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PIÈCE VII

Dépêche télégraphique

De Paris, Corps Législatif, à Tarentonne, département de Brenne-et-Mortaise. — .30 mots. — Guiderin, député, à Sous- Préfet.

Changement de ministère. — Accentué centre-gauche. — Tout tait pour vous

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sau\ei'. — Impossible. — Compensation promise : Commissaire administratif à la gare de Saint- Sever. — Piminet nommé sous-préfet de Tarentonne. — Regrets affectueux .

— Qu'est-ce donc, pai- Allah ! demandait le paisible marchand qui débite ses confitures de roses et ses pastilles odorantes à l'entrée du grand pont. Nous ne sommes pas au vendredi, que je sache, et le Commandeur des croyants ne se rend pas à la mosquée I

Non, ce n'était pas jour de prière; et le fils du Prophète reposait en son Serai. Cependant les échos de Stamboul renvoyaient aux échos de Péra des salves répétées ; des sifflements suraigus remplissaient tout le port de leur stridente ca-

caphonie ; des pétards éclataient furieux; des jets de vapeur bruissaient rageusement; et des tintements de cloche fêlée modulaient sans trêve un appel indéfini.

Bien heureusement pour le marchand de confitures, et pour le marchand de guimauve, et pour le marchand de raki, et pour les soldats albanais, et pour les crocheteurs maltais, et pour tous les autres curieux de Galata, une bouffée d'ouest dissipa le rideau de fumée que la canonnade avait jeté sur la mer ; on put apercevoir dans le port la cause d'un si pompeux vacarme. La Rondinella appareillait ! ! ! La Rondinella partait dans une heure ; elle annonçait cet événement à Constantinople et au monde !

Ah ! c'est qu'un caboteur grec ne se met pas en route sans crier gare ! Ce ne fut jamais sans un formidable cérémonial que le capitaine Maracridalitès déploya

au sommet de son grand mât le glorieux drapeau de l'indépendance hellénique!...

Il chauffîut à plein feu, le petit vapeur; toutes ses voies tonnaient ensemble ; appelant les passagers pour Smyrne , Alexandrette et Jaffa.

Le premier qui répondit au prestigieux appel de ces détonations multipliées et qui fendit les flots du Bosphore pour gagner la Rondinello était vêtu de bure et sanglé d'une corde.

— Gloire à Notre-Dame du Mont-Garmel ! rèvait-il , pendant qu'un nerveux batelier dirigeait son caïque vers le caboteur. Notre florissante patronne ne permettra jamais que sa milice soit humiliée et que les russo-grecs triomphent de nous ! Elle a incliné en notre faveur le cœur de Son Excellence ! M. l'ambassadeur a reconnu nos droits ; on va faire une enquête... Allons, pas d'orgueilleuses pensées, Frà Gaprino, c'est Notre-Dame

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toute seule qui a si heupeusement conduit la négociation !

Cependant un autre caïque se détachait du grand pont et suivait rajtidement le sillage de Frà Gaprino :

— J'ai joué serré, pensait le voyageur, un Européen, coiffé d'un vaste chapeau de paille, l'affaire est étouffée, et les moines vont, je pense, me laisser maintenant tranquille. On n'a écouté ni le capucin, ni le basilite ; un commissaire spécial viendra, qui enterrera honorablement la querelle... et qui rendra justice à ma sage conduite... En sorte que, bientôt... un avancement mérité... un bon consulat de seconde classe... Non, l'incident ne me nuira pas. D'ailleurs, je ne déteste pas ces petites promenades en Europe, en quasi-Europe... Et... ma parole!... la petite boulotte Arlésienne, qui brille sans rivale au café-concert dePéra, * n'est pas, vraiment, dénuée de tout mérite !

ORJEMALK nS

— Chiens d'infidèles , maugréait, au loin, le locataire d'un troisième caïque, un ventripotent dignitaire turc, il est donc écrit que leurs sottes dissensions détruiront mon repos! Une enquête... a dit le vizir I Une enquête ! un délégué extraordinaire, et pourquoi?... Sa Hautesse n'a-t-elle plus confiance en ses fonctionnaires?... Ah I si les secrétaires de la Porte viennent maintenant tondre nos moutons sur place, que nous restera-t-il à nous autres, pauvres bergers?

Dans une autre nacelle, un personnage vêtu de noir, transportait avec sollicitude, deux amphores de raki. Ses longs cheveux tombaient en nappe crasseuse sur ses épaules.

— Que saint Serge et saint Innocent nous assistent! murmurait-il. Le trône sacré de notre czar serait-il ébranlé? Le général ambassadeur a défendu mollement le fds de saint Basile contre les envahis-

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sements des hérétiques romains 1 Un arbitre neutre, a-t-il dit, viendra trancher le différend !... Ah! autrefois, le regard de notre czar sacré suffisait pour nous donner droit et raison!... L'arrêt d'un commissaire va nous coûter pour le moins quatre mille roubles !

Cependant, les voyageurs s'étaient rejoints sur le pont de la Rondinella : le papas et le franciscain se défièrent de l'œil; puis tous deux s'inclinèrent, avec une obséquiosité prononcée devant le Turc et devant le Français.

— Pour Jaffa, Excellences ? demanda Maracridalitès.

Tous répondirent affirmativement.

— Fort bien ! fort bien ! Charmante compagnie! Temps délicieux!... Et bonne table, Messeigneurs I Oh ! la table, c'est notre fort, voyez-vous ! Ne me parlez pas des paquebots anglais, des Messageries françaises, du Lloyd autrichien ! On y

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crève littéralement de faim, Excellences!,., tandis qu'à mon bord...

— N'avez-vons pas un autre passager embarqué avant nous? interrompit anxieusement Frà Gaprino.

— Un passager, Excellences?... Dix, vingt, cent passagers... Toutes les places sont disputées, retenues, payées depuis un mois! Cent passagers, au moins!...

mais non pas seigneurs de votre importance... oh! non, petites gens... petits prix!

La question et la réponse ne demeurèrent indifférentes à aucun de quatre voyageurs ; ils examinèrent aussitôt la mer de tous côtés, paraissant attendre avec inquiétude un arrivant qui ne se montrait pas encore, tandis que les petits canons de la Rondinella, les pétards, la cloche, le sifflet, la vapeur, jetaient au vent du Bosphore leurs suprêmes objurgations.

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Le francisnain aperçut le premier ce qu'il cherchait : iiii caïque à deux rameurs qui se dirigeait vers la Hondinella. Il se garda bien de communiquer à personne l'heureux succès de ses observations, il fixa obstinément les yeux sur son bréviaire, s'assurant d'un regard oblique, à discrets intervalles, que les rameurs ne déviaient pas de leur première direction ; le papas fut au même instant saisi d'un accès de componction, il baissa tendrement, pour méditer, les yeux sur ses deux gourdes; le Turc feignit de s'assoupir; et le Français fredonna, d'un air qui voulait être indifférent, la Belle Bourbonnaise, la nouveauté de Péra.

L'embarcation ne tarda pas à accoster : un homme gravit l'escalier du bord.

Maracridalitès s'avança vers lui, la bouche en cœur; mais le Français fut pUis prompt, et, se ];enchant à l'oreille du nouveau venu :

— Je suis le vice-consul : tout mon lésir est de vous servir loyalement dans a tâche ardue qui vous est confiée; 'éclairerai votre conscience; mais je me garderai de vous imposer mes conclusions. Vous sommes compatriotes, je le vois :

igréez mon dévouement bien cordial et Dermettez-moi de me présenter à vous, ;ans délai. Le vicomte Libérani.

Ce petit discours, couronné par la plus chaleureuse poignée de main, sembla ;auser à l'arrivant quelque surprise. Il i'inclina courtoisement, et suivit, sans not dire, le serviteur maltais qui portait ;es malles dans la cabine d'entrepont.

— Allures diplomatiques! pensa le acomte Libérani, en allumant sa ciga- ■ette... Je ne le connais pas, celui-là..; !*euh I quelque nouveau débarqué à l'am- Dassade! Je ne puis nier au moins qu'il n'ait les traditions... Baste ! il se déboutonnera plus tard!

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Cependant, le tumultueux appareillage était terminé; la Rondinella prit son vol, et se dirigea, pimpante et pavoisée, vers les Dardanelles.

La cloche fêlée tinta de nouveau, réunissant les passagers pour le dîner. Maracridalitès daigna lui-môme leur annoncer, en termes choisis et abondants, un contretemps aussi néfaste qu'invraisemblable : par suite d'un retard attristant, la caisse aux vins de France n'avait pu être embarquée! Et, pour comble de fatalité, le cuisinier de Brindisi, un garçon sans pareil, expédié chez le fournisseur pour presser la livraison, n'avait }»u regagner le bord en temps utile! Leurs Excellences, indulgentes et gracieuses, daigneraient donc se contenter d'un menu succinct, jusqu'à Smyrne, où ce double malheur serait facilement réparable!

— Baste! mes enfants! exclama le voyageur dernier venu, nous n'en mour-

rons-pas IJe n'y tenais pas déjà si fort à ce garçon de Brindisi... Je préférerais un chef de Batignolles, moi, pour le moment. Qu'en dites-vous?

— Je dis, Monsieur le commissaire, répondit en riant le vice-consul, que vous êtes un gai compagnon, et que je me félicite de rencontrer aux antipodes un si charmant compatriote !

— Tiens! pourquoi, diable, m'appelezvous « Monsieur le commissaire», vous?

Nous ne sommes pas à Guignol!

— Votre incognito serait absolument illusoire, cher Monsieur; tous ici vous attendaient, et tous sont impatients de boire à votre santé !

— Boire quoi ? gémit Prà Caprino.

Maracridalitès désigna d'un geste insinuant les amphores du papas. Celui-ci serra d'abord son raki sur son cœur, avec une ardeur de lionne qui défend ses petits... puis il se ravisa tout aussitôt. i.

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— Quu MoJisiL'ur le coiiimissairc permette à son humble serviteur de lui offrir la boisson de la l)onne arrivée 1

Et il posa l'une de ses gourdes sur la table, où fumait une polenta des plus maigres, laquelle constituait, avec un fromage de Brousse, le menu du festin.

Cette solution fut acclamée; l'harmonie s'établit pour une heure entre les convives .

Quant aux cent passagers d'arrière, annoncés par Maracridalités, leur nombre exact se montait à huit, en y comprenant l'équipage; on leur octroya généreusement ce qui restait de la polenta.

La nuit était venue : celui qu'on avait obstinément appelé « Monsieur le commissaire », fumait, assis sur un banc : une masse gémissante et flasque s'aljattit mystérieusement aupi'ès de lui.

— On vous Ta dit, sans doute, muruiura-t-elle avec caresse, j'ai, quoique

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indigne, Thonneur de représenter à Jatï'a le fds du prophète, en qualité de kaïmacan... Seigneur, on m'a calomnié, indignement calomnié... Vous m'écouterez, Seigneur, vous ne me jugerez pas sans m'entendre !... Pour mon malheur, les moines tondus d'Occident sont en guerre éternelle avec les moines chevelus d'Orient... Allah le sait : Je déteste les uns tout autant que les autres!... Mais on est méchamment venu rapporter au vizir qu'à l'occasion de leur dernier procès j'avais reçu des chevelus une somme d'argent et que je n'étais pas impartial !... Seigneur, c'est une calomnie... car je vous l'affirme, j'ai accepté la môme somme des tondus I

L'auditeur lit un mouvement.

— Vous ne me croyez pas!... je vous montrerai mes comptes... J'ai un secrétaire arménien... il sait écrire... Vous verrez... D'ailleurs, n'est-ce pas, c'est

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chez moi que vous allez descendre?... Je me sens pour vous beaucoup d'estime!...

Et puis le serai" de Jafl'a est tout à fait agréable... Vous verrez mes jardins, mes sources, mes orangers... mes servantes!

— Quoi! vraiment?

— Oh ! pas toutes ! non... Et puis vous verrez un beau sabre, que Sultan Napoléon laissa dans notre ville à l'époque de la grande peste... Vous me permettrez de vous l'offrir, Monsieur le délégué...

— Je ne voudrais pas...

— Délicatesses d'Occident! Vous ne voudriez pas me priver d'une arme historique, intéressante?... Eh bien, mettons, cher Seigneur, qu'elle restera chez moi... je vous l'avais donnée... je la reprends... je la rachète... nous nous entendrons sur le prix.

— Sur le prix?

