‹ Le chercheur de taresChapitre 22 sur 34 · PREMIER CAHIER · texte numérisé non relu

PREMIER CAHIER

b'ARSÈNE CRAVACHE

Pour Alcyone.

Maman était toute en soie.

Ainsi m'apparaît-elle au lointain le plus auroral de ma petite enfance.

Est-ce mon souvenir qui la revoit? ou mon imagination qui la forme? je crois que je me souviens. J'ai dû éprouver, d'elle, ce charme soyeux, glissant, de délicatesse légère et lisse.

Le glacis de ses fins bandeaux longs, d'un roux pâlissant qui chatoie comme un reflet et sinue, la nappe fluide de son regard lilas, ou mauve, me semble-t-il, plaintif, son clair visage uni où les

lèvres sont comme la cassure d'un pli à peine rose, et l'exténué fléchissement de ses bras le long de la flexible robe douce s'allonge en cette lasse ondulance, sur de la soie aussi, des convalescentes blessées encore, et laissées, et il s'épand de ses yeux une tendresse, de son sourire une mansuétude, de toute elle une suavité, comme une fluence de soie infinie...

Je revois aussi, à ce matin de vivre, le mignon garçonnet, tète blonde, de safran ébouriff'é, que me montrait la glace de Tarmoire ou que me racontait, me tirant vers elle, me regardant de près, de tout près, maman, en de longs éloges éblouis, interrompus de baisers dans mes cheveux, sur mes yeux, sur mes menottes, toujours bien soignées, et qui étaient si petites. Je me rappelle que j'étais très bien mis. On me changeait de costume deux ou trois fois par jour. C'étaient toujours de jolis costumes, jolis comme la robe de soie de maman, comme maman qui était en soie; et j'avais un grand col blanc, bien empesé, avec une petite dentelle autour.

Comme nous étions riches, nous habitions, l'été, — c'est d'un été que datent mes premières souvenances — une grande, très grande maison, au milieu d'un jardin, entre deux tours où il y avait de petites fenêtres derrière des rideaux de lierre

et OÙ, au sommet, criaient de gros oiseaux, qui ressemblaient à des pigeons noirs.

Nous avions beaucoup de domestiques, toujours montant et descendant l'escalier; il y en avait un, très grand, bien plus grand que les autres, plus grand que papa, plus grand que tout le monde, — un nègre — , toujours en livrée, avec des bas blancs, avec de gros boutons d'or, qui restait du matin au soir, debout, dans Tantichambre, à côté d'un autre nègre, pas si grand, un plateau dans la main; celui-ci, habillé de rouge et de vert, n'était pas vivant; il faisait semblant; il était en bois; il avait sur la tête un chandelier doré où, le soir, on allumait une bougie.

Papa me défendait de jouer avec les domestiques. Dès qu'il était parti (il partait tous les matins, après le déjeuner dans une salle où il y avait des images de grandes bêtes mangées par des chiens), je me mettais à courir du haut en bas de la maison, à rire, à pousser des cris, à tirer la jupe de 1» femme de chambre ou des filles de cuisines ; jamais je ne passais par l'antichambre sans pincer le mollet du nègre, de celui qui était vivant. Ou bien, j'allais jouer, autour du parterre, avec les petits garçons du jardinier qui logeait dans un pavillon de briques, à côté de la grille d'or ; ou bien, monté sur le dos de ma bonne, — une mulâ-

tresse qui s'appelait Da, qui était mariée avec le grand domestique de Tantichambre — j'empoignais à pleins petits bras des feuilles et des fleurs. Souvent, d'en haut, d'en l'air, comme si un oiseau avait parlé en passant : « Arsène! Arsène! » C'était maman qui m'appelait, toute en soie, au soleil, parmi les coussins de la chaise-longue, sur la terrasse; elle ne grondait pas, elle disait de faire attention, de ne pas courir trop vite, de ne pas tomber. Ou bien, les doigts au rebord de pierre, une joue dans l'autre main, elle me regardait doucement, sans parler . Tout en jouant, je sentais qu'elle me regardait sans parler, doucement. Je sentais qu'elle était là, si près, si jolie, si douce, toute lustrée de soleil. Quand j'avais fini de jouer, je montais auprès d'elle. Je m'asseyais, bien sage^, un peu essoufflé, au bord de la chaise-longue. Maman m'attirait, me pressait, pas trop fort.

Tout petit, j'étais sur le cœur de maman, et le long d'elle, bercé, caressé d'un adoucissement, d'un ensommeillement souple et pensif, et d'ensevelissement aussi, comme en un demi-deuil de soie.

Fut-ce le même été ? Fut-ce un autre ? Si un hiver s'était écoulé, qu'avais-je fait, durant Thiver, ou à demi pensé, comme pensent les enfants? Je ne sais. J'ai oublié.

Je me retrouve dans la grande maison entre les deux tours où sont les gros oiseaux qui ressemblent à des pigeons noirs. Je m'inquiète de ces oiseaux, ils ne sont pas jolis, ils crient très tristement. Il y a des volées de chardonnerets, qui font, avec l'or de leurs ailes, mille petits bruits de sonnettes, aux rosiers du parterre; la volière, sur la terrasse, est pleine d'oisillons pareils aux bijoux

que maman se met au cou et dans les cheveux quand nous avons du monde à dîner. Mais je regarde très souvent les oiseaux des tours. Quand ils s'envolent, je guette s'ils reviennent, et j'attends leur cri. S'ils crient, j'ai peur. Je ne puis m'empêcher d'attendre qu'ils crient encore.

Maintenant, je sais que ce ne sont pas des pigeons. On m'a expliqué qu'on les appelle des corbeaux. C'est le domestique de l'antichambre qui m'a expliqué cela. Je lui ai demandé :

— Pourquoi sont-ils noirs?

Il a ri, avec des dents très blanches. Alors moi :

— Et vous, pourquoi êtes-vous noirs aussi, t)i et ta femme?

Maman, qui sortait de la salle à manger, m'a entendu. Elle m'a pris la main, elle m'a emmené en me serrant sur elle, entre la soie de sa robe, sur la soie d'elle, elle m'a un peu grondé en m'emmenant:

— Ce n'est pas bien, il ne fallait pas parler comme ça au valet de chambre, il est très honnête, il fait bien son service. Tu lui as peut-être causé de la peine. Ce n'est pas de sa faute s'il n'est pas de la couleur des autres gens. C'est sa racej tu comprendras cela, plus tard.

J'ai répondu :

— C'est à cause des oiseaux.

— Quels oiseaux?

— Ceux qui sont noirs, les corbeaux, et qui crient, ils sont vilains. Je les regarde.

Je me souviens, je me souviens nettement qu'à cette minute ma mère m'a serré plus étroitement, m'a enlevé, m'a emporté, comme s'il allait m'arriver un malheur, comme si j'étais menacé d'un grand malheur. Sur la terrasse de pierre blanche et de soleil, la volière gazouillait, pétillait, étincelait de toutes les couleurs. Ma mère me dit :

— On la mettra dans ta chambre. Tu l'auras, le matin, devant la fenêtre. Tu ne verras plus les oiseaux noirs. Il ne faut pas regarder les oiseaux noirs. Il n'y a pas de corbeaux. Regarde les bengalis, les améthystes, et ce bel oiseau de paradis !

J'étais ébloui des jolies ailes. J'étais surtout si heureux d'êtrfe dans la douceur de maman; je ne * comprenais pas ce que c'est que d'aimer. Je l'aimais délicieusement.

Il me revient à l'esprit, de si loin, une petite 'aventure. Une -fois, étendue sur la^ chaise, comme .elle était souvent, presque toujours, à moins qu'elle ' ne me cherchât dans les chambres ou dans le jardin, maman avait dit : « Il y a quelque chose qui me gêne, sous l'épaule, sous l'épaule gauche, ce doit être un bouton de l'étoffe capitonnée. » Puis elle avait parlé d'autre chose. Elle se plaignait rare-

ment, presque jamais ; elle ne criait pas après les domestiques. Le lendemain, après déjeuner, quand elle fut couchée sur la chaise, elle se trouva très bien. Rien ne la gênait, tout à fait à son aise, elle se souleva à demi, regarda. « Mais oui, c'était un bouton... et on Ta enlevé! » Je me mis à rire! à rire! c'était moi qui, sans consulter personne, avais arraché le bouton. Je ne voulais pas l'avouer. Mais maman était si contente, si contente qu'elle m'embrassa je ne sais combien de fois, et elle pleurait de plaisir. J'avais le cœuv tout mouillé. Nous nous aimions bien, maman de soie et moi.

