COMPTOIR NATIONAL D'ESCOMPTE DE PARIS
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inip. MaeeiiU
terrompent de fumer leurs pipes, et me disent, en français, car tout le monde parle français dans cette île normande : « Votre Altesse se porte bien, miss Myrrhine? » Mais je m'ennuie dans l'île. C'est un pays très sauvage, avec des sapins qui montent jusqu'au ciel, et des abîmes, qui, entre des parois de montagnes rocheuses où la mer se rue et jette des mousses blanches, ont l'air de descendre jusqu'à l'enfer. C'est très beau. C'est très triste, même l'été, malgré les plaines où chantent les moissonneuses. Des brouillards blêmes couvrent, tout à coup, toute l'île; on dirait le grand capuchon blanc d'une monstrueuse tête géante. J'aime mieux ce pays-ci, plus doux, avec toujours du soleil, avec une mer presque jamais méchante, et avec un casino, où on fait de la musique, où or* danse. Chaque année, nous y passons six mois, souvent huit mois, dans cette belle maison, là-haut, et j'y suis très heureuse, parce que, toute la journée, je puis courir le long de la mer, et, le soir, danser le cotillon.
Elle parlait avec drôlerie et fierté, comme une gamine et comme unegrandedame. A vraidire, aucun des livres que j'avais lus ne faisait allusion à ce vainqueur sur mer, qui était le père de miss Myrrhine, à cet Ernan Ferdoc assez riche pour avoir acquis le droit d'être le vassal de la reine d'Angle-
terre. Et mon étonnement avait quelque chose de pénible, d'alarmé. J'aurais voulu savoir... Mais, en même temps, j'étais ravi justement par ce qu'il y avait de féerique dans le récit bavard de ma petite compagne de promenade. Il me rappelait les contes de maman toute en soie. Puis la voix de la fillette me pénétrait comme une caresse fraîche et gaie, éparpillée partout dans mes veines ; je me sentais soulevé d'allégresse.
J'eus du chagrin.
La main de miss Myrrhine avait quitté la mienne.
C'avait été une séparation étrangement, intimement cruelle ; comme si mon sang qui, par le contact, s'était presque mêlé, peut-être, au sien, était étonné et triste de revenir, tout seul, vers mon cœur.
Elle ne parlait plus.
Nous continuions de marcher, les yeux baissés. Nous montions, maintenant, elle devant moi, un étroit sentier entre des herbes hautes, vers sa maison sur la falaise; le sentier s'élargit, nous pûmes marcher côte à côte. Mais nous nous taisions, regardant les pierrailles qui roulaient sous nos pieds. Elle avait peut-être peur, à présent, comme j'avais eu peur, comme j'avais peur encore. Elle avait parlé, bavardé, dit n'importe quoi, pour se donner du courage. Elle n'osait plus avoir du
courage... et je me penchais de son côté avec l'expansion de tout moi vers elle, en elle, me semblait-il. Sans doute à cause de la montée, nous respirions plus difficilement. J'entendais son souffle, presque haletant; je haletais aussi. Jamais une telle douceur puissante ne m'avait possédé, dominé, vaincu. Je ne pensais à rien, je ne voulais rien, c'était comme si j'avais eu tout. Elle éclata de rire. Certainement, elle le fit exprès. Elle n'avait pas envie de rire. Mais on ne pouvait pas rester ainsi, toujours silencieux.
— Et vous, demanda-t-elle, comment vous appelez-vous?
J'allais répondre.
— Non, non, dit-elle, en riant plus ïort, ne répondez pas, c'est inutile. Je vous connais bien. Je vous ai vu, au Casino. Vous êtes le fils du com+e d'Aprenève, qui est célèbre, qui est ministre. Vous avez une maman, très jolie, très douce, avec l'air triste. Vous ressemblez à votre maman. Pourquoi ne venez-vous plus au Casino?
— Ils m'ennuient, les gens qui sont là. Ils sont mauvais. Ils sont bien habillés joyeux, aimables; en regardant à travers les dessus, on voit, ou on devine, des choses laides, tristes, méchantes, haineuses, noires.
— Fi! Le méchant, c'est vous. Il ne faut pas
juger le monde; est-cig qu'on sait? Mon institutrice, qui est une vieille Allemande, une savante, pas savante du tout, un peu bête même, très bonne, qui me borde mon lit, et me fait dire mes prières, mon institutrice dit toujours qu'il ne faut pas croire du mal des personnes, ni même prendre garde à leurs mauvaises qualités, et qu'on est toujours récompensé, non seulement du bien qu'on leur a fait, du bien aussi qu'on a pensé d'elles. Vous ne savez pas l'histoire du petit garçon qui avait tous les défauts? mais il avait un camarade qui était bossu, et il ne se moquait jamais de lui. Alors, quand il mourut^ il fut reçu au Paradis, malgré tous ses défauts, parce qu'il ne s'était pas moqué de la bosse de son camarade, parce qu'il ne l'avait pas même vue!
