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Le Chemin no 107

Le Conseil général du département de Brenne - et - Mortaise s'est dernièrement occupé de loger, avec plus de convenance, le sous-préfet de Tarentonne-sur-Mortaise, jolie petite ville qui m'a vu naître.

Jusqu'à l'année courante, les fonctionnaires qui ont successivement présidé à nos modestes destinées, s'étaient contentés, pour leur demeure, d'un local situé audessus de la pharmacie de la place aux Chevrettes. On accédait à ce premier étage par un escalier sombre, dont l'usage appartenait également par bail et par

nécessité, à demoiselle Mélanie Perruehon, la sage-femme d'en haut. Les trois couleurs de la patrie, arborées à la fenêtre du salon administratif, caressaient de leurs plis usés, mais majestueux, les bocaux exposés à la vitrine du rez-de-chaussée, sauf les jours où, soulevés par les ratïales assez communes à Tarentonnesur-Mortaise, lesdites couleurs balayaient avec furie l'enseigne de l'accoucheuse, au traditionnel enfant frisé, émergeant d'une rose et suçant un bâton de sucre. Le pharmacien Égalité Jacobs, était en délicatesse avec le Gouvernement et avec le bon Dieu ; il affectait d'éteindre les quinquets de sa boutique, les soirs où treize lampions, éternelle admiration des ïarentonnais, décoraient les trois fenêtres du premier étage, rappelant aux populations enthousiastes quelque anniversaire officiel. D'autre part, mademoiselle Mélanie cherchait, par l'éclat de ses expiations,

à laisser lire, dans son passé, d'imaginaires faiblesses qui, pour cause, n'avaient en réalité jamais trouvé de complices; elle ne manquait pas de suspendre dévotement des chandelles aux ferrures de son balcon, lorsque revenait la fête carillonnée des saints Tibériate et Hégrodon, patrons du Val-de-la-Mortaise, et la neuvaine de la bienheureuse Guérandine, qui ne fut point vierge, comme chacun sait, mais (pii trépassa Tan huit cents, repentante cl absoute.

Ainsi flanqués d'un vilain ange et d'un démon, les sous-préfets de notre ville passaient à maugréer contre le Ministre, le temps de leur exil en nos parages.

Aucun n'eût cru de sa dignité de solliciter un logement plus confortable : c'eût été donner à croire qu'ils s'accommodaient de ce poste de septième classe, si inférieur à leur mérite : ils exploitaient, au contraire, avec un art héréditaire les désa-

gréments de la situation, et faisaient de temps à autre savoir en bon lieu que leurs malles encore intactes ne seraient point débouclées, jusqu'au jour d'un avancement impatiemment attendu. Aussi assistions-nous à un véritable défilé d'administrateurs ; nous en eûmes de jeunes et de vieux, de souriants et de grincheux, de taciturnes et de bavards, de veufs et de célibataires, ils ne se ressemblaient qu'en un point : leur désir de nous quitter.

Or, au cours de l'année présente, sous le règne du beau vicomte Jean de Gourtaville, ex-auditeur au Conseil d'État, un événement considérable survint à Tarentonne, qui jeta les habitants dans une extrême liesse. Égalité Jacobs épousa, en la grande salle de notre hôtel de ville, épousa... je vous le donne en mille...

demoiselle Mélanie Perruchonî Comment s'était élaborée une si disparate union

entre un apothicaire prétrophobe et la viceassistante de la Congrégation; comment la pénitente s'était lassée à la fin de ne mettre au monde que les enfants d'autrui ; comment, fermant les yeux sur la proverbiale laideur de l'accoucheuse quinquagénaire et édentée, ce Spartiate s'était violemment épris des charmes d'une assez respectable cassette; comment le traître, pour en venir à ses fins, s'était hypocritement laissé voir, cierge en main, derrière la sixième bannière au Grand Pardon de la bienheureuse Guérandine; l'histoire indignée le contera quelque jour. Enregistrons seulement ici qu'au jour susdit, le bambin au sucre d'orge-, décroché de son balcon, vint prendre place à côté du mortier d'or qui brillait au rez-de-chaussée, tout ainsi qu'aux alérions des Montmorency - Mortemart, vient parfois s'accoler par alliance assortie, quelque autre glorieux écusson.

