‹ Le Chemin no 107Chapitre 4 sur 25 · PIÈCE II · texte numérisé non relu

PIÈCE II

Le marquis de Flammeray à Monsieur le vicomte deCourtaville, sous-pré fetde Tarentonne. (Personnelle-Confidentielle.)

Mon cher Sous-Préfet,

L'illustre Beauvoisin, que vous connaissez, s'est présenté hier chez moi, escorté de trois ou quatre bonshommes qu'il a endoctrinés : il demande le classement du chemin de Bocé, et, n'ignorant pas ma vieille amitié pour vous, il s'est mis en tête que mon nom joint à celui des autres signataires, donnerait dans vos bureaux quelque poids à sa pétition.

L'objet de sa demande est notoirement absurde : notre boui-g de Saint-Marcel et celui de Bocé sont rattachés déjà par la route départementale, qui passe à un kilomètre de chaque clocher. L'établissement d'un chemin les reliant plus directement l'un à l'autre, aurait pour unique

avantage de procurer des clients supplémentaires au susnommé Beauvoisin, dont la gargote se trouverait desservie par le nouveau tracé.

Franchement je ne vois pas que ce personnage mérite grand intérêt. Vous savez sa conduite dans nos dernières élections. Je le considère comme l'un de nos plus dangereux meneurs, et je ne m'explique pas l'appui que lui apporte dans cette affaire mon pauvre voisin de Valtravers.

Après cette profession de foi, vous serez surpris sans doute de trouver ma signature sur le document en question! Vicomte, ne m'en parlez pas ! Ce diable de cabaretier a eu l'adresse de mettre dans ses intérêts deux de nos plus influents cultivateurs, le gros Cupidon et François Dormeaux; tous ensemble se sont sottement entêtés de ce chemin, et m'ont donné à entendre que mon adhésion ou mon refus influeraient sur leur attitude vis-à-

vis de ma prochaine candidature à laquelle la marquise attache, je ne sais vraiment pourquoi, quelque importance. A quoi bon heurter de front ces paysans? Il m'a paru au moins inopportun de les irriter par un refus. J'ai signé, mais avec restriction mentale, comme disent les bons Pères ; et ma lettre préviendra, je l'espère, les effets de cette faiblesse toute extérieure.

La dernière fois que vous fîtes à mes chevreuils l'honneur de votre poursuite {la marquise se plaint hautement de c?

que vos apparitions à la Glanderaie soient si rares), vous remarquâtes, avec la perspicacité qui vous distingue, le détestable entretien du chemin numéro 5 qui traverse mes bois dans la direction de Ghartrigné. Ky aurait-il pas moyen, ô le plus aimable des vicomtes et des sous-préfets, de remédier à un si piteux état des choses? La nouvelle Victoria d'Erlher, que

vous avez honorée d'un si flatteur et si compétent suffrage, s'est fort mal trouvée (le deux ou trois courses sur cette détestable chaussée. Au lieu de construire le chemin de Bocé et de servir ainsi exclusivement les intérêts peu respectables de Beauvoisin, notre commune devrait, ce me semble, songer tout d'abord que le chemin de Chartrigné est absolument nécessaire pour l'exploitation de mes bois, laquelle fournit à tous du travail et du pain.

Pardonnez-moi, mon cher Sous-Préfet, de vous importuner de cette petite affaire. La marquise vous appelle à grands cris, et toutes ces dames demandent instamment une nouvelle leçon de patins ; elles raffolent de votre jeu des petits papiers; et moi, je vous attends impatiemment, comme toujours.

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