‹ Le chemin le plus courtChapitre 4 sur 7 · CONTRE LA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

CONTRE LA LIBERTÉ

Voilà ce que chacun entend d'ordinaire par la liberté :

Pouvoir faire ce que l'on veut, sans se soucier si cette liberté que Ton prend pour soi n'est pas un obstacle à la liberté des autres.

La liberté de tous ne se compose que de sacrifices faits par la liberté individuelle.

Vous voulez la liberté de faire du tapage la nuit, de casser les vitres, de briser les réverbères.

Mais d'autres réclament la liberté de dormir dans leur lit, d'avoir leurs fenêtres closes et les rues éclairées, en supposant que les réverbères éclairent le** rues.

On veut des libertés politiques, on aspire à la liberté de Siéger à la chambre, et l'on perd la liberté de passer l'été à la campagne. On conquiert la liberté de se faire

emprisonner ou blesser ou tuer par des intrigants qui dirigent sans danger, à leur profit, renthousiasme de gens qui valent mieux qu'eux.

Je ne dirai pas de mal des libertés politiques; mais, avant qu'on s'occupât aussi exclusivement de ces libertés qui sont plus éloignées de nous, il y a une Coule de libertés immédiates qu'il serait urgent de conquérir préalablement.

Ainsi tel homme demande pour le paj^s de reculer ses frontières, qui néglige d'augmenter son logement d'une chambre qui lui donnerait la liberté de respirer.

Tel homme qui ne sait pas lire, et se fait sabrer bravement pour la liberté de la presse, néglige de travailler et perd ia liberté de manger.

Je demande la liberté de ne plus sentir dans les rues et sous ma propre porte de prétendus parfums que l'on brûle sOus le nom de pastilles du sérail;

De ne plus être arrêté par deux ou trois citoyens obèses qui s'érigent en monuments sur les trottoirs , et désobéissent à la condition essentielle du passant, qui est de passer;

De ne plus rencontrer de vieilles femmes décolletées;

De ne pas voir arriver chez moi des gens qui me confient trois cents vers. ....... ...... •

La liberté! bon Dieul mais qui veut de la liberté? Il y a un joug dont nous ne nous apercevons pas et dont l'absence nous embarrasserait fort : c'est celui de l'habitude ; où en serions-nous, si nous avions la liberté pour une foule de choses que le corps et l'esprit font d'eux-mêmes, sans aucune délibération préalable? s'il fallait prendre une décision pour mettre ses pantoufle»

le matin; une autre pour l'heure du déjeuner; une autre pour la manière de nouer son bonnet, si l'on met un bonnet de nuit?

Mais voyez comme chacun s'impose une foule d'esclavages volontaires : cet homme se renferme de son plein gré dans son jardin, où vont bientôt fleurir ses tulipes;

Celui-ci s'impose de faire confire des cornichons tous les ans à la même époque ;

Celui-là ne peut s'empêcher de prendre du café à une certaine heure;

Tel autre se commande de faire des visites à des gens qu'il n'aime pas et qui l'ennuient;

Tel travaille comme un nègre pour nourrir et vêtir au profit de sa vanité des nègres qui ne font rien.

Chacun de nous est enchaîné par une mulfitude de fils dont il a attaché la plus grande parlie.

Il semble, de la manière dont on entend la liberté, qu'il ne puisse y en avoir pour tout le monde, et chacun comprend tacitement, dans l'idée de sa propre liberté, l'esclavage de ceux sur lesquels il la conquiert. C'est comme une bascule où l'un ne peut être élevé que l'autre ne soit abaissé.

C'est que la liberté que l'on veut réellement, c'est la liberté d'avoir des honneurs; si tant est qu'il y ait encore des honneurs ; la liberté de posséder les places et l'argent.

Entendons un moment la liberté dans le sens Doétique, métaphorique et surtout vague, qu'on lui prête.

Combien y a-t-il de gens qui dient un besoin réel de la hberlé?

Pour combien serait-ce autre chose qu'un couteau dans les mains d'un enfant, qui ne s'avise de peler sa pomme, que lorsqu'il n'a plus de doigts à couper avec?

Quoi de si tyrannique que la liberté? Brutas tue ses fils en l'hormeur de la liberté. Quel despote le lui eût jamais demandé?

Je préférerais toujours le joug d'un despotisme quelconque au joug de la liberté.

Le despotisme est considéré, par celui même qui l'exerce, ou comme un droit, ou comme une puissance acquise par la force et naturellement odieuse :

Comme droit, ainsi que tout droit, il a des limites hors desquelles il cesserait d'êire. Comme puissance odieuse^ il y a une goutte qu'il ne faut pas mettre dans la coupe^ sous peine de la faire déborder.

Mais pour la liberté, quoi qu'elle fasse, elle passe toujours pour une vertu ; il n'y a rien de si effréné qu'une vertu ; elle prend ses plus funestes ou grotesques excèa pour un progrès.

Combien de dupes livrent leur vie à des fripons qui n'ont de pouvoir sur eux que par certaines paroles magiques! paroles qui, semblables aux corps matériels, sont plus sonores à proportion qu'elles sont plus creuses.

0 douce liberté ! je t'invoque à mon tour, et je fais dei vœux que je te prie d'exaucer :

Donne-moi une petite maison au bord de la mer, juste de quoi me loger, avec mon chien, et une chambre qui attendrait toujours un ami, qui ne viendrait peut-être jamais;

Donne-moi la force de rester riche par l'absence des désirs, libre par l'absence des besoins.

Il ne me faudrait plus que le spectacle de la mer, les-

magnificencci du ciel el du soleil, le silence des bois, lamcdiUilioii, le souvenir, la paresse.

0 liberté, ne me donne rien de tout cela.

Divinités qui pouvez donner, ne donnez rien à l'homme de ce qu'il demande; n'ayez pas la cruauté d'accomplir ses vœux.

Le bonheur est quelque chose qui fuit devant nous et qui ne se manifeste que par la poussière que font lever ses pieds.

Que demandais-jedonc tout à l'heure, moi qui mourrais d'ennui et de chagrin, s'il me fallait renoncer à passer presque chaque jour dans une certaine rue de Paris, triste et fangeuse, où est caché tout ce que j'espère de bonheur?