— Oui... considérable, je le sais... mais, entre amis, on arrive toujours à s'accor-

der. Vous vous montrerez coulant !... Bonsoir, Seigneur commissaire, que l'ange Gabriel vous envoie de doux rêves ! 1 1

Il s'éloignait : le franciscain prit sa place :

— Monsieur le délégué, je ne suis qu'un pécheur, mais il m'appartient de prévenir en votre esprit les nuages que vont sans doute accumuler nos ennemis. Le schisme gréco-russe a convoité nos sanctuaires ! Le gouvernement turc sacrifie au plus donnant ; et déjà la force avec la ruse nous ont en partie dépouillés ! Aujourd'hui, les suppôts de l'erreur élèvent la prétention nouvelle... de laver leur chemises dans le ruisseau qui traverse notre jardin!!! Ils ont pratiqué une rigole. Monsieur le délégué I Ils ont détourné l'eau de notre sanctuaire ! Le coupable Kaïmacan a fermé les yeux... Le vice-consul de France, notre protecteur-né (bien que nous soyons tous Italiens ou Espagnols), a craint de

se compromettre, en suscitant un incident diplonnatique!... Il a fallu, Monsieur le commissaire, que nos plaintes fussent apportées jusqu'à Gonstantinople I . . . Grâce au ciel, nous avons obtenu cette enquête décisive. La Porte et l'ambassade ont réuni leur choix sur un arbitre éminent, dont nous attendons, confiants et respectueux, la haute et sereine justice, un arbitre inaccessible aux intrigues des papas, à l'or secret de la Russie I

Il eût continué longtemps, Frà Caprino; mais un ronflement sonore l'informa que le recueillement de Monsieur le commissaire s'était profondément accentué •

— Je recommencerai, pensa-t-il.

Et il s'en fut dormir dans son coin.

La traversée fut longue et monotone.

Chaque soir, après leur orgie quotidienne de galette dure et de figues rances, les passagers se livraient, sur le pont, au petit manège du premier jour : ils se dis-

putaient l'oreille de Monsieur le délégué. Celui-ci parlait peu, bâillait davantage, fumait beaucoup. On se perdait, d'ailleurs, en conjectures sur l'étrangeté de sa conduite : en effet, s'il subissait avec un ostensible ennui les confidences intéressées de ses compagnons, on le voyait parfois, insinuant et bonhomme, cajoler ie papas à la tignasse crasseuse ! Enfin, le petit vapeur époumonné stoppa, en sifflant, devant Jaffa. Une ceinture de récifs apparaissait au premier plan. An delà, les maisons blanches, que le soleil matinal dorait de ses éclatants rayons, étageaient en amphithéâtre leurs terrasses pavoisées, ripostant par un joyeux déploiement de banderoles aux tonnantes politesses de la RondineUa.

Pendant que les bateliers du port, les [•lus habiles de l'Orient, gagnaient le vapeur mouillé au large, et franchissaient à grand'peiiie la muraille inhospitalière

que la nature a soulevée dans les eaux de Jaffa, le vicomte, le moine et le kaïmacan paraissaient en proie à la plus vive anxiété.

En vain le pavillon du Saint-Sépulcre, à la croix crociculée de gueule se déployait là-bas, sur les terrasses de la custodie latine, souriant au retour de Frà Caprino ; en vain le croissant d'argent sur champ de pourpre, brillait au sommet du serai, pour saluer avec orgueil le premier magistrat de la région rapportant de Stamboul le regard et la parole du Commandeur des croyants ; en vain la flamme tricolore flottait majestueuse à la hampe du vice-consulat, à celle des écoles et des églises, pour fêter le représentant de la France, protecteur officiel des catholiques latins, et aussi pour narguer un peu M. le consul de Russie, protectem^ des chrétiens grecs... Non, rien ne pouvait distraire les trois voyageurs, qui guettaient

avec angoisse un moment favorable pour approcher M. le commissaire.

Celui-ci s'était isolé à l'arrière avec le papas, qu'il entretenait chaleureusement.

Il avait tiré de sa poche un carnet, un crayon ; tantôt il notait avec feu, tantôt il semblait discuter, concéder, retirer, obtenir : les yeux glauques du moine grec brillaient d'astuce et de satisfaction.

— Partie perdue ! murmura tristement Frà Gaprino. Cet intrigant a circonvenu l'arbitre... Mais nous en appellerons à Paris, à Madrid, à Vienne! Et, foi de capucin! jamais les schismatiques ne laveront leurs chemises dans nos ondes sacrées, dans des flots purs qui nous appartiennent depuis les croisades et qui, par conséquent, n'ont jamais rien lavé !

Le kaïmacan rêvait.

— Gomment, chiens, traîtres de moines ! vous osez vous plaindre de mes exactions ; et il vous reste encore assez

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de tomans pour achetor une conscience de si haut parage!... Et vous donnez aujourd'hui sans compter... tandis que vous criez comme des chacals pour un malheureux petit bagchiss, dont je veux bien me contenter de temps à autre, en père tendre ! La leçon est bonne, et l'on s'en souviendra!... Par la queue du diable!... Il écrit toujours, et toujours il cligne de l'œil!... Le papas lui promet donc les trésors de La Mecque ! . . . Chiens d'infidèles, que le ciel vous confonde tous !

Ccependant le mystérieux entretien s'achevait ; et les hardis bateliers de Jaflfa accostaient le vapeur, offrant bruyamment leurs services pour le débarquement. Le papas croisa les mains sur son cœur en murmurant :

— Oui Seigneur, à ce soir I au monastère desaint Bazile... Notre archimandrite approuvera... je n'en doute pas!

Les autres voyageurs s'approehèrent. M. le commissaire paraissait rayonnant; il serra son carnet, secoua gaiement toutes les mains tendues... puis ne voulant faire aucun jaloux, il gagna la terre, dans une barque de louage, que suivaient, mornes et piteuses, les embarcations du serai, de la custodie et du consulat.

Trois jours après, la liondinella cinglait vers Constantinople. Elle emportait une lettre adressée <à Paris. Maracridalitès la remit fidèlement au vapeur des Messageries françaises qu'il croisa dans le poil d'Alexandrette. En voici le texte :

Jaffa, 15 mars.

Auberge du magnifique Lou\Te,

Monsieur le Directeur,

Je m'empresse de vous informer que vos instructions sont exécutées. Le bateau du loyd qui passera à JafTa le 27 cou-

rant, emportera une cargaison complète, laquelle vous parviendra, je l'espère, en temps utile pour les opérations de fin d'année.

Ma bonne étoile a mis sur mon chemin un vénérable ecclésiastique du clergé grec, dont la rencontre a favorablement accueilli ma mission. Il m'a appris que les pèlerins de son culte affluent, à cette époque, en Palestine, arrivant de l'Archipel, de l'Asie occidentale, et surtout de la Garamanie.

Ces pieux fidèles ne quittent jamais les saints lieux sans s'être assurés d'une part de paradis, soldée et garantie, dont titre authentique leur est délivré par mon bon curé, par ses pareils, après versement réglementaire, selon tarif.

— Souvent, me disait-il, nous avons la douleur de refuser ce titre précieux, que tous voudraient posséder ! nos pauvres clients ne peuvent toujours réunir

la somme fixée ; ils voudraient pouvoir payer en nature !

— Qu'offrent-ils donc, bon Père !

— Leurs provisions, leurs tentes, leurs nattes, leurs couvertures, leurs tapis.

Leurs tapis !... Quel horizon ! monsieur le directeur !

— Vous refusez tout cela, bon Père?

— Hélas ! la règle de notre ordre est inflexible à cet égard ! Nos supérieurs n'admettent que l'argent monnayé! ! ! Que ferions-nous d'ailleurs, de tous ces encombrants produits?

Je n'ai pas besoin, monsieur le directeur, de vous en dire davantage ; ce curé n'était pas un sot... Nous ne tardâmes pas à nous entendre.

Depuis mon arrivée à Jaffa, la joie règne au camp des pèlerins grecs. Le commerce des parts de paradis a pris un développement inouï, depuis que les bons Pères basilites admettent les payements

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on nnturo, los nattes ot les tapis. Mon traité avec ces précieux ecclésiastiques est des plus avantageux; aussi le crédit que vous m'avez ouvert est à peine effleuré.

Mes ballots s'accumulent, et vous pouvez, dès à présent, annoncer en majuscules de quatrième page, un immense et prochain déballage. Notre maison pourra offrir un choix très varié de trames authentiques, moins chères que les imitations.

C'est là un vrai triomphe, que l'administration des grands magasins du Petit Profit reconnaîtra, je n'en doute pas, en me portant à quinze mille, et en me donnant, dès mon retour, le rayon des soieries, que j'ai toujours ambitionné.

Agréez, etc.

Louis More AU.

Ma Chère,

Tu attends, bien sûr, avec impatience, les nouvelles de cette grande journée. Je t'ai promis d'assister au combat et de t'en conter aussitôt les incidents; je m'exécute ce soir même.

Ah, ma chère! ce n'est pas sans trembler bien fort que je suis sortie ce matin, toute seule, en fiacre, ma voilette baissée! J'avais dit à la maison que j'irais essayer chez Pingat, ce qui m'a ménagé toute une journée de liberté. A une heure, j'étais rendue sur le champ de bataille.

Pas solennel du tout, ma chère, l'aspect de la justice !

La salle des Pas-Perdus bruissait d'un murmure confus, abasourdissant. Et moi, qu'avait toujours effrayée ce grand mot : le barreau ! Quoi ! le barreau, ces hommes noirs, peu boutonnés, qui passaient là, jasant, riant à gorge déployée, se groupant ddns les petits coins! Ah! quand mon vieux grand-père, le président, prononçait, devant nous autres petites fdles, ce mot effrayant, je ne sais quelles visions d'assemblée majestueuse, de perruques vénérables, de tabac d'Espagne, et de rabats brodés passaient dans mon imagination!...

Pauvre grand-papa!

Je n'ai pu m'empôcher de sourire quand je me le suis figuré, traversant de son pas processionnel cette grouillante fourmilière!... Quelles drôles de tournures!

quelles allures désopilantes ! Il y on a do

gros, de longs, de courts. Certains ventres insolents s'avancent en promontoires, raccourcissant ainsi la robe qui laisse apercevoir en bas de larges pieds épatés.

11 y a de longues gaules, de jeunes bouleaux secs, drapés dans leurs plis raides avec la grâce de mannequins dans les cerisiers.

Bref, j'ai vu défiler toutes les variétés de la laideur humaine.

Je m'étais assise sur un banc très dur, à côté d'un petit clerc d'huissier qui grignotait une croûte de pain en écossant des marrons. Il m'offrit des marrons, mais demeura respectueux...

et le spectacle me parut de plus en plus intéressant.

C'est étrange, les gens qu'on voit là!

Des députés, ma chère et des sénateurs ! Et des dentistes! Et aussi cette demoiselle... chose... tu sais bien... Séphora, je crois, qui a si joliment croqué, dit-

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on, le petit roi d'IUyrie. C'est mon clerc d'huissier qui me l'a montrée; il la protège : elle lui a adressé au passage un petit signe amical. Il paraît qu'elle plaide pour son hôtel de l'avenue de Messine, que Sa Majesté ne peut pas solder.

On le vendra, ma chère et nous irons voir son exposition ; ce sera charmant !

Mais sais-tu bien qui accompagnait cette impure? Le petit de Saint-Privault, cet innocent stagiaire, qui me faisait jeudi dernier des yeux en coulisse, au concours hippique ! Et il lui souriait, figure-toi I et, sous sa toge noire entr'ouverte, sa jambe prenait une pose cavalière... et il frisait sa moustache absente! Oh 1 ces hommes ! ! !

Quant à la demoiselle, elle n'était pas intimidée du tout.

Je crois bien qu'elle a fini par s'apercevoir que le petit de Saint-Privault

mérite peu d'attention ; car elle a fait signe à cinq ou six autres messieurs en toque et en rabat, qui s'étaient réunis sous la statue de Berryer et qui sont accourus immédiatement à son secours.

Ahl ma chère belle! si bon papa avait vu cela! quel élan! quel feu! Ils lui firent cortège jusqu'à une porte verte qui se referma sur eux... Quoi! y a-t-il donc un lieu où les jeunes avocats reçoivent en particulier les confidences des jolies personnes? Toutes mes idées morales sont bouleversées. Mais c'est égal, c'est bien amusant!

Puis, il y avait des avocats oisifs, arrêtant au passage leurs confrères plus affairés qui passaient en courant, les bras chargés de paperasses. J'en ai reconnu beaucoup !.. . Ma chère, c'est invraisemblable : le barreau n'est pas du tout un corps à part, une petite église murée, un ordre spécial de gens ennuyeux qui

parlent trop. Non, ma chère, tu ne te figurais pas cela, ni moi non plus; cela se compose de gens que nous connaissons, qui hantent les quatre-à-six, qui dînent en ville, qui parient aux courses... et qui nous font la cour!... Nous les décourageons toujours, bien entendu... mais enfin... Et, tiens, juste, voici Octave Trésilian.

Il a été mon soupirant; mais bien positivement, l'idée qu'il passe une moitié de son existence en robe de chambre noire et trop courte ne m'avait jamais traversé la cervelle. Comment imaginer cela, quand je le voyais à mes genoux?... Mon Dieu! qu'est-ce que j'ai donc écrit là, chère belle? Jamais, au grand jamais, il ne s'est permis cette offensante posture... Et toutes les fois qu'il a osé se la permettre, je lui ai éclaté de rire au nez ! . . .

Tiens! voilà aussi Chose!... Chose, tu

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sais? cet aimable garçon autour duquel on se presse quand on veut entendre, à mots discrets, quelque nouvelle salée de ce monde... qui nous fait horreur!... 11 m'a reconnue malgré mon voile, mais il a eu l'esprit de ne pas me saluer.