J'ai grandi. Quand je passe devant Tarmoire, je me vois dans la glace jusqu'à la poche de ma veste, renflée de la toupie et des billes.

Je dois avoir six ans.

C'est ma mère qui, du bout d'un long doigt si doux, me montre mes lettres dans un livre où il y a des images; chaque lettre, haute et large, a l'air d'un petit monument; c'est une Majuscule enchevêtrée d'une forme d'animal en couleur.

A la barre de l'A, il y a une chose légère, diaphane, avec des ailes dorées. Maman dit :

— Ça représente une abeille. A, Abeille.

— Qui font du miel?

— Gourmand !

Le B est étendu sur le dos d'une bête de laine ou de neige, à quatre pattes, avec un air très doux, des yeux très gros, tout bleus.

— La brebis. B, Brebis.

— Ça n'est pas méchant?

— C'est la maman des agneaux. Tu en a vu dans le pré.

— Des tout petits agneaux?

— Des petits agneaux qui sautèlent, qui bêlent. Un affreux être rond, l'air très lourd, si noir,

escalade le C. Je dis :

— Ah! le vilain, le vilain!

Et je veux toucher Timage. Maman , comme effrayée, m'a retenu la main.

— Bobo.

— Il fait bobo?

— On le dit. On dit qu'il a du venin*

— Du venin?

— Du poison. Ce n'est pas vrai, il ne fai^ pas le croire. C'est uni pauvre animal, très sombre, très triste, très laid. J '

— Oh! oui.

— Mais il a une jolie voix.

— Il chante?

— Il se plaint, en regardant, la lune. On entend

comme deux petites gouttes de cristal qui tomberaient dans un plateau d'argent. C'est le crapaud. C, Crapaud.

Maman tourne les pages, de lettre en lettre, mais, de ma petite main, je les tourne dans l'autre sens. Je revois le C.

— Oh! est-ce qu'il y en a beaucoup de vivants ?

— Sans doute.

— J'aurais peur, si j'en rencontrais.

— Eh bien, ne le regarde pas.

— Tu m'en feras voir un, dis?

— Veux tu bien te taire !

La leçon continue. Quand j'ai bien appris, maman me raconte une histoire, pour m'encourager.

« Dès que tu sauras lire, tu en liras de bien plus belles dans les livres ». Je n'ai oublié aucune des histoires si amusantes, si jolies, si douces, que m'a contées maman toute en soie. S'en souvenaitelle? les imaginait-elle ? à présent, je suis bien sûre qu'elle les inventait. Je n'ai retrouvé nulle part, ni dans les recueils de contes populaires, ni dans ceux des contes des fées, l'aventure du Chat qui épousa une souris rose le jour où le Roi est entré dans la Ville, ni celle de la princesse Pivoine emportée par le vent du Nord, ni celle du Gorille

qui montrait au pays des singes un petit Savoyard ^qu'il avait sur l'épaule. Puis, dans mes réminiscences de ces contes, je trouve des détails, oii ne s'attardait pas ma puérile intelligence, et qui, depuis que j'ai vécu, depuis que j*ai appris tant de choses hélas! m'apparaissent comme des reflets .dévie réelle, personnelle, comme de menus échos, plaintifs, de la destinée qui avait enfin couché, délicate et soyeuse, sur cette chaise -longue, ma chère et douce maman. Et l'histoire qui m'intéressa le plus, — pourquoi? je ne savais, j'ai su pourquoi, depuis, j'ai su, j'ai su pourquoi! — ce fut celle, commencée un soir, et que ma mère n'acheva point.

Nous étions, après le dîner, sur la terrasse, elle étendue, moi un peu penché, les coudes dans les plis chatoyants de sa robe, les joues dans mes petites mains; et il me semble, que, tel que j'étais, joli, blond, rose, et si ardemment attentif, je me reconnais dans le souvenir que j'ai des yeux charmés de maman. Il nous arrivait, de la pièce voisine, des bruits de billes de billard; papa jouait avec ses amis qui étaient venus de Paris, qui avaient dîné avec nous ; il y avait beaucoup de jour encore dans le jardin, où l'on voyait toutes les roses et dans le vent frais qui faisait remuer le cailloutis de l'allée, les hauts tilleuls aussi,

les petites feuilles échevelées des lauriers de la terrasse, et la robe douce de maman.

Je me rappelle bien le commencement du conte qui ne fut pas achevé.

« L'archiduchesse Brioche était la plus belle personne du pays des gâteaux; elle avait une toute petite tête ronde, avec un très gros corps, tout rond aussi, ce qui est la plus grande beauté pour les brioches, et elle était, tête et corps, si dorée et sentait si bon, que tout le monde, pour la regarder et pour avoir le plaisir de son parfum, s'arrêtait devant le palais de l'archiduc, son père, qui était le plus fameux de tous les pâtissiers du monde. Ah! le beau palais, avec des murs de nougat, des corniches en sucre de pomme et des vitres en sucre candi. C'était, vraiment, une pâtisserie royale; les éclairs au chocolat ou au café formaient la garde de l'entrée; avec leurs chamarrures de sucre blanc, rose, doré, les biscuits pralinés étaient des chambellans; au milieu de beaucoup de babas, un plus grand baba était le premier ministre, et tous les petits fours de toutes les couleurs, c'étaient les petits pages. »

— Maman! maman! où est-ce? est-ce loin de chez nous?

— J'ai oublié de te dire qu'il y avait au comptoir une grosse dame qui faisait les comptes, elle s'appelait l'Indigestion.

« Mais l'archiduchesse Brioche était la plus précieuse gourmandise de l'étalage. Beaucoup de gens se pressaient pour l'acheter, pour la manger. Vint un jeune passant qui avait une couronne d'étoiles et qui était seigneur dans une ville où tout est bâti de nuages et où les maisons ont le ciel pour toiture. Le pâtissier lui dit : « Qu'est-ce que vous feriez de Son Altesse la Brioche, ma fille? Chez vous, on se nourrit de l'air du temps et de la musique des mouches. » Puis, se présentèrent les Rois Mages; ils étaient trois, avec de grandes robes de brocart et de gros turbans; ils dirent : « C'est ce soir l'Epiphanie, et nous savons que, dans beaucoup de familles, on va manger une galette en notre honneur, ou une brioche. Eh! bien, nous aussi, nous fêtons notre fête. Vendez-nous Son Altesse, afin que nous nous réjouissions en buvant du vin blanc. — Hélas! dit le maître de la boutique, je ne voudrais pas tromper d'honnêtes rois mages comme vous; Son Altesse Archiducale n'est pas ce que vous croyez. — Eh! quoi? dirent les rois mages, n'a-t-elle point de fève? — Au contraire, elle en a une, mais, voici ce qui est arrivé. : Une fois que je n'étais pas dans ma boutique, quelqu'un est entré, je ne sais qui, et, depuis ce temps, il y a dans la brioche une mauvaise fève, une fève noire, une fève empoisonnée! C'est pourquoi, Rois Mages, je vous on-

seille d'aller chez un autre pâtissier. » Fis s'en allèrent. Ce qu'ils avaient appris, ils le contèrent à qui voulut l'entendre. Et personne ne regardait plus la belle brioche à cause de la mauvaise fève. Mais quelqu'un, qui savait... »

— Qu'est-ce que tu as?qu est-ce que tu as? s'écria maman en me serrant contre elle, tu as les yeux hors de la tète, tu trembles, tes mains, tes petites mains sont toutes froides. Mon Dieu! tu es malade, qu'est-ce que tu as?

— Maman! '

— Eh! bien, dis? *

— Maman! est-ce que, dans toutes les brioches, il y a une mauvaise fève?

— Mais non! mais non! c'est pour rire. .

— Une fève noire? ^

— Je te dis que c'est pour rire, que c'est dans le conte, dans un conte pas vrai.

— Noire comme le crapaud? i

— Voyons, comment veux-tu?...

— Et empoisonnée?

