PIÈCE VI
M. Piminet à Madame Piminet.
à Paris, rue du Caire.
Mannecoul, 18 mai.
Madame Piminet, je suis blême de terreur I Écoute-moi.
Dieu sait si les fluctuations industrielles au milieu desquelles j'ai conduit ma barque au port de la fortune m'ont cuirassé contre les fausses paniques, contre les exagérations de la prudence ! Tu sais, madame Piminet, quelles crises politiques, monétaires, commerciales, sanitaires et autres, j'ai vaillamment traversées, appuyé sur ton bras fidèle et sûr ! Tu m'as
LE BKAU DÉS IKK ITj')
VU, madame Pimiiiet, débuter dans la quincaillerie, il y a trente-six ans, avec les ardeurs inconsidérées d'une pétulante jeunesse; tu m'as vu faire front sans pâlir aux chômages, aux grèves, aux faillites, aux années mauvaises ! Et tu sais s'il a suffi jamais de quelques vains symptômes pour m'effrayer mal à propos?
D'autre part, madame Piminet, tu sais que ma conduite politique, toujours invariable, a été signalée par mainte audacieuse témérité. Là encore, tu ne m'as jamais vu trembler devant l'avenir et m'alarmer sur des apparences ! Profondément libéral depuis l'âge de sept ans, je n'ai jamais redouté ce danger créé par les imaginations simples, ce fantôme rouge qu'ont tour à tour agité devant nos yeux les ministres oppresseurs. Non, Aglaé, dans un noble et sage pays comme le nôtre, les excès de la liberté ne sont jamais à redouter; car la liberté, je le
15C LE riE A r DKSIHÉ
disais, il y a aujourd'hui vingt-neuf ans, au l)anquet des pomj)iers, tu t'en souviens, la liberté sait guérir ses propres blessures, éteindre ses propres flammes!
Sans doute, comme je l'écrivais dans ma brochure d'il y a treize ans, brochure contre laquelle un pouvoir jaloux et despotique a si savamment organisé la conspiration du silence, sans doute les bonds fougueux de cette fière cavale impatiente du mors (c'est toujours la liberté), peuvent effaroucher quelques niais ou quelques timides : mais ceux-là méconnaîtraient le génie de notre peuple, ignoreraient les enseignements de notre histoire nationale, et seraient injustes envers nos générations, qui regarderaient comme un danger les riches exubérances d'une admirable sève ! Ces écarts sans conséquence, ces écarts temporaires, contestables, exagérés à plaisir par des écrivains mercenaires, comment les comparer avec les
LE BEAU DÉSIRÉ lo7
généreux progrès dus à la liberté? Au géant qui marche en semant la lumière, reprocherez-vous d'écraser des fourmis sur sa route?
Ces principes, madame Piminet, ont été l'honneur de ma carrière ! Je leur ai dû, je n'en doute pas, la prospérité de mon commerce, la confiance des hommes purs et droits qui vivent à l'ombre de notre maison des champs, et, par suite, le siège que j'occupe au conseil d'arrondissement de Tai entonne, ce précieux mandat que les électeurs m'ont confié, depuis que nous avons abandonné la quincaillerie pour nous livrer, ma chère épouse, aux douceurs de l'aisance et du repos !
Ces théories et ces sentiments, la nature les a profondément gravés dans mon cœur, avant même que je fusse abonné au Journal d< s Débats; ils seront en moi aussi durables que la vie, aussi durables,
do8 l.i; BEAU DKSIKK
chère Aglaé, que mon amour et mes serments.
Mais, au service des principes les plus inattaquables, il se trouve toujours des soldats inconsidérés qu'un zèle trop ardent rend véritablement dangereux. Je repousse, pour ma part, les inopportunes récriminations des esprits inquiets, qui voudraient pousser jusqu'à l'application immédiate les conséquences du grand principe égalitaire et démocratique. Non, je ne crois pas, bobonne, ce siècle mûr pour la liquidation sociale. Je professe encore que nous n'avons pas mérité de voir fleurir des germes tard semés, et que les solutions logiques sont évidemment réservées à la génération future.
Cette conviction très arrêtée m'inspire une véritable horreur pour les tentatives et les aspirations qui porteraient une atteinte prématurée à l'existence de certains préjugés sociaux, religieux, écono-
LE HEAU DÉSIRÉ 1 o9
iniques, lesquels, je le sens, madame Piminet, dureront tout au moins autant que nous!
Aussi, la répression ne saurait, selon moi, se montrer trop sévère contre ces enfants perdus de la grande cause libérale, qui compromettent par des escarmouches anticipées les triomphes de l'avenir.
Eh bien, madame Piminet, je l'écris en frissonnant, le Gouvernement se dérobe à ce rigoureux devoir de répression et de salut ! Le Gouvernement s'endort dans une trompeuse sécurité ! Je te le confie: la vie et la prospérité des citoyens, vie et propriété dont le sacrifice pourra, dans un jour lointain, leur être légitimement demandé au nom de lois équitables et libérales, sont dès aujourd'hui et irrégulièrement menacées !
Madame Piminet, sans plus attendre, prends dans mon secrétaire ma procu-
• 160 LK HEAU DKSIRE
ration et nos titres de rente trois pour cent, ainsi que mes obligations d'Orléans : que tout soit vendu sans éclat dès demain. Le prix, touché comptant, sera aussitôt employé, moitié en consolidés anglais, et moitié en chemins Austro-Lombards. Je compte pour cette opération sur ta célérité et ta discrétion ordinaires. Notre avoir ainsi garanti, nous pourrons, dès la première secousse, gagner sans inquiétude le territoire étranger.