Hugues, après avoir relu le matin des vers dans lesquels le poète annonçait qu'il ne céderait pas aux agaceries de la fortune, qu'il ne donnerait pas pour les trésors de Plutus sa chère liberté, alla le soir au bal.

Une fois arrivé au réel de la vie, on découvre que c'est un-e chose assez insignifiante qu'une très-jeune fille, que l'amour qu'elle ressent n'est qu'un instinct secret pour le sexe, et que le hasard seul vous en a rendu l'objet, sans choix, sans discernement.

Il est vrai qu'à aucune autre époque de leur vie les femmes ne sont aussi propres à inspirer des idées d'amour, d'imagination et de poésie exaltée, peut-être à cause même de cette insignifiance dont nous avons parlé. Les

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choses finies, en général, n'émeuvent pas J 'imagination; comme ceriains oiseaux, elle meurt aussitôt en cage. Tout ce qui tend à la circonscrire lui est funeste. Ainsi reproduisez sur la toile le paysage qui vous aura le plus séduit ; peignez non-seulement les objets, mais leur âme; non-seulement la forêt, mais son silence et le parfum des chênes ; le ruisseau et son murmure qui le trahi! sous l'herbe; le soleil et sa douce et pénétrante chaleur : quelque heureuses qu'aient été vos inspirations, quelque vraie que s'en présente la traduction, vous pouvez tout détruire en y ajoutant un coup de pinceau; mettez un personnage quelconque dans le tableau, vous avez effacé tout le vague du paysage qui faisaitrêver. Un des grands charmes de la campagne et de la nuit, c'est la solitude; c'est la certitude de n'avoir à partager avec personne les sensations que l'on reçoit ; c'est de pouvoir mêler ses propres souvenirs, ses regrets, ses espérances, aux imposantes harmonies de la nature; c'est de faire en imagination délier certains cheveux à cette fraîche briae ; c'est d'attribuer le parfum qu'elle vous apporte à celui si connu de nous qu'elle a pris en s'y jouant. Cette mousse, il ne faut pas qu'elle garde même sur son velours vert la trace d'un pas ; car cette empreinte pourrait ne pas s'adapter à certains petits pieds.

La très-jeune fille est une glace dans laquelle se réfléchissent toutes les impressions; elle semble faite d'une nuée, tant elle est frêle, tant ses formes sont encore indécises et peu arrêtées ; l'inaagination peut alors se donner carrière et nous la faire voir précisément telle que nous la voulons; il semble qu'appelés au conseil de Dieu, nous assistons à la création de la femme, et que nous avons quelque droit de faire écouter notre voix.

Nos désirs pour la jeune fille ont un vague qui leur ajoute un charme indicible : nous faisons un tout délicieux de Cb qui nous plaît en elle : ses cheveux noirs et ses rubans d'un rose si frais semblent également faire partie d'elle; sa robe blanche est pour beaucoup dans l'amour qu'elle nous inspire, celte robe blanche dont notre imagination ne la sépare jamais ; car, à nos yeux, son corps est de gaze blanche et ses pieds de satin blanc.

Je repousse depuis cinq minutes une comparaison qui paraîtra bizarre ou grotesque, parce que la vérité en repose sur un goût peut-être exceptionnel ; mais je sais quelqu'un qui partage ce goût avec moi, et c'est pour ce quelqu'un que je fais ma comparaison. Tu sais le plaisir que donne la vue d'une grande quantité de papier blanc; que de belles choses on y voit! toutes ces rêveries, sans mots pour les peindre, semblent s'y reproduire d'elles-mêmes avec leurs suaves et splendides couleurs.

Eh bien ! il y a dans la jeune fille tout le charme que nous trouvons dans le papier blanc.

A cette indécision dans les formes, il semble qu'à l'heure où les vapeurs de la nuit, après s'être parées pour nos songes de formes et de couleurs diverses, remontent au ciel former les nuages qui vont refléter les rayons roses de l'aube, un de ces rêves, tombé de la robe étoilée de la nuit, s'est condensé à l'air frai^^ du malin.

Rêvons à la vue des jeunes filles, mais désirons-les assez longtemps pour ne les obtenir que lorsqu'elles auront acquis tout ce que leur prête notre imagination ; du cœur, des formes et des sens.

Qu'elles sont heureuses au bal , toutes ces jeunes filles ! que de force d'âme et de corps elles emploient à la danse ! Toute leur vie est là. Cette âme qui se divisera plus tard entre tant d'amour, entie tant de douleurs; ce corps qui s'épuisera à veiller près d'un enfant malade ; tout ce qui sera suffisant plus tard pour tous les devoirs, toutes les vertus, tous Ls bonheurs, toutes les souffrances, tout cela est consacré à la danse!

Aussi comme elles sont légères, comme elles glissent effleurant à peine le parquet que leurs petits pieds ne semblent toucher de t^^mps en temps que pour marquer la mesure!

Ces fleurs, ces gazes, ces rubans, ces yeux baissés, d'où la joie et le bonheur s'échappent, celte musique, tout cela se confond, forme un tout délicieux, enivrant.

Voilà la femme : ne la laissons pas se mêler à la prose de notre vie ; ne la laissons pas souiller ses pieds dans la fange de nos rues; ce serait faire comme ces magiciens peu sorciers, qui, pour obéir à certaines sympathies mystiques, enchâssent les émeraudes dans du fer: enchâssons les émeraudes dans l'or.

Et pensons que les pieds des femmes doivent ne se poser que sur les tapis moelleux de l'Orient, ou sur les tapis de mousse et de violettes des bois; que leurs mains inactives doivent rester effilées et blanches ; que les femmes doivent vivre entourées de fleurs et de parfums auxquels se mêlent leurs douces haleines.

ieurs affaires doivent être des bals ; leurs jours doivent être des fêtes; leurs joies, l'amour; leurs peines, l'amour.

€'est ce que pensa l'étudiant; c'est ce qui le fil ren-

lier à son quatorzième élage, le cœur navré el découragé.

Il se ^-eprésenlait Thérèse obligée, par l'exiguité de leur fortune, de s'occuper des soins du ménage ; ses mains perdant leur éclat et leur douceur ; il la voyait à pied dans une rue et au milieu delà foule, exposée à la fatigue des rues et aux regards des passinils.

