions tout. »
Deux heures avant le dîner, arriva Tonde Jean, dont l'invitation tombait justement ce jour-ià. Hugues fut aimable et prévenant pour les dames de Vanerey ; mais madame Leloup et sa fille ne purent dissimuler leur mauvaise humeur de voir l'oncle Jean à leur table précisément le jour où elles recevaient une société aussi distinguée.
Hugues passa son temps à réparer des maladresses plus ou moins involontaires. On oubliait de servir à table l'oncle Jean, qui mangeait son pain sec et s'efforçait de ne pas laisser voir à son neveu une impertinence dont ■1 se sentait rougir jusqu'aux oreilles.
On trouvait moyen de l'exclure de la conversation; on fit comprendre aux deux nobles convives que le hasard seul avait amené ce jour-là une société qu'on ne leur eût pas fait subir avec préméditation.
« Monsieur, dit madame Leloup, est l'oncle de monsieur Hugues.
— Et conséquemment celui de Louise, » ajouta Hugues avec intention.
Louise fit une petite moue.
Madame de Vanerey comprit Hugues et dit : « Je me
rappelle avoir eu le plaisir de voir monsieur le jour de la noce. »
Hugues s'inclina pour remercier madame de Vanerey et dit : .1 C'est lui qui nous servait de père.
— Nous n espérions pas, dit madame Leloup, avoir monsieur à diaer ; comme vous aviez dt^mandé à être traitées sans cérémonie, nous n avions invité personne. C'est un heureux hasard..,
— Non, dit Hugues, c'est à ma prière que mon oncle a bien voulu venir. »
Un peu après, comme o-n vint à parler du mariage d'une fille du Havre, madame Leloup dit :
« Je plains le mari: mademoiselle... a une multitude à: oncles et de tantes; rien n'est si fâcheux que d'épouser ainsi les familles.
— Ma chère belle-mère, dit Hugues décidé à ne rien laisser passer, ne parlez donc pas ainsi; vous feriez douter ces dames et mon oncle du plaisir que je trouve à vous avoir près de moi.
— ' Voulez-vous comparer w?ie mère...?
— - Il n'y a aucune raison qui oblige à épouser la mère avec la fille, pas plus que les oncles et les tantes; pourl'épouseur, il n'y a pas de degrés de parenté entre gens qui lui sont entièrement et également étrangers. »
Je ne sais quels souvenirs ces mots évoquèrent dans l'esprit de madame Leloup ; mais elle rougit et reprocha assez aigrement à la domestique de ne pas changer les assiettes assez promptement.
Les dames de Vanerey, qui savaient vivre, furent bienveillantes pour l'oncle Jean. Celui-ci parla de ses voyages, qui n'étaient ennuyeux qu'à la deuxième ou
troisième fois qu'on les lui entendait raconter, et ces dames n'en étaient qu'à la première.
Le soir, Hugues annonça en plaisantant qu'il accompagnerait à cheval son oncle et les dames de Vanerey. Cela devait, disait-il, dissiper un grand mal de tête dont il était accablé; mais le but réel de cette promenade passablement tardive était d'aller vendre une fort belle blague qu'il avait, et deux de ses couverts d'argent, pour remplacer l'argent dépensé ce jour-là.
Le matin, madame Leloup le rejoignit comme il se promenait dans le jardin.
« Mon gendre, dit-elle, pour cette fois, vous ne m'accuserez pas d'avoir parlé à ma fille; c'est à vous, à vous seul, que je veux communiquer un grand chagrin que vous me causez. Ma pauvre Louise... »
Hugues, depuis quelque temps, ressentait une telle surexcitation nerveuse, que ces mots : Ma pauvre Louise, le firent tressaillir d'impatience.
« Ma pauvre Louise est naturellement aimante, je vois avec peine que vous vous éloignez d'elle.
— Comment ! dit Hugues, n'avons-nous pas hier passé tout le jour ensemble?
— Je ne nie pas que vous n'ayez passé tout le jour ensemble; mais mon observation ne subsiste pas moins pour cela; une femme qui a le cœur tendre et expansif ne peut voir sans chagrin l'abandon où la laisse son mari.
— Mais je viens de répondre à cela. Je ne l'ai pas hier quittée pendant une demi-heure.
— Je vous ai aussi répondu jue, bien que vous ayez passé le jour ensemble, ce dont je me plains n'existe pas moins. Votre femme est jeune. Elle vous aime»
tV. r.OEMIN LE PLUS COURT. 233
— J'en suis enchanté , je l'aime aussi.
— Comment voulez- vous qu'elle le devine?
— Par mon affection, mes soins.
— Vous ne voulez pas me comprendre.
— Je ne puis vouloir l'impossible.
— Pauvre enfant ! » dit madame Leloup en levant îei^ yeux au ciel.
Hugues frappa la terre du pied.
<( Au moins, le jour, je suis là pour te consoler î w
Hugues commença à comprendre. Elle ajouta :
« Vous m'obligez à entrer dans d'étranges détails. Ne
voilà-t-il pas trois nuits que vous passez dans votre
atelier?
— Ah ! s'écria Hugues, pour le coup c'est trop fort! Quoi! vous prétendez aussi vous mêler de ces heures-là? Si cela ne m'impatientait pas si fort, vous me verriez mourir de rire.
— Faites comme vous voudrez, monsieur; abusez de ce que ma fille est trop honnête femme.
— Je ne sais pas ce que signifie ce trop. Chaque femme se croit assez honnête femme, et trouve excessif, en ce sens, ce qu'une autre a de plus qu'elle. Votre fille, à mes yeux, est simplement honnête femme. On ne saurait, à mes yeux, l'être trop. Il n'y a pas de degrés : si elle l'était moins, elle ne le serait pas du tout. Il est maladroit à vous de dire qu'elle l'est trop : c'est dire que vous l'êtes moins qu'elle.
— Ceci est trop subtil pour moi, monsieur.
— Comme ce que vous me disiez trop ridicule pour raoi, madame. »»
234 LE CHEMIN LE fLUS (^OLEl.
Quelques jours après, le soleil se leva au milieu de vapeurs qu'il colorait d'une douce teinte de rose et de -lias, et qui ne tardèrent pas à se dissiper.
Comme on aime à vivre dans ces premiers jours de printemps !
L'hiver, on a admiré les pierreries qui étincelaient dans les cheveux des femmes.
Mais comme les diamants, les rubis, les émeraudes, perdent à mes yeux ce matin !
La terre a ouvert d'elle-même son riche écrin; elle se fait belle et coquette aux regards du soleil printanier. Il n'est plus besoin d'aller, au risque de la vie, chercher dans ses entrailles ou au fond des mers des pierres précieuses qu'elle donne malgré elle, et qu'elle a enveloppées de cailloux bruts qui les rendent invisibles, et dont un travail opiniâtre peut seul les débarrasser.
Les couleurs des fleurs sont plus riches que celles des pierreries.
Nous voyons les pierreries dans les salons, dans une atmosphère viciée, dans un air qui fatigue les pou< mons.
Les fleurs exhalent un air embaumé qui donne à Tes* prit et à l'âme une ivresse mystérieuse.
Il y a déjà quelque temps qu'ont paru les premières fleurs de l'année; mais l'habitant des villes ne les cou-
naît pas : il ne voit les champs qu'au mois de juin, et les coudriers ont encore le pied dans la neige, quand de 'eurs bourgeons sortent de petits pinceaux de la plus splendide couleur de pourpre.
Les pêchers ouvrent leurs fleurs roses au soleil; les amandiers exhalent le parfum amer de leur couronne blanche.
Les lilas balancent leurs grappes parées de la couleur qui, entre toutes, est la plus fraîche et la plus printanière, cette nuance qui représente à mon esprit l'idée de la douc^ mélancolie de l'amour qui espère. Plus haut pendent les fleurs jaunes de l'ébénier; et la violette, cette améthyste parfumée, fleurit sous l'herbe.
Les fleurs, cassolettes de topaze, de rubis, de saphir, mêlent leurs parfums; les oiseaux mêlent leurs chants.
Parfums et harmonie sont un hymne céleste auquel l'homme sent le besoin de ne pas rester étranger; il y a en lui quelque chose d'aussi riche, d'aussi doux que le chant des oiseaux et le parfum des fleurs : ce sont les pensées d'amour qui s'exhalent alors de son cœur et lui font verser des larmes, des larmes qui ont, comme l'odeur de l'aubépine, une suave amertume.
Tout le monde a remarqué, du moins ceux qui remarquent, que les souvenirs ne sont pas jetés pêle-mêle dans la mémoire ; il y a des souvenirs qui restent dans la tête, quelques-uns dans le cœur, d'autres dans l'estomac.
Quand un air de musique, un mot, un rayon de soleil, un parfum, a évoqué un souvenir, celui-là en entraîne un autre, et il s'en déroule alors comme un chapelet, tant ils se tiennent les uns aux autres; mais ils sont tous de la même nature :
?36 tB CHEMIN LE PLUS COUBT
Tous tristes,
Tous gais,
Tous mélancoliques.
En ces jours de printemps, il y a un certain nombre de nos journées mortes qui sortent du passé comme d'une tombe, et paraissent devant nous, ou plutôt apparaissent : ce sont toutes des journées pleines d'amour, d'amour pur et confiant, d'amour poétique, d'amour qui élève l'âme, d'amour qui ignore et qui croit.
Tandis que, dans le jardin de Hugues, on entend bourdonner les abeilles autour des jacinthes en fleurs, voyons quels soins occupent simultanément nos différents personnages. Retournons à Étretat.
Vilhem est couché dans l'herbe, au-dessus de la falaise d'aval, non loin de sa maison ; il goûte un des bonheurs les plus complets qu'il soit donné à l'homme d'obtenir, c'est-à-dire un bonheur que chaque instant peut enlever, et que Ton craint assez de perdre pour ne pas cesser de l'apprécier.
Il hume les doux rayons du soleil entouré de nuées blanches qui semblent à tout moment près de le cacher, mais qu'il absorbe à mesure que lèvent les pousse dans ses rayons.
Il pense à son chien, et regrette de ne pas le voir bondir autour de lui dans les ajoncs ; dans sa mauvaise humeur contre Schûtz, il calomnie les chiens et dit:
« Entre les chiens, du consentement général, les plus fidèles sont les caniches et les barbets; donc, il n'y a de chiens réellement fidèles que ceux que la nature ou les circonstances ont rendus tellement laids et sales, que personne ne voudrait les enlever à la tendresse de leur maître. »
Mais bientôt Vilhem abandonna toute autre idée pour De penser qu'à Thérèse.
Le pauvre enfant avait bien besoin que quelqu'un pensât à elle.
Maître Kreisherer était mort depuis un mois, et la îommune avait disposé de la maison qu'il occupait, pour son successeur. Tïérèse devait la quitter le lendemain. Elle était seule dans cette maison où son père était mort, où Hugues était venu si souvent : seule avec une vieille femme qui arrangeait les paquets pour le départ prochain. Elle visitait, pour leur dire un triste adieu, tous les endroits où il lui fallait abandonner tout ce qui lui restait : ses souvenirs.
Mais tout à coup elle fut tirée de sa rêverie par un bruit derrière elle; elle se retourna et jeta un cri d'effroi.
Il y avait dans la commune un assez mauvais sujet appelé Louis Leroy, lequel, dans les derniers temps de la vie de maître Kreisherer, s'était avisé de faire à sa fille une cour assidue et de la demander en mariage. Thérèse l'avait refusé; mais ce refus n'avait fait qu'augmenter la passion de Louis, qui la suivait partout, trouvait moyen de se placer près d'elle à l'église, l'abordait à la sortie de la messe, et l'accompagnait, quoi qu'elle pût dire, jusque chez elle.
Une fois le clerc mort, les obsessions de Louis avaient pris un caractère plus alarmant. Thérèse se trouva dans un grand embarras. Elle et Vilhem avaient compris en même temps, et sans se le dire, que Vilhem ne pouvait plus fréquenter, comme autrefois, la maison du clerc. On avait dit à la fontaine, et c'était devenu l'opinion générale, que maître Kreisherer était mort du chagrin que
238 LE CniîMlN LE PLUS COURT.
lui avait donné le scandale causé à Élrctat parle séjoui et la disparition de l'étudiant. Les filles étaient heureuses d'avoir un prétexte de haïr ouvertement une fille plus jolie qu'elles et de formuler leur envie en forme de mépris.
Le bonheur n'est pas d'un accès facile, il a un instinct secret qui l'avertit que toute la terre est conjurée contre lui, qu'il faut se cacher sous l'herbe et se dérober aux regards. Tant que vécut le clerc, les deux seules personnes qui furent admises dans la maison furent Vilhem Girl et Tétudiant, et l'on sait ce que celui-ci y apporta de tristesse et de larmes. Après la mort de son père, Thérèse ne vit autour d'elle que des gens charmés que le sort prit la peine de les venger, par l'abandon où se trouvait Thérèse, de ces personnes qui s'étaient suffi à ellesmêmes et avaient paru n'avoir aucun besoin des autres, une des choses qui se pardonnent le moins dans la vie ordinaire.
La pauvre enfant, chassée de la petite maison, avait loué un autre logement pour elle et une vieille servante, dans une maison sans avenir et sans passé, sans espoir et sans souvenirs.
Le bruit qui lui avait fait jeter un cri d'effroi était produit par les pas de Louis Leroy.
« Vous voilà donc faisant votre fret, ma belle, lui ditil, et près de virer de bord; mais je viens vous avertir que le vent est mauvais, et qu'il ne serait pas sage de vous mettre en route. Le logement que vous aviez loué n'est plus pour vous; votre serviteur s'en est emparé à l'abordage,- il vous faut donc en chercher un autre ou vous décider à le partager avec moi. »
Thérèse fit un geste de refus et de dédain.
« Et encore, continua Louis, je ne sais trop comment vous pourrez trouver un logis d'ici à demain, car c'est demain que le nouveau clerc s'installe, et il prendra possession sitôt que le soleil pointera derrière la porte d'amont. »
A la démarche et aux paroles de Louis, Thérèse s'aperçut facilement qu'il avait bu du genièvre outre mesure ; elle appela la vieille servante. ,
« Oh ! la belle enfant, dit Louis Leroy, penses-tu me faire battre par ta vieille? Si tu n'as pas d'autres secours, ce n'est pas cela qui m'empêchera de l'embrasser.
~ Allons, Louis, dit la vieille, allez-vous-en, mon ami; vous n'êtes pas en état de raison.
—-Je suis en état de rompre tes vieux os, situ souffles, s*écria le pêcheur. Il y a trop longtemps que Thérèse faitlabégueule avec moi ; puisque l'occasion s'en trouve, je ne partirai pas sans avoir baisé ses jolies lèvres dédaigneuses. »
Et il saisit Thérèse dans ses bras.
La servante voulut la débarrasser ; Louis la repoussa.