Puis en voici bien d'autres 1 J'entends éclater autour de moi des fusées gauloises qui me font pouffer de rire... et qui, bien certainement, me feraient rougir... si, comme la demoiselle du petit de Saint-Privault, j'étais de celles qui l)euvent comprendre de pareilles choses I

Mais, peu à peu mes idées tournent à la tristesse.

Je pense à ces pauvres amis qui sont la cause de ma singulière promenade!...

Si jeunes tous les deux 1 si beaux, si aimables 1 et si amoureux ! se séparer au bout d'un an de mariage!... en justice!... Te rappelle-tu comme elle était jolie sur le perron de Sainte-GIotilde ?

Quelle délicieuse traîne de satin chiné, avec ces petites coques de matines à cœur de diamant!... Ce que c'est que de nous!...

Enfin !

Oui, j'ai voulu voir comment les choses se passent. Toi et moi, pauvre chérie, peut-être en viendrons-nous là quelque jour? Pour moi d'abord, c'est bien décidé!

Depuis quelque temps, il y a des singularités dans la conduite de Paul, de ces choses qui nous vont droit au cœur, à nous autres femmes délicates et tendres ! Ainsi, au bal de l'embassadrice, ne m'a-t-il pas fait remarquer deux fois les épaules de madame de Grosac !

Eh bien, et les miennes II! Tu as du cœur, toi, et tu dois comprendre l'amertume d'une pareille avanie!... Mon Dieu, je ne veux rien pousser à l'extrême... je ne suis pas une femmelette exaltée, folle;

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je sais froidement apprécier les choses à leur valeur... Mais j'ai pensé, comme toi, que, s'il nous faut plaider un jour, il est bon par avance de connaître la route à suivre !

Au moment ou j'allais entrer à la première chambre (c'est là, m'avait dit mon galant petit clerc aux marrons, que l'on devait aujourd'hui dérnarier Charles et Sabine), je les vis tous deux arriver... chacun par un bout de la salle.

Charles, avec cette mine froide distinguée, hautaine, que lu lui connais, regardait autour de lui comme un homme indifférent ou qui le veut paraître; mais je voyais bien que sa badine s'agitait fiévreusement dans sa main, que ses lèvres se serraient, que son œil était sombre... Ah dame! c'est qu'il a le droit d'être fâché, lui!... Ce n'est pas comme Paul... mon Dieu !

Je regardai Sabine, elle arrivait légère

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et gracieuse comme toujours, entièrement enveloppée dans une pelisse noire et soigneusement voilée. Nous autres, heureusement, nous savons voir à travers ces murailles-là, et il me sembla bien distinguer un regard ferme, irrité, résolu, des lèvres dédaigneuses, et de jolies dents qui grinçaient un peu... Elle marcha raide comme une flèche vers la porte verte, sans daigner tourner la têle... Il faut bien le dire, elle a aussi beaucoup à se plaindre, la pauvre enfant ! Je compatis à ses souffrances, pour les avoir connues , pour les connaître encore, hélas 1 . . .

Je les suivis dans la salle du tribunal : Charles appuyait son front contre une vitre de la fenêtre, comme s'il regardait avec le plus exclusif intérêt un petit voleur de lapins qui passait, poussé par les gendarmes, dans la cour de la Conciergerie ; je vis la vitre fléchir sous la

pression de ce front pâle. Sabine alla s'asseoir à côté d'un vieil avoué qui dormait, les bras croisés, sur la banquette de cuir vert déchiré.

Les avocats commencèrent.

Il y en avait un, celui de Sabine... un rêve I II était vieux, petit, laid; quelques mèches de cheveux blancs erraient seules autour de son crâne dénudé. Le nez était long, pointu, vrai nez de fouine; ses lèvres minces traçaient sur le visage une ligne étroite et nette : la face tout entière était labourée de petites rides, comme une pomme fendillée, sa voix mordante, pointue, faisait l'effet d'une lance d'acier, pratiquant dans la chair une incision pour y couler du plomb fondu.

Ajoute à cela qu'il scandait ses paroles, en lisant sur de petits papiers ses méchancetés exquises et numérotées.

Il ne s'étendit pas beaucoup sur les souffrances de Sabine, mais il empoigna

208 CHAULES KT SABINE

Charles depuis sa sortie du collège, il raconta ses fredaines de garçon, et d'autres encore; il le cribla d'épigrammes, lui attribua à lui tout seul toutes les fdles des avant-scènes. Puis, chemin faisant (car il a Tair extrêmement savant), il parla des Romains et des Grecs ; il nous fit, avec comparaison, bien entendu, Tarn usante histoire des beaux fds du temps de César; il nous donna l'adresse des plus fous d'entre eux, et nous apprîmes, grâce à lui, près de quel cirque ils s'en allaient, après boire, chercher les joueuses de flûte. Il nous dit qu'au mariage de Charles, il y avait eu deuil chez les Cydalises, mais que le deuil n'avait pas duré longtemps, et que le grand Seize du café Anglais avait vu bientôt certaine fête appelée dans le monde galant « le Retour de l'Enfant prodigue ».

Que dirai-je encore? Il nous a cité des vers latins que je n'ai pas compris. Mais,

CHARLKS KT SABINK 209

ce qui est resté pour moi indubitable, établi, c'est que Charles est un malhonnête homme, qu'il bat sa femme, qu'il suborne les lingôres, qu'il triche au jeu, qu'il arrête les diligences sur les grands chemins, l'été, dans sa terre de Morvan, et que, l'hiver, il fait de la fausse monnaie dans les caves de son hôtel de la rue de Va rennes.

Je regardai Sabine.

Ah! ma chère, qu'elle était belle 1 Elle avait brusquement relevé son voile et s'était dressée : sa main gantée s'appuyait sur la barre de bois qu'elle semblait pétrir; elle était frémissante; son regard, chargé d'éclairs, était braqué sur l'avocat, le sien, le bourreau de son mari, avec une expression de haine qui la transfigurait.

Le substitut, qui la regardait et la voyait de profd, était tout pâle d'admiration à l'aspect de cette colère superbe,

210 CHAIU.es et SABINE

furieuse et muette. Deux larmes qui ne tombaient pas brillaient dans les yeux de Sabine, ses longs cils tremblaient d'un mouvement rapide. Le président, grave et sérieux, la regardait, lui aussi, ne prêtant plus, certainement, à l'orateur qu'une attention partagée. Quand maître D... s'arrêta, Sabine s'affaissa, plutôt qu'elle ne s'assit.

L'avocat de Charles vengea bien son client, je t'assure !

C'était un autre genre. Celui-là était court, avec une bonne figure spirituelle et grassouillette. Ses bras n'étaient pas longs; mais au moins en fit-il un consciencieux usage. Il les levait vers le ciel, il implorait, il suppliait, il sortait de son banc, il frappait sur ses paperasses à faire trembler la salle, à réveiller l'huissier l

Quelles mains sont nécessaires pour ce métier-là, ma chère amie ! Je regardais de

f.HARLKS ET SABINE 211

temps en temps les pauvres petites miennes, et j'étais obligé de convenir à part moi que, même en Amérique, où les femmes exercent, dit-on, cette profession, elle m'eût été certainement fermée!

L'avocat nia d'abord la beauté de Sabine ; il s'étendit sur ses défauts, dit qu'elle n'avait aucun esprit, qu'elle n'avait jamais donné à son mari ni amour ni bonheur.

Derrière l'avocat, Charles songeait.

Puis vinrent les accusations de coquetterie, de légèreté...

Ici Charles fronça le sourcil.

Maître L... parla des succès mondains de la jeune femme, de succès qui avaient déchiré le cœur de son honnête homme de mari... Il parla d'imprudences... d'assiduités compromettantes... Je compris que le mot «fautes» allait être prononcé...

L'avocat ne l'acheva pas.

Il sentit une main de fer serrer son

212 CHAULES ET SABINE

épaule; il se retourna, il aperçut derrière lui une figure convulsée, des lèvres pâles comme du papier, et, au fond de deux 3'eux sombres, une flamme qui le rendit songeur. Il est homme d'esprit, il comprit, et il s'empressa de cou])er court .

La séance était achevée; l'assistance s'écoula ; le tribunal avait remis son jugement à huitaine.

Les deux dernières personnes qui se levèrent furent Charles et Sabine; ils se trouvèrent en face l'un de l'autre sur le seuil de la porte...

Ils s'arrêtèrent.

Sabine releva son voile : son beau visage était inondé de larmes ; elle regarda fixement son mari,

Charles mâchait sa moustache, et ses dents claquaient l'une contre l'autre.

— Eh bien, Madame, demanda-t-il, qu'en dites-vous?

— Sont-ils assez bêtes! s'écria Sabine en se jetant dans ses bras.

Et je les vis monter tous deux dans le coupé de Sabine.

Les Prussiens occupent Rouen : nous tenons les environs.

La fusillade crépite aux avant-postes.

Un manteau de neige couvre la terre, un brouillard épais et glacé enveloppe la vallée de la Seine.

Et cependant, voilà que mes moblots, dépenaillés, sourient, chantent, oublient la froidure et la faim. C'est qu'une bonne nouvelle a circulé, rapide et bienvenue dans le cantonnement.

— Ce soir-là, on ne couchera pas dans les bois !... Par extra, nous ne sommes pas de grand'garde !

La perspective d'une nuit paisible, dans la paille, sous un toit, peut-être sur un vrai matelas, éclaire tous les visages.

On se répand dans le bourg : on prie, on menace, on obtient asile chez celui-ci ou chez celui-là.

Mon ordonnance, un garçon avisé, un cuisinier-confiseur émérite, que les intérêts patriotiques ont victorieusement disputé à ses autels, je veux dire à ses fourneaux, vient m'informer, digne et correct, qu'il a trouvé un lit pour moi, un vrai lit avec un sommier I... Il y en a donc encore 1

— C'est parfait. Mais le dîner ? Me feras-tu dîner, Paradet ?

— Mon capitaine, j'ai trouvé des pommes de terre.

^- C'est mieux que rien. Fais-en

cuire beaucoup ; j'invite ce soir mes lieutenants à dîner avec moi... pour enterrer l'année.

Et lui, raide, superbe, imperturbable, attendant mes ordres sur le menu :

— A la comtesse de Choisy ou au chevalier Printemps ?

— Quoi ?

— Les pommes de terre.

— Gomme tu voudras.

— Je conseillerai le chevalier Printemps ; je me permettrai...

— Va pour le chevalier Printemps.

La nuit tombe : les feux s'allument dans les maisons.

On m'amène, du poste, un voyageur arrêté sur la grande route, à l'entrée du village...

C'est un Allemand 1

Un espion I

Il faut le fusiller séance tenante.

Tiens 1 non. C'est M. P..., le père de mon sous-lieutenant.

Il a voulu passer avec son fils la dernière heure de l'année... Il a traversé les lignes prussiennes et les nôtres, échappant aux balles maladroites... Le voici, après maintes péripéties.

Nous lui faisons fête : il mangera du chevalier Printemps avec nous.

Ses poches sont bourrées de journaux que nous dévorons, qui nous mettent la joie dans l'àme. — Les Français sont partout vainqueurs, grâce à la République, dont le nom terrifie l'Allemagne 1 II n'y a décidément plus que notre corps d'armée qui soit en souffrance. Les autres arrivent à notre secours !... Tout est au mieux 1 Demain, les Allemands seront culbutés !

Outre ces réconfortantes nouvelles, notre visiteur, qui pense à tout, apporte quelques bouteilles de vieux bourgogne, du

fromage et... deux sacs de marrons glacées. — Les papas n'oublient jamais, fût-ce sous les balles, les traditions du jour de l'an. — H y a un sac pour le sous4ieutenant, un sac pour le capitaine.

Nous rions de bon cœur. Mais, tout en riant, on vide bel et bien le sac du souslieutenant. Le mien, non, je m'y oppose : on le gardera pour fêter le lendemain...

Je le remets solennellement à mon brave serviteur .

— Je te le confie, Paradet ; tu m'en réponds sur ta tête !

Après les marrons glacés, on entame les pommes de terre... Exquises, tout simplement 1 Paradet s'est surpassé.

Puis l'on boit, puis l'on cause du pays, de la guerre, de la paix, des amis. Enfin le visiteur s'en va, emportant nos lettres pour la famille... et l'on monte se coucher. . . Se coucher ! . . . comme ce mot sonne délicieux, euphonique, après cinq nuits

sans sommeil I Oh ! comme on va dormir, pour la première nuit du nouvel an !

Ah bien, oui !

Il fait sombre encore, que la pétarade recommence aux avant-postes, que les grand'gardes se replient sur le cantonnement, et que nous sommes tous debout, rassemblés, nous défendant contre un ennemi dont nous ne pouvons connaître le nombre, tant le brouillard est épais.

Pas un homme ne me manque : le feu nourri de la défense et de l'attaque se soutient sans trêve : on comBat face à face : on échange les balles à vingt mètres, à dix mètres.

Combien de Prussiens ont jonché le sol, je n'en sais rien. Mais je sais trop quels sont les chers miens qui sont tombés à mes côtés.

— Diable ! Combien m'en reste-t-il encore ? Les casques à pointe se multiplient

devant nous : tout à l'heure nous serons tournés I

Enfin nous voici mornes , silencieux , sur la route de Brionne : le brouillard protège notre retraite.