« Oh ! se dit-il, je n'épouserai pas Thérèse; il faut enchâsser i'éaieraude dans l'or, n

l'onclb d'amériqub

« Mon cher neveu, » Tu avais à peine trois ans quand j'ai quitté l'Europe; aussi n'est-ce pas par suite du souvenir que j'ai gardé de toi que je t'écris de préférence à tout autre de nos parents. Je ne sais si tu es blond ou l^run, brave ou mauvais garçon, mais je suis parti brouillé avec ton père; et comme, après vingt ans passés loin de mon pays, de mes parents et de mes amis, je prends le parti de venir finir près de vous une vie trop agitée, j'ai cru devoir m'adresser à toi pour que tu prépares ton père et ta mère, ma sœur, à mon retour imprévu» Ces vingt années se sont passées pour moi dans les travaux et les préoccupations du commerce et des affaires d'argent ; il est temps de me reposer et de ne plus user ma vie à la poursuite de ce vil métal que l'on appelle l'or. Nous ne nous séparerons plus. Je t'écris du Havre, où j'arrive

par un paquebot qui m'apporle d'Amérique, Dans quelques jours je serai auprès de toi ; je te dirai par quel hasard j'ai appris ton séjour et ton adresse à Paris. » Ton oncle, » Jean Lfxlercq. »

Hugues fut pris d'un grand saisissement à la lecture de cette lettre : il la relut dix fois de suite, s'arrêtant sur chaque mot et le commentant.

« Allons, dit-il, voilà une bonne chance qui se présente ; voici venir mon oncle à héritage, un oncle d'Amérique. Parti depuis vingt ans, il doit avoir une immense fortune, ainsi qu'il le laisse entrevoir en parlant des occupations qui ont rempli ces vingt années.... Je ne puis décemment le recevoir dans mon atelier.... Il peut arriver d'un moment à l'autre.... Heureusement que j'ai de l'argent. »

Un domestique vint troubler ces méditations. « Madame la comtesse de.... présente ses civilités à monsieur, et le prévient qu'elle pourra lui donner séance aujourd'hui.

— Présentez mes très-humbles respects à madame la comtesse de...; mais un oncle m'arrive aujourd'hui d'Amérique : il faut qu'elle ait l'extrême bonté de vouloir bien m'assigner un autre jour. »

Quelques camarades entrent en fumant : « Viens déjeuner.

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que.

— Je te suppose une autre raison.

— Il me vient un oncle d'Amérique, et il faut que je me prépare à le recevoir.

— Un oncle d'AmcTique !

-- Un oncle d'Amérique.

— Cela change tout.

— Je vous le disais bien.

— Cela change tout jusqu'à un certain point ; c'està-dire que c'est toi qui payeras h déjeuner ; partons.

— Non, il faut que je lui trouve un logement.

— Eh bien! nous le chercherons tous ensemble après déjeuner.

— Garçon, des huîtres et du vin de Sauterne, première qualité.

— Un oncle d'Amérique ! Alors, adieu aux pinceaux et à la palette, adieu à l'atelier et aux beaux arts.

— Nullement. D'abord, mon oncle n'est pas forcé de m'enrichir, surtout de son vivant ; et d'ailleurs c'est par goût, par passion, par entraînement, par vocation, je l'espère, que je me suis fait peintre.

— Garçon, il n'y a plus de vin.

— Hugues, te voilà riche, tu vas méconnaître tes amis.

— Moi, vous me connaissez mal; votre amitié m'est aussi chère que la peinture, mes amis, mes bons amis. J'aurai toujours mon atelier : seulement les cigares seront de meilleure qualité, et nous fumerons du taèac dans des pipes d'ambre.

■— Garçon, du vin 1

— Garçon, que les mets les plus savoureux paraissent.

— Messieurs, que faut-il vous commander?

— Ne m'entends-lu pas? je te dis de couvrir ceite table des mets les plus exquis.

— Nous avons en poisson du turbot, des soles.

— Apporte tout ce que tu trouveras de mieux et ne nous laisse plus manquer de vin.

— II n'est pas de plus touchant spectacle que celui de l'amitié qui se retire devant l'infortune.

Que dirons-nous de celle qui subsiste devant la fortune?

— Buvons à l'indépendance de l'Amérique!

— Buvons à cette noble terre qui recèle l'or dans son sein.

—Buvons aux parents qui amassent l'argent que nous dépenserons !

— Buvons à mon respectable oncle Jean I

— Buvons à l'oncle Jean !

— Garçon, emportez ces bouteilles, ce vin grossier : versez-nous du Cécube et du Falerne.

— Et du vieux, mis en bouteille lejour ou Mécène fut salué par le peuple au théâtre.

— Puer, couronnez nos coupes.

— Garçon, ce Cécube n'arrive pas?

— Monsieur, il n'y a pas de Cécube.

— Et du Falerne?

— Pas davantage.

— Messieurs, je déclare ce restaurant une horrible gargote.

— Garçon, avertis ton maître que mon oncle d'Amérique ne prendra pas ici un seul repas.

— Un oncle qui a passé vingt ans en Amérique.

— Il faudrait être bien paresseux pour n'y pas gagner cinq mille francs par an.

— Garçon, tu es sûr de n'avoir ni Cécube ni Falerne ; alors donne du vin de Champagne.

— Du Champagne frappé.

— Que servirai je encore à ces messieurs?

— Quelque chose de très-cber.

— Sers nous promptement et nous te ;'prodi guère s de l'or.

— Quel dessert prendrons nous?

Dulcia poma,

Castancae molles et pressi copia laciis.

— Des pommes, des marrons et du fromage de Brie, comme s'il en pleuvait.

— Tu altères le texte : castaneœ molles y ce sont des châtaignes bouillies.

— Garçon, des cure-dents.

— A qui donc crois-tu avoir affaire, garçon ? Tu ne sais pas probablement que noire oncle d'Amérique arrive avec deux millions de revenu : garde tes curedents de plume pour des agents de change. Donne-nous des cure-dents de topaze.

— Garçon, la carte. »

La carte se monte à plus de cent francs : il faut réunir toutes les bourses.

« Fais mettre cela sur le compte de^ton oncle. »

On paye, on sort les yeux brillants et incertains, le teint animé; on va chercher des io^ements.

■< Madame, c'est à vous qu'est ce logement.

— Oui, monsieur.

— Vous le louez garni?

— Oui, monsieur.

— Combien par mois ?

— Cent francs.