Égalité Jacol)s, quoique sentant le fagot, était impopulaire : Mélanie Perruchon s'était foit, par ses aigres propos, de nombreux ennemis : aussi les pompes du mariage furent-elles accompagnées d'un colossal charivari.

Dès que la nuit eut enveloppé notre coteau, cent casseroles au sonore carillon, cinquante mirlitons infatigables, trois vieux tambours crevés, dix chats exaspérés et attachés ensemble par la queue, tous les chiens de la ville, malignement ameutés, et trois cents faussets humains, commencèrent leur tapage devant la pharmacie fermée où le nouveau cou|)le abritait ses ivresses. Longtemps se soutint l'odieuse cacophonie à laquelle s'associaient gaiement de leurs fenêtres, les voisins enchantés. Pas un n'eut l'idée de requérir contre d'aussi bruyantes manifestations l'intervention des cinq gendarmes de la ville, tous retenus d'ailleurs

à la caserne, pour le service particulier de la capitaine, qui, cette nuit-là, mettait au monde (sans le secours de Mélanie Perruchon) deux énormes jumeaux.

Après deux heures de musique, cependant, les moins intrépides songeaient à la retraite, et le concert faiblissait. L'imprudent pharmacien, sentant mollir les assaillants, et croyant déjà leur nombre considérablement réduit, saisit alors une trique et tenta une sortie malheureuse qui eut pour funeste effet de raviver tous les courages et de provoquer une plus unanime explosion de vacarme. En présence d'un résultat si inattendu, l'assiégé blêmit, et voulut pousser la porte pour rentrer incontinent dans la place. Mais sa moitié demeurée au dedans, supposant, dans l'affolement d'une vertu menacée, que la pression exercée du dehors annonçait une invasion ennemie,

réussit, par un effort désespéré, à barrer complèternent ladite porte, coupant ainsi à son héros toute retraite honorable. Un immense éclat de rire accueillit cette manœuvre irréfléchie. Le pharmacien, qui se trouvait dans un très simple et à peine pudique appareil, comprit toute l'horreur de sa situation ; fonçant de la tête au milieu de la foule désopilée, il traversa en courant la place et enfila la rue Camusière, suivi de tous les gamins en délire et de la musique endiablée.

Ayant gagné quelque avance, le malheureux, qui n'avait pas complètement perdu l'esprit, tourna à droite, dans l'avenue Piriotte, et heurta violemment à la porte de M. Saint-Gériès, le commissaire de police, éclairée par le fanal d'ordonnance. Le vigilant magistrat, réveillé en sursaut, crut, à cette heure, s'apercevoir qu'il se passait peut-être en ville quelque événement extraordinaire ;

il se leva diligemment, et il passait son vêtement le plus indispensable, quand, débouchant dans l'avenue Piriotte, la meute impitoyable salua de frénétiques hurras sa victime essoufflée. Le pharmacien commit alors une nouvelle faute.

Au lieu de faire tête en s'adossant aux volets fermés de M. Saint-Gériès, il reprit sa course folle. Ce nouveau « lancer » fut accueilli par de puissantes acclamations. Égalité Jacobs, haletant et suivi de la foule, pointa d'abord vers le bas faubourg, puis instinctivement, ramené vers sa tanière comme le renard blessé, il regagna, par la ruelle du Canon, la place aux Chevrettes. Arrivé là, et sentant toujours la meute sur ses talons, il prit une résolution suprême : au risque de se briser, il se précipita avec l'énergie du désespoir sur la porte toujours fermée de son officine. 0 triomphe! il en rompit les ais et les ferrures... Mais, au milieu

de quel désastre franchit-il le seuil do sa demeure!

La vieille fille n'avait pas recouvré la raison ; elle avait mis à profit les quelques instants qui venaient de s'écouler, pour essayer de consolider la barrière, trop fragile, à son gré qui la séparait de la voie publique; elle avait, dans ce but, accumulé contre la porte, à l'intérieur de la boutique, une multitude d'objets.