Maintenant, le sentier était redevenu étroit. Pourtant je ne marchais pas derrière elle. Nous nous serrions l'un contre l'autre, dans la venelle toujours plus étrécie d'herbes hautes et de roches gazonneuses. Et je ne sentais plus rien, je ne savais plus rien qu'un délice venant d'elle... Je dus m'arrêter. J'allais défaillir. D'une voix qui tremblait — moins qu'eût tremblé la mienne, si j'avais pu parler — elle me dit :
— Ici... n'est-ce pas ?... il faut me laisser. Je suis arrivée. Je ne veux pas que papa vous voie
aujourd'hui, ni mon institutrice. Ils ne savent pas que je suis sortie ce matin. J'ai fait une trop longue promenade, ils sont peut-être éveillés. Allez-vousen vite. Seulement, si vous voulez, vous pourrez revenir, quelquefois, de bonne heure, de très bonne heure, pour empêcher les enfants de dénicher les petits pigeons de mer. Vous pourrez revenir... si vous voulez...
Un peu loin, son visage, ses cheveux, sa robe, étaient comme des choses roses et blondes, de la vie en fleur et en or qui s'éloignait. Elle s'en allait à reculons. « Revenez... si vous voulez... » Le sentier tournant, elle disparaîtrait, elle ne serait même plus un peu loin... Elle prit à pleines mains ses cheveux, et s'enfuit, en me jetant les fougères, les astéries, les chrysoles de sa coiffure. Ah! le froid et glaçant baiser dans ma paume, cette étoile de mer! Laide réalité sous le mensonge lumineux et
j bleu d'un mot. Je jetai l'abominable chose molle.
i Mais j'emportais — les baisant, les baisant, — les
i herbes, les jolies herbes marines, jaunes et vertes,
ù et les coquillages roses, dorés, vermeils, qui
j avaient été mêlés aux cheveux de Myrrhine.
Peu à peu, la préoccupation continue transposa le point où convergeaient tous les efforts de ma pensée. Je l'eus devant moi, sous la fixité de Tattention, oui, devant moi, toujours, le trou noir, le trou ancien, qui avait, peut-être, la forme d'un puits, vieux, délabré.
Obstinément, je me penchais vers son ombre, tâchant de m'y accoutumer, pour voir en elle, enfm.
Il me semblait quelquefois que, par un lent et vague affleurement...
Imaginez un miroir dans une chambre où on a
fermé depuis longtemps toutes les fenêtres, éteint depuis longtemps toutes les bougies. L'œil de l'homme enfermé dans cette chambre, à force de regarder, avec obstination, le miroir, y retrouve, non pas, cela va sans dire, les images qui n'y sont plus, mais, — surtout s'il s'acharne davantage encore, — la faculté constatatrice des images qui y furent. Ce n'est pas le retour, la résurrection d'un reflet même de disparition; c'est, dans l'absence de tout reflet, la réminiscence, avec l'oubli d'avoir vu, d'avoir pu voir. La puissance visionnaire, survivant à l'occasion disparue des images, renouvelle, sinon par la réalité de l'objet, du moins jPar la cause subjective de sa réalisation, la possibilité des reflets évanouis. Et le «regard psychique, rebroussé, reconnaît les empreintes glissantes et furtives des ombres qui passèrent, en la capacité, rénovée et exaspérée par le persistant vouloir, de les avoir vues et retenues...
Est-ce que j'avais oublié miss Myrrhine?
Vers la fin d'un après-midi, comme je passais sur la plage, ma mère, si doucement dolente, appuyée à mon bras de tout le cher poids de sa mélancolie et de sa tendresse, — et cela pesait à peine, comme de la ouate, même tombante, n'est pas lourde et caresse, — une voix, derrière nous, murmura :
— Ce n'est pas bien de ne pas être revenu. Un matin, papa m'a empêchée de sortir. Les enfants des pêcheurs ont pris les petits des pigeons de mer. Si vous aviez été là, ça ne serait pas arrivé. A cause
de VOUS, il y a un pauvre nid vide, dans le rocher.
Nous nous étions retournés, maman et moi. Myrrhine, à côté d'une vieille dame, — Tinstitutrice sans doute — nous regardait, nous souriait un peu tristement, ou avec un effort de paraître un peu triste.