— C'est pour mon oncle d'Amérique, je ne marchande pas ; mais vous ôterez ces gravures représentant des

Lapons et des rennes ; il y a de quoi faire mourrir dô froid un oncle qui arrive en Amérique.

-» Quand arrive monsieur votre oncle?

— Domain, après-demain, dans huit jours peut-être; mais je loue votre appartement dès aujourd'hui; vous allez faire allumer un très-grand feu que l'on entretiendra jour et nuit jusqu'à l'arrivée de mon oncle.

— Mais, monsieur, s'il ne vient que dans huit jourst

— Je suppose, madame, que vous n'avez pas la prétention de connaître mieux que moi mon oncle d'Amérique. Mon oncle est extrêmement frileux, cela ne vous fait rien : on vous payera.

— Est-ce que tu ne fais pas hassiner le lit de ton oncle.

— Certainement.

— Il faut ie bassiner avec du sucre,

— Mais, madame, je vous recommanderai une chose à ce sujet ; ayez bien soin que ce soit du sucre de canne et non du sucre de betterave; cela serait on ne^'peutplus désagréable à mon oncle; nous payons généreusement, mais nous voulons être bien servis. Je vous recommande aussi de le nourrir convenaJ)lement ; donnez-lui des gnanas.

— Dis donc, Hugues, pourvu que ton oncle n'arrive pas habillé en sauvage, vêtu d'un tablier et d'un chapeau de plumes.

— Ou d'une peau de lion avec une massue.

— J'espère que non, et d'ailleurs on lui trouverait tout de suile.

— Parbleu, un millionnaire!

— Qu'est-ce que tu dis donc, un millionnaire?»

Le lendemain matin, Hugues se réveilla extrêmement fatigué (les excès du déjeuner, mais il ne tarda pas à faire descendre des idées agréables dans sa tête appesantie, il pensa ^etle fois avec ravissement à Thérèse : les ridicules rêves de la veille étaient détruits, mais il restait l'espoir d'une situation plus heureuse pour Thérèse, et surtout un avenir sans inquiétudes ; il pourrait, sans cesser de travailler, entourer Thérèse d'une itartie du luxe dans lequel il voulait voir les femmes.

On frappa à la porte.

«Entrez.»

Un homme se présenta. Il pouvait avoir cinquantequatre ans.

11 n'avait pas moins de cinq pieds et demi de haut, mais il était si maigre que ses coudes, ses épaules, ses genoux, paraissaient pointus et près de percer ses vêtements; sa figure avait bien deux profils, mais la réunion de ces deux profils ne formait rien qui ressemblât à une face; par moments il se tenait un peu courbé, mais, sitôt qu'il pouvait s'en apercevoir, il se relevait brusquement, comme un homme habitué à regarder sa haute taille comme un avantage, et bien décidé à n'en pas perdre une ligne.

Il était vêtu d'un longue redingote polonaise verte à collet droit et à brandebourgs ; le collet était en astracan pelé; son pantalon, de couleur chamois, était un peu court ; ses bottes étaient parfaitement cirées, mais les talons eu étaient usés de travers.

Il avait en outre une cravate blanche et un col de chemise qui, sans être sale, n'était cependant pas aussi

blanc que sa cravate, soit que la chemise fût antérieure d'une demi journée, soit que l'étoffe en fût plus grossière. '^

— Il n'avait pas de gants; il tenait d'une main un chapeau chauve et une canne de bambou.

« Monsieur Hugues?

— C'est moi.

— Je viens de la part de votre oncle Jean.

— De mon oncle Jean, monsieur? donnez-vous donc la peine de vous asseoir ; daignez excuser si je vous reçois au lit, mais je vais me lever.

— Monsieur, je ne le souffrirai pas ; nous causerons aussi bien ainsi. Monsieur votre oncle est arrivé; il m'a chargé de vous en prévenir ; pensez-vous que vous le reconnaîtrez ? il me marque qu'il est un peu changé.

— J'étais trop jeune quand il est parti, pour pouvoir le reconnaître aujourd'hui ; mais j'ai toujours entenJu parler de lui dans ma famille avec une grande tendresse ; et, tout petit, on me faisait, le soir, prier pour lui.

Il n'y avait pas là un mot de vrai : l'oncle Jean était un assez mauvais sujet, dont le départ avait comblé de joie son beau- frère et même sa propre sœur ; mais, visà-vis de cet étranger probablement ami de son oncle, l'étudiant crut devoir altérer un peu les faits.

« C'est singulier, dit l'étranger; je croyais votre oncle un peu fâché avec son beau-frère.»

La vérité est que le beau-frère l'avait mis à la porte ; mais l'étranger paraissait ignorer celte circonstance, et je ne puis affirmer que Hugues l'eût jamais sue.

«Il est possible, dit Hugues, qu'il y ait entre eux quelque refroidissement, comme il arrive dans les familles même les plus unies ; mais je sais qu'ils «laienl

fort inquiets do mon excellent oncle, et, choque fois qu'il ventait un peu fort à la mer, chaque fois que l'on apprenait un sinistre, on disait toujours: «Pourvu qu'il n'arrive pas de malheur à Jean ! »

— Oh ! monsieur, pourquoi votre oncle ne peut-il pas encore vous entendre? il serait si heureux de n'avoir rien perdu de l'affection de sa famille ; je suis son plus ancien ami , et je peux être garant de son cœur. »

Les rideaux étaient fermés, mais les yeux s'habituaient graduellement à l'obscurité, et l'étudiant, qui dans l'étranger n'avait pu voir d'abord que quelque chose de grand et de mince, commençait à discerner la pauvreté m;)l dissimulée de son costume.

« Hélas ! pensa-t'il, voilà un pauvre diable auquel l'arrivée de mon oncle ne sera pas moins utile qu'à moi. Pourvu que sa tendresse soit plus réelle que la mienne! mais je ne serai pas ingrat; il n'y aura rien de si facile que d'aimer un homme qui aura assuré mon bonheur et celui de Thérèse.

— Et quand vient mon oncle ? ajouta-t-il tout haut.

— Ton oncle ! s'écria l'étranger, il est devant toi ; je ne puis imposer plus longtemps silence à mon cœur, embrassons-nous. »

Et l'oncle se mit à étreindre vigoureusement son neveu.