Ma mère m'empoigna, se leva, m'emporta, en me baisant, en me riant aux lèvres, en me riant aux yeux, elle descendit vite, sans passer par le salon, l'escalier de la terrasse. « Faut-il que tu sois bête! Je te demande un peu, est-ce que çà existe les fèves noires, les crapauds! » De quoi s'inquiétait-elle?

qu'avait-elle deviné en moi? «Viens! viens! tu vas voir. » Nous étions derrière la maison, dans le verger. « Regarde, mon chéri, regarde. » Tout le ciel rayonnait d'un merveilleux couchant rouge et d'or. Toutes les feuilles autour de nous étaient des flammes roses. « Regarde! regarde! regarde! comme c'est beau! comme c'est clair! c'est le bon Dieu qui donne une fête dans le ciel. » Et j'avais mes petits yeux éblouis de tant de clarté. Un bruit vint de la vallée, de tout là-bas dans la vallée. Le bruit de quelque fête foraine. « Ecaute! dit maman. C'est la musique. Il y a une fête sur la terre, comme dans le ciel. Tout le monde s'amuse, tout le monde est gai, tout le monde est bon. » La musique montait plus vive. « Et il faut danser! » dit maman, et, me tenant les deux mains, elle me fit tourner, en tournant elle-même, et elle riait, et je riais, et nous dansions en rond dans la joie lumineuse de la vie.

Mon père?

C'est plutôt en notre appartement de la ville qu'en notre maison des champs que me le montre la mémoire de mes jours puérils; sans doute il y était mieux lui-même, lié naturellement aux choses de la vie active, urgente.

Je le revois très grand, très fort, parlant haut, faisant beaucoup de gestes. Mais il ne me causait point de peur. Il ne me grondait jamais, il se penchait vers moi, pour me rire avec une bonne face blanche et rose entre des favoris de couleur jaune, que je tirais de mes deux petites mains. Il

ne se fâchait pas. « Tire ! tire! » Ou bien : « Hélène, prenez-le, défendez-moi! Sans ça, il va m'arracher toute la barbe ! » Maman, dans le fauteuil, se tournait ; « Tenez, disait-elle, l'air heureux, vous êtes aussi bébés l'un que l'autre. » Et, nous trois, c'était à qui rirait le plus.

Je crois que je ne Taimais pas moins que j'aimais maman. Il était très doux avec elle. Jamais il n'entrait sans aller d'abord à elle, et il lui baisait la main, quand il y avait du monde; quand il n'y avait que nous, il lui baisait le front. J'avais bien remarqué qu'il mettait plus de temps à lui baiser le front qu'à lui baiser la main. Je le tirais par sa redingote, beaucoup de fois; c'était comme quand on sonne, impatienté, un domestique qui ne vient pas. « Voyez-vous! le jaloux! » Et il m'embrassait aussi. Gomme j'étais très sage, j'allais jouer, bien embrassé psr papa et maman, dans un coin du salon, avec mes joujoux, qui étaient toujours là.

Il y avait une bergerie avec de petits moutons blancs et trois bergers ayant, sous les pieds, un rond de bois vert, — sans ça, ils seraient tombés par terre, — et sur la tête un chapeau de paille avec un ruban rose, qui remuait. C'était maman qui m'avait donné la bergerie. Il y avait aussi, parmi les grosses balles de caoutchouc peintes de

rose, de bleu, de vert, — on aurait dit les petits Arlequins de chez Robert-Houdin, pelotonnés, — parmi *le jeu de grâces, les engins de bois jaune de la boîte d'escamotage, et une forêt de pins haute comme mon jeu de quilles, un grand pantin nègre presque aussi grand que moi, habillé de rouge et de vert, avec une baguette d'or dans la main et une couronne de flammes en papier sur la tête; il ressemblait un peu au nègre pas vivant de notre antichambre à la campagne. Je l'avais vu, — étonné, effrayé, ravi, — à la vitrine d'une boutique de jouets; papa me l'avait apporté en disant-: « C'est le Sorcier des Noirs. — Comment qu'il s'appelle? » {^apa avait réfléchi : « Il s'appelle : Nyx. — Ça veut dire? — Ça veut dire la Nuit. Tu vois bien qu'il est de la couleur de la nuit. » Mais, une servante qui avait entendu ça — quand les autres domestiques l'appelaient, ils criaient : Eh ! l'Alsacienne? — me dit : « Vrai, je ne sais pas quelle langue il parle, votre papa. Nix, ça ne veut pas dire : la nuit. C'est un mot de chez nous. Ça veut dire : Rien. Oui, rien du tout. » Je fus très étonné. Papa ne pouvait pas avoir tort. Comment était-il possible que le même mot voulût dire : « la nuit », et « rien du tout? » Je l'aimais bien tout de même, le Sorcier des Noirs. Je jouais avec lui beaucoup plus souvent qu'avec les bergers; je le levais en

Tair pour faire peur aux moutons. Ça ne m'empêchait pas d'écouter papa et maman. Ils parlaient! ils parlaient! Mon père racontait ce qu'il avait fait, ce qu'il [ferait, — un tas de choses où je n'entendais guère que du bruit. Ma mère répondait : « C'est très bien. » Ou : « Vous avez bien fait, mon ami. » Ou encore : « Je vous reconnais là. » Ou encore ; « Vous seul, mon ami, vous seul, pouviez faire cela. Je vous remercie d'être si hardi, si bon, si noble. » Elle disait aussi, tantôt : « Vous êtes ma consolation, » tantôt : « Vous êtes ma fierté. » Ça me faisait plaisir de l'entendre dire ces choses. Je n'étais pas plus content quand maman me complimentait parce que j'avais bien lu (je savais lire maintenant) ou parce que, sans demander conseil à personne, j'avais jeté aux mendiants de la cour, une des petites pièces blanches qu'on laissait toujours sur la console, près de la croisée, pour les aumônes.

Je n'aimais pas beaucoup les mendiants. Ils n'étaient pas bien habillés, ils n'étaient pas propres; il y avait une guenilleuse qui chantait; elle faisait le bruit d'une vieille porte qui tourne mal. Une petite fille m'avait plu d'abord. Elle était jolie, pas trop mal vêtue. Elle avait des cheveux blonds bouclés. Tout le monde, des fenêtres de la cour, lui jetait des sous. Je vis qu'elle avait sur

le

son œil quelque chose de vilain, de verdâtre, de noir, — une taie. Elle me dégoûtait. Mais je lui faisais l'aumône pour faire plaisir à maman.

A cause de papa, j'étais très fier. Les gens qui enaient le voir l'appelaient : « Monsieur le Comte ». Le Comte d'Aprenève. Quand on disait ce nom, je me tenais plus droit, un poing sur la hanche. Je pensais que j'avais l'air d'un jeune prince, d*un dauphin, et je me sentais chaud jusqu'aux cheveux, d'orgueil! Quelquefois papa disait : « Il fait beau temps, je t'emmène, vous voulez bien, Hélène? » Nous sortions côte à côte, comme deux hommes. Il me tenait par la main, d'une pression solide mais qui était douce, qui ne me faisait pas de mal. Sur le trottoir, je faisais les plus grands pas que je pouvais pour marcher aussi vite que lui, sans courir. Des passants le saluaient. Je rendais le salut, comme lui. Il avait un chapeau haut de forme ; je faisais de mon mieux, avec ma casquette. Nous allions le long de ia grande allée où passaient beaucoup de voitures montant, descendant. On rencontrait du monde, on s'arrêtait, on causait. « C'est votre fils? — Mais oui. — Il a huit ans? — Sept à peine. — Peste! il est joliment grand pour son âge, et il vous ressemble! — Mais oui. — Et vous le promenez? — Vous voyez. — Vous avez bien raison, mon cher; la famille, c'est le meilleur de la vie. Mes hommages,

je vous^^prie à M""^ la comtesse d'Aprenève. » La comtesse d'Aprenève, c'était maman. Je saluais de de la casquette, avec un peu plus de morgue. J'avais tout l'estomac gonflé de plaisir. Je dédaignais la voiture aux chèvres. Trop de petites filles trop petites. Avec maman, j'aurais peut-être voulu y monter* Avec papa, je n'étais pas un « gamin ». Même je résistais à la gourmandise qui me conseillait de m'attarder un peu devant les marchandes de sucreries. J'essayais de lui serrer la main aussi fort qu'il serrait la mienne ; et si, au moment de traverser la chaussée, il me disait : « Prends bien garde! », je le regardais d'un petit air fier, comme pour répondre : « Ah ! bien, si tu crois que j'ai peur !»i Nous marchions parmi les roues. J'admirais papa, à cause de son adresse à passer, entre les voilures, sans hâte. Evidemment, chez l'enfant qui traverse une rue toute remuante de voitures, garé, défendu, soutenu par la main paternelle, il y a cette vague infaluation qu'un jour, plus tard, lui aussi, père à son tour, il promènera dans des dangers son enfant qui n'aura pas peur. Tout en haut des Champs-Elysées, la Victoria nous attendait, et nous revenions en voiture. De la fenêtre, maman, avec son mouchoir, faisait signe, et je grimpais l'escalier, et je tombais, en pouffant de plaisir, dans ses bras, sur son cœur. Papa venait