Quatre mille exemplaires de l'almanach du Bon-Patriote, destinés à une œuvre de propagande, et formant un ballot résistant, avaient servi de base à un édifice de bocaux, de mortiers et de fioles, qui, s'effondrant avec fracas au passage subit du pharmacien, inonda soudain la boutique et la place d'un torrent de drogues, combinées à doses non prévues par le Codeœ et par les ordonnances.

Epouvantés d'une catastrophe si imprévue, les facétieux Tarentonnais se re-

gardèrent avec stupeur ; les clameurs cessèrent soudain, et chacun rentra chez soi par la plus courte voie. Un seul homme demeura sur la place : loin de fuir comme ses concitoyens, il s'acheminait, au contraire, de toute la vitesse de ses petites jambes vers le pharmacien écumant de rage, qui, les pieds dans Télixir et dans l'onguent, contemplait avec amertume la nouvelle épousée, gisante dans un bain de sirop antiscorbutique et de vin de quinquina où. nageaient des sangsues éplorées. Jacobs tenait à la main une fiole à moitié brisée, décidé à s'en faire une arme contre l'agresseur solitaire qui, après tant d'infortunes, osait encore menacer son domicile. Quand l'homme fut à portée, Jacobs, altéré de vengeance, lui jeta son flacon à la tète... et tout aussitôt reconnut, aux cris perçants de sa victime, qu'il venait d'endommager le représentant de l'autorité,

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l'honnête M. Saint-Gériès, lequel, retardé quelques minutes par la recherche de son écharpe, égarée dans le tiroir aux gilets de flanelle, accourait plein de zèle à la rescousse des infortunés conjoints.

Les événements de cette nuit mémorable eurent deux conséquences.

La première, pensez-vous, sans doute, fut la mort ou l'incurable maladie du commissaire vitriolé? Non. M. Saint- Gériès se porte à merveille ; il se distingue seulement, depuis cette époque, par une singularité physique des plus piquantes : la moitié gauche de son abondante chevelure est noire comme le jais, sa tête est toute blanche de l'autre côté. Voici l'explication de cette étrange particularité, qui le rend semblable à certaines enseignes. Bien que M. Saint-Gériès ne fût pas encore précisément un vieillard, cependant (tout Tarentonne peut l'affirmer) on ne l'avait jamais connu dans

cette ville qu'avec les cheveux blancs. Or, la fiole dont le sieur Jacobs s'était armé pour sa légitime défense ne contenait aucun poison mortel, mais bien un produit dont le pharmacien- tenait dépôt et qu'il débitait comme restituant infailliblement aux cheveux les couleurs de la jeunesse. Rien ne peut rendre la stupéfaction de Jacobs lorsqu'il apprit, au lendemain des événements, l'effet partiel produit sur M. Saint-Gériès par sa demilotion d'eau philocomadore... De mémoire d'homme, jamais, au grand jamais, ladite préparation n'avait occasionné, quoi qu'il en pût dire, la plus légère modification sur la chevelure d'aucun de ses clients. D'où provenait donc cette vertu subite d'une liqueur jusque là si notoirement inofifensive? Évidemment le flacon à demi brisé, qui gisait à ses pieds et qu'il avait ramassé à la hâte dans l'amoncellement de débris, avait dû recevoir quelque

addition du fleuve commun ([ui roulait dans ses Ilots mille substances médicinales? Mais quel mélange, dû au hasard, avait pu transformer l'eau philocomadore en une véritable teinture? Comment retrouver cette proportion merveilleuse des substances, cette fortuite alliance de produits hétéroclites, enfantant spontanément une teinture unique, incomparable, indiscutable?