Et, de l'œil , mes lieutenants et moi , nous cherchons les vides dans les rangs bien connus. Nous interrogeons; les mobiles répondent :

— Un tel?

— Mort!

— Un tel ?

— Blessé !

— Un tel?

— Disparu I

Et, soudain, mon cœur, déjà si angoissé se serre davantage :

— Et Paradet? qui a vu Paradet?

Personne ne répond.

Tous savaient mon affection pour mon ordonnance : je pense que Ton veut me cacher une triste vérité.

— Voyons ! qui de vous l'a vu tomber? Silence.

Je me fâche tout rouge. Peut-être même ai -je quelque peu sacré. Cela s'excuse quand on est noir de poudre et qu'on vient de voir tuer des enfants sous ses yeux.

— Moi, dit quelqu'un , je l'ai vu debout, il tirait : il m'a même donné des cartouches...

— Moi, je l'ai vu aussi, il criait : « Tiens! à toi le pruneau, grand Berlinois de malheur I »

— Eh bien, où est-il alors?

Et mes regards anxieux cherchent en arrière de la colonne.

Enfin , voici une forme indécise qui paraît au loin dans le brouillard ; elle accourt : c'est lui! c'est Paradet. Il sue sang et eau, bien qu'il gèle à pierre fendre. Il a couru longuement... il tombe sans force à mes pieds.

MARRONS GLACÉS 2i25

— Qu'est-ce qu'il y a?

— Rien, mon capitaine.

— Comment , rien ? Est-ce que tu te moques de moi, par hasard?... Pourquoi n'as-tu pas suivi le mouvement des camarades ? D'où viens-tu ?

— Mon capitaine, j'ai couru tant que j'ai pu.

— D'où viens-tu?

- De la maison, mon capitaine, de la maison où nous avons couché... Elle est pleine de Prussiens, à cette heure...

— Je le pense bien... Pourquoi es-tu allé les y trouver?

— Mon capitaine avait oublié...

— Rien oublié I J'ai dans ma poche , ma montre, ma bourse, mes croix.

— Mon capitaine avait oublié les marrons glacés! Je suis retourné les prendre.

— Gomment, confiseur que tu es, c'est pour cela que tu as risqué de rester aux mains de l'ennemi !

— Ah ! mon capitaine, ce n'est pas leurs mains que je craignais 1 Ils m'ont salué avec autre chose!... Mais ça ne fait rien , ajouta-t-il rayonnant , fier comme un conquérant, je les ai... Le capitaine prussien ne les mangera pas, les marrons glacés! les voici!

Et il tire de sa poche un amas brun, confus, écrasé, pâteux, baigné de sueur, que se partagent aussitôt les voisins affamés.

Quand je vois circuler à table ou au salon une coupe de marrons glacés, ma pensée se reporte à cette route de la retraite, blanche de neige et tachée de sang ; à ce pauvre garçon, chez qui le dévouement aveugle et simple prenait une forme si particulière, et qui voulut, en risquant sa vie, restituer à son capitaine ses bonbons de jour de l'an.

C'est naïf, et vous souriez peut-être : moi, je ne ris guère en y songeant !

La neige étend au loin son morne linceul, parsemé de taches écarlates, et le canon tonne son glas funèbre, qui remplace dans les campagnes normandes le joyeux carillon.

Les Prussiens sont à Rouen, et, sur les plateaux qui bordent la vallée de la Seine, les populations attendent, la rage au cœur, l'invasion toute prochaine.

La nuit tombe, elle enveloppe le bourg de B.,., qui confine à la forêt de La

Londe, et qu'on ne distingue plus, sous son blanc manteau de frimas. Les lumières brillent bien encore à toutes les fenêtres, mais Foie grasse ne se dore pas, au tournebroche oublié. Dans chaque maison, un groupe déjeunes soldats, hâves et fatigués, se chauffe à la flamme hospitalière. On n'ose se reposer, par crainte d'une surprise. Quel est leur régiment?

On le démêlerait avec peine, car leurs vêtements déchiquetés ont perdu forme et couleur, leurs savates trouées s'attachent avec des ficelles, et plusieurs se sont fabriqué des pantalons dans un morceau de couverture. Ces enfants improvisés soldats, qu'une rude et rapide expérience, la misère et la bataille, les nuits glacées et les jours sans pain, ont bronzé prématurément, ce sont des mobiles; que l'espoir a abandonnés, mais non pas le sentiment du dcA^oir à remplir et de l'honneur à sauver.

Leurs officiers veillent comme eux, avec le pressentiment d'une lutte nouvelle. La cuisine du presbytère les abrite. Ils s'entretiennent des combats de la veille, de ceux qui vont suivre. Les souvenirs de la famille absente se mêlent aux images du présent, s'échangent familiers et souriants, devant la mort qu'on sent planer.

Soudain, on frappe à la porte.

— Entrez ! crie le capitaine.

Un mobile se présente. Sur son collet se distingue encore un galon quadrillé : c'est le clairon, un petit brave, intelliligent et déluré, qui a trouvé, dans la bagarre, le moyen de s'astiquer à peu près convenablement.

— Vous m'avez fait demander, mon capitaine ?

— Oui. Tu m'étonnes, mon garçon.

Comment, tu désertes, à l'heure où nous sommes \ isiblement menacés ? Tu as ac-

cepté, ce matin, sans me consulter, je ne sais quel emploi de copiste, dans un semblant de bureau, à l'état-major 1 J'attendais mieux de toi !

— Mon capitaine, je n'ai fait qu'obéir. On a su que j'étais, avant la guerre, élève à l'École des arts et métiers. Vous avez toujours parlé favorablement de moi. On a cru que je serais utile... pour les plans.

Les officiers se déridèrent irrévérencieusement, en apprenant qu'il existait des plans de bataille. Le clairon décontenancé tournait dans ses mains son reste de képi.

— Vous me connaissez, mon capitaine, et vous savez bien que la chose ne me va guère. J'aimerais bien mieux travailler avec les camarades de la compagnie!

— C'est vrai, tu es un garçon de cœur! Au fond, je ne peux t'en vouloir ! Seule-

ment, puisque tu quittes la compagnie, et que nous ne savons pas si nous nous reverrons, j'ai voulu te dire adieu. Bonsoir. Va copier tes plans de victoires. Tu auras plus chaud devant ta table que nous dans les bois !

— Oh ! pour cela non, mon capitaine.

Nous n'avons pas de feu au bureau, et j'y gèle !

— Achète une ceinture de flanelle et un gilet de tricot : il y en a encore chez l'épicier.

— Acheter, mon capitaine, c'est impossible. J'avais une petite somme, au départ : je n'ai plus un sou.

— Tiens, voilà un louis; cours chez^ l'épicier: on n'y dort probablement guère. Adieu, je te regrette I

Le clairon hésita quelques instants, puis empocha l'argent.

— Merci de cette avance, mon capitaine.

Il serra la main qu'on lui tendait, salua et sortit.

Aux premières lueurs de Noël, le crépitement de la mitraille réveille soudain ceux qui s'étaient assoupis sur leur chaise. Les Prussiens débouchaient en masse par toutes les routes de la forêt. Les grand'gardes se repliaient en faisant le coup de feu.

En un clin d'œil, la compagnie est groupée sur la place du village, autour du capitaine. Un cavalier blanc d'écume le rejoint et lui remet un ordre, écrit sur la page déchirée d'un carnet :

« Nos forces sont insuffisantes ici. Les » troupes se reformeront à deux lieues » en arrière. Vous, soutenez le premier » effort de l'assaillant : tenez aussi long- » temps que possible à B... pour couvrir » la retraite. »

Aussitôt, la compignie s'établit autour de l'église. On lui distribue les cartouches

LE CLAIRON 23o

supplémentaires. Elle n'attend pas longtemps. Les Prussiens, poussant de formidables hurrahs, se précipitent sur le village : un feu de peloton les accueille. Ils reculent un instant, puis reprennent leur élan. Une seconde décharge les arrête, mais ils ripostent avec énergie.

Plusieurs hommes tombent. Le capitaine commande :

— Allons, mes enfants, feu à volonté!

Ménagez les cartouches ! Ne visez qu'à coup sûr.

Alors commence un combat homérique, où les adversaires ne sont séparés que par une trentaine de mètres, où les détonations se succèdent rapides et calculées, renversant chacune un combattant.

On s'interpelle comme dans VIliade, et les deux langues se croisent en interpellations pittoresques :

— Ah ! c'est toi, grand escogriffe, qui m'as visé ! Tiens ! voilà ton affaire ! Paf I

— A toi, le petit gros du coin ! Tiens! tu ne crieras plus comme un âne I Paf!

Les officiers dirigent le tir, appelant nominativement leurs hommes.

— Visez à droite !

— Visez plus bas.

— Visez donc ce barbu qui tire si bien !

— A celui de gauche, maintenant I Les vides se multiplient des deux

côtés. L'ivresse de la poudre gagne tous les survivants. Le lieutenant supplie :

— Mon capitaine, vous savez comme je tire ! Permettez-moi de ramasser un fusil. J'ai des cartouches dans ma poche!

— Allez !

Du geste, les deux sous-lieutenants demandent à l'imiter.

— Allez !

Soudain, le capitaine remarque la sonnerie qui faisait rage à ses côtés, et qui

ne contribuait pas médiocrement à animer ses hommes.

— Tiens I mon clairon ! Ah ! te voila revenu ! Tu as donc lâché tes plans I

— Dame ! mon capitaine : du moment qu'on se cognait I

— C'est bien, ce que tu as fait là.

— Mon capitaine, laissez-moi faire comme les officiers !

— Oui... On meurt trop. J'ai besoin de tous mes fusils. Tire.

Et le clairon joyeux lâche son instrument, saisit une arme par terre. Chacun de ses coups, méthodiques et adroits, provoque en face un cri de douleur, une exclamation de colère.

Mais, au bout de quelques minutes, le brave garçon s'affaisse : les Allemands exaspérés l'ont choisi pour cible spéciale. Une balle l'a atteint à la poitrine, en brisant sa montre d'argent. Le capitaine se penche une seconde, lui serre

la main de toute son âme, saisit la montre fracassée du mourant et la met dans sa poche, comme un souvenir qui sera cher un jour à la famille inconnue ; puis il appelle :

— Eh ! la-bas, l'aumônier. En voilà encore un qui a besoin de vous I

Un jeune abbé, fort crâne, qui remplissait ces fonctions, et qu'a depuis récompensé le ruban rouge, accourt sans hésiter, s'agenouille sous une vraie grêle de projectiles, approche des lèvres bleuies un cordial qui ranime le mourant :

— Vous me reconnaissez, mon ami?

— Oui, murmure le clairon.

— Si Dieu vous appelle, voulez-vous paraître absous devant lui?

Le blessé répond par un signe.

L'abbé élève la main et prononce sur sa tête la formule sacrée. Puis il fait un mouvement pour courir à d'autres.

Mais le clairon suppliant le retient par une suprême étreinte.

— Mon cher enfant, le médecin va venir !

Le mourant lui sert de nouveau la main : c'est de l'aumônier qu'il a encore besoin.

— Vous pensez à vos parents, n'est-ce pas? Je leur porterai votre adieu.

Le clairon esquisse un sourire ; mais il retient le prêtre.

— Est-ce que vous avez une inquiétude de conscience?

— Oui.

— Vos regrets sont sincères; ils suffisent, pour le moment. Remettez-vous-en à la bonté de Dieu I

La visible angoisse du mourant se manifeste davantage.

— Voyons, mon cher enfant, n'essayez pas de parler. Répondez-moi par signes. Y a-t-il dans votre vie une in-

délicatesse commise, une réparation à opérer?

Le jeune homme fit un signe négatif.

Le capitaine était tout proche, animant de son commandement sa compagnie décimée, debout au milieu de ses tireurs qui tombaient un à un. Il entendait involontairement cette confession suprême.

— Est-ce qu'il s'agit d'un meurtre?

Le mourant tourna faiblement la tête.

— Vous songez peut-être à quelque désordre moral, à une femme, aux suites d'une faute?

Encore un non, jaillissant avec un tlot de sang.

L'aumônier reprit :

— Quoi que ce puisse être, mon ami, Dieu vous pardonne, puisque vous le lui demandez.

Mais la ténacité du mourant ne se lassait pas. Il recueillit ses dernières forces, et jeta, dans un effort, cet aveu, qui,

par un étrange mirage, occupait sa pensée défaillante.

— Je... je dois... je dois vingt francs à mon capitaine !

Et le clairon, comme déchargé d'un poids insupportable, exhala un soupir satisfait. Ce fut le dernier.

L'abbé courut à d'autres. Mais il reparut peu après à la même place. Car le capitaine tombait à son tour sur la neige, au milieu des cadavres.

Celui-ci en est revenu. Et, quand vient la date anniversaire de cette hécatombe oubliée, le souvenir de son pauvre clairon se trouve, avant les autres, sous sa plume et dans son cœur.