« La vieille, ne prodigue pas les deux ou trois jours de sursis que te donne monsieur le curé avant de l'enterrer. »
Et Thérèse se débattait convulsivement entre les bras de fer du pêcheur; elle cria et des pas se firent entendre sur le chemin. Louis alors la laissa et s'enfuit.
Comme il sortait, un bras d'une plus forte trempe encore que le sien l'arrêta*
« D'où viens-iu ?
— Ah! c'est toi, Villiem. J'ai voulu embrasser ma femme, ma future, et elle a crié comme une sotte.
—- Est-ce de Tliérèse que tu parles, maudit iwogne?
^— De Thérèse ou d'une autre, cela ne te regarde pas, Tu m'appelles ivrogne parce que je ne t'ai pas payé la moitié de ce que j'ai bu. Il est vrai qu'il y avait de quoi mettre sous la table deux pêcheurs manques comme toi; mais pour moi, c'est ma ration : une goutte de moins, je serais malade. »
Vilhem le secoua vigoureusement.
« Je le demande si c'est dans la maison du clerc que tu t'es avisé d'aller faire du bruit.
— La maison actuelle du clerc est trop étroite et trop triste pour que je veuille y entrer. Je te dis que j'ai voulu embrasser Thérèse, et qu'elle a crié; sans cela, si elle avait résisté sans bruit, comme le doit une honnête fille, j'en serais bien venu à bout.
— Or çà, écoute, mon Louis : si jamais tu mets les pieds dans la maison de Thérèse, je te promets de te rompre les os et de jeter ton corps aux poissons. En attendant, et pour bien te fixer mon avis dans la tête, je vais y joindre une légère correction. »
Louis voulut se défendre; mais, après une lutte de quelques instants, il fut renversé tout meurtri, et s'endormit à la place où Vilhem le laissa.
Chez monsieur le maire , dans une grande pièce carrelée qu'on appelait le salon, monsieur le maire et
monsieur Bernard jouaient au piquet, selon leur habitude. La femme de monsieur le maire causait avec deux ou trois femmes. Roland ronflait au coin de la cheminée.
« Cinq cartes et quaranle-sept au point, disait monsieur le maire.
— C'est bon, répondait monsieur Bernard.
— Une quinte à là dame.
— Excellente.
— Un quatorze de dames.
— Également bon.
— Donc, dit monsieur le maire, les yeux pétillants de joie et d'orgueil, et résumant son triomphe par une locution proverbiale : Quinte et quatorze ^ et le point, ma mère.... jouer ai-je ?
— Eh bien ! dit une des femmes, monsieur Bernard est-il plus heureux?
— Voilà trois francs que je perds, reprit monsieur Bernard ; je n'ai plus d'argent ; il faut que monsieur le maire me permette de jouer sur parole.
— Volontiers.
— Je sais, du reste, que les dettes de jeu sont des dettes d'honneur et qu'elles se payent dans les vingtqualre heures qui suivent. »
A c moment, on frappa précipitamment et on entra presque aussitôt. C'était Thérèse, qui s'était enfuie par la porte du jardin aussiiôt que Louis l'avait laissée échapper. Elle était pâle et haletante. Elle s'adressa à monsieur le maire sans faire aucune attention aux autres personnes qui se trouvaient là.
«Monsieur le maire, lui dit elle, je viens implorer votre protection. Je suis seule, abandonnée, depuis que
mon pauvre père est mort; deniain, il faut que je quitte la maison que j'occupais avec lui. J'avais loué un autre logemenî ; mais, par des circonslances auxquelles je ne j)uis rien comprendre, ce logement a été loué à une autre personne, et je n'en ai plus. Permettez-moi de rester encore quelques jours dans la maison.
— Cela ne dépend pas de moi, reprit monsieur le maire avec dignité ; le nouveau clerc arrive demain, vous vous adresserez à lui,
— Mais, monsieur le maire, si vous vouliez lui dire vous-même un mot à ce sujet ?
— Non, il a été choisi par le curé; je veux éviter un conflit entre l'autorité municipale et l'autorité religieuse.
— Je ne sais alors comment je ferai. J'attendrai le nouveau clerc; il ne voudra pas me chasser. Mais ce n'est pas là surtout ce qui m'amène. Je viens d'être insultée chez moi, dans la maison où est mort mon père: je vous demande justice et protection. Louis Leroy est entré chez moi ; mes cris seuls ont pu le faire sortir.
— Allons, allons, dit monsieur le maire avec un air extrêmement capable et séducteur tout à la fois, nous savons ce que c'est que cela. Louis Leroy est un brave garçon qui vous fait la cour; son père m'en parlait encore hier en m'apportanl de l'argent: un excellent fermier qui me paye fort exactement.
— Fort exactement, crut devoir ajouter monsieur Ber nard.
— Le fils veut vous épouser, continua Monsieur le maire, e* c'est un parti qui me paraît sortable; vous avez quelque chose ; lui sera également un jour fort à son aise ; il n'y a rien de si naturel que de s'introduire un peu clandestinement chez sa fiancée.
— Mais, monsieur, dit Thérèse, je ne suis pas sa fiancée el ne la serai jamais.
— Ah! voilà; on voudrait épouser un sous-préfet! Ma chère enfant, entre nous, vous avez toujours fait un peu la renchérir Après tout, que vous a fait Louis? Un brave garçon que j'aime infiniment. »
Thérèse rougit et baissa les yeux. Elle était si humi' liée d'avoir été serrée dans les bras de ce rustre , que, si elle avait pensé avoir à le dire à quelqu'un aussi précisément, elle ne fût sans doute pas venue se plaindre à monsieur le maire.
« Voyons, que vous a-t-il fait?
— Que vous a-t-il fait? » dit monsieur Bernard. Thérèse dit à voix basse qu'il avait voulu l'embrasser.
Monsieur le maire éclata d'un gros rire.
« Quoi ! c'est pour cela, parce qu'il a voulu vous embrasser, que vous voulez que ce pauvre garçon soit mis en prison ? Mais tous les jours on embrasse une fille pour rire un moment, et personne ne s'en plaint, surtout au point où vous en êtes ensemble. »
Les femmes s'étaient rapprochées et munnuraient les mots de bégueule, de mijaurée, etc.
« Mais, monsieur le maire, je vous répète que nous n'en sommes à aucun point. Louis m'a demandée en mariage et je l'ai refusé; je ne veux de lui à aucun prix.
— Et vous avez tort, ma chère enfant ; vous prtndrez peut-être plus mal, surtout après l'éclat de votre aventure avec certain étudiant.
— Comment ! quel éclat? quelle aventure ?
— Allons, allons, dirent les femmes, ne parlez pas de cela, monsieur le maire; la pauvre fille a été trompée; c'est la faute des hommes, qui obtiennent tout d'une
244 tE CHEMIN LE PLUS COURT.
fiile sous prétexte de mariage, et l'abandonnent ensuite.
— Mais je ne sais ce qu'on veut dire. Monsieur Hugues n'a rien obtenu de moi qu'une honnête fille ne puisse hautement avouer. Je ne l'ai jamais vu que devant mon père.
— Oh ! dirent les femmes, on sait ce qu'on sait.
— Nous ne vous demandons pas votre confession, ma belle, dit monsieur le maire ; il y a une foule de jolis péchés que les filles ne sont pas forcées d'avouer.
— .... Ne sont pas forcées d'avouer, dit monsieur Bernard.
— Mon père ! mon père ! s'écria Thérèse, ne peux-tu donc plus protéger ta malheureuse fille !
Et, après avoir promené sur la -société un regard plein de dignité et de douleur, elle sortit.
Thérèse rentra dans sa maison, pâle, mais les yeux brillants, la démarche saccadée. Elle n'avait plus peur: elle était arrivée à ce po-int de désespoir qui met audessus du malheur. La vieille servante était endormie ; elle ne la réveilla pas. Elle se init devant une table: c'était la table sur laquelle était placé son ouvrage, lorsque, de sa petite fenêtre, elle vit passer l'étudiant. Elle s'approcha de sa harpe, et joua quelques-uns des airs qu'ils avaient chantés ensemble. Le dernier fut ;
O Yung fraii...
Puis elle resta quelque temps à pleurer.
Ensuite, elle regarda le clavecin de son père, elle songea que le lendemain elle serait chassée de cette maison ; qu'elle était en butte au mépris de tous les habitants du pays, exposée aux insultes de Louis Leroy, sans secours, sans protection, sans espoir.
Et d'ailleurs . qu'aurait été pour eile un espoir, après que le plus cher de tous avait été si cruellement trompé?
E.'Ie songeait bien un peu à Vilhem, à Vilhem si bon, si généreux pour elle. Mais quel droit avait-elle de le réveiller de la douce paresse qui faisait le charme de sa vie?
Et d'ailleurs, son existence à elle était flétrie, perdue^
Elle se mit devant la petite table et écrivit :
« Mon cher Vilhem,
» Je ne vous peindrai pas mon désespoir ni les causes qui m'y ont amenée. Je suis découragée de la vie. Je vais aller demander à Dieu une paix que, depuis longtemps, je ne puis plus trouver sur la terre.
M Vous m avez connue, vous, Vilhem ; vous savez que j'ai toujours été une honnête fille. J'ai aimé Hugues, je l'ai aimé beaucoup ; quoique je ne vous aie jamais parlé de lui depuis que vous m'avez rapporté ma branche d'ajonc, je n'ai pas un seul moment cessé d'y songer. Je l'aime encore, et il aura ma dernière pensée.
» J'ai, vous le savez encore, entouré de soins et de tendresse la vieillesse et les derniers jours de mon père. Tant qu'il a vécu, j'ai supporté courageusement une vie devenue un fardeau ; mais je n'aurais pas voulu, en mourant, laisser à un autre le soin de lui donner le dern-ier verre d'eau dont il a eu besoin.
» Aujourd'hui, abandonnée, découragée, méprisée, je n'ai plus la force de vivre, et je vais mourir.
» J'ai été toute ma vie bonne et honnête, Dieu me recevra dans son ciel.
» Je ne laisse à regretter sur la terre que votre amitié,
mon cher Vilhcm. Mes liabiludcs, mes alîeclions, m'ont précédcti au ciel ; mon père et ma mère réunis m'y attendent pour compléter leur joie éternelle; la musique ne me rappelle plus rien, sinon que mon p^re est mort et mon amour trahi.
» Vous me ferez enterrer près de mon père. Si jamais t7 revient dans ce pays, vous l'amènerez prier sur ma tombe ; sa prière montera jusqu'à moi avec les parfums du soir.
» Je vous donne tout ce dont je puis disposer; gardez, en souvenir de vos amis, ce qui a appartenu à mon père et à moi.
» Adieu, Vilhem, adieu ; quand je serai là-haut, si la do-uleur et les angoisses ont leur récompense, si le bonheur qu'on n'a pas rencontré sur la terre doit être payé dans le ciel, si Dieu fait de moi une de ses saintes, je veillerai sur vous et sur votre canot pendant la tempête,
» Thérèse. »
Quand elle eut fini cette lettre, elle resta quelque temps pensive ; son esprit déjà semblait ne plus tenir à son corps.
Puis elle ferma la fenêtre, plaça devant une pièce d'étoffe pour que l'air ne pût pénétrer; ensuite elle alluma un ^rand brasier, calfeutra également la porte et se coucha sur son lit.
Nous vous avons dit ce qui se passait à Étretat pendant ce beau jour de soleil ; retournons à X....
Madame Leloup, Louise et la suivante Arihémise élaienl renfermées dans le salon.
«Ils se sont encore rencontrés hier, disait Arthémise. Quand j'ai vu monsieur sortir le matin, selon sa coutume, je 1 ai suivi de loin; il est entré dans le bois et, après une foule de délours qu'il avait Tair de suivre au hasard, il est arrivé à la mare. Comaie je m'y attendais bien, la femme à Jacques y était, elle faisait semblant de laver un tas de linge; irms je savais d'avance à quoi m'en tenir. Pour plus de linesse, e!le avait avec elle sa bourrique, comme pour remporter le linge. « Eh ! bon- » jour, madame Jacques, que dit comme ça monsieur; I» y a-t-il longtemps que vous êtes au rendez-vous ? »
— Au rendez-vous ! dit ici madame Leloup.
— La femme à Jacques ne répondit pas grand'cbose. Monsieur s'appiocha. Mais je crois ou qu'ils m'ont vue ou que j'ai fait du bruit dans les broussailles; car la femme à Jacques est restée toute droite devant monsieur et lui, a tiré sa boîte à couleurs et a fait semblant de faire ^on portrait. Au bout de trois quarts d'heure, voyant que cela n'en finissait pas, et qu'ils attendaient, pour se dire autre chose, que je fusse partie, j'ai quitté la place et les ai laissés ensemble. »
Ge que racontait Arthémise était vrai, mais son interprétation était fausse. La femme de Jacques avait un assez beau caractère de tête, que Hugues avait discerné sous sa peau dure et hàlée. Il lui avait demandé la permission de faire une élude d'après elle, et elle y avait consenii après que Hugues lui eut assuré que cela ne lui porterait pas malheur, et qu'il lui ferait un portrait d'elle pour son mari.
Quand la mère et la fille fud-ent seules, elles firent de
longs commentaires sur les traliisons du malheureux mari de Louise. Elles déplorèrent ce funeste mariage, et tombèrent en sanglotant dans les bras l'unede l'autre.
Hugues était dans son atelier, tantôt marchant à grands pas de long en large, tantôt se jetant dans un fauteuil.
Quelquefois, il se mettait devant sa toile et essayait de peindre; mais, au bout de quelques instants, il replaçait par terre ses brosses et sa palette, et se remettait à marcher.
Voici quelle était la cause de cette agitation.
Deux jours auparavant s'était présenté le marchand de fourrages, qui était adjoint au maire, et qui lui avait dit : « Monsieur, ainsi que je vous l'ai annoncé, il m'est impossible de continuer à vous fournir. »
Hugues avait répondu qu'il payerait dans une semaine.
« Alors, monsieur , dans une semaine je serai de nouveau à vos ordres pour tout ce dont vous pourrez avoir besoin ; mais d'ici là il est bien décidé que je ne donne pas une botte de paille.
— Eh bien , dit Hugues impatienté, faites comme voua voudrez, et laissez-moi tranquille.
— De plus, monsieur, je vais être forcé de vous faire assigner chez le maire pour le payement de ce que vous me devez.
— Faites-moi assigner, dit Hugues, je dirai devantle
maire ce que je vous dis à vous. Je vous payerai dans huit jours.
— En l'absence de monsieur le maire, je remplis ses fonctions, et je ne vous cache pas que je vous condamnerai à me payer immédiatement. Il y aurait, monsieur, un moyen de tout concilier. Je vois bien que cela vous gêne de nourrir un cheval : vendez-le moi, je vous donnerai de l'argent en sus de ce que vous me devez. »
Hugues fut un moment interdit et saisi d'i'idignation; l'offre de cet homme était impertinente, et cependant elle était nécessaire.
Si Hugues refusait de vendre le cheval, il ne pouvait plus le nourrir. Il lui dit :
« Combien m'en donnez-vous?