En vain Jacobs tenta mille combinaisons des drogues qui, cette nuit -là et pour la première fois, s'étaient trouvées en contact. En vain le commissaire, désireux de recouvrer une couleur uniforme, et, par conséquent, intéressé lui aussi à découvrir la formule si étrangement appliquée par le hasard, risquat-il son avenir et sa position en fréquentant assidûment l'apothicaire mal-pensant, en s'enfermant avec lui dans le laboratoire pour arracher à la nature, à force

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de manipulations et d'essais, son secret un instant dévoilé... Le bicolore Saint-Gériès, devenu suspect, fut révoqué ; M. Jacobs s'est ruiné et a mangé en achats insensés de drogues nécessaires à ses tentatives, les écus amassés par MélaniePerruchon dans la carrière de l'accouchement. Tel fut l'unique résultat que leur ont procuré ces infructueuses recherches. La seconde conséquence de cette nuit mémorable fut plus importante. C'est, en effet, à la suite de cette bagarre que le Conseil vénérai de Brenne-et-Mor taise s'est résolu à chercher, pour loger le souspréfet, un local autre que l'appartement situé au-dessus du pharmacien. Ainsi ({uc l'a éloquemment exposé le vicomte de Courtaville, il était impossible que le représentant de l'autorité fût plus longtemps exposé, par suite d'un inconvenant voisinage, à être incommodé de grossières facéties.

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Or, pour que notre charmant administrateur mit tant de chaleur à solliciter un nouveau domicile, il a évidemment fallu que le concert donné au pharmacien du rez-de-chaussée ait indirectement causé à l'occupant du premier étage quelque grave désagrément. Il est vraisemblable que le sous-préfet de Tarentonne s'occupait, la nuit du charivari, à un travail confidentiel offrant un palpitant intérêt, et que les persistantes clameurs l'empêchèrent de se recueillir comme il l'eût désiré. On assure même qu'il était en ce moment-là, par hasard, assisté d'une autre personne (qui n'était point son secrétaire) ; que cette personne désagréablement impressionnée par la scène qui se passait sous les fenêtres, faillit mourir de peur; qu'elle eut grand' peine à reprendre ses esprits, et menaça (l'interrompre sa collaboration si elle avait à redouter dans l'avenir de pa-

reilles algarades; qu'enfin, le sous-préfet désirant passionnément (nous ne savons ])Ourquoi) condescendre aux vœux de cette personne, lui promit d'obtenir un autre logis plus confortable, et surtout plus isolé.

Quoi qu'il en soit de ces incertaines suppositions, les trois couleurs nationales ont cessé d'ombrager le mortier d'or écartelé de l'enfant frisé ; elles flottent maintenant noblement au portail de l'antique hôtel Desnaucars, acquis par l'administration : grandiose résidence, séparée du mail Saint-Nicolas par une belle grille ancienne et par une vaste cour pavée, tandis que, sur les derrières, une terrasse plantée de vieux tilleuls domine de cent pieds le cours capricieux de la Mortaise ; en sorte que les collaborations prêtées au beau vicomte n'ont désormais à craindre aucune tapageuse importunité.

Tout Tarentonne applaudit ùmi si heureux changement. Moi seul, ne me montre pas aussi satisfait. Je suis, en effet, propriétaire de la maison située place aux Chevrettes et occupée par le pharmacien.

Non seulement j'ai dû, vu l'insolvabilité de ce locataire, rétablir à mes frais la porte tragiquement brisée dans la nuit des noces, et remplacer le parquet de la boutique, qui, cette même bienheureuse nuit, avait servi de lit à un torrent déchaîné de substances corrosives ou visqueuses : mais j'ai la douleur de voir toute ma maison inoccupée depuis cette époque. J'avoue même que la dispendieuse publication de cet opuscule a pour principal objet de faire connaître au public, dans le département et par deOà, que mes trois locaux sont « à louer présentement ». Au premier, il y a une glace, dans l'ancien salon de la sous-préfecture, et la cheminée ne fume jamais

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que par les vents d'ouest ; au rez-dechaussée, il y a un parquet neuf en cœur de sapin ; et, au second, on jouit d'une vue étendue sur les gouttières de Tarentonne.

Lorsque eut lieu le déménagement du sous-préfet, un lot considérable de vieux papiers que l'on ne jugea pas dignes du transport, me fut adjugé pour quelques sous. Ces rebuts ont allumé mes bûches. Deux Hasses me restent encore ; je vais parcourir avec vous, lecteur, les pièces qui les composent avant de les jeter au feu.

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