Hugues était stupide d'étonnement ; l'extérieur de son oncle n'annonçait pas la richesse; il lui sembla que cet embrassement le ruinait; il ne put manifester sonétonnement mêlé d^ joie que par quelques exclamations incohérentes.

« Mon neveu, dit l'oncle Jean, nous avons beaucoup à causer; fais-moi donner à déjeuner.

— Volontiers, je vais m'habiller.

LE CHEMIN LE PLUS COfeKT. 143

— Ta le vois, mon bon ami, dit l'oncle Jean pendant que Hugues s'habillait, la fortune ne m'a pas plus souri dans un monde que dans l'autre, et je reviens au moins aussi gueux que j'étais parti.

>~ Ali! pensa Hugues, tout mon bel avenir s'écroule, et les mains de Thérèse me semblent déjà toutes rudes, ou plutôt je n'épouserai pas Thérèse. »

Il descendit, fit mettre deux couverts dans sa chambre et commanda le déjeuner.

« Mon oncle, dit-il, je vais vous traiter sans cérémonie, vous allez partager le modeste déjeuner de l'artiste.»

Le garçon du restaurant était monté ; Hugues demanda deux biftecks, du fromage de Brie et de la salade ; il sortit de l'armoire une bouteille de vin déjà entamée.

L'oncle Jean mourait de faim ; en attendant les biftecks, il trempait du pain dans de l'eau rougie.

« Il faudra que tu me donnes asile pour quelques jours, jusqu'à ce que j'aille rejoindre ma sœur, ma bonne sœur, ta mère. »

J'étais bien ivre hier, pensa l'étudiant, pour retenir une chambre de cent francs par mois; heureusement qu'il y a au-dessus d'ici une petite mansarde que l'on me prêtera.

Les biftecks arrivèrent ; l'oncle en mangea un et 1? moitié de l'autre.

« Je viens du Havre, et je n'ai pas osé aller chez ma sœur, dans la crainte d'être mal reçu ; tu me rassures ; îu me prêteras dix francs que je redois sur ma place au conducteur de la diligence, et pour lesquels il a gardé ma malle. »

Hugues cependant mangeait à peine, absorbé par ses réflexions.

Tout à coup , comme le garçon entrait pour servir le fromage de Brie, il frappa du poing sur la table comme un homme éc-airé d'une idée subite.

« Garçon î montez deux perdrix truffées, des choux de Bruxelles, une salade de volaille et du vin de Champagne. »

Le garçon resta ébahi, l'oncle Jean serra la main de son neveu.

Après le déjeuner, Hugues mena son oncle dans le logvmont qu'il avait retenu pour lui , et le recommanda aux soins de l'hôtesse; il alla lui-même chercher la malle à la diligence, fit venir un marchand d'habits tout faits et habiller l'oncle Jean convenablement.

« Oh! mon cher oncle, disait le soir Hugues en remontant ses nombreux étages , vous avez cru me tromper; le piège était bien tendu, et, à dire le vrai, j'ai failli y donner tête baissée ; sans le monstrueux diamant de cette épingle que vous avez maladroitement laissé voir en déboutonnant votre redingote , j'étais pris. >Comme s'il n'était pas naturel qu'un homme qui revient millionnaire veuille s'assurer des objets de sa splendide affection ! Vous avez voulu m'éprouver, cher oncle Jean, vous êtes battu avec vos propres armes. Maintenant que j ai la clef de tout ceFa, je vois une foule de choses qui vous trahissent. Votre émotion de joie en voyant l'appartement que je vous destinais, tandis qu'un homme ruiné eût refusé de l'accepter; et puis cette affectation dans la pauvreté de voire costume, et surtout une chose qui

LE CHEMIN LE PLUS COURT. liu

aurait dû me frapper au premier moment : on ne revient pas des pays chauds avec une polonaise. Ah ! mon oncle Jean, l'invention de la polonaise ne vous fait pas honneur. La polonaise I c'est trop fort. La polonaise \ous trahit, h

Hugues continuait à se faire une position passable dans son métier; les marchands lui achetaient volontiers ses tableaux; il peignit, pour une exposition publique, une vue di la baie d'Étretat.

Hugues peignit avec amour ces lieux où il avait laissé tant de souvenirs. Son tableau eut un grand succès.

Ce n'était pas un talent achevé ; mais on voyait que le peintre sentait vivement, qu'il aimait et comprenait celie grande poésie de la nature ; il avait bien rendu l'immensité et la puissance de la mer, la majesté de ces falaises blanches, qui s'élèvent comme de gigantesques cathédrales gothiques , et que couronnent et dorent les fleurs jaunes des ajoncs.

Il avait surtout reproduit et fait comprendre cette influence physique et morale qui élargit la poitrine et élève la pensée; toute cette grandeur qui semble la réalisation d'un rêve ; tout en proportion avec l'immensité de lOcéan ; le galet, ces pierres arrondies qui sont le sable de la mer; des oiseaux dont l'instinct et le vol capricieux rappellent les hirondelles de nos rivières, et qui de l'extrémité d'une aiie à l'extrémité de l'autre ont la hauteur d'un homme.

Une médaille d'or lui fut décernée; on s'occupa de lui pendanl ce qui compose un siècle à Paris, c'est-à-dire un peu moins d'une semaine; on l'attira dans quelques salons où jusque-là il avait été toléré; on commença à s'apercevoir qu'il était jeune, bien fait, noble, naturellement distingué, qu'il avait dans l'esprit une indépendance et une originalité qui n'excluait pas la grâce.

Là, il voyait les femmes les plus séduisantes; le luxe qui les enloiirail produisait une charmante harmonie; il se confirmait dans l'idée que la richesse est nécessaire aux femmes, autant que l'air et un doux soleil aux fleurs; il pensait à Thérèse, et se consolait un peu en songeant à son oncle, qui conservait toute l'importance ell'infaillibihté d'un lîomme riche, sans que cependant cette richesse se trahît autrement que par le degré de crédulité et de révérence qu'il semblait se croire le droit d'exiger de ses auditeurs.

Du reste, à mesure que Hugues gagnait de l'argent, il payait ses dettes; il divisait chaque mois une petite somme entre ses créanciers.

Cependant il ne trouvait pas dans les arts tout ce que son imagination lui avait promis ; l'indépendance de l'artiste lui semblait surtout une chimère.