— Je l'ai fait estimer par le vétérinaire cinq cents francs.
— Je l'ai payé huit cents, il y a quelques mois... Allons, pensa Hugues, c'est un piège que l'on m'a tendu : il ne me refuse du fourrage que pour me forcer de lui vendre le cheval. Ma foi ! au diable le cheval et toute la maison! Prenez, dit-il, le cheval pour cinq cents francs.
— Quand on me paye comptant, dit le grènetier, je fais un escompte de cinq pour cent; et je l'exige quand je paye comptant : cela fait vingt cinq francs à déduire.
— Soii !
— Je voudrais voir la bête et la faire trotter.
— Voyez-la et emmenez-la tout de suite.
— Volontiers. »
Hugue et son acquéreur sortirent ensemble de la maison pour aller à l'écurie. A la porte étaient deux ou trois f nirnisseurs auxquels il devait quelque argent; l'achat du cheval était un complot, et ils étaient pressés d'en
connnître le succès. Le grcnelier leur fit un signe aflirinatif, et ils se retirèrent, <( Pierre, dil Hugues, faites sortir le cheval.
— Le cheval? dit Pierre. Madame Leloup l'a fait atte- Jer et est partie avec à Paris. »
Hugues frappa la terre du pied. Un Romain prétendait faire ainsi sortir du sol une armée; Neptune en faisait sortir un cheval : le coup de pied de Hugues n'eut pour résultat qu'un peu de poussière.
« Vous l'emmènerez demain.
— Il eût mieux valu en finir aujourd'hui.
— Oui; mais je ne puis faire autrement.
— On emmène donc votre cheval sans vous prévenir? »
Cette question, toute familière et inconvenante qu'elle était, frappa Hugues, d'abord par son insolence, ensuite par sa justesse.
Le soir, madame Leloup revint de Paris fort tard.
Le lendemain, qui était ce beau jour de soleil dont nous avons parlé, dès le matin, le grènetier se présenta.
Hugues sortit avec lui. Pierre fut chargé de faire trotter le cheval.
Au premier tour, le grènetier s'écria :
« Mais votre cheval est boiteux !
— C'est impossible.
— Voyez vous-même, il boite de l'épaule hors montoir. »
Le cheval boitait en effet. On le fit arrêter. Le grènetier lui toucha l'épaule en plusieurs parties, ainsi que Pierre; celui-ci, ayant trouvé l'endroit douloureux pour le cheval, dit :
« C'est un refoulement de l'articulation,
t2 CHEMIN LE PLUS COURT. 551
— Non, dit le grènelier, c'est un écart.
— Je parie trois pisloles que c'est un refoulement.
— Quoi qu'il en soit, le cheval est boiteux; je ne veux plus racheter.
— C'est un refoulement, dit Pierre, et cela se guérit. Vous n'avez qu'à le mettre au vert pendant trois mois et lui faire des frictions avec de l'eau-de-vie camphrée îela ne sera rien.
— Le prenez-vous, oui ou non? » interrompit Hugues. L'impatience de Hugues était visible. Le grènelier ne
voulait pas précisément rompre le marché.
«Cela change le prix, dit-il; d'abord, je vais aller chez le vétérinaire, voir si la boiterie de la bête est susceptible de guérison; ensuite, en calculant ce que cela me fera de dépense pour la faire guérir, je vous offrirai un autre prix. »
Pierre et le grènelier avaient emmené le cheval. A peine étaient-ils partis que deux hommes qui semblaient n'attendre que leur départ, s'étaient présentés. C'étaient deux autres fournisseurs de la maison : l'épicier et le bourrelier.
Ce dernier n'avait présenté qu'un mémoire peu chargé; mais celui de l'épicier offrait une somnr-e assez forte, eu égard à la position de Hugues. Madame Lelouf avait rempli la maison d'une foule d'ustensiles de ménage qui ne servent que dans une maison où l'on reçoil beaucoup de monde. Ces achats s'étaient faits sans \t participation du maître de la maison, et s'étaient accu^ mules sur le livre du fournisseur.
Ces deux hommes, qui étaient entrés d'un air assez libre et presque malhonnête, en présence de Hugues, sous son regard étonné et dédaigneux, perdirent une
2q-2 le chemin le plus court.
partie de leur assurance; cependant l'épicier, qui était le plus orateur, prit la parole et dit : « Il paraît, monsieur, que vous aller quitter le pays.
— Pas que je sache, reprit Hugues ; et qui vous a dit cela?
— C'est un bruit qui court.
— C'est une sollise. Je ne quitte pas le pays.
— Cependant il paraît que l'on vend chez vous.
— Que voulez-vous dire?
— Monsieur Jean-Louis, l'adjoint, n'a-t-il pas pris votre cheval pour se payer de ce que vous lui devez?
— Si monsieur Jean-Louis, l'adjoint, avait voulu prendre mon cheval, j'aurais rompu les os de monsieur Jean-Louis, l'adjoint, comme je le ferais à tout impertinent. Je vends à l'amiable mon cheval à monsieur Jean- Louis.
— Alors, moniîieur, puisqu'il va vous revenir de l'argent, ce sera le moment de nous payer nos mémoires.
— Vos mémoires seront acquittés demain matin.
— Est-ce bien sûr ? »
Hugues sentit ses poings se serrer convulsivement Il se contint.
« C'est qu'il serait désagréable de revenir inutilement.
— Vous ne reviendrez pas inutilement. »
L'effoit que faisait notre héros pour ne pas s'emporter trompa lorateur. Il n'y vit que de la faiblesse, et retrouva toute l'audace qu'il avait perdue en entrant.
« C'est que, si vous nous faisiez revenir inutilement, cela ne se passerait pas bien. »
Cette Unsy H'igues laissa échapper un formidable juron et s'écria
LE CHEMIN LU PLUS CODRT. 2u3
« Si VOUS êtes ici dans deux minutes, vous sortirez par la fenêtre. »
Les deux fournisseurs s'en allèrent en grommelant.
Hugues, resté seul, fut quelques instants tout tremblant de colère; mais une autre émotion ne tarda pas à l'emporter sur celle-là.
«Que va prononcer le vétérinaire? Si le chevaine peut être guéri, qu'en vais-je faire? Je n'ai pas de quoi lui donner à manger> Le grènetier va me persécuter pour son mémoire, et aussi ces deux hommes que j'ai remis à demain; il me faudra subir des impertinences, des humiliations. »
A ce moment, il entendit le pas d'un cheval ; son cœur se serra.
« On ramène mon cheval, le grènetier n'en veut pas. »
Mais le cheval passa devant la porte.
Il respira.
« S'il me renvoie le cheval, il me faudra courir à Paris, trouver de l'argent à tout prix, quitter mon tablea i ^ui doit m'en donner dans quelques jours ; et d'ailleurs, comment aurai-je cet argent? Pourvu que Louise n^ s'aperçoive pas de ces ennuis, dont elle est la cause involontaire. Il faudra pourtant que madame Leîoup me donne de l'argent; son installation chez moi est ruineuse, moins par ses dépenses personnelles que par l'habitude qu'elle a introduite dans la maison.
}> Encore le pas d'un cheval.
lo
2b4 LE CHEMIN LE PLUS COURT,
)) Allons, travaillons; cela me distraira de celte fatigante prénct'upation. »
Il se remit devant son tableau.
Mais le oheval approchait. Il se leva et courut à la fenêtre. Ce n'était pas lui.
Un quart d'heure après, monsieur le p^rènetier, adjoint au maire, arriva sans le cheval. Il sembla à Hugues qu'on débarrassait sa poitrine de cent livres de plomb.
«Eh bien! dit l'adjoint, le vétérinaire pense que la bête est susceptible de guérison; mais il faut le laisser au vert pour le restant de la saison. A savoir cinq mois. Je voulais percevoir un escompte, parce que je payais au comptant; payant cinq mois avant de ()ouvoir jouir de l'animal, il est donc juste que je perçoive un double escompte. C'est donc déjà cinquante francs à déduire des cinq cents francs convenus. Vous me devez cent quatrevingt-sept francs vingt-cinq centimes. Cinq mois au vert me coûteront, à dix francs par mois, cinquante francs : cinq francs par mois d'eau de-vie camphrée pour les frictions, vingt-cinq francs J'ai déjà donné au vétérinaire, pour sa visite et la prescription du traitement et des soins convenables, deux francs cinquante centimes. Il doit le visiter à la prairie deux fois par semaine, c'est-àdire huit fois par mois, c'est-à dire quarante fois dans l'espace de cinq mois; ce qui fait cent francs. Ce n'est pas trop décompter cinquante francs pour le risque que je cours que le cheval ne guérisse pas. De plus, Pierre m'a prié de lui avancer vingt francs que vous lui devez pour un mois de gages échu avant-hier J ajouterai un franc que me coûtera le déferrage du cln^val pour le mettre au vert. Reste donc quatorze francs cinq sous que voici. Je pense que vous ne refuserez pas de me
donner la bride, le licol et le bridon, dont vous ne vous servirez plus, ainsi que la selle qui n'est pas neuve, et qui, d'ailleurs, vous devient inutile.
— Mais, dit Hugues, la selle et la bride m'ont coûté cent francs.
— Je ne vous dis pas le contraire; mais tout cela n'est pas neuf. D ailleurs, je ne vous force pas: c'est un marché que je vous propose. 11 dépend de vous d'accepter. Si mon oITre ne vous convient pas, je suis prêt à vous rendre votre cheval ; seulement, vous me restituerez vingt flancs que j'ai donnés à Pierre, deux francs cinquante centimes au vétérinaire, et les cent quatrevingt-sept francs vingt-cinq centimes de mon mémoire.
— Allons, dît Hugues, gardez le cheval et que je n'ea entende plus parler.
— Monsieur, dit l'adjoint, si plus tard vous vous retrouvez avoir un cheval, j'espère que j'aurai encore l'honneur de vous servir. »
Hugues regarda fixement l'adjoint; si l'air de son visage avait appuyé ce qu'il croyait voir de goguenard dans ses paroles, il l'aurait assommé. Maisl'autre ajouta d'un ton simple et naturel :
« Voici votre mémoire acquitté. »
Quand il fut parti, Hugues appela Pierre; mais Pierre était allé boire du vin blanc avec ladjoint.
Il ne vint qu'une demi heure après.
(( Pierre, dit il, vous avez donc cru que je ne vous payerais pas vos gages ?
— Monsieur, j'avais extrêmement besoin d'argent.
— Vous avez oublié que j'ai toujours été bon pour i^ous, Pierre. Je vous ai pris sans papiers, sans recommandation, parce que vous me disiez mourir de faim;
je vous ai bien vêtu, bien nourri, bien payé, jamais maltrailé, et, parce que vous me voyez dans un état de gêne, vous vous réunissez à des voleurs qui veulent me dépouiller.
— Monsieur l'adjoint n'est pas un voleur.
— Monsieur l'adjoint est un voleur, et vous un mauvais homme et un impertinent. Voici une semaine de vos gages, je ne veux plus que vous soyez ici dans un quart d'heure. »
Hugues s'habilla pour aller à Paris II se rappelait les deux hommes qu'il avait à payer le lendemain matin. Il prit dans un coffre quelques couverts d'argent pour les vendre; en les prenant, il tremblait de peur que Louise ne l'entendit. Il ne voulait pas lui faire partager ses chagrins. Il mit ce qu'il avait d'argent sur sa commode ; puis il emmena Schutz et partit à pied avec lui.
A Paris, il eut beaucoup de peine à vendre les couverts; il n'avait pas pris, pour se faire reconnaître, les papiers qu'exigeait tout marchand honnête homme ou craintif des ordonnances de police.
Il ne put trouver pour acquéreur qu'un juif qui lui vola un tiers de sa valeur.
Il apprit de plus, par le marchand de tableaux, que le délai allait expirer pour le payement de la lettre de change de Roch, et qu'il n'avait pas d'espoir d'en obtenir un nouveau.
Hugues rentra le soir à pied, et arriva à X. ... à deux heures du matin,
Il trouva sa femme et sa belle-mère levées encore.
« Ah 1 dit Louise, je croyais que vous ne reviendriez plus> Du reste, cela ne m'élonnait pas, je m'y attends de
jour en jour. Votre coiuluite envers moi est telle, que rien de votre part n'a lieu de me surprendre.
— Louise, dit Hugues, je suis extrêmement fatigué; je n'ai réellement pas la force de disputer.
— Il paraît, dit Louise, que vous vous êtes beaucoup amusé à Paris pour être si fatigué. Du reste, l'exempte du maître gagne les domestiques; Pierre n'est pas non plus rentré.
— Pierre n'est plus mon domestique, je l'ai chassé ce matin.
— Mais, dit madame Leloup, qui, depuis un quart d'heure, épiait une occasion d'entrer dans la conversation, mais comment allons-nous nous arranger? Ma pauvre Arthémise ne peut tout faire.
— Madame, dit Hugues, je suis désolé de vous avoir fait veiller si tard ; vous devez avoir besoin de repos, et je ne me pardonnerais pas de vous en priver plus longtemps.»
Hugues fut ensuite quatre jours à travailler sans relâche; le cinquième jour, il alla porter son tableau à Paris. La personne qui l'avait commandé était absente; il laissa son tableau en annonçant qu'il reviendrait le lendemain.
Le marchand de tableaux lui rappela que le délai était expiré.
« Je croyais, dit Hugues, toucher de l'argent aujourd'hui; j'en aurai nécessairement d'ici à quelques jours. »
Or, le marchand de tableaux était d'autant plus pressant, qu'il avait remboursé la lettre de change, et que c'était ivà qui poursuivait Hugues sous le nom du créancier désintéressé. C'est une chose fort usitée, et que vous font très-bien des gens qui se disent vos meilleurs
amis, auxquels vous avez rendu des services, et qui vous traitent d'iugrat quand vous êtes huit jours sans les aller visiter.
Le marchand de tableaux savait bien que Hugues ne devait pas réellement l'argent; que le vol et l'insolvabilité de Roc'h étaient deux malheurs qu'il aurait dû partager avec l'étudiant : mais le mai chaud est si âpre à l'argent, en général, que cela semble dégénérer en monomanie qui lui laisse à peine le choix et la responsabilité de ses actes.
Hugues revint huit jours de suite à Paris sans pouvoir rencontrer l'acquéreur de son tableau. Il était dans le plus complet dénùment, empruntait de petites sommes d'argent à des amis, et laissait cet argent le matin sur la commode de sa femme, sans en réserver rien pour lui.
Il venait à Paris et retournait à X... à pied, pour épargner les trois francs que lui aurait coulés la voiture. Le plus souvent il emmenait Schiitz pour se distraire de sa fatigue et de ses ennuis. Schûtz était gai et indifférent, bondissant par les chemins, et attirant l'attention des voyageurs par sa force et sa beauté.
Le soir, il rentrait tard à cause de la longueur de la route et de la fatigue. Il arrivait chez lui à minuit, quelquefois à une heure, à deux heures, n'ayant pas dîné. Il était forcé de réveiller Arthémise pour demander à manger. Arthémise se réveillait de mauvaise grâce et était à demi impertinente.