LA PLAQUE ROUTIERE

LA PLAQUE ROUTIERE

L'année dernière, je reçus cette invitation :

« Le très haut né commandant-major » baron Von Mendorf et les officiers du » 4'"'^ escadron des uhlans poméraniens » prient M. le capitaine d'état-major, » attaché militaire à l'ambassade de » France, de leur faire l'honneur de » venir dîner à leur mess, le lundi » 15 avril, à trois heures, 7, avenue » du Prince-Charles. »

Depuis mon arrivée à Berlin, j'avais plusieurs fois rencontré Mendorf au thé prié de la Chancellerie aulique . Nous avions échangé quelques thalers à l'écarté, quelques politesses au buffet, quelques poignées de main dans le vestibule, puis deux cartes à nos domiciles. Mendorf agissait donc correctement en m'adressant l'engageant bristol rose, satiné, parfumé.

Au jour dit, à heure militaire, je montai l'escalier fleuri du cercle de la Garde. Dans le grand salon, s'étagaient en ordre majesteux les capitaines à la moustache conquérante, les lieutenants empourprés, les cadets sanglés à mourir. Je fus présenté dans les règles : on s'inclina selon l'étiquette et je serrai toutes les mains, observant l'ordre le plus respectueusement hiérarchique.

Le plus ancien capitaine fit remarquer qu'il faisait grand chaud. Le plus ancien lieutenant espéra, non sans déférence,

LA PLAQL'E ROUTIÈRE 247

qu'il ferait peut-être moins chaud le lendemain ; le plus ancien cadet murmura son adhésion collective aux deux propositions ci-dessus. Puis les portes de la salle à manger s'ouvrirent à deux battants.

A l'entrée de cette pièce étincelante, un brusque souci parut agiter soudain le commandant -major ; mais il réprima tout aussitôt ce trouble inexpliqué, et me lit faire rapidement le tour de la table, en appelant toute mon attention sur une magnifique pièce d'argenterie qui se dressait au milieu du couvert.

— A'^ous voyez, disait-il avec une volubilité singulière, un souvenir et un présent de Sa Majesté apostolique l'empereur d'Autriche roi de Hongrie, commandant-colonel honoraire des uhlans de la garde prussienne. Le fini de ces amours jouiïïus et la richesse de ces guirlandes ornementales intéresseront bien

certainement un amateur aussi distingué.

Mon regard suivit avec docilité la direction qu'indiquait mon agité cicérone, chez lequel je n'avais jamais remarqué, jusqu'à ce jour, des préoccupations artistiques aussi développées.

Nous avions atteint le siège présidentiel : le major parut respirer plus à l'aise.

— Veuillez, me dit-il, vous asseoir à ma droite. D'après nos usages, la place d'honneur est en face delà mienne; mais vous auriez là derrière le dos une maudite porte qu'on ouvre constamment :

vous serez mieux ici.

Je le remerciai de sa courtoise attention, contemplant avec satisfaction la plantureuse image qui souriait devant moi, dans son cadre, au-dessus de la tête des officiers. C'était une Silésienne aux prises avec des ustensiles culinaires multiformes et avec les comestibles les plus appétissants.

Silencieusement, chacun vida son verre de madère et attaqua le premier potage. Mais bientôt, à la mousse vulgaire de la bière et du Champagne, le château-margaux mélangea ses rubis roses et son velours de gentilhomme. Le joyeux vin de France a le don magique de fondre toutes les glaces. Aussi les uhlans ne tardèrentils pas à conter leurs victoires et leurs amours.

Chacun avait conquis les faveurs de quelque belle Danoise dans la guerre des Duchés; chacun avait accompli quelque exploit prodigieux dans la campagne de Bohême. Un cadet échauffe contesta bruyamment que la bien-aimée de son voisin pût être comparée à sa propre et exclusive amie : rapprochement qu'on eût pu cependant admettre sans injure pour les deux chères âmes adorées, puisque, à Tinsu des deux adorateurs, elles n'étaient qu'une seule et même per-

sonne, universellement appréciée dans le Faubourg-sur-Sprée. Un lieutenant "s'entêta à revendiquer pour lui tout seul la gloire de Kœnisgsratz ; car, si son peloton n'eût pas exécuté une manœuvre tournante au coin du petit bois que chacun sait, c'en était fait de l'armée prussienne; l'effort de la réserve était neutralisé. Le fait fut irrécusablement établi : premièrement, par des témoignages extrinsèques ; secondement, par un enchaînement de déductions raisonnées. Il est fâcheux que quelqu'un n'ait pas consenti à écouter l'orateur; ce quelqu'un-là eût été certainement convaincu.

Moi-même, je finis par céder à l'entraînement général. Il me restait tout juste assez de bon sens pour constater positivement que les droits de l'hospitalité restaient saufs, et qu'au milieu de ce débordement universel, la France et les souvenirs de l'invasion demeuraient scru-

puleusement respectés. Ma foi, je bus, je ris, je racontai ce qu'on voulut, et même davantage. Malheureusement pour mon amour-propre de Gascon, tout le monde parlait à la fois; j'eus beau énumérer mes prouesses de Saumur, l'enseigne de la sage-femme subrepticement accrochée à la porte du vicaire, la chasse nocturne aux chats de la bourgeoisie, les folles navigations dans une Loire sans eau, les légendes du Chardonet et les facéties du Grand Manège... un lieutenant bavard avait eu le mauvais goût d'entreprendre un récit parallèle! et l'outrecuidance de supposer que ses pâles souvenirs de l'école de Potsdam pouvaient offrir un intérêt analogue aux miens!

Il obtint ce qu'il méritait; personne ne daigna l'écouter. Je ne suis pas non plus très assuré, d'ailleurs, que mes auditeurs aient été nombreux.

Le repas était depuis longtemps ter-

252 LA rLAQlTE ROUTIÈRE

miné. Le punch, les marquises panachées et les cigares avaient remplacé le dessert et se renouvelaient sans trêve devant nous. Quand on eut suffisamment déraisonné, le bien né commandant-major von Mendorf imposa gravement silence à l'escadron et porta un toast majestueux :

« A la nation et à la vaillante armée françaises! »

Ce fut le signal du déluge; chacun s'abandonna aux plus fantaisistes inspirations. On but :

(c A l'hôte aimable et amil

»A la prospérité intellectuelle de l'Europe pensante!

» Au saucisson de Mayence et au nectar de Bourgogne!

» Aux belles-lettres !

» Aux sciences philosophiques!

» A la paix du monde !

» A Carlischen, la plus ronde des limonadières I

» A Minha, qui a bien mérité de Farmée allemande I

» A Giselschen, la fille du brasseur I

» Aux couches heureuses de la princesse impériale ! »

Après quoi il se fit un demi-silence ; on attendait mon toast. Je me tins suffisamment droit et, levant mon verre, je commençai :

« A la nation, à l'armée prussienne et à son royal chef 1... »

Le diable me souffla en ce moment que je ne pouvais décemment présenter ma coupe à la grosse Silésienne qui, depuis quelques heures, me souriait béatement dans son cadre, mais que je devais l'élever ostensiblement vers le buste du souverain, qui, j'en retrouvais la notion très confuse, devait trôner derrière moi, au milieu d'un trophée de drapeaux. Au début, Mendorf m'avait empêché de contempler cet ensemble décoratif, en désignant

254 LA PLAQUE IIOUTIÉUE

obstinément à mes regards le surtout d'argenterie ; mais, positivement, j'avais entrevu le buste... je me retournai gracieusement vers lui en répétant :

« A son royal chef I »

Vrai Dieu I le verre m'échappa, se brisant avec fracas sur les dalles, et je me sentis soudainement dégrisé ! mes yeux s'arrêtèrent fixes et hagards 1 Je sentis la sueur perler à mon front... On me crut mal à l'aise... l'assemblée compatissante éclata sans ménagement contre la maudite chaleur qui indisposait un hôte si agréable ! On se leva en tumulte ; les serviteurs se répandirent dans l'hôtel en quête d'un verre d'eau, cordial si exceptionnellement usité en pareil lieu qu'il ne se rencontra pas facilement. Vingt bras s'offrirent pour me guider jusqu'à la voiture mandée en toute hâte 1

Faible ou malade 1 ah non ! je ne l'étais pas. Mais le deuil de la patrie se dressait

LA PLAQIE ROLTIÈKE 2oO

devant moi sous une forme sensible, me rappelant brutalement au souvenir des jours amers, aux larmes sanglantes de la défaite, aux rages sourdes du vaincu. Là, sous la console de marbre, qui portait la tête laurée du vieil empereur, flamboyait à mes yeux, fixée au mur comme un trophée de la victoire allemande, une épave de la France violée, une plaque de fonte bleue aux lettres blanches, une plaque indicatrice semblable à toutes ses sœurs qui jalonnent encore nos grands chemins, mais celle-là témoin d'une lutte héroïque, celle-là criblée de blessures comme un bon combattant, détachée de son poteau par l'orgueil du vainqueur et atfichant aujourd'hui aux murailles des uhlans le nom sacré de Bazeilles !

J'étais demeuré debout, crispé, tout entier aux scènes de carnage et d'incendie qu'évoquait en ma pensée ce mémorial du jour sanglant; j'entendais le crépite-

2o6 1 A l'LAQUE KOLÏIKUE

nient de la mitraille, le gémissement des blessés, les hurras de l'ennemi, le glas du tocsin, les appels affolés des habitants chassés par le feu de leurs demeures, et surtout l'adieu déchirant et le râle suprême de mon pauvre Louis, mon frère bien-aimé, expirant dans mes bras, sur le talus de la grand'route ! . . .

Mendorf, seul, m'avait compris :

— Capitaine, fit-il à voix basse, j'eusse dû prévoir. . . prévenir. . . sincères excuses. . . Allons, mon ami, soyez homme!...

Et il me présenta, comme un calice d'agonie, un verre nouveau qu'on venait de remplir. Je le saisis, et, me retournant franchement vers la plaque de Bazeilles :

— Oui, Messieurs, fis-je lentement, oui, à la santé de votre souverain-soldat! .. Mais aussi à la glorieuse mémoire de vos amis et des miens, qui sont morts i)our la patrie!

Cette fois, tous les regards avaient suivi le mien, et tous avaient lu dans mon cœur : les voix émues et graves répétèrent solennellement mes paroles... Ce fut , après la lutte, l'hommage funèbre du vainqueur s'inclinant avec estime et respect sur la tombe du vaincu I

Le lendemain matin, je trouvai Mendorf au chevet de mon lit : il m'apportait ses excuses ; je lui tendis les deux mains. Nous revînmes sur le sombre cauchemar de la veille. Je lui racontai alors en pleurant la mort de mon frère Louis. Mendorf avait du cœur; nous nous quittâmes amis.

Deux mois plus tard, j'étais en France, en congé. Je courus embrasser ma mère.

Elle m'attendait; je vis do loin, sur le perron, ce triste spectre aux cheveux blancs toujours dans ses crêpes sombres; pourtant elle me parut plus sereine et plus calme que je ne l'avais

2r)8 LA PLAQUE ROUTIÈRE

jamais vue depuis la mort de notre Louis.

— Mon enfant, s'écria-t-elle en tombant dans mes bras, merci de toute mon âme ! pour lui et pour moi 1

Je la considérais avec surprise, et j'allais lui demander d'où venaient ces remerciements; elle m'entraîna vers le petit cimetière du village. Sur la tombe de Louis était fixée la plaque du chemin de Bazeilles, l'humble plaque routière, mutilée et ternie, mais plus éloquente que toutes les épitaphes.

Le cœur tout débordant do reconnaissance, j'écrivis à Mendorf; ma lettre demeura sans réponse. De retour à Berlin, je courus chez lui... son ordonnance emballait mélancoliquement ses armes et sa sellerie.

' — Le commandant? il est très loin... il est puni... Les officiers disent qu'il a emporté un tableau de leur cercle! Moi,

LA PLAQUE ROUTIKRE 259

mon capitaine, je vous garantis qu'il n'est jamais entré un tal)leau ici... C'est faux, voyez-vous, le commandant est un honnête homme!

L'hôtel Courrière est la plus belle demeure de la ville de G... Ce que j'y apprécie davantage, c'est la situation, le panorama.

En effet, le jardin de l'hôtel, suspendu au flanc du coteau qui domine la Loire, surmonte les toits pointu des antiques maisons descendant jusqu'à la rive, et qui se pressent plus nombreuses aux abords du vieux pont de pierre défendu par Jeanne d'Arc contre les Anglais. Au delà, les bancs de sable du grand fleuve paresseux, à découvert le plus souvent, mi-

roitent au soleil. Les filets d'eau qui les séparent se brisent en petites lames languissantes sur ces plages éphémères, et des barques, aux voiles ouvertes, passent lentement dans la poussière dorée du soleil, ajoutant au grand calme de la nature l'impression de la vie, mais d'une vie silencieuse, paisible, nonchalante, faite seulement pour donner au repos la notion de lui-môme, par le contraste de ce mouvement sans saccade et sans bruit, qui ne le trouble ni ne l'agite.

De l'autre côté du pont s'étend la plaine, cette grande plaine de la Sologne et du Berry qui s'en va vers Bourges et Vierzon, coupée de haies et d'arbres confondus au loin en une série de lignes inégales et variées qui marquent une infinité de plans différents, au milieu desquels apparaît, comme un point brillant reflétant un rayon de soleil, tantôt un clocher d'église, tantôt le toit d'ardoise de quelque château.