Mais, diras-tu, ma chérie, quel indice a éclairé ton Hippolyte sur les dangers que nous courons tous?... Il s'agit bien d'indices! Il s'agit de faits, Aglaé! il s'agit de ce que j'ai vu !
Tu m'entends bien: Consolidés et Lombards.
Ce que j'ai vu, madame Piminet, le voici : Je t'en prie, n'en parle pas à la concierge ; elle cause beaucoup avec la dame du troisième qui est |)assablement bigote...
Non, pas de Jésuites dans l'aflaire : je t'en prie! sache, une fois, te taire.
Eh l)ien, jeudi, je siégeais comme conseiller d'arrondissement au Conseil de revision. Un conscrit s'est présenté, au regard humide et profond, à Tair sombre, au geste rude, au tempérament énergique, un homme de volonté, un homme d'action. La description physiologique de son individu, que ne dissimulaient plus les artifices trompeurs du costume, ne saurait intéresser à aucun titre ta pudicjue vertu, puisqu'un ciel avare n'a jusqu'à ce jour accordé aucun héritier à nos sollicitations communes.
Sache seulement que ce jeune homme était classé sous le numéro 87-gourde-etpotence! Cette dénomination, empruntée au jeu intéressant qui charme depuis trente ans nos soirées conjugales, ne suffirait assurément pas pour m'alarmer; je ne te signale que comme pré-
162 m: beau dk.siuk
mice un rapprochement au moins singulier.
L'important est que ce jeune criminel portait, comme un stigmate indélébile, un de ces tatouages effrayants qui distinguent les conjurés dans certaines associations ténébreuses : une couronne transpercée par un glaive!
Je frémis d'horreur à la vue de ce signe qui s'étalait audacieusement sous les yeux des représentants de l'autorité 1 Madame Piminet, bien prochaine est l'explosion des cataclysmes, quand les criminels se font gloire de leur infamie!...
Tu saisis, sans aucun doute la signification d'un pareil emblème. Ne crois pas qu'il signifie : « Mort aux monarques! » Dans ce cas, mes inquiétudes seraient déplacées, car on ne saurait te reprocher, non plus ([u'à moi, je l'atteste, d'avoir jamais régné, d'avoir jamais voulu régner! Non, bobonne, ce lugubre rébus se doit inter-
LE BKAl' DKSTKK 163
j)réter par un cri bien autrement terrible, l)ien autrement général, celui de « Mort «inx tyrans!... » Oui, mort au tyran-roi, mais aussi, mort au tyran-exploiteur, mort au tyran-jouisseur, mort au tyrancapital; et tout cela... vise droit à nous!
Mais, au moins, cet être pervers, qui affiche ainsi ses rêves de bouleversement et de rapine, cet être dont j'appellerais volontiers la peau un tambour vivant de séditions et d'incendies, a-t-il été saisi, garrotté, relégué sur l'heure et sans jugement en quelque exil d'outre-mer? Non!
Et c'est là ce qui me montre l'insondable profondeur, l'imminente menace d'un péril social ! Non, le conjuré est parti, calme et protégé, comme il était venu!! Que dis-je, il s'est trouvé trois juges pour l'exempter du service militaire II
Tu comprends, n'est-ce pas? ce que signifiece volontaire aveuglement : les trois juges sont complices du monstre, et les
164 LE BEAU DÉSIllÉ
ramifications du crime sont montées jusqu'aux plus hauts sommets de la société!!
Un instant, bobonne, j'ai senti bouillonner en moi toute ma virile honnêteté ; un instant j'ai voulu, comme un archange vengeur, déchirer ces fracs aigentés qui rougissent de recouvrir d'indignes épaules; j'ai voulu montrer entre lesdites épaules le signe révélateur (pii s'y trouve sans aucun doute, la commune estampille, le glaive transperçant la couronne ; j'ai voulu démasquer la fraternité honteuse qui lie pour des trames homicides ces sinistres coquins!
Mais rassure-toi! Je me suis souvenu que, d'après la notoriété publique, ces sociétaires mystérieux, qu'unissent pour le mal des pactes abominables, sont ordinairement porteurs de dagues empoisonnées; j'ai songé que ma vie est nécessaire' à ton bonheur; qu'il me reste encore des efforts à tenter pour perpétuer la
LE BEAU DÉSIRÉ 16o
race des Piminet... j'ai su me contenir!...
Je n'ai pu, toutefois, dissimuler le feu ile mes regards indignés : le conscrit malgré son audace a pâli soudain... ses jambes se sont dérobées sous lui... il a visiblement trébuché... 0 magnétique puissance de la vertu I Le mépris d'un honnête homme avait terrassé ce misérable !
Il ne sera pas dit que de si effrayants indices d'une commotion prochaine auront impunément frappé mes yeux...
que ces osés machinateurs réussissent, qu'ils tentent seulement, ô mon Aglaé!.. et c'en est fait de la rente française!
Aussi, tu m'entends bien, agis sans délai : Consolidés et Lombards.
Par contre, conseille à la tante Olympe de garder ses Saragosse : je sais qu'ils lui rapportent peu, mais je sais aussi que la Parque en tranchant très prochainement ses destinées lui évitera de su-
166 LE BEAU DÉSIUÉ
bir longtemps ce fâcheux inconvénient.
Et pour nous, vois-tu, cette valeur sera bonne à conserver : le Saragosse a du bon, quand la France est minée, quand la mèche est toute prête!
Je t'embrasse avec émotion, bobonno; je hâte ici la conclusion de mes affaires, pour voler aussitôt dans tes bras... Car vois-tu, s'il faut mourir, je veux mourir avec toi! A la vérité, j"aimerais mieux vivre avec toi.