Depuis longtemps il ne s'était fait faire ni habits ni chaussure; il n'avait plus que des bottes trop étroites pour les six ou huit lieues qu'il avait pour le moins à faire à pied chaque jour.
Un matin, il se rcveiila avec les pieds tellement enflés, qu'il lui fut impossible de mettre ses boites.
Ce jour-là, il ne sortit pas.
Au déjeuner, madame Leloup et sa fille ne lui adressèrent pas une seule fois la parole.
Arthémise donnait à boire à ses maîtresses, et attendait pour le seivir qu'il eût demandé deux fois, affectant de toujours servir madame Leloup la première.
Schûlz s'était couché auprès de son nouveau maître.
<( Il est bien désagréable, dit-elle, d'avoir dans une salle à majger un gros chien qui infecte. Madame de Vanerey a de gros chiens à la campagne, mais on les tient à la chaîne. »
Hugues ne répondit qu'en donnant à Schûtz un morceau de viande qui restait sur un plat.
« Quelle sotte prodigalité! » s'écria madame Leloup.
Louise haussa les épaules.
Arthémise haussa les épaules.
Il n'était pas vrai que Schûtz, qui passait sa vie dans Teau, sentît aucunement mauvais. Hugues aurait pu supporter la seconde sortie de sa belle-mère aussi bien que celle-ci ; mais sa patience était épuisée.
« Que vous fait ma prodigalité, dit-il à madame Leloup, si ce n'est pas vous qui en faites les frais?
— Mais, dit madame Leloup, cela m'arrive quelquefois. Je ne vais pas dire à Rome quand je paye les notes de vos fournisseurs.
— Pourrais-je, dit Hugues, voir les notes que vous avez payées. » '
Madame Leloup montra une note qu'elle avait effectivement payée la veille; elle se montait à quinze francs et quelques centimes.
Hugues sourit. Il fit signeàArthémise de sortir, mais celle-ci feignit de ne pas comprendre.
« Oserais-je vous prier, madame, de dire à ma servante de sortir quand je lui en donne l'ordre? car il me paraît que c'est à vous seule que l'on obéit.
— Sortez, Arllîémise, dit madame Leloup. Et elle échangea avec la suivante un regard d'intelligence.
— Sont-ce là toutes les notes que vous avez payées pour moi, madame?
Madame Leloup répondit par un signe de tête affirmatif.
« Serait-ce, ajouta Hugues, abuser de votre bonté que de vous prier de mettre en compensation la dépense que vous avez pu faire chez moi depuis que vous avez jugé à propos de vous y installer.
— Je sais, monsieur, que vous voudriez me voir loin d'ici.
— Ah! monsieur, dit Louise, ce procédé esl bien peu noble et bien peu délicat.
— Vous voudriez me voir loin, continua madame Leloup ; moi seule sers d'appui et de consolation à ma malheureuse fille, que vous avez probablement juré à vos maîtresses de faire mourir de douleur. »
Louise se prit à pleurer.
« N'est-ce donc pas assez, monsieur, d'amener des femmes jusqu'au bout du jardin ; et croyez-vous que j'ignore.... que nous ignorions vos rendez-vous avec la femme de Jacques?
— Ah ! c'est cela, » dit Hugues.
Et il laissa continuer la belle-mère, dont la sortie véhémente lui donnait occasion d'arriver à un point qui l'embarrassait.
(' C'est prn])ablement pour donnera souper à vos maîtresses de Paris que vous enlevez clandestinement l'argenteri'^ de ma fille?
— Madame, dit Hugues, il n'y a rien qui doive s'appeler l'argenterie de votre fille; ce qui est ici est à moi, j'en dispose comme bon me semble. J'ai vendu quelquesuns de mes couverts pour parer à un besoin d'argent très-pressant. Je ne répondrai pas aux absurdités dont vous avez fait précéder celle accusation : je profite de l'utile transition que vous m'avez fournie pour m'expliquer une bonne fois avec vous. En me trompant dans le contrat de mariage comme vous l'avez fait, vous m'avez imposé des charges dont la prétendue fortune de votre fille devait être la compensation. Cette dot, toute restreinte qu'elle s'est trouvée quand l'échafaudage de vos mensonges a croulé, a été, par une défiance injurieuse, placée de telle manière, que je n'en puis disposer. Vous devez, jusqu'à la vente de vos propriétés, me payer une rente que je n'ai jamais reçue ; ceci peut expliquer suffisamment un embarras d'argent dont je parle aujourd'hui pour la première fois. Joignez à cela un vol dont j'ai été victime, et vous comprendrez comment je me trouve en ce moment dans une position très- cruelle.
— C'est me dire que je vous suis à charge, interrompit Louise : il ne me manquait plus que ce dernier malheur.
— Je ne vous reproche rien, chère enfant, dit Hugues; si j'ai eu quelquefois à me plaindre de vous, je l'attribue à une influence étrangère.
— Ma mère ne m'a jamais dit un mot contre vous.
— Je sais que, depuis un avis assez formel que j'ai
donné à madame votre mère, elle n'a plus fait de commentaires parlés sur les lettres que je reçois; mais je l'r.i vue, quand on m'en apportait, lever ks jeux au ciel et vous serrer dans ses bras. Ce n'est pas de cela que je veux pnrler. Voici ma position. Par suite du vol dont je viens de vous parler, je suis poursuivi pour le payement d'une lettre de change ; si je n'ai pas payé d'ici à quelques jours, je serai arrêté et mis en prison. »
Louise fut peut-être un peu émue; mais sa mère ajouta,
« Ce sera, monsieur, un résultat naturel de votre belle conduite. »
Louise alors redevint impassible.
« Ce sera, reprit Hugues, le résultat du vol que Ton m*a fait et de vos mensonges, à vous. Vous me devez une petite somme chaque mois pour les intérêts de la dot ; elle s'est accumulée depuis le mariage ; je pourrais en exiger le payement immédiat.
— Quoi! s'écria Louise, voulez-vous donc faire un procès à ma mère?... Quelle horreur!
— Nullement. Que madame votre mère s'engage par un bilkt à me payer les sommes qu'elle me doit et qu'elle me devra chaque mois, à l'époque qu'elle fixera elle-même; j'ai trouvé un homme auquel je passerai ce billet, et qui me donnera tout l'argent dont j'ai besoin pour SOI tir d'embarras. »
Madame Leloup réfléchit un moment, et dit : « Je ne ferai pas de billet ; je n'ai pas envie de m'esposer à des poursuites et à des désagréments.
— kais songez, dit Hugues, que je ne vous demande pas unecomplaisance,maisunechose que jepuisexiger.
— Quelle infamie! dit Louise; menacer ma mère d'un procès !
— C'est précisément parce que je ne veux pas faire un procès à votre mère que je lui demande de me souscrire un billet qui tirera vous et moi d'embarras.
— Mais ma mère ne peut s'exposer pour moi à de^ poursuites et à des chagrins.
— Après que je me suis dépouillée de tout! dit en pleurant madame Lelonp.
- J'ai déjà eu occasion, reprit Hugues, de vous faire remarquer que vous ne vous êtes dépouillée de rien, pas même de ce qui ne vous appartient pas : je dirai même que votre séjour chez moi a dû vous donner occasion de faire des économies.
— Vous me reprochez les quelques dîners que j'ai \)ris chez ma fille?
— Mon Dieu ! dit Louise, que je suis malheureuse!
— Vous n'êles nullement malheureuse, ma chère enfant; vous avez un mari qui vous aime et fera tout pour vous le prouver. »
Il prit la main de Louise, mais elle la relira.
Hugues se leva.
« Écoutez-moi bien toutes deux. Si madame Leloup ne fait pas ce que je lui demande, d'ici à huit jours je serai en prison. »
Il se retira dans son atelier.
« Funeste mariage! dit madame Leloup : te voilà ruinée, pauvre enfant! mais je ne ferai pas ce que me demande ton mari; je te garderai le peu que je possède. Je ne t'abandonnerai pas, moi !
— Pauvre mère! dit Louise, nous sommes bien malheureuses! »
En arrivant à Paris, Hugues aperçut à la fois, sur le boulevard, et le marchand de tableaux, et l'ami qui lui avait écrit quelque temps auparavant pour qu il lui prê< tàt cinq cents francs.
£ugues s'empressa d'aller à sa rencontre, autant pour lui donner une explication que pour éviter le marchand de tableaux.
Emile était entre deux de ses amis que Hugues ne connaissait pas; quand celui-ci tendit la main à Emile, Emile ne tendit pas la sienne, et lui dit :
« Je ne pense pas ^ue vous me croyiez encore votre ami.
— Si tu n'es plus mon ami, reprit Hugues en retirant sa main, ce sera tant pis pour toi, attendu que tu n'en trouveras pas facilement un meilleur.
-- Je crois que vous me plaisantez, dit Emile.
— Nullement.
— Tant mieux pour vous, alors, car j'aurais profité de cette circonstance pour vous châtier.
— Je regrette, puisque vous le prenez ainsi, de ne pas vous avoir plaisanté, et vous m'obligerez de prendre ce que je vous ai dit le plus mal qu'il vous sera possible.
— Sans tant louvoyer, je vous dirai franchement que je serai enchanté de tirer i'épée avec vous.
— Cela se trouve d'autant mieux que je suis précisément dans cette disposition d'esprit, où l'on est enchanté de tirer I'épée avec n'importe qui.
— Ces messieurs me serviront de témoins. Le bois de Vincennes vous convient-il?
— A merveille.
— A demain donc, au rendez vous de chasse.
— A demain. »
Hugues seretourna et heurta le marchand de tableaux» qu'il avait voulu éviter, ce qui lui valait un duel pour le lendemain.
Il savait parfaitement ce que le marchand de tableaux allait lui dire : le délai était expiré, il faudrait payer, etc.
Hugues retomba dans ses errements, et se rappela les scènes de Molière entre don Juan et monsieur Dimanche.
Hugues, comme cela devait être avec le caractèrt? qu'il a déjà déployé, Hugues croyait que la comédie était le miroir de la société.
Les gens plus forts doivent savoir que, dans les cas assez rares où la comédie et la société ont quelque affinité, c'est, au contraire, la société qui devient le miroir de la comédie.
Boileau a dit :
Le Français, né malin, forma le vaudeville.
Sans examiner si la France a éprouvé le malheur des enfants précoces, de changer en grandissant, nous affirmerons hardiment que c'est, au contraire, le vaudeville qui a créé le Français.
Hugues commença donc à éluder le marchand de tableaux.
« Eh! bonjour, lui dit-il, je suis charmé de vous rencontrer, j'allais chez vous.
— Probablement, dit l'autre, pour...
— Comment vous portez- vous, ce matin?
— Bien. Avez-vous...?
— Je vous trouve cependant l'air un peu fatigué; le temps est frais, il faudrait ne sortir qu'après le soleil levé.
— Et la...?
— Je suis très-pressé, je cours à un rendez-vous.
— Mais cependant, il faudrait...
^ Je suis prodigieusement en retard. »
Le marcliand de tableaux donnait médiocrement la
réplique. Cependant Hugues essaya de s'échapper de ses mains en lui disant: «Adieu, adieu, portez-vous bien.
— Ab çà! dit le marchand de tableaux en le retenant, est-ce que vous vous moquez de moi? Où en sommesnous de la lettre de change?
— Je vais chercher de l'argent.
— Que vous en ayez ou non, passez toujours chez moi me rendre réponse.
— Ah! disait Hugues en allant chez l'acquéreur de son tableau, Molière aussi m'a trompé. »
On lui donna un à-compte de trois cents francs, en lui promettant le reste un mois plus tard.
Comme il faisait part de cette solution au marchand de tableaux, celui-ci lui dit : « Je vous conseille de porter ces trois cents francs à l'huissier; cela vous fera probablement accorder un nouveau délai.
— Non, dit Hugues, je viendrai demain le prier d'attendre jusqu'à la fin du mois : celte petite somme m'e^t indispensable pour les dépenses de ma maison.
— Vous avez tort de ne pas suivre mon conseil ; il vous en arrivera quelque désagrément.
— Ce n'est pas bien long d'attendre jusqu'à la fin du i mois, et je vous répète que je ne puis me passer de ces cent écus.
— Ne vous en prenez qu'à vous de ee qui peut arriver.
— Ce qui arrivera arrivera.
— Vous avez tort de prendre ce!a aussi légèrement.
— Et vous de le prendre si opiniâtrement; je consens à payer, vous devriez m'en savoir meilleur gré que vous ne le faites.
— Vous êtes premier endosseur, la loi est formelle.
— Mais vous savez comment je me trouve premier endosseur, et votre probité aurait dû vous porler à payer au moins la moitié du billet. Rappelez-vous les circonstances, et vous verrez que ma prétention n'a rien d'exagéré.
— Je vous parle dans votre intérêt.
— Et moi dans celui de votre probité.
— Vous êtes décidé à ne pas donner ces trois cents francs ?
— Oui.
— Eh bien ! nous verrons. »
« Mais, dirent à Emile ses deux témoins, quelles sont les causes et l'origine de votre querelle?
— Les voici nous sommes de très-anciens camarades. 11 y a auelques mois, forcé de faire un voyage, je lui écrivis pour le prier de payer pour moi un billet de cinq cents francs; or, vous saurez que, par suite d'un mariage qu'il a fait, Hugues a aujourd'hui plus de trente mille livres de rente. Non-seulement il n'a pas payé mon
billet, mais il n'a fait aucune démarclie et m'a laisse faire trois cents francs de frais.
— Le sujet de votre querelle est fort léger, dirent les témoins à Hugues ; mais une simple explication de votre pciit suffirait pour tout finir.
— Quand j'ai abordé hier Emile, c'était pour lui donner une explication franche et amicale : vous avez vu comme il m'a accueilli. C'est moi qui suis aujourd'hui le demandeur, et je demande des excuses.
— Battons-nous donc, dit Emile,
— Battons-nous, dit Hugues.
— Vous êtes d'accord pour l'épée; cherchons un terrain convenable.
— Marchons, dit Emile.
— • Je crie moins fort, mais je marche plus vite.
— Oui, vous courez devant : un peu plus vite, ce serait se sauver.
— Pas si imprudent, vous ne me suivriez pas.» Hugues était persuadé, d'après mille exemples imprimés, que, dans un duel jugement de Dieu, le bon droit doit triompher;
Que le courage supplée à l'adresse;
Que, dans tous les régiments, il y a une tradition qui raconte comment un conscrit tua un maître d'armes;
Que David tua Goliath ;
Que Stéphen tua Edouard;
Que l'Éternel est le Dieu des combats.
Il reçut un coup d'épée dans le bras et retourna cheC lui, où le médecin le fit mettre au lit et lui prescrivit le repos le plus absolu.
« te n'est jamais pour une honnête femme que l'on se fait donner des coups d'épée, disait madame Leloup ;
et, comme dit mon amie, madame la comtesse deVanerey, on ne se bat que pour des femmes qui n'en valent pas la peine.