A G..., tout le monde aime les Coiirrière.

C'est, pour une contrée, un titre particulier que d'y posséder au moins une de ces familles liées au sol par une origine ancienne, pas trop haut placée dans l'échelle sociale pour qu'une méfiance politique ait pu, à certaines époques, la séparer de la population, assez en vue cependant pour qu'on sente en elle une sœur aînée. Il faut, pour en arriver là, que, depuis de longues années, les pauvres aient connu le chemin de la maison; il faut que les hommes, dans leur enfance, aient vécu, dans la petite cité, de la vie commune à ceux de leur âge ; qu'ils soient revenus au nid, après les absences de la jeunesse, assez tôt pour y retrouver, avec les amitiés encore chaudes de leurs contemporains, le souvenir paternel des vieillards qui les ont vu naître. Et, s'ils se sont ensuite séparés des autres, élevés

dans une situation plus en vue, se succédant, de père en fils, dans une même carrière, il faut que toujours leurs compatriotes y aient senti le mérite héréditaire, la même noblesse de sentiment, la même dignité d'existence.

Il faut que cette famille soit pénétrée des mœurs, des intérêts, des passions locales même... et alors, grâce à tout cela, grâce à ce lien puissant que le temps fortifie, à cette influence irrésistible de l'honneur et de la vertu simplement et longtemps pratiqués, il se forme une espèce de pacte secret par lequel cette famille devient pour ainsi dire le palladium de la contrée. Ceux de ses enfants qui restent à l'ombre du vieux nid sont entourés du respect et de l'affection de tous, et, s'il en est qui s'en aillent, un jour, chercher sur de plus retentissants théâtres la gloire, la science ou la fortune, ceux-là, tout le pays les suit des

yeux dans leur carrière plus lointaine, se rapportant à lui-même, avec un orgueil collectif, les succès dont l'écho vient retentir au pays natal.

Or, un jour, dans le salon du vieil hôtel Gourrière, il y avait de beaux enfants qui jouaient avec ces cris d'oiseau effarouché dont la musique est si douce ; deux belles jeunes femmes qui les couvaient des yeux, tandis que l'une d'elles en allaitait un tout petit, et, plus loin, dans une fenêtre ouverte, cousant un petit bonnet de bébé de ses deux belles mains longues, effilées, patriciennes, une dame plus âgée, sérieuse et digne, mais d'un sérieux sur lequel voltigeait comme un sourire ému, quand son regard, quittant l'aiguille, allait chercher le groupe des jeunes mères. Elle rayonna surtout d'un éclat plus attendri, plus fier aussi, dirai-je, quand Georges entra, et que le jeune homme, s'approchant d'elle avec

une sorte de tendresse respectueuse, prit doucement une de ces belles mains pour la porter à ses lèvres.

Georges, c'était le préféré, l'orgueil de la maison, et surtout de cette mère adorée dans la famille et dans le pays, à l'égal d'une sainte, objet d'un respect particulier qui s'imposait à tous.

Georges exerçait, à G..., les fonctions de procureur de la République. Personne, dans le salon, ne témoigna donc aucune surprise en voyant entrer soudain un superbe gendarme qui tenait respectueusement son bicorne à la main , tandis qu'il avait dans l'autre une sacoche bourrée de papiers et que ses deux bottes, toutes boueuses, lui donnaient quelque peine à se tenir sur le parquet glissant,

— Tiens, c'est vous, Cliquot, dit le jeune procureur. Quoi de neuf à cette heure ?

— Monsieur le procureur, nous l'avons pincé...

— Pincé, qui cela, mon brave?

— Eh bien, monsieur le procureur, le voleur de M^ Ferré. Ah ! le brigand, nous a-t-il donné du mal !

— Bah ! dit Georges, qui parut vivement intéressé. Eh bien, en voilà un qui n'a pas fait long feu.

— Oui, bien du mal, monsieur le procureur, poursuivit Cliquot, qui tenait à son idée, bien du mal. Depuis ce matin que nous lui courons après, nous n'avons pas débridé.

Une des deux jeunes femmes sourit et dit un mot à un bambin de cinq ans, qui s'éclipsa et reparut un instant après avec un verre et une bouteille de vin.

— Ça n'est pas de refus, dit, en s'emparant du verre, le gendarme, qui semblait connaître les habitudes de la maison et savoir môme les provoquer au besoin.

— Et où ravez-vous attrapé, Cliquot?

demanda le procureur,

— De l'antre côté de Ghàtillon, monsieur le procureur, en pleine Loire. Ah ! c'est un fier gueux, allez ; tenez? le magot, voilà ce qu'il en reste.

— Comment, ce qu'il en reste? dit Georges; mais je ne vois pas les billets de banque qui ont été volés.

— Brûlés, monsieur le procureur ; brûlés ! et avec bien d'autres choses encore.

— Gomment, brûlés; qu'est-ce que cela veut dire? Il n'a pas volé 20,000 francs avec effraction, la nuit, dans une maison habitée, pour en faire un feu de joie, comme cela, tout de suite.

— Je ne crois pas que c'était pour ça vrai de vrai, monsieur le procureur, qu'il a saccagé la caisse du notaire ; mais, quand le gars nous a aperçus derrière lui, sur la route, à une petite lieue, et

qu'il s'est senti pincé, il a cru qu'il trouverait moyen de faire disparaître le pot aux roses. Il est descendu dans la rivière, il a traversé le courant, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture, puis il s'est assis sur un banc de sable, a tiré les papiers de la sacoche qu'il avait sous sa blouse et en a fait un tas auquel il a mis le feu avec sa pipe. Nous n'avons pas mis grand temps à arriver au bord ; mais il fallait traverser l'eau, et dame, avec mes bottes, ça n'a pas été tout seul. Enfin, j'ai laissé mon cheval à mon collègue et je suis arrivé à temps pour donner un coup de pied dans le feu, l'éteindre et sauver ce que je vous rapporte là.

— C'est malheureux , dit Georges ; vous n'avez pas dressé procès-verbal des papiers que vous avez pu reprendre?

— Pas eu le temps, monsieur le procureur. J'étais tout seul pour tenir le particulier, qui se débattait comme un

272 AU-DESSUS DE LA I.Ol

diable, non pas pour se sauver, je crois bien, ça n'était pas possible, mais simplement pour m'emb...

Le gendarme rougit comme un pivoine et reprit :

— Bref, ne voulait-il pas que je le porte pour retraverser l'eau. Il disait comme ça qu'il en avait assez de s'être mouillé les pieds pour une fois. J'ai pris pùle-mèle ce qui n'était pas brûlé, et je crois même bien qu'il y en a du brûlé dedans.

— C'est bien, dit I3 procureur, conduisez le prévenu au parquet, je vais y monter.

Il prit en effet le chemin du vieux château, une grande construction de Louis XII qui, du haut de la colline, domine la ville, la Loire et la campagne, et dont la longue façade rouge et blanche, les fenêtres aux meneaux brisés, les petites tourelles aux toits aigus sont aussi

chers aux plus pauvres manouvriers de la ville qu'aux plus raffinés antiquaires. Chacun dit, en en parlant : Notre château ! Il n'y a guère pour protester tout bas que le malheureux sous-préfet, qui en habite une aile délabrée, où les vents déchaînés régnent l'hiver en maîtres dans les couloirs sans portes et dans les escaliers en colimaçon. Les toits en poivrière sont surmontés, au dehors, par de bien jolies cheminées, qui d'ailleurs ne sauraient en aucune circonstance conduire au dehors la fumée. Le tribunal, que le sous-préfet a pour voisin dans ces grandes pièces mal garnies, accepte, avec un patriotisme local moins exigeant, cet état de choses et les catarrhes qui en sont la conséquence, tandis que le curé s'est fait, dans un autre coin, un logis un peu plus confortable, où il vit dans de bons termes avec le brigadier Gliquot, son voisin.

Chacun sait ce qu'est, dans une ville de province, le parquet du procureur de la République ou le cabinet du juge d'instruction. Une petite pièce obscure, au papier vert, moisi, déchiré par larges places. Devant un bureau chargé de livres, de dossiers et de circulaires est un fauteuil de cuir fort mal rembourré; contre la muraille, un corps de bibliothèque en sapin noirci, où le magistrat va puiser dans la collection du Dalloz ses trésors d'érudition judiciaire; dans un coin se voit encore une vieille chaise qu'un tapissier du premier empire a, dans ce tempslà, soigneusement recouverte d'une moleskine verte.

Quand Georges entra dans son cabinet, il était d'humeur gaie et légère, se préparant à expédier sommairement, pour ce jour-là, l'interrogatoire du crocheteur de serrures ramassé entre le feu et l'eau par le vaillaiit Cliquot.

Cliquot était à son poste, maintenant par le bras un jeune drôle vêtu d'une blouse bleue, sous laquelle on voyait passer cependant un pantalon noir effiloché et une sorte de redingote graisseuse. Il avait les cheveux plats et longs, le nez en trompette, le regard louche et insolent, et ne différait en rien, pour le reste, de tous ceux de ses collègues qui passent 'chaque jour par les mains de la gendarmerie, et dont une magistrature tutélaire débarrasse, pour un temps plus ou moins long, la société.

Il allait commencer ses questions quand le précoce filou, prenant avec aisance la parole, se mit de lui-même à lui raconter sa petite histoire avec un tel aplomb, que Georges, légèrement abasourdi, le laissa faire, et qu'il oublia pour le moment de froncer le sourcil, d'interrompre le loquace prévenu d'un ton rogue, de lui intimer l'ordre de se taire et de lui

appliquer enfin cette menace stéréotypée de tout juge à tout prévenu troj) jovial : quil aggravait sa situation.

— Je m'appelle Justin Panadieu, dit le drôle; j'ai dix- neuf ans. Puisque j'suis pris, autant tout dire; j'peux pas nier, d'ailleurs. V'ià ce flandrin de Cliquot qui m'a pincé juste à temps pour que j 'puisse plus me faire une innocence.

Cliquot eut un roulement d'yeux terrible et, de la main qui n'avait pas lâché le prévenu, il lui serra le bras de façon à lui faire faire une horrible grimace.

Georges était tellement étonné des allures de cet étrange gamin, qu'il oublia, cette fois encore, de rappeler Panadieu au respect du à la justice. Je dois même dire que ce fut le brave Cliquot qui reçut la semonce et que le magistrat lui dit, avec un geste d'impatience :

— Mais laissez donc parler le prévenu.

Le prévenu, assez fier de son petit succès, continua donc :

— Je suis entré le mois dernier, comme petit clerc, chez M. Ferré; puis, au bout de quinze jours, il m'a flanqué à la porte parce qu'une méchante langue lui a dit que j'avais fait six mois de prison.

— Était-ce vrai? demanda Georges.

Le drôle parut prodigieusement étonné

que la question put donner matière à quelque doute.

— C'était vrai et c'était pas vrai, mon procureur ,

Puis, continuant, sans daigner s'expliquer sur le doute qu'il laissait ainsi planer sur la valeur des renseignements de M. Ferré :

— Vous comprenez ça, monsieur le procureur, c'était pas juste. Puisque j'iui avais rien fait, à c't homme, pourquoi qu'il me chassait ? C'est pour ça que je me suis re vengé.

— Et pour vous venger vous avez forcé la caisse.

— La caisse, la caisse, ça dépend de ce qu'on appelle une caisse, mon procureur. D'abord, c'était dans un tiroir de son bureau qu'il mettait son argent, ses papiers, ses enveloppes oîi y avait des actions, est-ce que je sais, moi? C'est y ça une caisse? je vous le demande.

Ici, le prévenu donna des détails techniques sur la manière de pénétrer la nuit dans une étude, par une porte de jardin, et de forcer un tiroir de notaire.

— En somme, qu'avez- vous pris? demanda le procureur.

— Ah ! dame, le plus que j'ai pu. Vous comprenez, dans toutes ces grandes enveloppes, j'avais pas le tenqjs d'y fouiller, moi, pour voir s'il y avait des valeurs ou bien des mèches de cheveux de ses anciennes, à ce notaire. C'était à débrouiller plus tard.

— Et VOUS reconnaissez avoir tenté de détruire ces papiers quand vous vous êtes vu pris?

— Pour ça, monsieur le procnreur, dit Gliquot, il y aurait du mal à ne pas le reconnaître.

— Pourquoi qu'y parle, c't'oiseau-là, puisque j'nie pas, dit Panadieu à demivoix, jetant de côté un méchant regard au gendarme et vexé qu'on lui coupât ses effets.

— Voilà ce qui reste, continua Georges en montrant au prévenu le tas de papiers dont quelques-uns étaient déjà noircis. Il y a d'abord les billets de banque qui n'y sont pas.

— Pour ceux-là, dit le drôle, ils ont été les premiers à flamber, ils étaient à même et c'est du bon papier.

— Monsieur le procureur... dit Gliquot

— Pourquoi qu'y dit pas de la République, interrompit Panadieu, mais ton-

jours sur un ton de sourdine prudente.

Bonapartiss, va ! ajouta-t-il avec une expression de profond dégoût.