L'opinion, ce tyran capricieux et sans discernement, qni sans cesse exige de l'artiste plus que ce qu'il vient de faire, ou autre chose que ce qu'il sait faire ; qui, semblable à cette voix mystérieuse qui poursuivait Ahasvérus, lui crie sans cesse : « Marche! marche! »

Les exigences des gens qui payent et qui, dans leurs échanges d'argent contre des travaux d'art, pensent toujours que celui qui, dans l'échange de deux valeur»*--

réputées égales, reçoit l'argent, doit de la reconnaissance à celui qui reçoit le tableau ou le livre.

Les grands ouvrages donnent l'immortalité; mais ce sont les petits qui donnent du pain, sans lequel la vie finirait et l'immortalilé commencerait trop tôt.

Avant qu'il se fût trouvé des peintres qui pussent assez compter sur la fécondité de leur imagination et la facilité de leur crayon pour faire par an trois cents tableaux réduits sur un carré de bois grand comme la main; avant que les Johannot eussent inventé la vignette, le peintre ne vivait que de portraits, comme l'écri vain d'articles de journaux, qui résument et prodiguent un livre chaque jour en soixante lignes; comme le musicien de leçons de musique qui abrutissent le maître et rendent l'élève quelque chose qu'on appelle de notre temps dilettante.

Hugues faisait des portraits.

Voici ce qui arrive à un peintre qui fait un portrait, sauf les nuances qu'apportent nécessairement la position sociale et l'éducation du modèle.

« Monsieur, suis je bien ainsi?

~ Madame, je ne saurais trop vous recommander de prendre une pose naturelle.

— Mais, monsieur, je ne crois pas me maniérer.

— Ce n'est pas ce que je veux dire, madame; je veux simplement vous engager à prendre la pose qui vous est laplus habituelle; je ne puis peindre que ce que je vois, et il faut avant tout que la personne que l'on peint tache de se ressembler à elle-même. »

La femme considère cette observation comme nonavenue; elle garde une pose prétentieuse et maniérée, elle lève les yeux au ciel ou les ferme languissamment; elle serre les lèvres pour se rapetisser la bouche ; elle est

iialurellcmeiU enjouée, elle prend un air majestueux. Le peintre fait son esquisse.

«Dites-moi, monsieur, ne serais-je pas mieux ainsi?

— Je ue pense pas.

— Cependant je crois que cela fera mieux. »

Elle prend une pose toute différente de la première, sans êire cependant pour cela moins affectée.

Le peintre elïace son esquisse ; comme il va en commencer un autre :

« Décidément vous aviez raison, la première pose valait mieux. )>

Et le malheureux artiste recommence ce qu'il a effacé.

« Je vous recommanderai la couleur de mes yeux; j'ai la faiblesse d'y tenir. Cela est excusable quand on a si peu de chose de bien.

— Madame est trop modeste; car, au contraire. ...» Pendant ce temps, elle a encore changé de position.

« Voudriez -vous avoir la bonté, madame, de reprendre la position que vous aviez tout à l'heure?

— C'est qu'elle me gêne un peu.

— Alors, madame, prenez en une que vous puissiez garder, car il me faut recommencer mon ouvrage chaque fois que vous remuez.

-— Alors, je vais reprendre celle de tout à l'heure. Suis-je bien comme cela?

— Très-bien, si vous y restez.

— Henriette. »

Entre la femme de chambre, laquelle est aussi la cuisinière.

« Henriette, apportez-moi mon écrin. >»

Écrin est un mot qui n'est pas d'un usage habituel

entre la maîtresse et la domestique, et dont on ne se sert que pour le peintre, et pour lui donner une brillante idée de sa distinction.

« Comment dit madame ?

— Ma boîte à bijoux, imbécile ! »

Henriette apporte une boîte.

« Dites-moi, monsieur, quel collier et quels pendants d'oreille me conseillez-vous de mettre ?

— Ceux qui v us plairont le mieux, madame.

— Mais il me semble qu'un peintre doit avoir là-dessus des idées.

— J'aimerais assez le corail.

— Cependant, ce sont ordinairement les femmes brunes qui affectionnent le corail, et si j'ai quelque chose de passable, c'est la blancheur de la peau.

-- Je n'en ai jamais vu une plus belle.

— Je vais mettre des diamants.

— Mettez des diamants.

— Henriette!

— Madame?

— Avez-vous pensé à prévenir le coiffeur pour ce soir?

— Non, madame.

— A quoi sert-il alors que je vous parle. Allez-y tout de suite ! Ah! monsieur, on est bien malheureux d'avoir des domestiques; je me surprends quelquefois à envier la position d'un artiste; au moins vous êtes indépendants; vous faites vos affaires vous-mêmes.

— Hélas ! madame, je suis forcé de vous ôter cette illusion, je ne suis pas assez heureux pour cirer mes bottes moi-même.... Ma?.s je vous supplierai de tourner la tête un peu plus à droite, comme voui 4liez tout à l'heure.

— Mon Dieu, monsieur, je ne sais pourquoi on n'a jamais pu me faire ressemblante; j'ai deux portraits de moi, ce sont deux horreurs. Sur le dernier, j'ai une bouche qui n'en finit pas ; je vous recommande la bouche ; ce n'est pas que j'y tienne ; quand on a une grande fille *le six ans... »

La fille en a neuf.

« Quand on a une grande fille de six ans, il faut renoncer à toutes les prétentions; mais mon mari aime beaucoup ma bouche, et il serait désolé de la voir trop grande sur le portrait.

— Je vojis la ferai aussi petite que vous voudrez, madame.

— Surtout, monsieur, je ne veux pas être flattée; je ne suis pas comme ces femmes qui exigent qu'on donne à leurs portraits tous les charmes qui leur manquent. Je fais demander le coiffeur pour une soirée, un bal où je vais ce soir; je n'aime guère le monde; mais on ne peut se dérober aux exigences et aux devoirs de la société. Et puis mon mari veut que je sorte un peu de la solitude qui me plaît infiniment. Je ne sais comment m'habiller ce soir, car il ne faut pas faire peur.

— Certainement, madame...

— Pensez-vous que je ferai bien de mettre du bleu ?

— Le bleu doit vous aller à ravir.

— Cependant, toutes réflexions faites, je mettrai une robe de crêpe rose. Remarquez, s'il vous plaît, que j'ai le nez assez délicat; c'est même tout ce que j'ai de remarquable dans la figure.