C'était vrai, pour le Casino, elle s'habillait très élégamment, avec trop d'éclat même. Soies écarlates, fauves, dentelles d'argent, dentelles d'or, chapeau à plumes, et, au corsage, sous l'éventail jailé de fanfreluches, un bouquet de beaucoup de jacinthes, de tulipes et de roses, elle était de , toutes les couleurs : on aurait dit d'un splendide ûseau des îles, très rare et très riche. Je crois [u'elle eût été un peu ridicule, si elle n'avait été u jolie. On s'émerveillait d'elle, avec quelque envie le se moquer. Une petite sauvagesse, qui serait :eine, et viendrait quelquefois à Paris, s'habillerait de cette façon. Mais tous les rêves d'aurore, de printemps, de chair en fleur, et de baisers de ciel, s'épanouissaient sur son visage en touffe réelle de vie. Je sentais mon cœur fondre, fondre en miel partout coulant dans mes veines.
Maman dit, un peu gaie :
— Je sais, mademoiselle, mon fils m'a raconté...
Oui, j'avais raconté à maman la promenade matinale au bord de la mer. Elle avait souri en m'écou-
tant. Ce sourire m'avait inquiété. Est-ce que ma mère était bien aise qu'une amourette me divertît d'autres pensées, de pensées que peut-être elle épiait, devinait en moi, et qui peut-être l'inquiétaient, elle?
Mais j'écartai ces idées, je n'avais pas l'esprit à des choses pénibles. Je regardais Myrrhine, j'écoutais maman, celle-ci ajouta :
— Il faut lui pardonner. Il travaille beaucoup et il reste auprès de moi, qui suis seule, parce que M. d'Aprenève est presque toujours retenu à Paris. Mais Arsène m'a dit souvent, très souvent, le plaisir...
— Ob! je lui pardonne, dit Myrrhine, si rouge tout à coup que ce fut comme si le sang d'une blessure en elle lui avait sauté à la face.
Et je vis bien qu'elle serait tombée si elle n'avait empoigné le bras de sa gouvernante.
Ma mère, très doucement, avec moins de plaisir, mais avec plus de tendresse dans la voix :
— Comme vousêtes jolie, mademoiselle? Voulezvous me permettre de vous embrasser?
Myrrhine sauta au cou de maman. J'entendis le bruit de leur baiser. 11 me sembla que c'était le son d'une heure annonciatrice de l'infini bonheur à quelque horloge du Paradis.
Elles marchaient, en causant, devant l'institutrice
et moi. A présent, c'était au bras de Myrrhine que s'appuyait la tendresse dolente de maman. Je les contemplais toutes les deux, je les adorais toutes les deux. J'avais mon cœur dans mes yeux. Mes yeux les aimaient bien plus qu'ils ne les voyaient. Mes deux douceurs, mes deux amours, elles les, joignaient, les mêlaient, en se frôlant, leurs robes, la vive soie printanière de Myrrhine, la languissante soie automnale de ma mère, la soie fiancée, la soie maman. Le duvet de l'espoir nuptial caressait le souvenir du duvet des berceaux...
Depuis un moment, Myrrhine, d'un geste d'écolière qui tend un livre défendu à une camarade, me montrait, derrière elle, sans cesser, très maligne,
,de causer avec maman, son bouquet, jacinthes, tulipes, roses. Pourquoi? je ne comprenais pas.
tEt elle avait dans le bras de petits tressants d'agacement. J'aurais du comprendre. J'étais dans mon
rtort. Tout à coup, définitivement impatientée, elle
[dit vers moi :
— Ah! que je suis folle! j'ai oublié de vous donnerle petit livre queje vousavais promis. Prenez, prenez donc.
Elle avait tiré de sa poche, elle me mit dans la main un tout petit volume, pas relié, flexible. Elle ajouta :
— C'est curieux, qu'il faille donner des livres
aux savants. Ils ne savent donc rien, les savants!
Et elle reprit le brasde maman, un instant laissé, le serrant sous le sien.
Nous passions entre les grandes ombrelles de la plage, enfoncées dans le sable, grises ou rouges, autour des tentesoîi des dames brodent, le long des rigoles de sables où les bébés font des ruisselets d'océan. Je jettai un coup d'œil sur le livre, avant de la fourrer dans ma poche. « Le Langage des Fleurs. » Je compris. L'arrangement des fleurs en bouquet, prémédité depuis longtemps sans doute et chaque jour renouvelé avec des fleurs plus fraîches qui à leur tour peut-être se faneraient en m'attendant, signifiait des choses! Et elle me montrait encore la touffe de roses, de tulipes et de jacinthes. Hélas! je ne savais pas. J'étais un ignorant. Mais j'apprendrais. J'étudierais dans le petit livre.