tout de suite après moi. « Nous voilà! C'a été une promenade! et, vraiment, Hélène, il a été très sage, très sage. » Maman m'entraînait vers son fauteuil^ me prenait entre ses genoux, et me baisait lentement dans les cheveux, sur les yeux, dans le cou. « Mon chéri ! mon chéri ! » Alors papa s'agenouillait. J'étais entre lui et, elle. C'était à peine si la tête de mon père était plus haute que la mienne ; et, tous les deux, ils me serraient, ils m'embrassaient. J'avais à la fois leurs deux baisers sur le front, et je les entendais balbutier dans les baisers qu'ils me donnaient. Ah! combien d'horribles années depuis ces heures! mais les plus déchireuses douleurs, les désillusions les plus dévastatrices de toute candeur et de toute joie, ont laissé intacts (hélas! non, pas intacts!) ces instants d'enfance, où, inconscient, je sentais avec délices, de leurs lèvres, ouler en moi, mêlées, et communier en moi deux âmes jusqu'au fond de l'âme qu'ils avaient faite! et j'avais tant de bonheur que je ne savais pas ce que c'était.

Puis les feuilles verdissaient aux arbres de l'avenue, sous nos fenêtres. Le médecin. M.. Lecauchois, qui venait souvent déjeuner avec nous (il tutoyait papa, il avait une bonne grosse figure avec des poils noirs et gris partout comme le vieux chien de notre jardinier, et, toujours, un

gros bouton sec sur le nez; il n'aurait pas pu Tenlever, puisqu'il était médecin?) M. Lecauchois disait : « Allons, Madame la comtesse, retournez à Courances. Vous avez trop veillé, beaucoup trop veillé cet hiver. Il faut vous faire des forces pour le temps où vous serez ambassadrice, présidente du conseil, est-ce qu'on sait? Le grand air vous est nécessaire, allez à Courances. — Je ne demande pas mieux! » disait maman. Moi aussi, je ne demandais pas mieux. A Paris, je renconirais quelquefois, en traversant le salon, ou dans l'escalier, un monsieur qui s'arrêtait pour me regarder. Il avait sous un sourcil, au lieu d'un vrai œil, un verre tout rond; il me regardait avec cette espèce d'œil-là, qui avait l'air d'un trou ; je ne pouvais pas m'empècher de regarder ce trou qui m'effrayait...

Et nous partions avec tous les domestiques, et tant de malles. Nous étions souvent seuls, avec tant de plaisir, maman et moi, sur la terrasse. Il me semble que, dans le linceul même, il me restera un délicieux souvenir de mes ensommeillements en la tendre et longue douceur de maman toute en soie.

A la campagne, une fois que nous avions à dîner M. le maire et M. le curé, je m'étais esquivé de la table, avant le dessert, — je n'aimais pas beaucoup les crèmes, à cause desmouchesqui se posent dessus — et, dans le salon, les genoux sur une chaise, le coude au rebord de la fenêtre, je regardais la plaine avec de gros tas d'arbres noirs, et la rivière qui roulait des nuages. C'est curieux, tout petit encore (je n'avais pas neuf ans), j'aimais à être seul quelquefois, et j'aimais à regarder les choses, tout seul ; il me semblait que, quand personne n'était là, je les voyais autrement. Elles étaient

moins belles que lorsqu'il y avait du monde; tout de même je préférais les voir, seul; elles me faisaient de la peine, je ne pouvais m'empêcher de vouloir cette peine

Il y avait dans le ciel, sur le jardin, sur tout le pays, le noir déjà de la nuit. C'était triste, de tous les côtés. De petites étoiles, toutes petites, et grises, ne luisaient pas. Il fallait regarder fixement, longuement, dans le ciel, pour les voir. Je les cherchais, avec un effort, je les trouvais avec une angoisse qui me plaisait. Je n'aurais pas voulu qu'elles fussentclaires, dorées, splendides. C'étaient, plutôt que des étoiles, des taches au ciel.

Pourquoi, après tant d'années, la vision de ce soir m'est-elle si précise? Est-ce qu'il* y a des points de la vie, d'où la destinée d'un homme prend son élan, sa direction, et qu'il n'oubliera jamais, comme un coureur, dût-il courir cent années, se rappellerait toujours la barrière ouverte, d'où il s'élança?

- Je regardais encore la nuit morne, la nuit désolée, et le ciel tout taché de vilaines étoiles, lépreux d'astres gris. C'était un plaisir, oui, mais un plaisir étrange, qui ressemblait à du désespoir, un plaisir intolérable; j'avais le frisson, à cause du vent frais, et du brouillard, ou à cause de ce plaisir. Je devais avoir la fièvre. J'aurais pu rentrer dans la salle

manger OÙ l'on parlait, où l'on riait; toute claire de lampes et de bougies. J'aimais mieux être là, seul, regardant, écoutant, attendant je ne savais quoi.

Il vint à moi, de très loin, de petits sons légers, tintants. C'était, presque, comme lorsque l'eau tombe goutte à goutte, du robinet de la fontaine, dans la cuisine. Non, ces gouttes-là ne faisaient pas le bruit des autres gouttes; et le bruit, après avoir tinté, s'étendait, s'étendait, d'écho en écho, dans la nuit, jusqu'à la fin de tout. C'était triste, et délicieux, infiniment.

Tout à coup, comme si un rideau s'était écarté, un éblouissement me délivra des obsessions de l'ombre !

La lune avait monté de derrière un nuage; toute la campagne fut une féerie. J'avais vu, dans les théâtres où on conduit les enfants, les matinées des dimanches, des palais de stalactites élincelantes, des paysages de neige et de givre. Je n'avais rien vu d'aussi clair, d'aussi beau, que cette plaine sous la lune; et la rivière était comme des pierreries laiteuses qui couleraient. J'étais tout essoufflé de joie, de bonne joie, à présent.

Mais, après un silence, les deux petites notes tintantes à peu près comme des gouttes d'eau qui tombent de la fontaine, ou plutôt (quel souvenir

d'une parole entendue s'éveillait en moi, à ce moment?) comme deux perles de cristal sur un plateau d'argent, résonnèrent plus claires, plus diaphanes, eût-on dit, là-bas, là-bas, plus loin que tout, et il me vint à l'esprit (est-ce que je me rappelle en effet? ou bien est-ce que je transpose, en cette minute de mon âge puéril, la sensation, que, homme, j'aurais éprouvée ?) il me vint à l'esprit que c'étaient des larmes de la lune qui, en tombant, faisaient ce bruit mystérieux, ou bien que les bulles sonores d'un souffle mystérieux montaient, deux par deux, vers la lune, qui écoutait, comme moi!

Ah! quel charme, celui ou je m'abandonnais, les coudes à la fenêtre ! Si, enfant, je connus véritablement cette émotion, si, à l'heure actuelle, je n'en exagère pas l'intensité, certes, un étrange destin précoce était sur moi.

Le certain, c'est qu'un besoin, irrésistible, me prit de me rapprocher du son qui m'enchantait, de voir, de voir de près, de tout près» la chose, ou l'être, d'où il émanait. Qu'est-ce que j'espérais? Je ne sais. Croyais-je que je trouverais, où tintait la double note délicate et exquise, quelque merveilleux oiseau chanteur? non, je ne le pense pas. Au contraire, en réminiscence d'une chose que j'avais pensée quand maman commençait de m'apprendre mes lettres, éprouvai-je l'attirance de quelque sale

et abominable monstre ? oui, plutôt. Car j'avais une espèce de peur de ma curiosité satisfaite. Ma curiosité n'en était pas moins ardente, pas moins passionnée. Oui, passionnée. A huit ans et demi! Je voulais savoir, je voulais savoir qui ou quoi chantait ainsi, mystérieusement, vers la lune! et même répouvante de quelque chose de hideux exaspérait mon désir.

Je quittai la fenêtre.

Je traversai la salle à manger.