— Je vous soignerai parce que c'est mon devoir, dit Louise. A chacun sa part : vous vous battez pour vos maîtresses, et vous venez vous faire soigner par votre femme.
— C'est égal, ma fille, c'est se venger noblement.
— Au nom du ciel, cria Hugues, sortez toutes deux de ma chambre et laissez-moi tranquille!
— N'importe, dit madame Leloup, tu auras fait ton devoir.
— Malédiction ! dit Hugues quand il fut seul, mon ami n'a pu réussir à me tuer, mais je crois que ma femme sera plus adroite. »
Le malin, le soleil glissa ses premiers rayons à travers les Persiennes de la chambre de Hugues, et colora de rose la mousseline de ses rideaux; le sommeil avait rafraîchi son sang, mais son bras le faisait beaucoup souffrir.
La camériste Arthémise entra.
« Un monsieur demande à vous parler.
— Dites que je suis malade. »
Mais h monsieur avait suivi Arthémise et était entré derrière elle.
Arthémise se retira.
C ?tait un homme grand et furt, velu d'une redingote blanche.
« Monsieur Hugues?
— C'est moi, monsieur; je suis très-souffrant et ne puis recevoir personne.
— Veuillez m'excuser, je viens au sujet de votre petite affaire avec monsieur Lorot.
— Avec monsieur Lorot?
— Oui, une lettre de change tirée par vous sur un monsieur Roch, passée à l'ordre de monsieur Lebon, marchand de tableaux, pour laquelle, faute de paj^ement, un premier jugement a été obtenu contre vous par défaut, puis un jugement en déboulé d'opposition, ayant force de jugement définitif.
— Je suis malade au lit ; j'espère me lever dans quelques jours; j'irai voir monsieur Lorot.
— Est-ce que vous ne pourriez pas payer cette petite affaire?
— Non, pas à présent, mais à la fin du mois.
— Monsieur Lorot ne veut plus attendre; voyons, exécutez-vous, payez, il faut finir par là.
— Je vous dis que je ne le puis.
— Vous me désolez.
— Vous prenez la chose bien à cœur.
— Je vous le conseille, réellement, payez.
— Le médecin m'a prescrit le repos et m'a défendu de parler. Dites, je vous prie à monsieur Lorot, que, d'ici à trois ou quatre jours, j'irai le voir et m'arranger avec lui.
— Le seul arrangement possible serait de l'argent.
— Je n'en ai pas.
— Alors, levez-vous et suivez-moL
— Pourquoi cela?
— Je suis gnrde du cotûmcrce , chargé de vous arrêter et de vous écrouer à la prison pour dettes de la rue de Clichy, autrefois Sainte-Pélagie.
— Que ne le disiez-vous tout de suite! »
A ce moment se présentèrent à la porte de la chambre deux personnages de fi.uure peu agréable.
L*un entra entièrement : il avait, en plein mois de mai, une redingote de castorine brune; joignez à cela un chapeau gris, sale et gras outre mesure, un pantalon bleu encore chargé de la crolte de l'hiver précédent, et des bottes huilées, des yeux gris et d'énormes favoris; le second ne montrait que la tète, il ne portait qu'un œil, et un coilierde favoris roux.
« Ce sont mes hommes, dit monsieur A...
— Faites-les retirer, si vous voulez, je ne puis ni ne veux opposer la moindre résistance.
— Attendez-moi dehors... Ah çàl écoutez, ajouta le garde du commerce; si vous êtes trop malade pour vous lever, je laisserai un de mes hommes de planton auprès de vous, et je reviendrai vous chercher.
— Merci, je m'habillerai avec votre secours, et nous partirons.
— Comme vous voudrez, mais j'espère que vous n'entrerez pas à la rue de Clichy ; vous avez des débiteurs, des amis ; je vous mènerai partout où vous voudrez.
— Non, j'irai tout droit à la prison.
^ J'espère vous faire changer d'avis en route,
— Aidez- moi à passer mon habit.
— Volontiers
— Comment ferons-nous la route ?
— J'ai un fiacre en bas.
—Très- bien. Pourra-t-il aller un peu plus doucement, à cause de mon bras ?
— Il ira comme vous voudrez ; il est à rbeiire et à vos frais.
— Ma foi, vous excuserez le costume, mais je ne puis passer celte manche.
— Ne vous gênez pas.
— Puis-je entrer chez ma femme?
— Il faudrait que je fusse sûr que vous en sortirez par la même porte où je vous attendrai.
— Je ne suis guère propre à la gymnastique.
— Écoutez, vous me paraissez un homme charmant; jamais je n'ai arrêté personne qui s'y soit prêté de meilleure grâce.
— Vous me paraissez également un galant homme : je doute qu'on puisse être arrêté avec plus d'agrément.
— Je vais vous donner une preuve de confiance entièrement inusitée : je vous donne rendez-vous dans cinq minutes au bout de l'avenue.
— J'y serai dans quatre.
— Je m'en vais; au revoir.»
Hugues rentra chez sa femme ; il avait quinze pièces de vingt francs, il en mit huit sur la commode et dit:
« Comme je vous en avais prévenue, je suis arrêté et je vais en prison. Adieu. »
Puis il sortit et ferma la porte sans lui donner le temps de répondre. ^'
« On ne peut être plus exact, dit monsieur A...
— L'exactitude est chez les captifs une politesse forcée. »
Monsieur A .. le fit monter dans un fiacro Hugues voulait qu'il passât le premier.
« Je vous dirai à mon tour : c'est une politesse forcée, je ne puis vous laisser derrière moi- De même qu'une fois arrivé, il faudra que je descende devant vous, de quoi je vous prie d'avance de m'excuser. »
Hugues et A... se placèrent au fond de la voiture, deux recors sur le devant, un troisième sur le siège, et le fiacre se mit en route pour Paris.
Pendant le voyage, monsieur A... disserta sur une pièce qui venait d'avoir quelque succès, sur le ministère et le dernier vole de la chambre des députés ; il raconta quelques anecdotes sur une actrice en réputation, ré cita une élégie et une fable de sa composition.
Quand on approcha de la rue de Clichy, il dit à son prisonnier :
<; Ah çà! sérieusement, chez quel ami voulez-vous que je vous conduise?
— - Chez personne,
— Ah bah! vous ne pouvez pas aller en prison pour une somme aussi modique.
— Vous savez, mon cher monsieur A..., que je suis blessé; le voyage m'a beaucoup fatigué, et, en prison ou ailleurs, j'ai besoin de me reposer,
— Jv suis réellement fâché d'avoir à vous écrouer; êtes -vous bien décidé?
— Oui.
— Cocher, rue de Clicliy !... La fahle que je viens de vous réciter fui insérée, il y a deux ans, dans VAlmanach des Muses, où elle fit quelque sensation. J'étais né pour la poésie; mais les circonstances ont, coaime vous voyez, singulièrement changé ma vocation. »
11 était tard quand on arriva à la maison; le greffier prit le nom du prisonnier, et on le conduisit à une chambre fort propre, meublée d'un lit, d'une table, d'une armoire et de deux chaises.
Hugues, harassé de fatigue, s'endormit, à peine déshabillé, pour ne se réveiller que le lendemain au grand jour.
Il y avait un mois au moinsqu'il n'avait goûté un sommeil aussi profond ; d'ailleurs, pour cette fois, rien ne l'obligeait à se lever de bonne heure : il n'avait pas de course fatigante à faire à Paris, pas d'ordres à donnei aux domestiques, pas de querelles à soutenir contre sa femme ou sa belle-mère.
Il se retourna et se rendormit, mais de ce sommeil léger où le corps seul dort, tandis que l'esprit, éveillé, se joue sans que rien le retienne q'jie la crainte de réveiller le corps; de ce sommeil avec la conscience du sommeil, qui est une des plus grandes jouissances que la nature ait faites à l'homme.
Deux heures après, il fut réveillé par la voix d'un gros garçon aux joues roses, qui lui demanda s'il n'avait pas d'ordres à lui donner; le garçon rapportait les habits brossés et les bottes cirées.
« Monsieur veut-il le coiffeur? »
Hugues n'avait jamais été si bien servi depuis qu'il était au monde.
« Pourrait- on avoir un bain?
— Pour quelle heure ?
— Le plus tôt possible?
— Monsieur sera servi dans un quart d'heure.»
Au bout d'un quart d'heure, on apporla le bain. Au sortir du bain, Hugues se remit au lit, puis on vint le raser.
« Voulez-vous être frisé?
Hugues se fit friser pour la première fois de sa vie.
« Que faire ici?... Si j'avais des livres...
— Monsieur n'a qu'à désigner ceux qu'il désire : il y a ici un cabinet de lecture, je vais les lui aller chercher. Monsieur voudra bien désigner les personnes qu'il désire recevoir; ce n'est que sur la liste donnée au greffe par monsieur que les laissez-passer sevoui délivrés.
— Je peux recevoir qui je veux?
— Oui, monsieur.
— Et personne ne peut venir me voir sans ma permission?
— Non, monsieur.
— Pas même ma belle-mère, ni ma femme?
— Non, monsieur.
— Eh bien ! je ne donnerai aucune liste, je ne veux voir personne.
— Il fait un temps magnifique: monsieur devrait aller faire un tour au jardin, pendant que je nettoierai sa chambre.
— Comment! un lourde jardin? est-ce que je puis sortir de ma chambre? est-ce qu'il y a un jardin?
— Et un fort beau.
— Oùje puis aller?
— Tant qu'il vous plaira.
— Mais c'est un paradis que cette maison I
— Monsieur veut-il que je lui serve à déjeuner ?
— Comment mange-t-on ici ?
— Comme ailleurs ; il y a un restaurant à la carie.
— Ah ! parbleu ! depuis que je suis marié, on n'a jamais voulu me faire manger de saûer-craût, comme j'en mangeais chez maître Kreisherer ; vous me monterez de la saùer-craùt. »
On monta à Hugues d'excellente saûer-craat. « Monsieur n'oubliera pas d'aller recevoir son prêt au greffe.
— Qu'est-ce que mon prêt ?
— C'est une somme que le créancier de monsieur est obligé de lui fournir chaque semaine pour ses aliments.
— Ah çà ! pensa Hugues, je suis ici nourri, logé gratuitement; j'ai un grand jardin pour me promener, je puis recevoir qui je veux, être entièrement à l'abri des gens qui me déplaisent; on n'a pas besoin de s'habiller, pas besoin de travailler ; on n'a ni souci, ni tracas ; on se lève quand on veut, on dort quand cela semble agréable ; mais que peut-on demander de plus dans la vie, et n'est-ce pas précisément là le but des travaux, des veilles, des efforts de tous les hommes? Être ici, c'est avoir quatre mille francs de rente ; pourquoi ne m'a-t-on pas mis ici plus tôt? Pourvu que l'on m'y laisse longtemps ! »
Et: dans sa joie, il se mit à chanter tous les airs qu'il savait, et malheureusement aussi ceux qu'il ne savait pas.
Il y avait alors dans la prison, jene sais s'il a subsisté, un usage fort remarquable et plein d'humanité : quand il arrivait un nouveau prisonnier, les plus anciens allaient en dépulation lui faire une visite, le consoler, le mettre au fait des habitudes de la prison, des dislrac-
lions q«*on y pouvait renconirer, et l'inviter à un dîner qui devait acliever de l'égayer et lui raffermir l'esprit.
La dcputation arriva doncjusqu'à la porte de Hugues; mais les membres qui la composaient l'entendirent chanter de si grand cœur, qu'ils jugèrent que leur nouveau compagnon n'avait pas un besoin urgent de consolations, et qu'il suffirait de l'inviter à dîner lorsqu'il paraîtrait au jardin, où un temps magnifique réunissait tous les prisonniers.
Hugues fut enchanté en voyant, au milieu d'un immense jardin sablé, de grands sycomores et des acacias sous lesquels on avait construit des bancs de gazon. Dans d'autres parties étaient des plates-bandes remplies de fleurs que les prisonniers cultivaient eux-mêmes.
Entre les prisonniers, les uns lisaient à l'ombre des acacias, les autres se promenaient en causant soit entre eux, soit avec des amis, iiommes et femmes, du dehors. Beaucoup jouaient aux boules ou aux quilles.
Hugues accepta l'invitation qui lui a^/ait été faite; son nom le fit reconnaître pour un jeune artiste de quelque talent : il fut reçu à bras ouverts.
Vers neuf heures on sonna la retraite. Lorsque Hugues fui dans sa chambre, il entendit une musioue vive et entraînante : c'était la musique dos danses de Tivoli, dont la prison n'est séparée que par uti mur mitoyen. A dix lu uies, on tira le fcu d'artifice : de grandes gerbes de feu s'élancèrent à travers les arbres.
Hilgues s'endoimit.
Cinq jours se passèrent ainsi. Hugues avait fait acheter le linge dont il avait besoin ; il avait rendu le dîner aux anciens prisonniers.
Au bout de cinq jours, il trouva singulier de n'avoir pas reçu de nouvelles de sa fomme.
Le sixième, il vit dans son silence une grande sécheresse de cœur.
Le scplième, il se promit de ne jamais la revoir.
Le huitième, arriva l'oncle Jean.
L'oncle Jean était allé par hasard àX...
« Vous venez voir votre neveu ? avait dit madame Leloup ; il met en ce moment le comble à sa jolie conduite : il a laissé ici sa femme, seule, abandonnée, sans argent, sans protection. »
L'oncle avait demandé à voir Louise.
« Vous le voyez, dit Louise, il m'a abandonnée.
— Mais où est-il?
— A la prison pour dettes.»
L'oncle Jean avait senti se dresser sur sa tête tout son peu de cheveux.
« 11 a donc été arrêté?
— Il y a six jours.
^ Et vous dites qu'il vous a abandonnée?
— Certainement.
— Mais ce n'est pas volontairement.
— Il n'avait qu'à ne pas se mettre dans le cas de se faire emprisonner.
— L'avez- vous vu? demanda l'oncle Jean.
— Non. Je ne sais pas si cela lui ferait plaisir,
— Lui avez-vous écrit?
— Je ne sais pas s'il désire mes lettres.
— N'êles-vous donc pas sa femme?
— Oui, dit-elle, et c'est là mon malheur.
— Il a, dit madame Leioup, plus de quarante mille francs de dettes.
— Vraiment ! dit l'oncle Jean ; mais vous m'étonnez beaucoup,
— C'est cependant la vérité, dit madame leloup. La fortune de ma fille et la mienne sont compromises ; ma pauvre fille est ruinée.»
L'oncle Jean accourut tout effrayé ; ce ne fut qu'avec peine qu'on le laissa pénétrer près de son neveu : il y avait à remplir, pour être admis, certaines formalités que son empressement lui avait fait négliger.