Pourtant, il y a quelque chose de déplaisant, de tout à fait fâcheux en le fait d'une demoiselle, — oui, oui, demoiselle, et plus du tout fillette, de même que, enfin, je n'étais plus un jeune garçon, mais un homme — d'une demoiselle, pensai-je, qui pas un instant n'hésite à faire de telles avances à quelqu'un quelle a rencontré, un matin, il y a huit jours, à cô.é d'un rocher. Puis, ce n'était pas clair du tout, l'histoire de son père, si riche, seigneur
(l'une île royale; il devait y avoir là-dessous quelque fort laide vérité. L'institutrice m'inquiétait aussi. Les deux ou trois mots qu'elle avait dits, elle les avait dits en français; mais, aisément, on la devinait Allemande ; et une langue parlée avec le sensible accent d'une autre langue, cela ressemble à un mensonge maladroit... Je vous demande un peu à quoi j'allais penser. Il y a des gens qui, toujours, cherchent le mal, même où il n'est pas. J'avais eu cette manie, quand j'étais petit; maman m'en avait presque guéri. Myrrhine avait achevé de m'en guérir, l'autre matin, en me racontant l'histoire du petit garçon qui, bien qu'ayant tous les défauts, fut reçu au paradis parce qu'il n'avait pas fait attention à la bosse de son camarade. Il n'y a pas de bossus. Il n'y a rien de mauvais ni de méchant ni de noir dans le monde. Il y avait ma jeunesse charmée, enthousiaste, tendre, éperdue. Il y avait maman, il y avait Myrrhine, et devant nous, le merveilleux soleil, pareil à celui que ma mère m'avait montré, un jour démon enfance, et derrière nous la musique du Casino joyeusement dansante comme la vie.
Et pourquoi donc n'épouserais-je pas Myrrhine? parce que nous étions si jeunes, parce qu'elle avait seize ans, — je crois que je la vieillissais un peu pour l'épouser plus tôt, — et parce que j'en avais dix-huit? Voilà p-^^î belle raison. Roméo n'était
guère plus vieux que moi, et, quant à Juliette, elle avait un an de moins que Myrrhine. La seule chose qui leur défendît de se marier, — d'ailleurs, ils s'étaient passé de permission, ils avaient joliment bien fait, — c'est que leurs familles étaient brouillées. Les nôtres ne Tétaient pas. Même il pourrait se faire que mon père et celui de Myrrhine trouvassent quelque intérêt à s'allier. L'un, puissant et illustre en France par tant de services rendus à son pays, l'autre, fameux par de lointaines victoires sur la mer, ils pourraient, ensemble, réaliser quelque œuvre universellement belle et utile! C'est à quoi serviraient mes noces avec Myrrhine. Elles serviraient aussi à notre bonheur, — à notre bonheur surtout. Je suivais manière et ma fiancée, qui causaient, amicales. Il y avait devant nous l'éblouissement du soleil dans la mer. Je suivais mes deux chères vers le délicieux et radieux avenir.
Ce cri !
Qui Tavait jeté?
Un cri si aigu, si continu, qu'il semblait la plainte d'un long et minutieux écartèlement !
Je regardai autour de moi. Ma chambre, mon lit aux draps bouleversés, des lambeaux de ma chemise aux ongles de mes deux mains, et le chandelier renversé, dont la bougie, hors de la bobèche, brûlait encore, près de la laine du tapis. Mais, personne, personne, j'étais bien seul.
Qui donc avait crié?
Moi? dans quelque épouvantable songe?
Je tâtai mes tempes, de mes paumes j ce fut comme si j'avais palpé de la glace qui fond; un tremblement froid me descendait de partout, jusqu'aux orteils. Certainement, j'avais eu le cauchemar. J'en étais essoufflé encore. Mais ce n'était rien, ce sont des choses qui arrivent à tout le monde, même à ceux qui ne sont pas inquiets, qui n'ont aucun sujet d'angoisse, qui n'ont pas à savoir ce qui s'est passé derrière eux, dans l'ombre. Le mieux était de me rendormir et de rêver à Myrrhine, à ma chère Myrrhine, oui, de me rendormir et de faire de beaux rêves, si je pouvais...
Le tapis s'enflamma!
Je m'élançai pour l'éteindre. Je n*en eus pas la peine. Nyx, le négrillon, surgi je ne sais d'où, piétinait dessus.
Vraiment, ce fut à peu près comme un petit diable, dans les féeries, jaillissant d'une trappe où l'enfer flambe.
Puis, il sauta sur le lit, s'y assit à croppetons; et il s'était mis la bougie sur le crâne. Elle éclairait, d'une pâleur de cierge, remuée, les draps épars. pareils à un drap de catafalque, déchiré. Mais je ne pus m'empêcher de rire, bien que si plein de peur encore, tant Nyx (car enfin, c'étaix Nyx qui était là, Nyx le petit domestique noir), ressemblait.
avec la lumière sur la tête, au nègre de l'antichambre de notre maison de Courances, à celui qui n'était pas vrai, qui faisait semblant, et Nyx riait aussi, de son rire... non, d'un autre rire, que je ne reconnaissais pas.