— Comment, Arsène, tu n'es pas encore couché? Joseph, appelez la femme de chambre.

— Non, non, dis-je, je l'appellerai moi-même J'ai sommeil, je vais dormir.

J'embrassai papa, j'embrassai maman. A chacun des convives, j'offris, faisant le tour de la table, mon front, selon l'habitude, et je gagnai l'antichambre. Rien n'avait pu me distraire de mon vouloir. Les somnambules, qui reçurent un ordre, doivent marcher ainsi vers l'obéissance, ne se laissant pas retarder, ne se laissant pas distraire.

Les domestiques, dans le vestibule, sur l'escalier, ne prirent pas garde à moi. Il y avait un évé^ nement. Da, la mulâtresse (j'entendis sans comprendre) allait accoucher. La jardinière était partie pour aller chercher la sage-femme au bourg de Courances.

Je descendis, j'allai, je traversai le jardin tout fleuri, sous le ciel étoile, devant la maison. Je suivis l'allée du verger, du potager, vers la petite grille de bois, au bout. Je ne m'arrêtai même pas pour écouter si les deux notes montaient toujours vers la lune. Je me trouvai parmi de grandes herbes, des roseaux, plus hauts que moi, qui remuaient, mouillés. Il me semblait que l'on pleurait sur ma tête. En ce temps, le pays de Courances n'était pas, comme à présent, un pays où il y a beaucoup de maisons et de villas. Derrière notre château s'étendait un vaste pays, très vert, très noir, très triste, où Ton disait que les gens prenaient tout de suite les fièvres, à cause des étangs qui dormaient entre les herbages et les vimes et qu'on ne voyait pas, même le jour, tant les verdures qui les entouraient, et poussaient d'eux, étaient opaques. Et l'on disait : « Là, il n'y a plus d'oiseaux. » Jamais, même accompagné de Da, ou de son mari, le grand nègre, je ne m'étais éloigné jusque-là... J'allais peut-être mettre le pied dans de l'eau ou sur un serpent? Oh! si je tombais dans de l'eau, dans de Teau froide et sale, qui est profonde, où on se noie! Je fus sur le point de revenir sur mes pas... Non les perles du son tintèrent, plus proches, plus proches, sous les astres éteints, dans les ténèbres maintenant très épaisses. Il me semblait que j'étais tout

près d'elles. Elles étaient, à présent, moins légères, comme plus obscures. Elles ne m'en attiraient que davantage. C'était comme une chute, lentement, de deux perles noires. Je continuai mon chemin, par un petit sentier de mousse et de boue. Oh! qu'est-ce qui me poussait? Moi, qui ne pouvais m'endormir quand maman n'était pas là, qui n'aurais jamais monté seul, au crépuscule, le grand escalier, j'allais si loin, dans la nuit, j'allais... je voulais, je voulais savoir... il me fallait savoir... Je marchais vers le son, toujours, toujours plus voisin; et à mesure que j'approchais, il se faisait plus âpre, plus sombre. Et il semblait me dire, avec ses deux petites notes plaintives vers le ciel ou vers moi : « Viens! viens! » et, encore ; « Viens! viens! » Je venais. Vers quoi? oh ! j'étais sûr, à présent, que ce serait affreux, terrible, sale, ce que je verrais! mais je venais, il le fallait.

La double note s'était tue; incliné, j'écartai une grosse branche de buisson. Un glissement, comme d'une lourdeur, courba l'herbe haute, autour d'une flaque. Non, ce n'était pas une flaque. Cela ressemblait à une ouverture de puits qu'auraient à demi ''comblé les pierres de la margelle, à l'ouverture d'un vieux puits en ruine... Et, se traînant, hors de l'herbe, sur la pierre humide et un peu luisante de lune (« Bobo! bobo! » m'écriai-je), m'apparut,

virante, la lourde et noire chose de l'alphabet. C'était le Crapaud! Il marchait vers moi, puis s'arrêtait, s'avançait encore, horrible, comme mouillé d'encre, ou de poison. Mais ma peur s'atténuait d'un tout puissant désir de le voir de plus près encore, de le toucher... Je ne pouvais pas fuir. Je ne voulais pas fuir. J'eus comme le vertige de l'eau noire et lunaire, du puits où il y avait le crapaud. Je tombai, en avant, je tombai dans le trou où il y avait le crapaud, dans le trou qui m'enveloppa, m'étreignit, m'emplit les yeux et la bouche d'ombre liquide et de boue.

Lentement, lentement, je m'éveillai... Ou bien est-ce que je naissais, est-ce que je sortais avec beaucoup de peine d'une primordiale non-vie?

Il fut si sombre, si incertain, si pénible, si essoufflé, cet éveil, avec des rechutes dans un sommeil immémorial ou dans l'absolue inexistence, que, même à l'instant actuel, où je me rends compte des choses (de tant de choses, hélas!) je ne sais pas» par moi-même^ si, jusqu'à son épanouissement en vitalité totale, en humaine intelligence, il n'avait pas duré un infini autrefois? Elles sont interminables pour le nageur qui plongea trop avant dans

les ténèbres sous-marines, les secondes de la remontée vers la surface, vers l'air, le soleil, le salut! J'avais, je pense, éprouvé quelque chose de pareil. Mais j'en gardais, après l'émergence, l'angoissante certitude qu'elles avaient été, véritablement, longues, longues, les secondes, et comme séculaires!

Tout à coup je vis, de mon premier regard vraiment lucide, en lace de moi, un peu loin, le pantin noir, le sorcier des noirs, Nyx. Oui, Nyx, habillé de rouge et de vert, fut la première chose que je revis. Je me suis étonné de cela, plus tard. Il avait l'air de rire, petite face d'encre luisante, aux sombres lèvres rosâtres.

Puis voici, et tout près, plus près, penchés vers moi, des extases de tendresse aux yeux, mon père, maman!

Mais quoi ! qu'y avait-il? que s'était-il passé? Elle était plus pâle, maman, oui, d'une pâleur différente, moins claire, elle semblait fanée, ma chère maman toute en soie! Et les favoris blonds de mon père étaient comme si on les avait poudrés de cendre.

Je me dressai du lit où j'avais dormi, je vis, dans la glace, un adolescent blême et fluet qui ressemblait, à moi, petit garçon, comme un frère aîné, que j'aurais eu.

Alors, je m'en souviens, je sursautai en arrière

et me détournai comme d'un miracle, et ne voulant plus voir, j'eus peur de mes grandes mains sur mes yeux.

Mon père, empressé, inquiet, l'air si heureux tout de même :

— Ne t'inquiète pas, ne t'alarme pas, tout va bien, tu es guéri, tout à fait guéri. Seulement, il ne faut pas que tu t'informes, que tu cherches à savoir, tu sauras bientôt, quand on pourra l'apprendre les choses, sans danger. En attendant, sois calme, recouche-toi, tâche de dormir un peu.

J'eus un mouvement d'effroi.

— Oh! non, non, ce ne sera pas un long sommeil, et triste comme l'autre, ce sera un sommeil de repos et d'aise, d'où tu te réveilleras bientôt, comme tout le monde, comme tous les gens qui se portent bien.

Cette fois, c'était maman qui avait parlé, et, avec un emportement, elle me chuchota à l'oreille, dans de petits baisers vifs, et d'une voix où il y avait un cher orgueil :

— Tu sais, tu sais... ne dis pas que je te l'ai dit... c'est défendu... mais, enfin, puisque tu es guéri... Écoute... On ne nous entend pas... Je vais te dire... Mon fils, tu as dix-sept ans!

Dix-sept ans! moi! c'était vrai, puisque maman le disait. C'était un homme qui était le fils de ma-

man? Comme je l'aimais, elle! Cette tendresse-là avait dû subsister même en ma vie abolie, et s'épanouissait tout de suite, plus vive, ainsi qu'une fleur qui ne se serait pas flétrie sous un énorme glacier, et, après Thiver, s'ouvrirait chaleureusement hors de la neige et du gel, grandie! Mon père serrait tendrement ma main droite dans ses deux mains fortes, ma main déjà virile comme les siennes. Et une fierté se mêlait à mon ravissement.