Il prit en entrant un visage de circonstance; Hugues se prit à rire. Hé ! qu'avez-vous, cher oncle ; lui dit-il ; prétendez vous attrister notre prison? Regardez autour de vous, et vous ne verrez pas une seule figure aussi triste que la vôtre, à vous qui, seul entre tous, jouissez de l'inappréciable bienfait de la liberté. Voulez-vous faire une partie de boule ou de bouchon? J'espère, cher oncle, que vous me ferez l'amitié de diner avec moi; vous aurez ici meilleure et plus cordiale réception que je n'ai pu vous faire la dernière fois que vous avez dîné chez moi à X... »
L'oncle regardait son neveu avec un grand étonnement • jamais il ne l'avait vu si gai; jamais il ne lui avait vu le teint aussi frais et aussi reposé, du moins depuis son mariage.
Il prit Hugues à part et lui dit :
« Tu ne peux rester ici. Je viens te voir pour aviser aux moyens de te faire sortir.
— Ma loi, cher onole, si vous le voulez bien, nous n'en parlerons pas aujourd'hui ; depuis bien longtemps je n'ai pas joui d'une paix égale à celle que je goûte entre ces hautes murailles qui, me séparant du reste du monde, semblent plus me défendre que m'enfermer.
ï'élais si malheureux depuis longtemps, si accablé quand on m'a amené ici, que je suis aujourd'hui le plus heureux des hommes, des tracas que je n'ai point.
—Mais, mon pauvre neveu, dit l'oncle Jean, comment se fait-il qu'en si peu de temps tu aies pu dévorer la fortune de ta femme? A quoi donc faisais -tu passer l'argent. Est-ce que tu jouais?
— Dites moi, mon oncle, est-ce l'influence de la prison qui vous fait ainsi divaguer?
— Je ne divague point. Ta femme n'est-elle point ruinée?
— Mais, mon cher oncle, je n*ai jamais reçu ni dé* pensé un sou du bien de ma femme.
— Bien vrai?
— Sur l'honneur !
— C'est UR grand souci de moins. Alors tu n'es que malheureux, et on n'aura pas de reproches à te faire. Il ne reste plus que tes affaires personnelles à arranger; mais la somme est énorme.
— Mais non, mon oncle.
— Comment, non? Cela vous est facile à dire, à vous autres jeunes gens, quicroyez que l'argent pousse comme des champignons. Mais, moi qui ai passé vingt ans en Amérique sans pouvoir en rapporter un sou, je sais combien il est rare.
— Mais, mon oncle, on me doit plus que la somme qui m'a fait renfermer ici.
— Comment, plus de quarante mille francs?
— Mais non, je suis ici pour neuf cent soixante francs.
— Les autres créanciers ne t'ont donc pas recommandé ?
— Comment, les autres créanciers?
^ A moins que ce ne soit qu'un seul auquel lu doives les Irente-neuf autres mille francs.
— Quels trente-neuf mille francs?
— Ce reste des quarante mille francs que tu dois.
— Q ni? moi, quarante mille francs?
— C'est ta belle-mère qui me Ta dit.
— Ma belle-mère est une flatteuse; j*^- n'ai jamais eu assez de crédit pour cela.
-- Et tu ne dois que neuf cent soixante francs î
— Pas un sou de plus.
— Mais alors, c'est une bagatelle.
— Comme je vous le disais, mon cher oncle.
— Ah çà! tu n'as pas reçu de nouvelles de ta femme?
— Non !
— C'est singulier! pas une lettre? Elle n'a pas demandé à te voir?
— Rien.
— Elle me l'avait dit, je ne voulais pas le croire. Quel effet cela te fait-il?
— Elle n'a pas de cœur. Mr.is, mon cher oncle, venez dîner. »
Hugues appela deux ou trois prisonniers qu'il présenta à son oncle, et on alla se mettre à table, où on servit un dîner fort complet. Les plus joyeux propos furent échangés, ainsi que les contes les plus gais L'oncle Jean se laissa entraîner par la gaieté de ses convives et raconta ses voyages.
Après le dîner, l'oncle et le neveu se promenèrent ^ans îe jardin en fumant.
«« Il faudra, cher oncle, que vous alliez demain àX...
— Certainement, et je ferai comprendre à ta kmme..,
— Vous lui ferez comprendre que j'ai besoin de linge.
Vous m'apporterez des ehemises, des mouchoirs, des bas, etc.
— Mais tu ne veux donc pas sortir d'ici ?
— Pas encore, cher oncle; et en tout cas je n'en veux pas sortir par le secours de ma femme.
— Mais c'est son devoir de te tirer d ici.
— Je lui en fais grâce.
— Si elle l'offrait d'elle-même?
— C'est-à dire que vous voulez la forcer d'agir volontairement; il n'est plus temps : une femme de dix-neuf ans qui voit son mari malade entraîné en prison sans se jeter entre lui et ceux qui l'emmènent, qui ne le suit pas, qui laisse passer cinq jours sans le voir, sans lui écrire, cette femme-là n'a pas de cœur, et je la remercie de tout ce qu'à l'avenir elle fera ou ne fera pas. Qui pourra me confirmer à moi-même le droit que je crois avoir de reprendre ma liberté? Promeltez-moi donc, cher oncle, et promettez-le-moi à la fois sur l'honneur et par l'amitié que vous me portez, que vous ne lui direz pas un mot à ce sujet. »
L'oncle promit.
« C'est singulier, disait Toncle Jean en rentrant chez lui, j'ai ri, et de bon cœur, tout le jour, et je ressens une tristesse indicible. »
L'oncle Jean n'avait pas compris ce que c'est que cette gaijeté convulsive de la prison, cette gaieté dont on est brisé le soir, dont on pleure quand on est seul.
Le lendemain, il arriva à X.... de bonne heure; il ne comprenait pas l'indifférence de Louise sur le sort de son mari, d'un mari qu'elle avait épousé par afiiour; et, en effet, elle était assez difficile à comprendre. J'en serais, pour ma part, fort embarrassé, si j'écrivais un roman. Elle ne peut guère s'expliquer que par les idées que madame Leloup avait fait germer d;)ns sa tête et dans son cœur. Elle croyait son mari ruiné ^ans ressource, et hors d'état de pouvoir jamais lui offrir une situation honorable ; elle le croyait ruiné par des femmes pour lesquelles il avait faitpte de quarante mille francs de dettes; elle se considérait, sur la foi de sa mère, comme une jeune femme intéressante, ruinée et abandonnée par un mari indigne d'elle.
L'oncle Jean regarda Louise en disant : « J'ai vu mon neveu. » Mais son visage ne trahit aucune émotion.
Il crut du moins la piquer en ajoutant: « Il m'a chargé de lui apporter du linge. » Il pensait que Louise dirait : « Ne vous a t-il donc chargé que de cela? N'a-t-il rien dit pour moi? »
Elle ne fit qu'échanger un regard avec sa mère; ce regard était presque triomphant; il voulait dire : « Je suis bien la jeune femme intéressante, ruinée et abandonnée par un époux indigne d'elle. »
L'oncle Jean avait fait à son neveu la promesse solennelle de ne rien dire à Louise pour l'engager à le tirer de prison; mai? il ne put s'empêcher d'éluder un peu son serment.
« Du reste, dit-il, il n'est arrêté que pour neuf cent soixante francs. >»
Madame Leloup fit un signe d'incrédulité. Louise ât donner le linge qui se trouvait prêt.
L'oncle Jean, cependant, examinait des bijoux qui couvraient une table.
« Voilà une jolie montre, chère nièce, dit-il, et les brillants qui l'entourent doivent avoir une certaine valeur. »
Louise ne répondit rien.
Madame Leloup prit la parole.
« Après le scandale de l'arrestation de monsieur Hugues, nous ne pouvons rester dans ce pays, où l'on nous montre au doigt. Mon dieu! dit-elle, qui aurait dit que j'en serais un jour réduite là pour avoir tout sacrifié au mari de ma fille? »>
L'oncle Jean faillit lui demander quels étaient ces prétendus sacrifices; mais il voulait éviter de choquer Louise en embarrassant sa mère.
Celle-ci continua :
» Vous voudrez bien demander à votre neveu l'autorisation de vendre quelques meubles qui seraient inutiles et embarrassants à Paris, et qui serviront à payer les dettes qu'il a faites ici. »
Un homme de trente ans entra en ce moment : c'était un voisin. Il était pelit, important, et portait des lunettes. Madame Leloup parut le voir avec plaisir.
« Eh bien 1 dit-il, quelles nouvelles?
— Il n'a pas même écrit à sa femme.
— C'est prodigieux. »
Ici l'oncle Jean regarda l'individu d'un air si surpris, si mécontent, que le voisin en fut un moment décontenancé et se tut.
Cependant il ne tarda pas à se remettre, et demanda à Louise des nouvelles de sa santé.
Celle-ci, d'un air dilent et résigné, tout à fait conve-
naWe au rôle qu'elle jouait à ^on insu, répondit qu'elle était fort souffrante.
Le voisin et madame Leloup échangèrent un regard de commisération.
< Monsieur, dit madame Leloup en désignant l'oncle Jean, monsieur est l'oncle du mari da ma fille. »
Le voisin salua d'un air dédaigneux, qui disait le plus clairement du monde : « Je ne vous en fais pas mon compliment.
— Et monsieur, ajouta-t-elle en désignant le voisin, est avocat, mon conseil et celui de ma fille. »
L'oncle Jean rendit le salut d'un air moitié méprisant, moitié menaçant, qui signifiait non moins évidemment : « Si mon neveu était ici, il jetterait monsieur par la fenêtre, et je remplacerais volontiers mon neveu. »
La présence de cet étranger gênait l'oncle Jean, en ce qu'elle l'empêchait de renouveler ses tentatives indirectes auprès de Louise. Cependant il lui vint une idée : il feuilleta un livre et le plaça tout ouvert devant Louise.
« Avez vous, dit le voisin à madame Leloup, demandé Tautorisation dont je vous ai parlé?
— J'ai prié monsieur de la demander à son neveu.
— Lui avez-vous fait part également de ma proposition relativement au chien?
— Non, mais vous m'y faites penser.
— Monsieur, dit-elle à l'oncle, monsieur veut acheter cet énorme chien qu'il a plu à monsieur Hugues d'amener ici; il en offre deux cents francs. Certes, je n'ai pas hésité à profiter de cette bonne intention, mais monsieur prétend qu'il ne peut prendre possession de l'animal sans un consentement écrit de votre neveu je vous serai obligé de le lui demander. »
Le livre que l'oncle Jean avait placé sous les yeux de Louise élail un Code, et il était ouvert en cet endroit :
« Art. 1567. — L'immeuble dotal peut être aliéné avec permission de justice et aux enchères, après trois affiches, pour tirer de prison le mari ou la femme, n
Louise ferma le livre sans rien dire.
L'oncle Jean se leva et partit,
« Mon neveu, dit-il à Hugues, tu as raison, ta femme n'a pas de cœur; j'ai presque manqué à la promesse que je l'avais faite; je lui ai fait comprendre à plusieurs reprises qu'elle avait plusieurs moyens de te tirer de prison ; je ne te donnerai aucun détail, mais je n'ai jamais vu de cœur aussi sec.
— N'en parlons plus, dit Hugues. Maintenant, cher oncle, je vous avouerai que je commence à étouffer ici, et que nous allons aviser aux moyens d'en sortir.
~ La loi le donne un droit : quoique marié sous le régime dotal qui rend le bien de ta femme inaliénable, elle fait une exception pour le cas où l'un des deux conjoints se trouve en prison.
— C'est un droit dont je n'userai pas. Demain je vous donnerai des lettres pour recevoir de l'argent qui m'est dû. »
L'oncle communiqua à son neveu les commissions dont on Tavait chargé pour lui; il fut indigné en apprenant qu'on avait voulu vendre Schûtz. «Oh ! dit-il, Schûtz ne sera pas vendu, lui qui a été là-bas mon ami. Pour ce qui est des quelques meubles qu'elles veulent vendre, voici mon autorisation. Il faut, mon oncle, que demain vous retourniez àX...; vous prendrez ce qui m'appar-
tient personnellement, et vous le ferez porter chez vous ; vous ramènerez Schûtz; alors ce n'est qa'aprèsdemain que je vous donnerai les instructions nécessaires pour récolter de l'argent. J'use de vous bien librement, cher oncle.
— Tu as raison, dit l'oncle Jean; mon patron est un homme excellent, auquel j'ai confié le besoin que tu as de moi, et qui me donne tout le temps nécessaire. »
L'oncle Jean arriva à X... d'assez grand matin; ces dames étaient à déjeuner, et avec elles le voisin.
L'oncle Jean donna à madame Leloup l'autorisation de son gendre, puis il fit enlever le pauvre mobilier de garçon de Hugues.
(« Il m'abandonne donc tout à fait^ dit Louise en levant au ciel ses beaux yeux noirs.
— iMais, dit l'oncle, s'il y a abandon, je ne pense pas qu'il vienne de sa part; lui, à coup sûr, ne vous eût pas laissée en prison.
— Faut-il donc qu'elle consomme sa ruine? dit madame Leloup ; et d'ailleurs, le peu qui lui reste ne suffirait pas pour payer cinquante mille francs.
— Il reste à votre fille précisément ce qu'elle avait en se mariant, puisque mon neveu n'en a rien dépensé, el je répète qu'il est arrêté pour neuf cent soixante francs.
— Nous savons ce que nous savons, dit madame Leloup, encouragée par un geste de dénégation du voisin.
- Du reste, ajouta l'oncle Jean, il n'est plus besoin dxi discuter ce point; mon neveu m'a déclaré formellement qu'il ne recevrait rien de sa femme; je ne suis venu ici quw. pour emmener son chien. Demain Hugues ne sera plus en prison : il a des parents et des amis qui con-
naissent leur devoir, lorsque ses ressources personnelles ne sulIiraieiU pas. »
Comme il allait dans la cour détacher Schûtz, Louise le suivit. « Louise, dit-il, vous avez perdu par votre faute un brave et honnête homme, un bon mari et uu bon avenir. Tenez, dit-il, son chien n'a ni à boire ni à manger • vous êtes une ii;échante femme. »
Louise alors releva la tète avec orgueil, et lui dit : « Monsieur, vous êtes chez moi, et, quoique je sois une pauvre femme abandonnée, je trouverai bien quelqu'un qui me fera respecter
— Madame, dit l'oncle Jean, une hounèîe femme ne doit pas avoir d'autre défenseur que son mas i , et le vôtre esten prison parce que vous le voulez bien. Du reste, je suis ici chez mon nevcu; mais, une fois que j'aurai dépassé le seuil de votie maison, vous serez chez vous, car Hugues n'y rentrera pas. »
Il emmena Schûiz, qui le suivit avec joie
Louise les regarda partir, précédés de la charrette qui emportait les effets de son mari.
Quand ils eurent disparu au détour du cheoiin, elle sentit sa poitrine se gonfler; elle eut un moment d incertitude, elle entrevit la possibilité qu'elle fût trompée par sa mère, elle [ ensaà la douce affection, àla noblesse de celui qu'elle ne devait plus revoir.