— Eh, bien! eh, bien! dis-je, la voix gaie et qui tremblait tout de même, voilà qui est drôle, par exemple; comment es-tu entré, et qu'est-ce que tu fais là?
— Moi?
— Sans doute.
— Qui? Moi?
— Toi, Nyx. Nyx. Il n'y a pas deux Nyx, je suppose.
— Tu as tort de supposer cela. Il y a beaucoup de Nyx, ou, si tu veux, il n'en est qu'un, mais innombrablement divisible et, par suite, universellement présent. Donc, il y en a ici, — microcosme d'ailleurs de sa totalité — une parcelle, soit, oui, c'est possible, sous une forme drôle, parce qu'il faut bien rire dans les ténèbres, pour se donner du courage. Mais tu sais bien que ton négrillon est couché, là-haut; si c'était lui qui eût sauté sur ton lit, il y a beau temps que tu l'aurais chassé à coups de talons; et la preuve que tu es sûr que je ne suis pas lui, c'est que tu viens d'avoir envie de le sonner, de le faire descendre, pour qu'il apporte
beaucoup de flambeaux, ou pour qu'il ouvre la fenêtre au vent du matin, qui écarte les mauvais esprits et les brucolaques. Oh! comme tu voudrais qu'il fît jour.
— Comment sais-tu cela?
— Comment ne le saurais-je point, puisque tu le sais?
— Qui es-tu donc?
— Demande cela à ton image dans l'ombre du puits.
— Oh! tu es?...
— Que je sois moi-même, reflet ou être, l'obscur à-rebours de tout, ça ne te regarde pas, pour le moment. D'où te vient Tinfatuation de penser que le Porteur de l'étoile noire, ou Nyx, la noire Splendeur, — c'est le même, ou c'est la même, — se dérangea pour venir tenir compagnie à tes épouvantes? Mère, sœur et fille des infinies ténèbres, Nys n'est pas une évaporée, comme cette petite Myrrhine qui fait la cour aux garçons, leur montre ses pieds nus, pour les mettre en rut; et Nyx, l'éternel mal, n'aime que Baubô, l'éternelle laideur. Ce sera, dans les funérailles de toute la lumière, le noir et définitif hymen! En attendant, je ne suis, de Nyx, que l'infiniment petite étincelle sombre qui t'en fut innée. Je suis ta part de ténèbres et de haine! tu te considères et tu écoutes ton âme de
^ni
nuit. Et lu ne Tignores pas, puisque tu ne t'es pas étonné un seul instant de m'entendre te parler, silencieusement, — car ma voix ne fait point de bruit, et d'ailleurs, je ne suis pas où tu feins de me voir, je ne suis pas devant toi, étant dans toi, — te parler silencieusement, avec l'accent même de ta conscience. Tu essayes de m'extérioriser, de l'extérioriser, pour avoir, comme on dit, avec qui faire la conversation, et surtout parce que le monologue ne te réserverait aucune excuse de discussion; tu te divises, pour être moins horrible en celle de tes deux moitiés qui fait semblant de croire qu'elle voudrait bien être innocente et purement tendre et angéliquement passionnée. Malin! ça ne prend pas. Il y a quelqu'un (c'est peut-être celui ou celle de qui tu portes, en ton for, une sombre étincelle, ou l'Autre, Tantique vainqueur, qui sera vaincu), il y a quelqu'un qui ne se laisse pas prendre aux hypocrisies de la dualité. Non seulement je suis en toi, mais je suis toi-même, tout toi-même; et si je te fais peur, c'est que tu es effrayant.
Je poussai un long et désolé soupir! Nyx reprit : — Mais, si cela te plaît, si cela t'est plus commode, causons. Où en étais-tu de tes trouvailles, quand tu as crié? Car, ne te fais pas d'illusion, tu n'as pas eu le cauchemar, tu ne dormais pas. Tu cherchais dans les ténèbres de tes oublis; comme
une fois, tout petit, appelé par une plainte nocturne rythmée en chute de deux larmes, tu traversas le jardin, le verger, et tournas autour des mares jusque vers le puits, vers le puits en ruine. Et, tout à l'heure, tu étais sur le point de savoir, comme jadis tu trouvas le crapaud dans Teau noire parmi la margelle éboulée, — le crapaud, la hideur initiale et impérissable, Baubô que, du fonds de toi, j'aime d'une part de mon universel amour pour elle. Mais, sur le point de savoir, tu as eu peur, et tu as crié !
— C'est vrai!
— Lâche ! pourquoi veux-tu, si tu n'oses? Efforcetoi, efforçons-nous. Cherchons. Viens.
— Oui! oui! dis-je, haletant.