Mais j'étais très faible, je soufflais un peu, je détournai la tête, je m'ensommeillai, pas avant d'avoir entendu le médecin, M. Lecauchois, — que je reconnus, avec sa face de vieux chien plus vieux, bourrue à présent de poils tout blancs, recroquevillés, — dire, dans un pouff'ement de triomphe : « Eh bien, qu'est ce que je vous avais promis? je tiens ma parole. Hors de tout danger. Ah! ça n'a pas été sans peine. Mais, ça y est, ça y est. » Alors, ^apa et maman m'embrassèrent passionnément, en sanglotant de joie. Je m'endormis, doucement, comme on glisse dans du bien-être; continuant, dans un commencement de songe, le rêve de mon réveil et de leur bonheur.

Je me jetai dans Tivresse de vivre !

Nous habitions une grande villa, au bord de la mer méridionale ; c'était le docteur qui l'avait choisie, parce que j'aurais besoin, en m'éveillant, de soleil et de grand air frais et salin, pour ne pas me rendormir.

Ma chambre était au rez-de-chaussée, à même une route de tamariniers qui avaient une bonne odeur de vent sauvage ; et, au premier, il y avait une terrasse, comme à Courances, — maman, comme à Courances, s'y étendait, toute en soie, un peu fanée, sur la chaise longue, — une terrasse où

je devais me promener trois heures chaque jour. Il m'était encore interdit de descendre sur la plage ; toute, proche, la salure océanique m'aurait trop acerbement excité. Des ménagements, des peu-àpeu m'étaient encore indispensables. Et l'on ne m'apprenait qu'avec beaucoup de précautions, par morceaux, le passé qui, de l'enfance, m'avait conduit à l'âge adolescent. C'était notre jardinière de, Courances qui, en revenant du bourg, avec la sagefemme, m'avait entendu crier parmi la boue et la pierraille du vieux puits; elle m'avait tiré de là, éperdu, remuant les bras et les jambes ; et j'avais été bien malade. Une pneumonie d'abord. Puis une fièvre cérébrale. « Et après? demandai-je. — Voulez-vous bien ne pas être aus^i curieux ? interrompait le médecin. Plus tard, plus tard, on vous expliquera tout. Pour le moment, mangez, buvez, marchez. — Le docteur à raison, » disait papa ou maman. Je n'insistai pas. Sans doute, ma joie effrénée de revivre dédaignait de savoir comment j'avais vécu, quand je ne vivais pas. Après de profonds sommeils je sautais du lit, je déjeunais, famélique, j'allais, je venais, sur la terrasse ou dans le vaste jardin, avec des bonds de jeune bête libre, m'émerveillant de tout, des fleurs, du soleil, de l'herbe que j'arrachais à pleins poings, et que je jetais, en éclatant de rire, vers le ciel ! Maman,

qui me suivait, si fatiguée pourtant, bien plus fatiguée que jadis, me rattrapait au retour d'une allée, et m'embrassait, les paupières gonflées de larmes, — des larmes de joie, que je buvais. Ainsi, devant la salée immensité salutaire, et par la secousse fouettante du vent du large, je m'éployais, grandissant, épanoui^ radieux ; une fièvre de vie m'emportait, et il ne fut plus question de me retenir à la maison. « La clé des champs! cria, un malin, le docteur Lecauchois en frappant des mains, et tu peux la perdre! ça ne fait rien, on ne ferme plus. » Dès lors, ce furent des courses enragées parmi les oliviers des collines, et le long de la mer, à travers les rochers, ou bien, les pieds dans Teau, à la rencontre des vagues montfintes. Dès le matin je partais avec Nyx...

Oui, Nyx.

Le pantin noir, le Sorcier des noirs?

Pas du tout.

Le fils du grand nègre et de ma bonne, Da, la mulâtresse; le petit qui était né le soir précisément où j'étais tombé dans le puits.

Il se trouvait dans la chambre quand je revins à la santé. Je l'avais pris pour mon jouet, à cause de la ressemblance. Il y avait beau temps que le véritable pantin, disloqué, gisait dans quelque fond d'armoire. Mais, pendant que j'étais

malade, maman, dès qu'il avait pu marcher, m'avait donné le fib de ma bonne pour jouet vivant, pour petit domestique, et on l'appelait Nyx, comme le Sorcier des noirs ; et il était habillé de vert et de rouge. Il paraît qu'il m'avait été très dévoué, tandis que je ne vivais pas. 11 ne voulait pas quitter ma chambre. Le soir, il se couchait au pied de mon lit, en travers; il s'éveillait dès que je me plaignais; maman l'avais pris en tendresse à cause de cela.

Maintenant, c'était un garçonnet de huit à neuf ans. Son père et sa mère restaient à Paris, chez nous. Mais, lui, on l'avait emmené ici pour qu'il me servît, p>ur qu'il m'amusât. Et il m'amusait. Non pas en parlant. Il ne savait presque pas de mots. Il avait l'air de tout comprendre, mais, d'ordinaire, il se bornait à répondre : « Oui. m'dème ! » ou bien : « Oui, m'ssi ! » à moins qu'il ne baragouinât interminablement, sans paroles précises, en crissant très vite ; et il riait, imbécilement et drôlement, avec ses grosses lèvres qui s'ouvraient comme une roseur sombre dans une petite boule de bois noir, verni.

Mais Nyx était preste comme un écureuil, excellait à grimper aux arbres, à sauter de roche en roche, à passer, en s'allongeant et se resserrant comme une chenille, sous les bas avancements d'écueil; et on le croyait encore ici, que déjà il

VOUS riait, là-bas, là-haut, à la pointe d'un avancement, avec la menace drôle de ses quenottes blanches ! Dès qu'il nous fut permis d'aller près de la mer, il se jeta dedans. Il faisait des cabrioles dans l'eau comme une petite bête marine, habituée. Quand il levait la tète hors de la vague, il avait, à cause de ses dents, l'air d'un petit requin. Il m'apprit à nager. Nous faisions de grandes promenades à travers le flot, — et des culbutes, comme les jeunes marsouins qu'on voit jouer au. large. Quand nous revenions, nos costumes de lainage tout pesants et ruisselants d'eau, maman, qui, sur la plage, ne m'avait pas quitté des yeux, maman, encore un peu effrayée, mais enorgueillie de ma fDrce et de mon adresse, m'embrassait passionnément, tout mouillé, au risque de gâter sa jolie robe de soie, souple et qui se plaignait doucement.

Un livre!

Un jour, sur une table du salon, je vis un livre.

Je l'ouvris, l'air étonné; je regardais les pages; je voulus faire une « niche » à maman; je dis :

— Je ne sais plus lire.

— Oh! je tapprendrai ! Viens, viens. Tu sauras si vite. Viens, viens apprendre.

Mais j'éclatai de rire. Je lisais bien mieux qu'autrefois, je lisais, avec ma science d'enfant, et mon intelligence d'homme. Et je lus à maman des pages

de tous les livres qu'il y avait dans la maison, en comprenant, en expliquant ce que je comprenais; et elle riait, elle riait, de plaisir et de fierté. Qu'avait-elle donc craint? Oui, qu'avait-elle craint? Désormais la folie de savoir m'emporta; j'achetais tous les volumes qu'il y avait à la librairie de la gare, et tous les journaux. J'appris la gloire de mon père. Car les honnêtes actions, la haute loyauté dont maman le complimentait, jadis, furent récompensées. Orateur éloquent, travailleur acharné, incontestablement probe, le comte d'Aprenève, maintenant, était ministre, serait probablement, Tan prochain, président du Corps législatif; et je dressais le front en pensant que j'étais le fils d'un giand et illustre honnête homme, utile à son pays. Je dressais le front, mais pas trop haut, pour que maman, qui n'était pas grande, pût le baiser; c'était si bon d'être orgueilleux de papa, et tout petit pour maman.