- — Ah ! madame.

— Permettez que je voie.

— Il n'y a presque rien de fait.

— C'est égal, c'est très-joli, très-joli; mais pourquoi ai-je ainsi le cou noir et bleu?

— Ce sont des ombres indiquées.

— Mais :5'est que je passe, au contraire, pour avoir le cou très-blanc; je vous avouerai même que c'est ma prétentiori.

— Je vois mieux que personne, madame, que vous avez le cou d'une blancheur éblouissante, mais j'ai eu l'honneur de vous dire que ce sont des ombres que j'indique; d'ailleurs cela ne restera pas ainsi.

— A la bonne heure.

— Voulez vous, madame, vous remettre en place?

— Très-volontiers; suis-je bien ainsi?

— Vous êtes charmante de toute manière, madame; mais si vous préférez maintenant celte pose,, il va falloir que j'efface tout pour recommencer. La tète un peu à droite; baissez les yeux un peu plus.

— Est-ce que je n'avais pas les yeux au ciel?

— Non, madame.

■— C'est singulier ; c'est que c'est un mouvement qui m*est très familier.

— Il est alors facile de changer le mouvement des yeux. »

Entre un monsieur; ce monsieur est un courtier marron que la dame décore du titre d'agent de change.

« Tenez, monsieur T..., mon mari veut que je me fasse peindre encore une fois.

— On ne saurait trop reproduire un aussi charmant visage.

— Voyons, T..., vous savez que j'ai horreur des compliments; trouvez-vous que je sois ressemblante?

— Certainement la peinture de monsieur est fort bien;

je dirai plus.... elle est.... elle est.... fort bien; mais vous êtes plus jolie que cela. »

Le peintre se retourne avec l'intention de faire observer au connaisseur que le portrait n'est qu'ébauché; mais il s'arrête, et sa pensée se dessine sur ses lèvr^* en un sourire ironique; le cctnnaisseur continue :

« Il y a, ou plutôt il n'y a pas. .. un je ne sais quoi ; enfin, monsieur, je voudrais voir ici, dans les ysux, plus de.... vous comprenez; et aussi quelque chose dans le front.

— Et, dit la femme, ne trouvez-vous pas aussi que le cou est un peu noir?

— J'ai eu l'honneur, dit le peintre un peu impatienté, de dire à madame que, si je ne marque pas d'ombr s, elle aura la figure plate comme une silhouette ; avec un peu d'attention, madame apercevrait ces ombres sur la nature.

— Ah! pour cela, dit le connaisseur, monsieur a raison, ce sont les ombres ; on ne peut chicaner les peintres là-dessus ; c'est une imperfection, mais ils ne peuvent faire autrement. L'art a ses limites ; les madones de Raphaël ont peut être un peu moins d'ombres que le portrait que fait monsieur, mais elles en ont cependant. »

Le peintre, pour cette fois, se lève et annonce qu'il reviendra le lendemain. Le lendemain, on le fait attendre une heure, puis on ne veut plus mettre de diamants, etlacoifTure a été changée....

Touyjurs préoccupée des ombres de son cou, la dame a clandestinement enlevé et jeté ce que le peiBtre avait mis de bleu sur la palette...

« Mais que cherchez-vous donc, mon cher oncle?

— Rien, une épingle que je mets d'ordinaire à ma chemise.

— Comment ! rien? votre gros diamant !

— Mon gros morceau de verre ; un superbe diamant qui ma coûté cinquante centimes.

— Ce n'est pas possible !

— Comment, pas possible! veux-tu gager un déjeuner? Le voici dans les cendres. »

On appelle un orfèvre : le diamant est en cristal et la monlure est en cuivre.

Hugues paye le déjeuner.

Huit jours après, l'oncle était commis dans une maison de banque; il gagnait 1,800 francs par an, et se trouvait le plus heureux des mortels.

C'était, du reste, un fort brave homme, qui abusait beaucoup du droit de narration que croient avoir les voyageurs ; il n'avait réellement rapporté du Nouveau Monde que des histoires et des fables, et il en usait avec une prodigalité qui faisait regretter qu'il n'eût pas rapporté autre chose.

Hugues se vit alors forcé de renoncer formellement à ses espérances ; cependant l'Assomption approchait, et c'était le jour de l'Assomption qu'il avait promis d'être auprès de Thérèse. Quoiqu'il eût pris la décision de ne se marier que lorsqu'il serait riche, il voulait néanmoins la voir et lui donner, les raisons du retard qu'il mettait à leur union; il se hâta de finir quelques portraits et d'arranger ses autres affaires.

Un marchand de tableaux, qui lui devait de l'argent, le paya en une lettre de change à neuf mois de date ; personne ne voulut l'escompter, et Hugues fut forcé

de garder en portefeuille celte valeur prétendue.

Deux jours après il était au Havre ; il arriva dans la nuit et coucha à l'auberge; le lendemain était le jour de l'Assomption ; pour ne pas manquer à sa promesse, il résolut de n'aller chez son père qu'après sa visite chez le clerc.

Il partit donc de grand matin pour Étretat, le cœur serré, en songeant qu'il allait revoir Thérèse, et perdant peu à peu de vue les excellentes raisons qu'il avait lrou\ées de ne pas l'épouser.

Voyons cependant ce qui se passe à Élretat.

La nalure a revêtu ses habits de fête; la mer est bleue, à peine ridée par un faible vent de nord- est; les côtes sont couvertes d'ajoncs, dont les fleurs nombreuses sont un heureux présage pour la pêche du maquereau. Dans les parties où il n'y a pas d'ajoncs, l'herbe rase est glacée d'un reflet lilas produit par les têtards en fleurs.

Tout le monde s'est rendu de bonne heure à l'église.

Dans la maison du clerc trois personnes ont eu, dès la veille au soir, une même pensée sans se la communiquer : c'est le jour de l'Assomption que Hugues doit arriver. Thérèse n'en a pas douté un seul instant, et elle presse les heures trop lentes ; elle songe à sa parure du lendemain. Tout le monde la trouve embellie. Comme elle sera heureuse de lire cette remarque dans les regards de son amant !

M ai Ire Kreisherer pense que Hugues arrivera le jour de l'Assomption ou tout autre jour, et il caresse dans sa tête les motifs de la musique qu'il veut faire pour la messe de mariage ; il y intercalera l'hymne à la Vierge;

0 yung Frau.