— Qu'avais-tu déjà vu, avant de crier? Récapitule les détestables trésors ramassés, fais les entrer fortement, profondément, dans ta mémoire, pour que ta lâcheté ne puisse jamais plus avoir le prétexte de ne s'en point souvenir. Oui, d'abord, tu as pénétré, avec la lampe obscure de la cécité, de la cécité qui verra pourtant, qui va voir dans ce qui te semblait du néant, dans le trou du passé. Tu te reconnaissais, souffreteux, dans la chambre pleine d'une odeur de drogues, tendant la main, hors du lit, vers des choses malpropres, qu'on avait laissées là; et, si on ne les avait pas laissées, tu te
levais de ton petit lit, tu allais, à tâtons, sans bruit, de peur d'éveiller la garde-malade, pour les chercher, pour les trouver, comme tu étais allé vers la bête basse et pustuleuse. On te rattrapait, on te lavait dans de Teau fraîche, on te frottait avec de la toile blanche, mais toi, tu voyais des bêtes dans Teau, des bêtes noires et furtives comme des têtards, et tu pleurais de ne pas pouvoir les prendre, avec tes petites mains, et, dès qu'on t'avait essuyé, tu tâtais le linge, dans l'espoir d'y trouver, écrasées, les bêtes vilaines.
— Oui! oui! c'était horrible.
— Et délicieux, n'est-ce pas? On ne sait point comme c'est effroyablement doux, l'ombre du clair, le sale du propre. Et la mémoire te revenait. Tu traversais des pays de soleil et de musique, avec ta mère toute en soie.
— Maman...
— Tu n'écoutais pas la musique, tu ne faisais pas attention au soleil, ni à la claire soie de ta mère.
— Si!
— Je te dis que non. Tu sais bien que non. Rappelle-toi! Un jour, sur la robe de^ ta mère, tu as trouvé une chenille, et tu as pleuré de rage, parce qu'on voulait la prendre, l'écarter, la jeter.
Puis, tu te souvenais, toujours plus clairement; tu te voyais dans une chambre toute blanche, dont la fenêtre ouvrait sur un jardin.
— Chez le docteur Lecauchois.
— Pas chez lui. Il venait tous les jours. Ce n'était pas chez lui. C'était chez...
— Tais-toi!
— Chez les fous. Tu t'es rappelé, tu t'es rappelé ! Si on te laissait un instant, tu sortais dans les couloirs, tout seul...
— Avec Nyx !
— Ah ! ah ! tu es drôle !
— Avec Nyx, le petit domestique, qu'on avait conduit dans la maison de santé parce qu'il m'aimait bien, et pour qu'il me divertît.
— Non. Avec moi. Le petit nègre, c'est le prétexte que tu m'offres, — que tu te donnes. Tu étais seul. Tu ouvrais les portes des chambres, des infirmeries, des cuisines; regardant, tâtant, humant; tu entrais, tu retournais les oreillers, tu respirais les flacons de pharmacie, tu aimais dans les buffets le remugle des viandes, et, quelquefois, le soir, on te retrouvait dans la chambre de la vieille religieuse, caché, et la guettant, au moment où elle mettait son genou sur le bord sale du lit!
— Ce n'est pas vrai !
— C'est vrai. Pourquoi te mens-tu à toi-même? Tu sais bien que c'est vrai. Et quand on t'avait ramené dans ta chambre, et enfermé, seul, alors, pris de fièvre et de délire, tu voyais, autour de toi, de beaucoup de puits ouverts, de beaucoup de puits en ruine, sortir, monter, s'approcher, en se multipliant, des crapauds, des crapauds, des crapauds encore, qui pour arriver jusqu'à ton chevet grimpaient à des lettres d'alphabet!
— Mon Dieu !
— Et tous les crapauds étaient enfin sur ton lit, et ils se mettaient debout, et ils te complimentaient par des saluts, et pour te faire plaisir, ils te baisaient avec leurs baves.
— J'étais fou !
— Tu étais fou. Certainement, tu étais fou.
— Et je le suis encore?
— Non.
— Si.
— Non, te dis-je.
— Mais, un jour, je le redeviendrai.
— Sans doute.
— C'est épouvantable.
— Tu devrais te réjouir.
— Pourquoi?
— Tu devrais te réjouir. A quoi te servirait la raison, sinon à te conseiller de choisir entre les
êtres et les choses, pour le ravissement de tes yeux ou de ton cœur, ceux et celles qui sont le moins éloignés des exigences de Tillusion humaine? Elle te conseillerait de te tromper. Toi, tu ne veux pas être dupe, tu veux savoir de quelle ombre est fait ce qui brille, quelle amertume il y a en toute douceur, et le mal du bien.
— Ah ! je le veux !
— Et tu le voulais, même enfant, même malade. C'est pourquoi Nyx te parle et te remercie. Oh! la belle parure que tu amasses pour Baubô ma fiancée.