— Monsieur le procureur, reprit Cliquot, sans avoir entendu l'interruption, j'ai une idée qu'il aura bien pu depuis hier les mettre en sûreté quelque part.

— Où çà, où çà? dit vivement Panadieu. A la caisse d'épargne, peut-être bien. J'}- ai pensé, mon vieux, mais faut croire qu'à cette heure-là le caissier ftiisait son bésigue avec sa particulière; car il y était pas quand j'ai passé pour lui verser la somme.

— Et maintenant, Panadieu, il faut me dire ce que vous avez brûlé en outre de ces billets de banque.

— A peu près autant qu'il y en a là, dit Panadieu en regardant le tas placé sur la table. Vous comprenez, ça a été au hasard, j'ai pas choisi, allez !

— Gliquot, vous qui êtes arrivé à temps

pour opérer le sauvetage, ce que dit le prévenu est-il vraisemblable? croyez- vous que réellement le feu ait eu le temps, avant que vous intervinssiez, de consumer une quantité aussi considérable?

— Ma foi, oui, monsieur le procureur, il y avait déjà un tas de cendres assez gros pour cela.

Panadieu vit que, décidément, Gliquot prenait un rôle prépondérant dans la conversation et murmura encore de sa voix canaille :

— Moi, j'dis plus rien, d'abord, puisqu'y paraît qu'y sait mieux que moi.

Après tout, c'est peut-être lui qu'a fait le coup.

Georges sentit la nécessité de revenir aux saines traditions. Il tira de sa mémoire les phrases que prescrit en pareil cas le formulaire et lança son quos ego.

— Prévenu, dit-il, respectez la justice

vous aggravez votre situation.

Ce devoir accompli, il reprit Tinterrogaloire, qui se poursuivit sans incident nouveau, si bien qu'il put enfin donner Tordre au gendarme de remmener son prisonnier.

Cliquot se mit en devoir d'obéir. Il était déjà dans le vestibule quand Georges, qui, résumant l'interrogatoire, prenait quelques notes, les rappela pour un détail oublié.

— Oi^i ôtes-vous né? demanda-t-il à Panadieu.

— Rue Moufîetard, lança le drôle, en se retournant, avec l'indéniable accent de cette localité et la vibrante expression d'un patriotisme sincère.

Quand Georges fut seul, il se mit à examiner avec plus de détails le paquet qu'il avait devant lui, à en séparer les diverses pièces pour les cataloguer et en joindre au dossier la liste exactement dressée. Il y a avait l;i tout ce qu'un no-

taire met clans le tiroir le plus profond de son étude : des testaments, des correspondances particulières ; il y avait aussi, dans de grandes enveloppes, des actions de chemins de fer dont le feu n'avait entamé ni les signatures ni les timbres, et Georges se félicitait pour l'excellent notaire de ce hasard heureux, quand un pacjuet, dont le feu avait ouvert l'enveloppe et d'où s'échappèrent un certain nombre de papiers ouverts qui y avaient été renfermés, tomba sous sa main. Quelques lignes écrites sur Tun de ces papiers, et qui frappèrent son regard, retinrent son attention, qu'elles absorbèrent tout entière au bout de peu d'instants.

En effet, le nom de sa mère, celui de de son grand-père, le feu marquis de Solins, avaient frappé ses yeux ; il lut avidement, et voici la terrifiante vérité que lui apprit un long mémoire signé

io4 AU-DESSUS DE LA LOI

par un nommé Henri Granger, qui, on mourant, l'avait déposé, cacheté, chez un prédécesseur de M<= Ferré.

Le père d'Henri Granger avait été l'intendant du marquis de Solins. C'était un de ces vieux serviteurs de l'ancien régime, dévoués à leurs maîtres et à leur maison avec une passion exclusive, canine pour ainsi dire. Granger, tout rempli de ce sentiment absorbant, avait laissé son fds s'élever tout seul, absolument livré à lui-même dans le vaste château. Une communauté d'isolement et de négligence paternelle avait fait naître entre ce fds et la fdle du marquis une camaraderie d'enfance, à laquelle personne n'avait fait attention.

Le marquis, marié en i820, déjà vieux, par conséquent, avait, sans trop de vifs regrets, perdu, quelques années après, une femme qu'il avait été loin de rendre heureuse. La petite fille, restée seule héritière du caractère de sa mère, à la fois sérieuse et passionnée, exubérante de vie à certains moments, à d'autres plongée dans de mystiques rêveries, avait vécu, elle aussi, abandonnée, bien loin de son père, quoique sous le même toit . Le marquis était grand buveur, grand chasseur, d'une violence brutale, despotique et égoïste. Simonne de Solins tenait de lui une certaine Apreté de caractère", une susceptibilité de l'affront reçu, un sentiment de volonté opiniâtre que la contrainte exaspérait et pouvait lancer parfois dans des paroxysmes de fureur folle. Quand elle grandit, elle jugea sévèrement son père et se tint dès lors éloignée de lui avec une sorte de ré-

pugnance inavouée. Lui, de son côté, n'éprouvant. pas le besoin d'une grande intimité avec cette enfant, la laissait à son isolement et aux leçons , sans grande suite, d'une série d'institutrices qui se succédaient, en général, assez rapidement au château, et dont les meilleures n'étaient pas celles qui y restaient le j^lus longtemps.

Elle se prit alors pour Henri Granger, le seul compagnon de cette enfance désolée, d'une amitié protectrice, quoiqu'elle fût moins âgée que lui. Elle admit de sa part des familiarités qu'elle n'eût souffertes d'aucun autre; car cette jeune fdle joignait à l'orgueil de sa race un orgueil personnel au moins aussi grand. Si, dans son for intérieur, elle ne le considéra jamais comme un égal, elle eut pour lui, à ses manières, ordinairement âpres et sauvages sous leur réserve précoce, des adoucissements pleins de charme, de ces

abandons où les distances étaient oubliées momentanément pour ne laisser en présence que deux enfants, heureux de s'appuyer l'un sur l'autre, se sentant étrangers à tout ce qui, du reste, [)Ouvait les entourer.

Tout cela, dès les jeunes années, attacha vivement Henri à Simonne. Plus tard, il fut ébloui de sa beauté naissante, et il sentit grandir en lui une ambition qu'il eut d'abord assez de force pour contenir, mais qui jaillit un jour de son cœur sous la forme d'un cri d'amour passionné.

Au premier mot, Simonne eut un mouvement de révolte intérieure, qu'elle domina ; car elle avait, au fond, pour ce camarade d'enfance, une amitié et une estime vraies. De plus, elle était pleine d'une piété qu'elle s'était faite à ellemême, sans direction étrangère, en lisant quelques vieux livres jansénistes trouvés dans la bibliothèque du château. Cette

[)iété lui dit qu'elle devait dominer son orgueil blessé et la retint au moment où elle allait répondre à Henri par une insulte amère. Elle lui adressa donc quelques mots froids et décourageants.

Pendant quelques jours, elle garda visà-vis de lui une attitude d'éloignement; puis, n'attachant plus que peu d'importance à ce qui s"etait passé, elle revint petit à petit, vis-à-vis de lui, à sa confiance habituelle. On a beau être Simonne de Solins, voir, à seize ans, la vie par ses côtés sombres, on est vivante et jeune, la solitude désespère, la nature vous parle au cœur, le soleil brillant vous épanouit l'àme à certains moments et l'incline à la confiance, et l'on ne brise point l'unique intimité de toute sa vie pour une minute d'audace insensée qu'aura laissé paraître le jeune ami.

Mais lui ne s'avoua pas vaincu. Le premier refus n'avait rien qui pût l'éton-

ner. Il lavait prévu d'ailleurs, et, sa jeune imagination travaillant })Our trouver un moyen de se rapprocher d'elle, il avait cru le trouver.

Un jour, Granger, qui ne savait rien, du reste, des secrets désirs d'Henri et auquel ils eussent paru un sacrilège épouvantable, apprit au marquis que son fds se présentait à l'École militaire et y était reçu. Le marquis crut devoir à son fidèle intendant une marque de politesse à ce sujet. Il fit venir devant lui le jeune homme, l'invita à sa table, but à sa santé au dessert; puis, lui glissant dix louis dans la main :

— ïu as raison, mon garçon, lui dit-il; l'épée, il n'y a plus que cela, quoique, de mon temps, il y fallût un peu plus de sang bleu; mais aujourd'hui... Ah bah I ajouta l'ancien soldat avec un brusque mouvement d'épaules, aujourd'hui comme alors l'épée donne la noblesse. Il paraît

AL'-DESSUS DK LA LOt 291

qu'on ne se bal pas trop mal en Algérie.

Il ne se doutait pas, le vieil émigré, que ce mot, prononcé par lui avec la plus profonde indifférence, le jeune homme l'emportait comme un viatique réconfortant.

L'épée donne la noblesse, se répétat-il pendant deux ans. Et, avec une volonté persistante, il travailla, se fit estimer, devint un homme. Il revint alors à Solins pour y passer le temps qui devait précéder son entrée au régiment; il y revint, heureux de son épaulette, heureux de cette épée qui anoblit, se disaitil encore, et qu'il jtortait à son côté, fier de se montrer à Simonne sous cet aspect brillant, plein d'idées nouvelles, puisées au contact du monde, croyant enfin avoir presque comblé entre elle et lui cette distance qui paraissait si grande autrefois.

Il retrouva Simonne sombre, irritée, nerveuse, amèrement fatiguée de la vie.

Ces deux années, passées pour lui avec la rapidité qu'a le temps pour l'homme dont un effort tend la volonté vers un but et auquel l'imagination décevante présente comme se rapprochant de lui les perspectives enchantées dont il a fait son rêve, ces deux années avaient été lourdes pour la pauvre enfant. *

Sa solitude avait redoublé. Le contact de son père était devenu plus pénible, plus repoussant pour elle, à mesure que la jeune fille avait dii comprendre ce qui avait passé sous les yeux de l'enfant sans qu'elle le remarquât; et une humiliation désespérée l'avait prise d'être la fille d'un tel père.

Quand, sollicitée par sa jeunesse vivace, elle avait éprouvé le désir de prendre, elle aussi, sa part des joies des autres jeunes filles, de leurs fêtes, de leurs plaisirs, de se mêler au monde, une rage secrète lui était venue de s'en voir ban-

nie par l'éloignement absolu qu'inspirait aux familles du pays la vie que menait le marquis trop ouvertement ])Our qu'on eût le droit, dans le voisinage, de ne point s'en scandaliser. Le marquis, qui avait, malgré tout, l'esprit perspicace, avait compris cette irritation, cet invincible mépris de son enfant pour lui, et une grande colère lui était montée à la tête.

Entre ces deux êtres naquit donc une de ces antipathies (jue rien ne peut vaincre, qui font de la vie un enfer.

Quand les nécessités de l'existence quotidienne les rapprochaient l'un de l'autre, le père avait pour sa fdle des regards de violence à peine contenue, Simonne d'involontaires expressions de profond dédain. Il se produisait alors des explosions orageuses, où le marquis se laissait aller à des fureurs de sanglier déchaîné, tandis que Simonne le transperçait sans pitié

294 AII-DESSI s DE l-A LOI

d'ironies froides, sous le coup desquelles il bondissait, levant quelquefois le poing comme pour l'écraser, sans qu'elle lui donnât même le plaisir de la voir tressaillir, et retenu seulement par ce vieux levain de lientil homme rie qui ne veut point ([u'on frappe une femme.

Il se livrait chez la pauvre enfant des luttes épuisantes entre le remords d'une part et, de l'autre, cette haine coupable dont le flot l'emportait malgré elle, cette haine que ravivaient à chaque instant ses pudeurs de jeune fille brutalement offensées par le laisser aller des désordres paternels, le manque absolu d'affection et d'appui, la solitude énervante qui ne lui permettant de partager avec nul être humain le poids de ses déceptions, les concentrait, pour ainsi dire, chez elle en une essence corrosive. Elle dormait peu. Il y avait des moments où elle sentait son intelligence vaciller sous l'intensité

AU-DESSUS DE LA LOI 29o

des sentiments contraires qui l'agitaient : tantôt les ardents regrets de sa vie perdue, flétrie, déshonorée, se disait-elle, par un père indigne ; tantôt, au contraire, une sorte de satisfaction amère de cette réclusion forcée, de cette jeunesse anormale, alors que, se rappelant la parabole du figuier stérile, elle se comparait aux branches de cet arbre maudit, que le maître a condamnées à se dessécher et à mourir. Une flamme étrange et triste brillait dans ses yeux creusés par la fièvre, et pourtant elle était belle encore, belle d'une beauté particulière qui exalta chez Henri le sentiment inoublié qu'il avait gardé pour elle au fond du cœur. Quand ils se revirent, quoiqu'elle lui fît bon visage, elle le reçut cependant avec une sorte d'indilïerence alanguie, témoignant d'une àme lasse et découragée.

Avec l'instinct féminin que nulle fille d'Eve ne dépouille jamais, elle vit

bien qu'il l'aimait encore. Elle s'en inquiéta peu. Lui, au contraire, moins clairvoyant, parce que son cœur était de la partie, ne vit pas que celui de Simonne ne pourrait jamais être à lui.