Mais le voisin et madame Leloup vinrent la troubler dans cette impression, pour lui montrer un canon qu'ils avaient dérobé parmi les effets appartenant au prisonnier.
Ce carton contenait de^ notes, des papiers d'affaires et sa correspoiidance privée; quelques lettres de fe âmes y étaient mêlées Madame Leloup lut à sa fille celles qui ne trahis.«aienl en rien une date antéiieure au ma-
riage. Louise alors reprit toute son irritation contre Hugues. Le voisin se mit en route pour aller à Paris faire enregistrer l'autorisation de vendre les meubles.
Le lendemain on appela Hugues au greffe de la prison, on lui dit : « Votre écrou est levé, vous êtes libre. >»
Au greffe était l'oncle Jean avec S^hûtz.
«Mais, cher oncle, dit Hugues après avoir senti sa poitrine se dilater aux premières bouffées d'air libre, expliquez-moi ma subite et inattendue liberté.
- Rien de plus simple : j'ai pensé que tu ferais mieux que moi tes recouvrements, et d'ailleurs tu paraissais avoir au moins assez de la prison. J'ai mis ma montre et mes effets en gage, j'ai vendu une partie de ce que j'ai rapporté de X..., et le patron m'a prêté ce qui me manquait. »
Hugues embrassa son oncle au milieu de la rue.
Quelques jours après, il avait fait ses recouvrements «ît remboursé son oncle et son patron.
Il n'avait pu trouver son ami Joseph Lebon , le marchand de tableaux, qui, sous le nom d'un autre, l'avait fait mettre en prison pour le forcer à payer un billet dont lui, Joseph Lebon, devait une partie. Le hasard ou la prudence avait fait faire un voyage à cet excellent ami.
Hugues demeurait provisoirement chez son oncle. Un malin, celui-ci lui dit :
« Je n'ai pu dormir, j'ai pensé toute la nuit à ta femme. Quels sont les projets à son égard?
— Elle n'est plus ma femme.
— J'ai pensé à son extrême jeunesse, à l'influence de sa mère.
— Avez-vous aussi pensé aux efforts que j'ai faits pour la ramener à moi? Avez-vous pensé à son abandon, à la sécheresse de son cœur?
— Elle a dix-neuf ans; elle est sous une influence élrangère; dans six mois, dans un an, elle sera désil* lusionnée, et elle viendra à tes genoux te supplier de la reprendre, de lui rendre son avenir, son bonheur, sa considération, et alors, tu ne seras plus le maître de la reprendre : il faut quitter pour toujours une femme que l'on a quittée un an. Alors, elle te reprochera de n'avoir pas usé contre elle et pour elle d'une sage autorité; elle te reprochera de l'avoir laissée à la folie de sa propre volonté, à la folie plus grande de la volonté de sa mère.
— Tant que je l'ai crue égarée, trompée, j'ai lutté avec un courage au-dessus de mes forces; j'ai fait pour elle mille fois p^us que pour Thérèse, Thérèse que j'aimais.
— Eh 1 qu'est-ce que Thérèse? dit l'oncle Jean.
— Je ne reverrai plus Louise, dit Hugues sans répondre à cette question; Louise n'est plus ma femme.»
La discussion continua entre l'oncle et le neveu, et continua si longtemps que je n'en imposerai pas la suite à mes lecteurs.
Chacun s'épuisa à donner les meilleures raisons qu'il put trouver pour appuyer son avis, et il arriva entre eux
comme dans toute discussion un peu prolongée, comme il arrive surtout aux avocats : ils perdirent de vue l'intérêt des personnes qu'ils défendaient : l'oncle, de Louise; Hugues, de lui-même, pour ne plus s'occuper que de l'intérêt du triomphe ou de la défaite de leur plaidoirie. Us se séparèrent sans solution, mais ils étaient l'un et l'autre de si excellentes gens et de si bonne foi, qu'il arriva ce qui n'arrive guère, chacun persuada l'autre : le neveu pensa qu'il fallait encore employer quelques mesures de conciliation et d'inaulgence; l'oncle fut convaincu que les torts de Louise venaient du cœur et n'offraient aucun espoir, de telle sorte que si, deux heures après, ils avaient renouvelé la discussion, chacun aurait changé de cause.
Hugues, après le départ de son oncle, s'habilla et se dit:
«Je vais aller à X..., je parlerai à Louise, j'irai chercher au fond de son cœur ce qu'il peut y avoir de bons sentiments, je lui peindrai les sombres nuages qu'elle -amoncelle sur son avenir, je lui ferai voir ce qu'elle peut encore espérer de bonheur. Si elle est trop aveuglée pour me comprendre, mais si cependant je vois en elle le germe de quelques bons sentiments, j'emploierai une salutaire autorité, je l'arracherai à la dangereuse influence de sa mère, je l'emmènerai, je la garderai avec moi, je travaillerai avec assiduité, et en peu de temps j'aurai rétabli mes affaires. »
Il descendit l'escalier. Gomme il passait devant le portier, celui-ci l'appela et lui remit une liasse de papiers timbrés. A travers le griffonnage le plus hiéroglyphique, il discerna le nom de sa femme, Louise Leloup, puis le sien; puis quelques termes, approchant de ceux de la
langue usuelle et intelligible, lui firent comprendre do quoi il s'agissait.
C'était une plainte et une requête en séparation de corps et de biens, que sa femme lui faisait signifier; il êiait en même temps cité à la chambre du tribunal civil de première instance, aux termes des articles 877 et 878 du Code de procédure civile.
C'est pourquoi, au lieu d'aller à X..., il alla passer sa matinée au musée de peinture.
Voici ce qu'avait fait madame Leloup depuis qu'elle avait perdu l'espoir de faire marcher à son gré la maison de son gendre : elle avait compris que, tôt ou tard, elle serait obligée de se séparer de lui, et c'était avec un vif sentiment d'effroi qu'elle songeait à l'exiguïté de son revenu, qu'avait augmenté, jusqu'au mariage, la fortune particulière de sa fille. Elle regretta alors amèrement de l'avoir mariée; et la désunion qu'elle ne tarda pas à mettre entre les deux époux lui fit concevoir l'idée que, s'ils se séparaient, elle se trouverait, comme devant, jouir de la petite fortune de sa fille en surplus de la sienne.
Aussi s'était-elle empressée de vendre les meubles de Hugues, non pas jusqu'à concurrence de la somme nécessaire pour payer les dettes auxquelles elle avait contribué pour sa part, mais bien tout ce qui appartenait à sa fille.
De là, elle lui présenta les affaires de Hugues comme complètement perdues, fit paraître la mention de quarante mille francs de dettes, lui fit voir que Hugues n'avait plus ni meubles, ni logement pour la recevoir, et enfin mi persuada qu'elle n'avait plus de ressources que dans sa mère : alors on la décida à faire la plainte que Hugues avait reçue.
Le lendemain, comme il déchiffrait de son mieux les mensonges grotesques et les bouffonnes exagérations qui composent d'ordinaire ce genre de requêtes, le voisin de ces dames se présenta.
Il vonait, pour concilier cette fâcheuse affaire, voir si jnonsieur Hugues ne consentirait pas à en amortir le scandale, en faisant à sa femme une pension convenable, proportionnée à ses moyens.
Il se présentait, du reste, comme l'ami et le conseil de ces dames.
« Monsieur, lui dit Hugues, ces dames ont peut-êlre d'excellentes raisons pour vous mettre dans leur confidence, mais je n'en trouve aucune qui m'engage à vous mettre dans la mienne. Si donc c'est le seul but de votre visite...
— Alors, monsieur, puisqu'il en est ainsi, nous plaiderons.
— Monsieur, dit Hugues, je vous serai obligé de fermer la porte en vous en allant.
— Très-bien, monsieur. »
Et le voisin sortit.
Hugues, qui ne demandait pas mieux que d'être séparé de sa femme, ne parut pas à l'audience à laquelle il était cité, et on ordonna alors qu'on passait aux débats.
Dans une seconde audience, les faits furent déclarés pertinents,
Hugues les déclara impertinents, et ne bougea pas.
Mais il ne tarda pas à apprendre que madame Leloup avait écrit à ses connaissances des circulaires fort injurieuses pour lui, dans lesquelles on l'accusait d'avoir ruiné et abandonné sa femme, après une foule de mauvais traitements.
« Cher neveu, dit Toncle Jean, si tu laisses prononcer contre loi la séparation que l'on te dernande, ce sera avouer tacitement les faits plus ou moins odieux qui te sont imputes. »
Aussi Hugues, ayant reçu une assignation à huitaine franche, pour se voir condamner à, etc., seprésenta-t-il à la chambre de première instance.
Mai? comme, à la fin des huit jours désignés, il se trouvait un dimanche et un lundi, jours de vacances au Palais, huitaine franche signifiait le treizième jour, ce que Hugues n'eût certes pas deviné, si un avocat ne le lui eût charitablement appris.
« Votre affaire ne vient que mardi prochain.
— Je vous remercie.
— Comment votre avoué a-t-il pu se tromper à cela?
— Comment, mon avoué?
— Oui! l'avoué qui s'est constitué pour vous.
— Je ne sache pas qu'il se soit constitué pour moi aucun avoué.
— Félicitez-vous alors que votre affaire n'arrive pas aujourd'hui, vous auriez été condamné par défaut.
— Comment, par défaut? Je croyais qu'on condamnait par défaut un absent.
— Sans avoué, vous êtes considéré comme absent.
— Mais je dirai que je suis là.
— La justice ne vous entendra pas et ne vous verra pas.
— Elle est donc sourde et aveugle ?
— La constitution d'un avoué peut seule lui aflîrraei votre identité.
— Ainsi, il me faut un avoué? Il est singulier, disait Hugues en traversant pour s'en aller la salle des Pas-
Perdus, qu'un b.onnete homme accusé injustement et ridiculement ne puisse faire ses affaires lui-même. »
Il alla trouver un avoué, qui voulut lui faire prendre un avocat: mais, cette fois, comme la loi ne l'y obligeait pas, comme l'avoué ne lui donnait pour raison que son propre avantage, Hugues tint bon et annonça formellement qu'il plaiderait lui-même.
Et, d'ailleurs, il avait lu dans Beaumarchais : « Un homme qui a quelque instruction et un peu d'esprit parlera toujours mieux dans sa propre cause que le meilleur avocat, n
Hugues avait, sur la requête, composé une plaidoirie très-courte et très simple.
« La loi, devait-il dire, a fixé d'avance les cas dans lesquels la séparation peut être ordonnée. Or, en prenant un à un tous les faits articulés par la plainte, sans avoir même aucun égard à l'exagération ordinaire de cette sorte de pièce, on n'y trouverait aucun grief qui tombât dans les cas prévus par la loi. Je suis devant 'VOUS, messieurs, seulement pour ne pas faire défaut, seulement pour obéir à la citation qui m'a été faite; je ne me défendrais pas que vous ne pourriez me condamner,
» Je me défendrai, néanmoins, parce que les faits qui me sont imputés, tout insuffisants qu'ils sont" pour le parti qu'en veulent tirer mes adversaires, sont cependant de nature à porter atteinte à ma considération, »
Ici, Hugues devait démentir, par des preuves faciles, les allégations assez niaisement entassées dans la requête.
Puis il aurait terminé par une péroraison sur laquelle il avait quelque ra;5on de compter beaucoup.
« Vous ne pouvez donc, messieurs, prononcer la séparation contre n^oi sur les faits tels que les présente la requête.
» Ces faits, je viens d'ailleurs de prouver leur fausseté.
» D'autre part, si je demandais la séparation à mon tour, attendu que la loi, dans sa sagesse, la prononce contre la femme sur des faits qui, avec l'apparence d'une gravité moins grande, sont cependant au moins aussi importants relativement, je soutiens que vous ne pourriez pas me la refuser.
» Eli bien! je ne demande pas la séparation; je demande même qu'elle ne soit pas prononcée, parce que ma femme est jeune, parce qu'elle est sous une influence étrangère et pernicieuse, parce que j'espère, à force de soins, de patience et d'affection, la ramener à des idées plus saines et au bonheur. »
Voilà ce que Hugues avait dessein de prononcer à Taudience.
Mais un avocat se leva pour parler contre lui, et cet avocat était précisément le voisin qu'il avait mis à la porte peu de temps auparavant. Cette circonstance commença par le mettre de mauvaise humeur.
« Messieurs, dit l'avocat, deux femmes trompées, ^'linées, abandonnées, sans secours, sans appui, empruntent ma voix pour vous demander aide et assistance; âne mère qui a tout sacrifié pour sa fille, une fille qui
s'est vu tout enlever par un mari Qissipateur et débauché, viennent vous demander justice et se mettre sous la sauvegarde des lois. »
Hugueû devint bleu de fureur, en entendant accoler à son nom ces étranges épithètes. Il aurait interrompu l'avocat sans son avoué et son oncle, qui le continrent de leur mieux.
« Notre partie, continua l'avocat, a cru pouvoir apporter, dans les relations les plus sacrées, dans les nœuds les plus respectables, Jes caprices d'imagination, le dévergondage d'esprit, que l'on tolère dans les artistes pour ce qui a rapport à leur art. Il a cru que, par cela seul qu'il était quelque peu peintre, il avait le droit de n'être ni époux ni citoyen : il a pris au sérieux la mythologie et a élu domicile dans les nuages, sans se soucier des lois de la terre.
» Il a froissé les plus purs sentiments : l'amour maternel le plus désintéressé et le plus dévoué, d'une part; d'autre part, la tendresse conjugale la plus patiente, la plus résignée. Car ce n'est pas sur des premiers torts que mes clientes ont recours à votre justice; c'est après avoirlongtemps, dans le silence, dévoré leurs douleurs et leurs larmes ; c'est après avoir eu recours aux prières, aux supplications, aux pleurs; à ces armes que le ciel a données aux femmes, et qui triomphent des hommes les plus durs, mais qui ont échoué devant l'homme qui semblait se faire un jeu cruel du mal qu'il leur faisait chaque jour.
» C'est au dernier degré du découragement que nous venons devant vous. »
Ici, l'avocat accusa Hugues d'avoir dilapidé la fortune de sa lemme, et d'avoir, avec cette fortune, entretenu
des filles d'Opéra; d'avoir maltraité la fille et la mère; d'avoir abandonné sa femme sans secours, sans ressources, etc.
Tout cela dura trois heures.
La réponse de Hugues était bien facile, s'il s'en était tenu à ce qu'il avait préparé; s'il s'était contente d'y joindre le récit exact et succinct de sa vie depuis son mariage; s'il avait affirmé que non-seulement la fortune de sa femme n'avait pas été détruite, mais qu'elle ne pouvait même pas êlre aliénée; qu'aucune des clauses du conirat n'avait été exécutée; que les autres allégations demandaient à être prouvées, etc.
Mais il débuta par faire une affreuse scène aux juges qui avaient permis à l'avocat de se servir à son égard de termes peu mesurés.