— Mais c'était si affreux de me rappeler que j'avais été fou, c'était si affreux de me voir fou... que j'ai crié!
— Ce n'est pas pour cela que tu as crié.
— Tu as raison! je me souvenais de choses bien plus horribles. Je me souvenais d'avoir, ouvrant les yeux à demi, feignant de dormir encore, vu papa,vu mon père prendre sur ses genoux la petite servante qui veillait à mon chevet. C'est pour ça que j'ai crié!
— Ce n'est pas pour ça.
— J'avais vu M. Lecauchois écarter le drap de mon lit... C'est pour ça que j'ai crié.
— Ce n'est pas pour ça. Tu as crié, après avoir longtemps fermé de tes deux mains ta bouche, tu
as crié à cause d'une petite lueur tout à coup reconnue, d'une petite lueur ronde, fixe, que tu avais déjà vue, une ou deux fois, quand tu étais tout enfant, et que tu as souvent revue quand tu étais malade, à cause d'une petite lueur ronde, semblable à l'œil du crapaud dans le puits, à l'œil de ma chère Baubô.
— Je te dis que si. Et tu sais bien que c'est vrai, tu sais bien que tout ton besoin de savoir s'acharne în ton obstination vers cette lueur ronde, pareille
une espèce d'œil.
— Maman ! maman !
— Eh! oui, il s'agit de ta mère, de ta maman toute en soie. C'est pourquoi tu as crié. C'est pour-
[uoi tu n'auras ni trêve ni somme, tant que tu [ne sauras point ce que c'était que cette rondeur îlaire qui ressemble à un œil souterrain ou à un trou vers le fond d'un vertigineux mystère. Va, tout est toujours, partout, la même chose. Tout je résume, ici-bas, et — tu verras, tu verras, — lans le monde intra ou supra-terrestre, en quelque [chose en forme de puits, où il y a, au fond, quelque [chose en forme de crapaud qui écarquille un œil. [Mais regarde donc encore, dans ta sombre mémoire, iregarde, regardons mieux.
— Ah! ah! ah! ah!
— Oui, c'est 1res drôle.
— Ah! ah! ah! ah!
— Ris, ris encore.
— Suis-je bête!
— Parbleu !
— Autour de cette clarté, qui m'attirait, qui m'effrayait, je vois maintenant...
— Un visage.
— Un visage d'homme. La lueur ronde, c'est un lorgnon, un monocle. Il n'y a rien d'effrayant à cela.
— Tu crois?
— Je... oui. oui... je crois...
— Tu crois tout le contraire! C'est ce visage surtout qui t'alarme et t'épouvante, et te charme. Tu mourras si tu n'apprends pas de quel homme il était, il est la face ou le masque. Qui est-il, cet homme? Cherche, cherche.
— Non.
— Pourquoi dis-tu non, puisque tu cherches en effet?
— C'est vrai. Malgré moi.
— Excuse. Cherche-le, retrouve-le, dans autrefois.
— A présent, il a une vieille bouche, pâle, où il manque des dents.
— A présent? dis-tu? Tu l'avais donc vu avant le moment où tu le revois?
— Oui. Il me semble. Il était, je crois, plus
jeune. A présent, il rit avec une bouche où il manque des dents.
— Tu as peur, parce qu'il rit?
— J'avais peur, et j'ai peur.
— Tu voudrais savoir pourquoi il riait, pourquoi il rit?
— Je ne pourrai pas le savoir. Comment le pour rais-je !
— Ecoute. Il est près de ta maman?
— Non!
— Tout près d'elle.
— Oui, près de maman, il lui parle... il lui dit...
— Qaoi?
— Je ne peux pas entendre.
— Si fait, tu l'entends rire.
— Je l'entends rire, mais je ne l'entends pas parler.
— Il faut pourtant que tu saches...
— Il le faut ! il le faut !
— Alors, puisque tes souvenirs, même dans la lucidité du vouloir exaspéré, ne te renseignent pas assez... tu devrais t'informer...
— Oui... je m'informerai... je demanderai au docteur.
— Bête! est-ce que tu crois qu'il te dira les choses comme elles furent? Il doit être mêlé à toute cette histoire de l'homme inconnu qui t'obsède avec le
regard de son lorgnon; il a certainement intérêt à ce que tu n'apprennes pas la vérité. Puis, est-ce que tu as confiance en M. Lecauchois?
— Pas trop.
— Si l'on cherchait bien derrière sa bonhomie. ..
— On trouverait peut-être...
— Sûrement!
— Je chercherai. Mais je puis demander à papa?
— Bon! voilà une belle idée; ton père aura des raisons pour te tromper. Est-ce que tu ne t'es jamais adressé des questions à propos de ton père?
— Jamais.