Le docteur Lecauchois disciplina mes lectures. Comme on ne voulait pas m'envoyer dans un collège, il s'offrit à m'instruire. Je fus un écolier extraordinaire. Il semblait que j'avais su les choses qu'on m'enseignait, tant je les apprenais vite. Mes facultés intellectuelles prenaient leur revanche d'une longue inertie, se précipitaient. Les poètes m'enchantè''<înt! Et, après les thèmes ou les ver-

sions, je lisais ^n cachette tous les romans. A vrai dire, mes enthousiasmes s'interrompaient parfois •le réflexions qui, me semblait-il, inquiétaient ma mère, — mais qui plaisaient fort au docteur. « Il a l'esprit critique, » disait-il. Peu à peu, il me vint un goût, très vif, et assez étrange chez un jeune garçon, pour les livres oià, obscurément, se débattent les problèmes de la vie et de la mort, de Tâme éternelle ou finissante en la pourriture de la chair. Je pense que, — si le docteur ne me les avait pas ôtés, — j'aurais passé des nuits entières sur les ouvrages de magie, de cabale, de sorcellerie. J'aurais voulu apprendre les formules d'évocation diabolique ! J'avais la curiosité avide, excessive, toujours plus penchée, du mystère, du mystère sombre. L'ayant traduit une seule fois, je n'oubliai point je le sais encore ! hélas! oui. je le sais!) l'hymne orphique à Hécate — ou à Nyx, — mélancolie amoureuse de l'éternelle laideur, plainte ardente de Baubô, noire forme souterraine, vers la Lune, vers la Nuit. Je répétai ce nom : Baubô ! Baubô ! Il me semblait qu'il évoquait en moi un souvenir, et j'étais sûr que, aussi, il contenait un avertissement, une prophétie...

Heureux? Je létais un peu moins depuis quelque temps, à cause des livres sombres; ou, peut-être, parce que la joie de vivre, en perdant de sa nou-

veauté, avait perdu de son charme. Je demandais quelquefois à ma mère de ne pas l'accompagner, le soir, au Casino. Moins souvent je faisais de longues courses dans le bois d'olivier, ou le long de l'Océan. Le coude à ma table de travail, je ne songeais pas toujours au devoir ordonné par le docteur. Je pensais... à quoi?... Et le soir, j'allais me promener seul. Il y avait en moi, sans que j'en pusse comprendre la raison, une inquiétude, une angoisse; c'était comme un désir de savoir quelque chose, dont je souffrirais, quand je le saurais, qu'il me fallait savoir cependant...

Une fois :

— Tu n'as pas le courage de regarder derrière toi.

Qui avait parlé? Je me retournai. Je vis Nyx. Il m'avait suivi, selon son habitude.

Mais, sans nul doute, ce n'est pas lui qui avait parlé. Il ne savait parler qu'à peine. Bien certainement, il ignorait les mots que j'avais entendus. Puis, pourquoi les aurait-il dits? Il me riait niaisement avec sa grosse bouche nulle. C'était donc moi qui, sans volonté, avais dit : « Tu n'as pas le courage ?.. » Pourquoi avais-je dit : « Tu n'as pas le courage de regarder en arrière » ? Et, en effet, oui, en effet, c'était vrai, je n'osais pas me tourner vers les années d'inconscience, vers le ténébreux et proche autrefois...

VIH

Quoi, dans ce trou? Qu'est-ce que c'était que ce noir, derrière moi, et qu'y avait-il dedans? Au dos de mon être actuel s'accrochait du passé, comme une hotte mystérieuse. Et c'était lourd. Et j'étais tiré en arrière par un fardeau de beaucoup de choses obscures. J'avais voulu aller vers l'avenir, léger, allègre, par de lumineuses voies large •ouvertes. Je ne pouvais pas, à cause de la hotte. Tant de jours, et tant de choses, réelles ou chimériques, avaient dû s'y mêler ! Quel chiffonnier avais-je été? Qu'avais-je ramassé, avec le croc peut-être d'un cauchemar fouilleur? Avais-je fait

OU rêvé le bien, avais-je fait ou rêvé le mal, durant la longue inconscience où j'avais vécu cependant, puisque ma puérilité venait de s'éveiller en adolescence? L'hypothèse d'un long sommeil sans rêves n'était pas admissible. Je devais avoir existé d'une véritable existence, oubliée. Des livres, lus en cachette, affermirent ma foi en cette Vraisemblance. Il y a, assure-t-on, des états de cérébralilé, où rien de ce qui arrive matériellement ou intellectuellement, rien de ce qui est agi ou pensé, n'imprègne, même légèrement, la plaque mémoriale ; Tamnésie peut cesser, par une guérison providentielle, voisine du miracle, ou à la suite d'une méthodique psychothérapie ; mais la faculté de se souvenir, recouvrée, ne s'exerce que sur les choses d'après la guérison ou d'avant la maladie; tout ce qui se produisit dans l'intervalle demeure néant. Et cela est terrible d'être certain qu'on a été, sans se rappeler qu'on fut! Nulle épouvante comparable à celle de cette lacune vers où m'attirait impérieusement un vertige rétroactif. Mes questions à ma mère, à mon père, aux domestiques, ne suscitaient que des réponses dictées évidemment par le docteur. On me parlait de croissance pénible, des fatigues d'une excessive précocité, de fièvres intermittentes après une longue maladie, de voyages avec maman, à la recherche d'un meilleur air, d'un plus favo-

rable climat; et il était tout naturel que j'eusse

oublié ce que j'avais vu, ce qui s^était passé du

temps que j'étais un enfant souffreteux, distrait de

tout par son mal. Nyx ne pouvait me renseigner;

sa toute petite enfance n'avait pu être qu'un trop

étourdi témoin; d'ailleurs, interrogé, sa volubilité

le sapajou bredouillait vainement, incomprise; ou

ûen, ployé, ses pattes brunes et rosâtres aux

jenoux, il me riait, niaisement.

Il était donc bien horrible, puisqu'on me le

jCachait, ce passé? Horrible, quant à moi, ou quant

d'autres?

Quant à mon père, à ma mère?

Hélas ! misérable ! cette abjecte idée me hanta, [u'il y avait en l'un ou l'autre de ces êtres si chers, m tous les deux, quelque mystère, de péché peut- ^tre, une chose mauvaise, récente, qui se produisit lurant mon inconscience, ou bien ancienne, très mcienne, antérieure à ma naissance même... une lonte, née dans la maison, avant moi, et qui durait mcore ! Et il fallait me la laisser ignorer. Et je l'ignorerais toujours, toujours... quoi! toujours?

J'écartai ce soupçon infâme et absurde. La langueur où s'abandonnait maman, et qui, à elle-même sans doute, était douce et mélancoliquement chère, n'impliquait pas l'ininterrompue obsession d'une heure de jadis; et quelle faute aurait pu jamais

commettre mon père, si bon, si probe, si glorieux, si estimé?

Non, ia chose mauvaise qu'on me celait, elle avait été en moi, en moi seul. Elle n'avait pas cessé d'y être. C'était en moi qu'il fallait la chercher; en ce qui fut moi, dans le trou noir, dans la hotte d'ombre mystérieuse, béante après moi; elle devait être là-dedans, comme une bête noire, tapie, qui rampe, qui s'enfonce. Cette image d'une bête noire se reforma plusieurs fois, pareille à la fuite de quelque chose de sale et de hideux au fond de tout. J'épiais un vague surgissement de réminiscence... puis... plus rien, même d'imprécis... rien... dans la vertigineuse lacune.

- Pas par là! Monsieur! Monsieur! non, non, je ms prie, pas par là!

Je m'arrêtai. J'étais arrivé, avec Nyx, en songeant, bien plus loin que la plage fréquentée, vers la falaise sauvage où de rares habitations s'érigent sur les promontoires de gazon qui, creusés par le flux, surplombent le bas chaos des roches et les vagues blanches.

Je ne vis personne.

C'était, sous l'immense buée céleste, un matin frais, de rose et de bleu épars, vaporisés^ solitude pâle et silence bruissant, le long de la mer qui

glisse sur le sable en nappe mince, et, diversement teintée par le soleil oblique, à travers le brouillard encore, puis s'élargissant en vaste demi-cercle, a l'air d'un arc-en-ciel qui serait la marée. Je repris ma songerie; je suivis mon chemin.

— Mais, voyons, enfin, oui, vous, le monsieur au négrillon, puisqu'on vous dit de ne pas aller par là! A-t-on jamais vu un pareil obstiné!

Une frêle voix parlait, en colère, et, cette fois, j'aperçus, pas très loin, dans une embrasure de roc noir et luisant d'eau, d'où glissaient des algues, une petite figure, si jolie, si rose, sous une tignasse mouillée, de toutes les couleurs, un peu pareille à une poignée dlherbes marines, de coquillages, d'étoiles de mer, sortie de l'eau au grand soleil. Et, là-dessous, la jolie figure riait, très fâchée.

Tout près d'elle, d'un creux du rocher, deux oiseaux blancs s'envolèrent...

— Vous voyez, ils sont partis! c'est de votre faute.

Une fillette était sortie de derrière la roche. Nyx me tira par la manche.

— Là, m'ssi, m'ssi, crabe, très gros.