L'état dans lequel il la retrouvait lui fut un motif de plus d'oser. Mais, plus au courant que la première fois des usages et des conventions du monde, il crut seulement comprendre que cette nature ombrageuse pourrait aujourd'hui s'effaroucher, comme d'une offense, d'une tentative directe qu'il ferait auprès d'elle, et, tout plein de cette audace imprudente et juvénile qui méconnaît les obstacles, il prit une grande résolution.

Un jour, le marquis fit dire à Simonne de passer chez lui. Quand elle entra dans la chambre de son père, une scène étrange frappa ses yeux.

Le marquis, debout près d'une fenêtre, les yeux enflammés, les lèvres trem-

Al-DESSI s DE LA LOI 297

blantes, s'appuyant fortement, comme pour ne pas tomber, contre la muraille, semblait en proie à une indicible fureur. Un peu plus loin, le vieux Granger, consterné, les mains jointes, parlait vivement à voix basse à son iils, qui, vêtu de son grand uniforme, ne semblait pas même l'entendre, et, non moins agité, non moins pâle, regardait le marquis.

Qaand celui-ci vit sa fille, sa colère éclata.

— Vous savez ce qui se passe, s'écriat-il, vous savez... ?

Sa voix s'éteignit dans un hoquet de fureur. Simonne, en un instant, devina tout. Elle vit, d'un coup d'œil, à l'allure de ces trois hommes, elle compritqu'Henri, cet enfant insensé, était venu parler d'elle au marquis et lui demander sa main.

Elle composa son attitude et repartit :

— Que puis-je savoir? Vous ne m'avez rien dit.

— Je vous ai fait venir, éclata de nouveau le mai'quis, avec un rire sauvage cette fois, pour vous apprendre une grande nouvelle. Je vous marie, ma foi, je vous marie, paraît-il, et voilà le joli monsieur qui nous fait Tlionneur. .. le drôle !

Simonne, à ces mots, sentit qu'une de ces scènes commençait qui l'exaspéraient d'ordinaire, plus violente, plus effrénée que les autres. Elle n'aimait point Henri, je l'ai dit, pour en faire son égal, ni son époux; mais elle était son amie et ne put souffrir d'entendre, en sa présence, insulter par son père le seul être qui eût apporté quelque douceur dans son existence.

— Si je vous comprends, dit-elle, vous s>emljlez dire (ju'il vous a demandé ma main.

— J'en suis trop heureux, en vérité, trop heureux, comment doncl bulbutiait le marquis... Et dire qu'on n'a phis de potence sous la main pour...

— Vous ne me dites pas ce que vous avez répondu, dit froidement la jeune fille, commençant cette escrime de paroles à laquelle l'habitude l'avait rendue experte et qui lui faisait éprouver, chaque fois, comme un plaisir douloureux aux coups qu'elle portait.

— Gomment donc!... Mais je me suis incliné... avec reconnaisance... certainement.

— Tel est donc votre bon plaisir?

demanda Simonne railleusement.

Le marquis la regarda avec des yeux tout grands ouverts et se lut un instant; puis, éclatant de nouveau :

— Mon bon plaisir, cria-t-il en levant • les bras, mon bon plaisir, quand on me crache une insulte à la face, chez moi,

c'est (le couper rinsolent par morceaux.

— L'insolent, dit Simonne, se sentant, elle aussi, de plus en plus soulevée par un souffle violent et luttant avec une pénible énergie pour garder son sangfroid. Quoi! aurait-il manqué à quelques égards vis-à-vis de vous dans les termes de sa demande? J'ai peine à le croire insolent. Je ne l'ai jamais connu sous ce jour-là.

— Prends garde, dit le marquis en s'avançant sur elle, prends garde...

A ce moment, Henri sortit de son immobilité et fit un pas comme pour proléger la jeune fdle. M. de Solins, à ce geste, se retourna vers lui

— Qu'est-ce à dire, laquais, tu lèves la main sur ton maître?

— Henri n'est point un laquais, reprit d'une voix plus brève et plus sifflante la jeune fdle, perdant peu à peu son empire sur elle-même; il est mon ami

d'enfance, et je lui sais gré de son ardeur à me protéger.

— Ton ami! tu lui sais gré! s'écria le marquis en se frappant le front...

Imbécile, sot que je suis. Ah! ah! mademoiselle de Solins, j'ai vu de ces histoires-là dans ma jeunesse, mais... on ne les épousait point.

Simonne rougit sous l'insulte. Désormais la lutte était à outrance, sans quartier. Le démon de la colère avait pris possession de ces deux êtres et les agitait de ses secousses désordonnées.

— Monsieur..., dit Henri.

— Tais-toi, dit le marquis, tu n'es ici qu'un grain de poussière et ce n'est plus à toi que j'ai affaire. Il s'agit alors, continua-t-il en se retournant vers sa fille, d'une réparation que M. Henri Granger se déciderait à vous faire?

Des réparations, c'est vous qui lui

en devez, Monsieur, s'écria Simonne, do-

minée par les exaspérations de la lutte. Lui seul a été dans le monde quelque chose pour moi, lui seul...

— Alors, fille perdue, tu l'aimes, tu l'as aimé, vous êtes d'accord I

— Non ! allait s'écrier Simonne ; mais sa fierté la retint, elle lança sur son père un regard de défi sombre et ne dit rien

— Misérable! valet ! faquin ! drôle!

rugit le marquis, en se retournant sur Henri, va-t'en, va-t'en. Ah ! tu crois qu'il suffit qu'une coquine ait été ta maîtresse, pour que ma fille devienne ta femme ! Va-t'en!

Et son fouet de chasse, qu'il avait saisi sur la table, retomba deux fois sur la figure d'Henri Granger.

— Je serai sa femme, entendez-vous.

Monsieur, je le serai, s'écria Simonne, qui bondit désespérément et qui se trouva sur la poitrine d'Henri quand celui-ci voulut s'élancer sur le marquis.

Deux heures après, en l'absence de son père, Simonne quitta le château, se faisant suivre de sa vieille dame de compagnie. Ce départ n'étonna pas les gens qui connaissaient ses relations avec le marquis, et qui crurent qu'après une scène plus violente que les autres elle s'enfuyait dans un couvent. Henri la rejoignit le lendemain à Paris.

Ils prirent leur vol pour l'Italie. Là, un prêtre les maria sans plus de formalités, dans une petite chapelle de la Rivière de Gênes.

A l'instant même commença leur châtiment et leur supplice à tous deux. Ces deux êtres, non faits l'un pour l'autre, jetés dans cette union par une de ces folies furieuses de la colère qui aveuglent l'esprit et ne laissent plus distinguer à l'homme le précipice où il se lance, se retrouvaient de sang-froid, en face l'un de l'autre, le premier avec la déception

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amèi'c (le iio rien Iroiiver qui répondît à sa passion, l'autre avec une meurtrissure de plus, ajoutée à toutes celles dont elle avait déjà soufïert.

Simonne, nous l'avons dit, n'avait jamais aimé Henri que comme un camarade. Quand elle se réveilla de son accès de folie, elle se prit à le mépriser. Elle s'accusait elle-même, et cela sans ménagements ; mais elle ne pouvait excuser cet homme de l'avoir prise au mot, d'avoir abusé pour s'emparer d'elle d'une parole échappée aux angoisses d'un horrible cauchemar. Elle était sa femme désormais et s'inclinait devant cette nécessité fatale. Mais, dès la première heure, elle opposa à ses ardeurs, à ses tendresses, une cuirasse de froideur résignée. Elle ne lui dit pas ce qu'elle pensait, mais il vit tout et, je le répète, le châtiment commença. Trois mois ne s'étaient pas écoulés que la vie était de

venue impossible, lui se brisant toujours avec rage devant ce mur de glace, elle s'absorbant dans un désespoir muet qui semblait atteindre parfois l'insensibilité.

A la fin Henri désespéré rejoignit son régiment en Afrique ; il y chercha la mort et la trouva.

L'orgueil du vieux marquis, plus fort que sa colère, avait étouffé dans la contrée tout bruit d'un fait qui l'humiliait profondément. Simonne fut ramenée à Solins : le monde crut aux prétextes donnés ; rien ne transpira. Quand le père s'éteignit, la fdle se plaça comme pensionnaire dans un couvent de bénédictines. Le malheur avait fondu la rudesse de cette fierté indomptable, origine de sa faute: parce qu'elle avait souffert, parce qu'elle était tombée, de cet orgueil immense qu'avaient développé sa vie étrange de jeune fdle et sa longue

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lutte aver son père, il lui resta seulement un sentiment de dignité sérieuse, de respect de soi et des autres. De la situation fausse où elle avait été naquit chez elle, pour elle et pour les siens, la crainte de tout ce qui n'est pas exactement la ligne droite, l'horreur de l'extraordinaire.

Et, quand un honnête homme, M. de Courrière, demanda sa main, elle lui fit connaître le passé. Trente ans de bonheur, de solides vertus, de paisible correction lui montrèrent qu'il avait eu raison de passer outre. Il était mort en la bénissant, cro3^ant emporter le triste secret. Mais Henri Oranger avait laissé un témoin muet, cet écrit dicté par le désespoir et Tamertume de sa lin, ce long écrit confié, sous solides cachets, à l'intégrité professionnelle de maître Ferré et qui devait être un jour ouvert à date lixe, ménageant par le scandale qui écla-

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terait subitement une revanche pos-

lliume

l refois.

Iliume et terrible à l'amant outragé d'au

Et voici qu'elle apparaissait à l'improviste la foudroyante révélation! Les pièces à l'appui, l'acte de mariage, tout ce qui pouvait compromettre le passé de sa mère, Georges le tenait en ses mains; il tenait cela, tout seul en son cabinet vert, le procureur de la République!

Qu'allait-il faire?

Où était le devoir?

La fatale enveloppe aux cachets brûlés par un vulgaire malfaiteur et qui venait de livrer à Georges seul son cruel mystère, fallait-il la classer dans les papiers

de la procédure et livrer ainsi à l'outrage j)ublic la conduite de sa mère, sans utilité pour personne? Ou fallait-il la jeter dans la cheminée tlamblante du cabinet vert, en anéantissant le passé?

Alors commença dans cette àme d'honnête homme une série de plaidoyers intérieurs se répondant avec toute l'ardeur et toute la précision qu'acquiert la pensée surexcitée par les sentiments les plus aigus .

— Quoi ! lui, le magistrat de la Loi vivante, allait-il imiter les voleurs de sa prison? Allait-il, en détournant ces papiers, manquer au devoir légal, professionnel, au plus sacré des devoirs devant les honmies, au devoir qu'il avait solennellement juré de respecter en entrant dans la carrière?

Et, d'autre part, le jeune homme se répondait :

— Le Devoir est-il à cette heure pour

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moi dans l'observaliuii do la Loi? Mort devoir le plus [)ressant n'est-il pas d'écarter le désespoir (ruiie vieillesse que je révère?

Quoi ! une mère aux vertus antiques vous aura donné la vie,, elle aura pendant de longues années sacrifié son existence à faire de vous un homme dans toute la force du terme; vous lui devrez tout, la noblesse du cœur, la hauteur de l'esprit; tout ce que vous respectez, tout ce que vous admirez, c'est elle qui le personnifie pour vous. Elle aura fait à votre père la vie heureuse et honorée, et vous viendrez, vous, homme fait, parce qu'un hasard étrange vous aura révélé je ne sais quelle atroce fatalité, vous viendrez, sous prétexte que la société vous a confié une froide mission, à laquelle vous avez juré d'obéir, vous viendrez permettre qu'on la fasse déchoir de ce haut rang où sa vertu l'a mise I Est-ce qu'eu

déti'uisaut toute trace de cet odieux passé, il ne servirait pas la société, mieux que par l'étroite et sacrilège obéissance au devoir officiel ? Est-ce que ce ne serait pas une catastrophe sociale aussi, que la chute de sa famille, ou sa déchéance? Est-ce que ce n'est point une des forces vives de la société que la notion du respect? Est-ce que ce n'est pas pour le monde un exemple salutaire que le noble spectacle du ])onheur et de la considération atteints par la vertu? Est-ce qu'il n'est ])as nécessaire, pour créer, en ceitains lieux privilégiés, une atmosphère de salubrité morale? Quel bien aurait donc pu faire à la société la déconsidération des Gourrière? Le trouble dans l'esprit de ceux qui croient à la vertu et qui l'aiment, le ricanement de ceux qui la nient et la raillent. Brûlez, brûlez l'enveloppe, monsieur le procureur, et ne tardez pas!

Et, dans sa droiture, cette conscience

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déchirée, cette conscience de magistrat intègre, formée par madame de Gourrière dans l'austérité sereine d'un foyer sans reproche, hésitait devant le crime professionnel, hésitait à se faire son propre juge, son seul législateur, en dehors des sentiers communs, sous Tœil de Dieu seul.

La lutte fut poignante, la vraie lutte de Jacob avec l'ange; elle dura la nuit tout entière.

Quand il quitta le cabinet vert, Georges avait vieilH de dix ans... et les papiers accusateurs formaient un monceau de cendres dans la petite cheminée du parquet.

Fallait-il faire ainsi?

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