C'est le premier air que Hugues et Thérèse ont chanté ensemble, et c'est ia composition la plus savante du maître de musique.

Vilhem pense qu'il eût mieux valu que Hugues m fût jamais entré dans la maison.

Monsieur le maire est dans son banc avec monsieui Bernard, qui cherche, à force d'humilité, à se faire pardonner cet excès d'honneur.

Le prêtre monte en chaire; mais ses paroissiens ne donnent pas à ses paroles l'atteation accoutumée. Us sont distraits. Ceux qui sont voisins échangent quelques paroles à voix basse ; les autres se montrent par signes un notable changement survenu dans l'église.

Non qu'on eût imaginé de faire badigeonner en jaune les arceaux et les faisceaux de colonnes auxquelles le temps a donné une froide et solennelle teinte grise.

Ce n'est que de notre temps que cette idée est, pour la première fois, tombée dans la cervelle d'un jeune pasteur.

Le changement qui causait de telles distractions aux habitants d'Élretat, d'ordinaire si recueillis, était moins important aux yeux d'un artiste, mais d'un tout autre intérêt pour les superstitieux habitants des côtes.

Accoutumés aux dangers de la mer, à ces dangers contre lesquels souvent laforce et la prudence humaine ne peuvent rien, il leur faut avoir recours à une protection céleste; l'homme qui se sent impuissant a he* soin de prier, de croire à une puissance supérieure . faute d'un Dieu, il adresserait ses vœux à une pierre.

Il y avait dans l'église d'Étretat, à gauche de r^\utel, une statue de saint Sauveur, placée de telle sorte qu'un homme, dans la même situation, verrait parfailemen»

ia porte d'amont et les bâtiments qui la rasent pour entrer dan? la baie. C'était pour les marins un grand sujet de confiance que de se savoir ainsi sous les yeux de leur saint favori; et c'était devant lui que les (cmmes faisaient le plus volontiers brûler de petites chandelles.

Mais il y avait deux raisons puissantes pour que le curé ne partageât pas l'enthousiasme de ses ouailles pour saint Sauveur. D'abord le culte de saint Sauveur est une hérésie, une idolâtrie même; car saint Sauveur n'a place dans aucune légende : c'est par abus que du Christ Sauveur on a fait saint Sauveur, que l'on a incarné un attribut du fils de Dieu au point de faire un Dieu de cet attribut.

L'autre grief du curé contre le malheureux saint Sauveur n'exerçait pas une moindre influence sur son esprit; la statue de saint Sauveur était un simple morceau de bois grossièrement taillé, plus grossièrement peint, et qui tenait beaucoup plus de la bûche que du Dieu.

Aussi monsieur le curé, qui étaitfort jaloux de la bonne façon de son église, avait condamné saint Sauveur au feu, en sa qualité d'idole et de faux dieu, et avait ^la fois débarrassé sa conscience d'une hérésie qu'il tolérait depuis trop longtemps, et ses yeux d'un aspect qui ne cadrait pas avec le beau style de l'église.

Ce fut donc au milieu de l'inattention la plus marquée que monsieur le curé prononça un discours relatif à la résurrection de Lazare et du fils de Dieu. Il établit lucidement que le Lazare est un mythe et une figure; que le linceul qui l'enveloppe est l'image des liens qui retiennent le pécheur; que la pierre du sépulcre peint à merveille l'endurcissement du cœur dudit pécheur, etc. De iâ,il demanda à ses paroissiens ce qui, à leur sens, avait

été le p]iis donloureax au fils de Dieu dans sa passioii. Est-ce. l'insulte et l'outrage? Est-ce la flagellation ou le couronnement d'épines, etc. Nullement, ajouta- t-il, c'est de se voir dépouillé de ses vêlements et nu devant tout îe monde. Le curé en tira la conséquence que jcs filles devaient soigneusement fermer les fichus violets qui cachent leurs cous.

Peut-être paraîtra-t-il bizarre qu'un prêtre ne profite pas des avantages que lui donnent, pour intéresser et pour émouvoir^ le pays oii il se trouve, et les gens auxquels il parle ; ce pays où le vent est la voix de la mort; ces gens qui sentent tellement le besoin de l'intervention divine dans leurs affaires, que, par les plus affreuses tempêtes, ils arrêtent la manœuvre pour se mettre à genoux et prier la Vierge, etqu'iîs ne se découragent pas >!, a travers les nuées, parait un point bleu : c'est une fenêtre par où peuvent monter leurs prières, et par laquelle Dieu les regarde.

Mais les jeunes prêtres de talent sont retenus dans les villes, où les cures sont plus riches, et les marins sont si bien accoutumés à ne pas comprendre un mot de ce qu'on leur dit en chaire, qu'ils ne jugent de la bonté d'un sermon que par sa longueur. Ainsi, personne n'aurait été blessé du sermon pour lui-même, si ce n'est Vilhem Girl, qui du reste en prenait facilement son parti.

Maître Kreisherer pensait à son hymne nupiiale;

Et Thérèse priait Dieu pour le retour de Hugues.

Monsieur le maire traduisait à monsieur Bernard les citations latines du sermon ; et monsieur Bernard était ravi et stupide d'admiration du savoir de monsieur le maire, lequel cependant ne savait guère que le latin d'officine, ainsi que le curé ne savait que celui de

l'Ég'ise : de sorte qu'en réunissant leur science et leurs lumières, ils n'auraient pu lutter, sans un désavantage marqué, avec un écolier de sixième.

Le curé s'était facilement aperçu de la distraction générale, et il en avait compris la cause : aussi attaquat-il de front saint Sauveur et son culte ; mais son éloquence ne produisit aucun effet, et, lorsqu'on sortit de l'église pour aller en procession bénir la mer, selon l'usage au jour de l'Assomption, tout le monde murmurait, et les marins annonçaient tout haut qu'ils nuiraient pas à la mer tant que saint Sauveur ne serait pas remis en place, parce que, privés de son regard prolecteur, ils n'étaient pas sûrs de rentrer dans la baie.

Monsieur le maire ne se prononçait pas encore et monsieur Bernard était d'avance de l'avis que monsieur ie maire adopterait ultérieurement.

Néanmoins, on descendit vers la mer.

Vilhem seul se dirigea vers la maison du curé.

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