— Veux-tu bien me laisser tranquille!

Il gambada de galets en galets, dans l'eau, obliqua, disparut. Je ne m'inquiétais guère de lui.

Je regardais Tenfant fâchée. J'étais très content. Je fus tout de suite certain qu'elle était singulière et infiniment gracieuse. Je pensais à une princesse en haillons qui se promènerait au bord de la mer, le matin, en négligé.

Je dis, la voix pas trop assurée :

— Je vous demande pardon, mademoiselle, j'ai dérangé votre chasse.

Elle fit une moue (ce fut comme si s'était serrée en s'avànçant une touffette de roses blanches et roses), et elle haussa l'épaule sous une espèce de

Prude vareuse jaunâtre.

— Mais non, je ne chasse pas. Est-ce que vous tuez les bêtes, vous? les petits oiseaux de la côte et des vagues ne tuent pas les gens. Pourquoi fait-on du mal aux êtres qui n'en font à personne? Même à ceux qui en font il n'en faut pas faire. Je yais vous expliquer. Il y a là, dans ce trou, un nid de pigeons de mer. J'ai bien vu, hier^ de chez nous, là-haut, — là-haut, la grande maison, c'est la nôtre, elle est belle, n'est-ce pas? — que des enfants de pêcheurs guettaient le nid. Alors, je suis descendue pour qu'ils s'en aillent. Je leur ai donné de l'argent et des bonbons; ils sont partis. Mais, comme ils auraient pu revenir ce matin, je me suis levée avant le jour, et je me tenais là pour faire le guet. Ah! voici le père et la mère, qui revolent de ce côté.

Regardez, les voici. Allez- vous -en donc! Vous voyez bien qu'ils ont peur. Ah! ils ont peur de moi aussi. Venez, venez, venez.

Elle me prit par la main, elle m'entraîna. C'est ainsi que je fis sa connaissance, et que je me promenai avec elle au bord de la mer, le matin.

J'éprouvais beaucoup de surprise, et un grand plaisir, un plaisir infini. Je ne savais lequel, ni où je l'éprouvais. C'était dans la tête, ou au cœur, ou partout. Pourtant, si, je reconnaissais cette joie; la joie de jadis, petit enfant, quand maman me menait par la main dans les allées du parc de Courances. Non, ce n'était pas la même. Celle-ci était aussi douce, mais douce terriblement. J'étais bien heureux, j'aurais voulu m'échapper.

Je ne la regardais qu'à la dérobée. Vraiment^ elle avait dans ses cheveux d'or presque vert, comme tassés d'un coup de poing, des fougères de mer, des crysoles et des astéries; parure de petite Amphilhrite.

— Je suis drôlement coiffée? dit-elle. Je prends tout ça, dans ma main, flac! et c'est fait.

Elle pouffa de rire. Comme pris en faute, je baissais les yeux. Sa robe, de soie jaune, brochée de perles, déchirée, effilochée, — une étoffe très riche, très précieuse, devenue guenille, — entourait ses jambes, en manière de culottes; la traîne,

nouée à une écharpe en crêpe de Chine qui tenait lieu de ceinture, laissait les mollets et les pieds nus. Ces pieds, pas plus grands, je le voyais, que les pieds des enfants qui courent sur la plage, avaient la couleur d'un bec d'ibis rose ; et, quand ils ressortaient du sable que pénétrait la mer, il entrait si peu d'eau dans leurs traces qu'on l'aurait bue d'une haleine; je ne pouvais m'empêcher de regarder ces petits pieds, parce qu'ils étaient si jolis; et aussi parce que, timide, je n'osais plus lever les yeux.

^ Elle me dit :

B — Ça doit vous gêner, des bottines, pour courir ■Ldans le sable. Otez vos bottines. Nous jouerons à ^■•courir.

^ C'est vrai, j'avais oublié. C'était une petite fille. Quel âge avait-elle? quatorze ans? quinze à peine? et moi, blondin, je ne paraissais pas mon âge, dix-huit ans accomplis, tant j'étais frêle ; puis, maman — c'était un peu ridicule, à vrai dire, — m'habillait toujours avec des vestes courtes, sans basques, comme les jeunes garçons des collèges anglais.

— Non, mademoiselle, dis-je, j'aime mieux ne pas courir.

Je pris, dans la fierté de ces mots, le courage de lui regarder le visage de tout près. C'était un

bouquet de vie, de joie, d'orgueil aussi. La bouche s'ouvrait, fraîche, rouge, heureuse, avec de toutes menues dents de morsure pour rire ; dans le bleu de ses yeux, s'allumaient, s'éteignaient, se rallumaient des étincelles, pétillement, en un saphir, d'un semis d'or; le nez, un peu courbe, aux narines grasses, fier, faisait penser à une petite impératrice de tous les empires de la terre et de la mer. Et sa peau était de la douceur blanche, ardemment rose, aux joues, d'un affleurement de vie, et fraîche d'une fraîcheur de fleur marine où il y aurait une rosée de sel.

Mais pourquoi, sur ses épaules, mal retenue, les manches lâchement nouées au cou, cette vareuse d'un jaune sombre, pareille à un suroît de marinier? Sa tête sortait de là-dedans comme une rose d'un cornet de papier à chandelle.

Je crois bien que, silencieuse et maligne, elle m'observait l'observant.

— Vous savez, dit-elle, quand je vais au Casino, je suis mieux habillée que ça.

Et elle dénoua tout à fait les manches du grossier vêtement, qui tomba. Elle avait un resplendissant collier de pierres fines. Je ne le vis pas tout de suite. J'avais vu d'abord, dans un éblouissement, qui des yeux me coula dans tout le corps, une petite épaule nue, si frêle, plus bas un peu plus

grasse, et de la chair encore, de la vie blanche et grasse, aux intervalles d'une brassière mal agrafée. Maman, qui était très bijoutière, m'avait ^souvent laissé jouer, jadis, de mes mains enfantelettes dans son coffret à joyaux. J'en avais pris et gardé un ébbui amcur des pierreries, très perspicace en même temps. Maman disait : « C'est extraordinaire, Arsène s'y connaît très bien. » Oui, je m'y connaissais. 11 y a, dans le diamant, ; la tache, le Crapaud. Mais elles étaient parfaites, les pierreries du collier de la fillette, petite [ princesse de conte de fées, en haillons d'or, qui se promenait avec moi au bord de la mer.

— C'est, reprit-elle, un cadeau de papa. J'ai ne malle toute pleine de tout ce qui brille et e tout ce qui coûte cher. Je vous la montrerai, l y a de vieilles étoffes, de tous les pays, qui uisent, des jades, des bijoux de mille sortes, des iamants, des saphirs, de longues ceintures de erles, et mes vieux jouets de petite fille. La malle est clouée de clous d'or qui sont en vrai or. Papa est le plus riche de tous les hommes. Vous ne nous connaissez pas? Je m'appelle Myrrhine. On dit Son Altesse Myrrhine, ou bien miss Myrrhine. Ce n'est pas que je sois Anglaise, ni Américaine; maman était d'Alger; mon père, comme il dit, est de toute la terre ; et moi, je suis

née en mer, sur un navire qui se battait avec d'autres. J'en ai eu, des coups de canon, à ma naissance! bien plus qu'une fille d'empereur; et papa a gagné la bataille pendant que je venais au monde.

Elle continua:

— Vous ne savez pas le nom de mon père ? Mon père s'appelle le commandeur Ernan Ferdoc. Il est vieux maintenant, avec une longue barbe blanche, très fort toujours, et après le dîner, en buvant des grogs, il jure dans les langues des différents pays où il a remporté des victoires, — dans les langues de tous les pays; et il" est si fameux, si riche, qu'il est comme une espèce de roi, six mois de l'année. Il a acheté une île, une île de rochers, de gouffres et de prairies; il y est le maître, le seul maître; il ne doit hommage qu'à la reine d'Angleterre. Il n'a pas beaucoup de sujets dans son île ; quarante ou cinquante seulement ; mais il reçoit les redevances, juge les procès, consent aux mariages, autorise les divorces; il bat monnaie comme les vrais princes. Jamais à son effigie, toujours à la mienne; la monnaie n'en est pas plus mauvaise, et papa trouve que c'est plus joli» Il a raison, dit-elle en éclatant de rire, je suis bien mieux que papa! Et moi, je suis la petite princesse de notre royaume; quand je me promène par les champs, les bergères de moutons s'in-

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