Il voulut établir une chose qui ne manque pas de justesse :
Que l'institution des avocats a pour cause principale la crainte de voir les plaideurs se livrer à une aigreur de discussion peu séante devant la justice et peu instructive pour les juges. Que si lui, Hugues, plaidant pour ses propres intérêts, sortait des bornes de la modération la plus stricte, on ne manquerait pas de lui ôter la parole. Qu'à plus forte raison un avocat devait être circonscrit dans les mêmes limites.
Mais, outre qu'il n'est jamais très-adroit de faire des remontrances à ses juges, les paroles de Hugues arrivèrent sur ses lèvres comme ses idées dans sa tête, pôle mêle, incohérentes, pressées, choquées, de telle sorte que le président l'invita à se taire ou à parler avec plus de modération ; mais il lui venait à la fois tant de choses justes et bonnes à dire^ au'il se récria contre la
gêne qu'on lui imposait, parla encore avec plus d'aifi[reur et d'emportement.
Le président alors lui ôia la parole : « Faites plaider pour vous un avocat. »
Hugues annonça que, pmsqu'il en était ainsi, personne ne plaiderait.
Il se retira.
On le condamna par défaut aux conclusionfs de l'avocat, à savoir, à ne plus fréquenter une femme dont il ne voulait à aucun prix;
A restituer une dot qu'il n'avait pas reçue;
A restituer les quatre mille francs et les meubles ven dus par madame Leloup;
A payer les frais du procès.
Deux heures après, il avait dit adieu à son oncle, emportant sa boite à couleurs et trois cents francs, et suivi de Schûtz.
« Cher oncle, dit-il, je vivrai partout de mon métier ; en attendant, je vais, pour me reposer l'esprit et le corps, aller passer quelque temps à Étretat. Je reverrai Thérèse.
— Qu'est-ce que Thérèse? » dit l'oncle Jean.
Mais cette question n'obtint pas plus de réponse que la première que l'oncle avait faite une autre fois sur le même sujet.
Hugues confinua :
« Pauvre fille! ou elle est morte ou elle m'attend. »
Ce sont, en effet, les seuls cas prévus d'orduiaire par ies romans.
300 iE CHEillN LE ILUS COUPiT.
Êir.ETAT. — Liî JOUR DE L ASS031PT10N
Le jour de l'Assomption, le soleil se leva avec un éclat inaccoulumé. Dès que ses premiers rayons se reflétèrent dans les gouttes de rosée suspendues aux aiguillons verts des ajoncs, tout se disposa pour la cérémonie ordinaire de la fête delà Vierge.
Mais M. le curé paraissait mettre quelque hâte dans son office; les pêcheurs, de leur côté, manifestaient quelque impatience ; depuis le matin, un frais vent d'est jetait dans la vallée quelques fleurs d'or qu'il détachait des ajoncs de la côte d'amont; aussi, dès que la mer fut bénie, les pêcheurs et leurs femmes s'empressèrent de quitter leurs vêtements du dimanche, et un grand mouvement se fit dans toute la commune.
Si le vent se soutient, comme tout semble le présager, on ira à la pêche demain, et il faut aujourd'hui livrer aux mareyeurs les maquereaux pris hier ; les hommes et les femmes comptent les maquereaux, emplissent les paniers, les emballent dans la paille et les attachent. De toutes parts des attelages nombreux arrivent des fermes voisines ; depuis la veille on n*a épargné ni soins, ni peines, ni intrigues, non-seulement pour se procurer des
chevaux, mais aussi pour empêcher les rivaux d'en avoir. Les premiers d'entre les mareyeurs qui arriveront au Havre ou à Fécamp auront tout le bénéfice de la vente. Tel met iiuit chevaux de la grosseur de nos timouters à une do ces longues charrettes à deux roues qui balancent sur leur essieu, quand quatre ou cinq suffiraient pour la conduire; mais cela fait trois ou quatre chevaux dont un autre ne pourra pas profiter. Tous les chevaux ne sont pas propres à ce travail ; dans la ville de Paris et sa banlieue, on n'en trouverait pas quatre capables de fournir comme eux une traite de six ou huit lieues au galop. A mesure qu'une voiture est pleine, un valet en blouse et en sabots s'élance, assis sur un des chevaux, et, tenant toutes ses guides de corde rassemblées dans une main, il excite avec un immense fouet les paresseux et les retardataires. Deux, trois voitures partent en même temps ; alors les fouets et les jurons résonnent à l'envi, les mareyeurs encouragent leurs gens.
« Jean ! dix pistoles si tu arrives le premier.
— Pierre 1 crève les chevaux.
— -Éloi! les bêles sont ferrées à neuf, touche hardiment. »
Alors commence une course assez effrayante : trois toitures, attelées de six à huit chevaux chacune, partent au grand galop des chevaux, par des chemins raboteux, pierreux, souvent étroits; montée, descente, rien ne les arrête, rien ne les ralentit ; les fers des chevaux, le bruit des roues, celui des fouets, les cris des charretiers, les annoncent de loin aux piétons et aux voituriers, qui s'empressent de se ranger pour ne pas être renversés. A peine ceux-ci sont en route que l'on charge d autres voitures : tout le monde parle, marche, discute» âla fois;
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les marchés se proposent, se concluent et se ratif înten buvant à la hâte un verre de genièvre.
Au milieu de ce mouvement, Vilhem seul, étendu sur la mousse, fume, et suit du regard la fumée de sa pipe, qui change de couleur en se dilatant, et semble porter sa vapeur à ces nuages qui s'amoncellent devant le soleil qui descend en face de la baie. Monsieur le maire l'a chargé d'écrire trois couplets qu'il se propose d'improviser à un dîner auquel monsieur le sous-préfet lui a fait l'insigne honneur de l'engager.
C'est à ce moment que Hugues arriva à Étretat par le chemin qui l'y avait conduit la première fois.
Comme la première fois, il s'arrêta ému et pensif à l'endroit où, après la dernière montée, on voit les maisons d'Étretat dans la vallée, et la mer qui s'étend immense à l'borizon.
A cette heure, elle était d'un bleu sombre, et l'horizon était chargé de nuages violets bordés d'une frange de pourpre et de feu ; les sommets des falaises étaient encore éclairés d'un jour complet et peut-être plus lumineux qu'au milieu de la journée, tandis que l'ombre commençait à se répandre dans le fond de la vallée : là le jour remontait au ciel, emportant le dernier parfum delà terre, le dernier son des cloches, et la prière qu'une poétique piété a imaginé de placer à cette heure solennelle. L'émotion de Hugues n'avait plus cette fois ce vague et cette rêverie qui s'étaient emparés de lui lors de son premier voyage. A cet aspect majestueux dont ses sens étaient frappés, dans cette vallée obscurcie, il voyait errer les ombres des plus douces journées de sa vie, les fantômes de ses illusions les plus chè'-es, de ses plus précieuses espérances.
LE CIIE?dIN LE PLUS COURT. 303
Dans cette nuit qui rendait tout confus, était la maison de Thérèse. Dans ce faible bruit de voix mêlées qui montait jusqu'à lui, devait être la voix de Thérèse, qui priait ou qui chantait.
II descendit la côte, s'avrêta encore un moment à l'extrémité de la rue où était la maison de maître Kreisherer, cette maison si pleine d'harmonie, d'amour, de doux souvenir*-
Puis il ôô\)gea qu'il n'y pouvait entrer subitement : « Peut-être Thérèse est morte, morte de douleur de mon lâche abandon. Comm 'Ut oserai-je soutenir le regard de maître Kreisherer, ce regard qui me redemandera sa fille? Ou elle m'attend, et, à cette joie de me revoir, comment opposer les tristes paroles : Je suis marié! »
Il passa devant la maison, et s'arrêta un moment en face de la porte. Elle était, comme autrefois , éclairée en dedans. Mais son cœur se serra douloureusement en remarquant qu'on avait arraché ce pampre entre les feuilles duquel lui avait apparu pour la première fois la tête blonde de la fille du clerc.
A un mouvement qui se fit sentir dans la maison, il prit la fuite comme un criminel, et ne s'arrêta qu'au grand air, alors que le souffle du vent de la mer vint rafraîchir sa tète embrasée.
« Je vais, pensa-t-il, m'inforraer de ce qui s'est passé dans mon absence. »
Mais il n'osa affronter ce bruit et ce mouvement qui régnaient sur le perré. Il se disposa à monter alors la côte d'aval pour se diriger vers la maison de Vilhem ; mais il avait dû, depuis deux heures, renoncer à une chance certaine d'un bon accueil de la part du pêcheur : Schûtz,
qu'il lui ramenai l, s'était perdu en traversant les rues du Havre.
En traversant le perré, il rencontra monsieur le maire et monsieur Bernard.
« Allons, monsieur Bernard, disait monsieur le maire, Roland se retrouvera; venez faire notre partie de piquet.
— C'est singulier, disait monsieur Bernard, quoique je sois en tout point de l'avis de monsieur le maire, et que je ne doute pas que Roland doive revenir, je lui avouerai que je suis quelque peu inquiet. Depuis qu'un hasard bienheureux a débarrassé la commune de cette espèce d'ours que le pêcheur Girl voulait faire passer pour un chien, je n'ai jamais vu Roland saisi d'une semblable frayeur; monsieur le maire l'a vu s'enfuir et s'aller cacher je ne sais où, malgré mes prières et mes menaces.
— Allons, allons, monsieur Bernard, je vous ai dit, une fois pour toutes, que Roland n'est pas perdu, et que je suis impatient de voir si vous vous laisserez faire capot, comme hier. »
'. Monsieur Bernard n'osa plus répondre à monsieur le maire, et le suivit en silence, interrogeant par moments d'un regard inquiet l'ombre qui recelait probablement Roland.
Roland s'était réfugié dans une fente de roche, où l'expérience lui avait appris que les proportions de Schùtz le mettaient entièrement à l'abri, car c'était l'approche de son ancien lyran qui avait ainsi terrifié le chien du Pylade de monsieur le maire.
Je dis Pylade, parce qu'il y a une chose à remarauer dans la plupart des amitiés. Comme dans la tragearc de Racine, où Pylade est tutoyé par Oreste, et ne lo înloie
LE CHEMIN LE PLUS COURT. SDii
pas, il y a un des deux amis qui est subordonné à l'autre; il y a le premier et le second ami. Le second ami est d'ordinaire un confident, un compère, chargé de mettre en f<?lief les avantages du premier ami, avec une abnégation personnelle absolue.
Schiitz avait reconnu, dès le Havre, sa patrie, le pays où était son maître ou plutôt son ami Vilhem Girl ; et il avait pris sa course vers Étrelat, où il était arrivé longtemps avant le cheval qui portait l'étudiant.
Il avait trouvé Vilhem couché sur la mousse, et Vilhem l'avait couvert de baisers et de joie.
« Ah ! te voilà donc , mon ami , mon enfant , mon bon Schûîz! tu es toujours beau, ta fourrure est toujours épaisse et luisante; te voilà donc revenu! Viens, mon bon chien, viens revoir ton canot, viens à la mer par cette belle soirée, viens respirer avec moi cet air frais. »
Hugues les rencontra qui descendaient ensemble la côte d'aval.
Il entra avec eux dans le canot, et le vent d'est enflant la voile, ils gagnèrent le large et perdirent de vue les falaises.
« Il s'est passé bien des choses depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, dit Vilhem.
•— Oui-, » dit l'étudiant, qui n'osait encore parler de Thérèse, et dont toute l'âme était dans les oreilles pour épier le premier mot qu'en allait dire le pêcheur.
Cependant à ce moment il n'eut pas le courage d'af-
fronter la fin de son incertitude, et il parla lui-même, pour retarder de quelques instants ce qu'allait dire Vilhcm.
« Je me suis marié.
— Je le sais, dit Vilhem. Un an après votre départ, continua Vilhem, le clerc est mort. Thérèse a douté de la Providence, qui, si prodigue pour parer son corps et son âme, avait abandonné, comme une marâtre, son innocente vie aux plus cruelles angoisses, au désespoir le plus profond. Thérèse s'est vue seule dans la vie, sans avenir, sans espoir, l'existence lui a semblé pesante : elle a voulu la rejeter. Elle s'est renfermée dans la maison où était mort Kreisherer et qu'il lui fallait quitter le lendemain. Elle a dit adieu à une vie qui s'était montrée si féconde en promesses, et avait tenu si peu; elle a écrit ses dernières volontés, puis elle a allumé un grand réchaud plein de charbon, et elle s'est couchée, en demandant pardon à Dieu et en le priant de la recevoir dans son sein, avec sa mère et son père qui l'attendaient.
— Ahi s*écria Hugues, mes pressentiments ne m'avaient pas trompé. 0 mon Dieu! dit -il, en se jetant à genoux dans le fond de la barque, ô mon Dieu, c'est moi qui ai besoin de pardon, car c'est moi qui ai fait tout le mal !... Et que me ferait votre pardon? ajouîa-t-il; que pouvez-vous pour moi, mon Dieu, après avoir rappelé à vous cette douce Thérèse que vous aviez faite mon ange gardien sur la terre, que vous aviez chargée de me dispenser la part de bonheur que votre bonté m'avait réservée?
-- Enfant, dit froidement Vilhem, vous n'êtes pas changé. Il n'appartient qu'aux hommes de faire des tragédies dont le commencement fasse deviner la fin; la
Providence est plus mystérieuse dans ses voies. Dans la vie réelle, les romans n'ont pas de second volume, les drames n'ont pas de cinquième acte. Écoutez la fin de mon récit. J'avais quelque sujet d'être inquiet de Thérèse, et j'entrai chez elle. . .
— Au nom du ciel ! s'écria Hugues, à votre toiir, Vilhem, ne procédez pas par de longues narrations comme les romanciers; Thérèse est vivante; où est-elle? que fait-elle?
— Tenez, dit Vilhem, portez vos regards vers le sudouest.
— Du côté 011, entre les étoiles, brille une plus rouge que les autres ?
— Précisément. Eh bien I celte étoile rouge, c'est une lumière qui éclaire ma maison. Dans^ ma maison est Thérèse, Thérèse qui est ma femme, parce que c'était le seul moyen de lui faire payer le tribut de considération que lui doivent les imbéciles qui l'entourent; Thérèse qui ne m'aime pas comme elle vous a aimé, parce qu'un amour comme celui qu'elle a éprouvé dévaste le cœur, mais qui s'appuie sur moi et sait que je serai toujours entre elle et le coup qui voudrait la frapper ; Thérèse qui est heureuse, autant qu'elle peut l'être, après ce que vous avez emporté de son âme et détruit de ses croyances.
— 0 Thérèse! dit l'étudiant se tournant vers cette lumière confondue parmi les étoiles, ô Thérèse! noble fille, l'atmosphère qui t'entourait était le ciel ; j'en suis tombé, w
Des sens attribués à l'homme, le plus précieux ei le PLUS RARE est sans contredit le sens commun.
Dix ans après, je le vis à Paris, au lit, mourant, j arrivai pour recueillir ses dernières paroles :
« Ah ! dit-il, j'aurais mieux fait, le jour de TAssompîion, de passer par- dessus la falaise!»