— Hypocrite! Les d'Aprenève étaient une famille ruinée. Comment se fait-il que ton père soit si riche? Il lui a fallu une grande fortune pour s'élever où il est monté. Car enfin, tu le sais bien^ il n'a pas une très haute intelligence. Ses discours...
— Je Tai surpris qui copiait dans un livre !
— Tu vois bien. En réalité, la seule personne qui pourrait tout te dire, c'est...
— Je ne veux pas!
— C'est...
— Je ne veux pas!
— C'est ta mère. Il la regardait, le lorgnon du visage de l'homme. Le mystère est en elle, est d'elle. Interroge-la.
— Maman!
— Alors tu ne veux pas savoir?
— Je mourrai, si je ne sais pas...
— Interroge-la.
— Oui, plus tard, un jour.
— Tout de suite. Cette nuit.
— Ah! chère maman toute en soie...
— Avec une tache dessus.
— Je veux dormir, je ne veux plus penser.
— Cette tache, qu'est-ce que ça peut être?
— Ah! mon Dieu! mon Dieu!
— Va voir.
— C'est impossible.
— Voir.
— Qu'est-ce que je lui dirai?
— Tu lui diras : « Avoue! »
— Mais, si je monte chez elle, papa m'enten* dra?
— Il est à Paris, tu le sais bien.
— Le docteur m'entendra.
— Tu sais bien qu'il est au lit avec la femme de chambre.
— Mais, maman, elle dort, elle sera épouvantée.
— Justement. Éveillée en sursaut, et à demi folle de peur, elle ne pourra pas mentir, elle te dira tout, elle te dira ce que c'était que l'homme avec le lorgnon, qui lui prenait la main.
— Oui, oui, il lui prenait la main! je ne me
rappelle pas quand. Il lui prenait la main. Savoir... savoir... Oh! si c'était trop horrible...
— Eh! bien, les chercheurs d'or se plaignent-ils qu'il y ait trop d'or dans la mine?
— Trouver l'or, l'or noir!
— L'or infâme !
— Oui!
— Allons.
— Nyx! Nyx! pourquoi t*es-tu levé? pourquoi est- tu descendu du lit? pourquoi me fais-tu sigue de te suivre?
— Je ne me suis pas levé, je ne suis pas descendu du lit, je ne t'ai pas fait signe de me suivre, puisque je n'existe point.
— Qui donc est là, devant moi?
— Toi.
— Qui me prend la main, pour faire tourner le bouton de la porte?
— Toi. Et la bougie, qui n'était pas sur ma tête, que tu avais remise toi-même sur la table, c'est toi qui l'as prise, pour y voir clair dans Tescalier.
— Je monte derrière toi.
— Tu te suis.
— Attends!
— La volonté te devance.
— Redescendons! redescendons!
Ta volonté ne veut pas.
— Oh! que dira ma mère, lorsque...
— Ne t'inquiète pas de cela. Elle parlera. Tuiauras. Ce sera horrible.
— Vile! vite! vite!
Je montai encore. Le chandelier avait glissé de la main, la bougie s'éteignit. Les ténèbres, les ^nèbres, seules et noires. Je cherchai pour m'en soutenir, pour m'en guider, l'épaule ou la tête de Nyx dans les toutes noires ténèbres. Je ne trouvai rien, Nyx n'était plus là, n'y avait jamais été. Le pied me manqua, je dégringolai, je heurtai du front, rudement, bruyamment, la porte de la chambre où dormait ma mère.
Quoi! elle ne dormait pas? Pourquoi ne dormaitelle pas?
Elle ouvrit tout de suite, sous une lampe qui baignait de douce clarté son pâle et long vêtement.
— Tu es là? dit-elle. Je t'entendais parler. On aurait dit que tu parlais avec quelqu'un; j'allais descendre pour te demander si tu étais malade, pour te soigner, mon bien-aimé chéri !
Elle me serrait contre elle, elle m'embrassait. J'avais dans les cheveux et sur le cou le soulfle de sa chère âme tendre. Je bondis en arrière, je criai :
— Il faut que je sache. Parle. Dis-moi. Cet
homme qui venait, quelquefois, quand j'étais tout petit, cet homme qui te prenait les mains, quand j'étais malade, quand j'étais fou, qui était-ce?
Maman avait reculé.
Elle était si blanche et si blême en son vêtement qui fut livide, en son long vêtement pareil à un suaire, sous la lampe, et si haute, les bras dressés, que ce fut comme si, l'ayant tuée, je voyais son spectre m'apparaître.
— Oh ! oh ! oh ! oh! Qu'est-ce que tu as?... Comment se fait-il... Qui t'a dit... Qui a pu te dire?...
Moi, en mon abominable rage :
— Tu parleras. Ça ne peut pas durer comme çà. Je souffre plus qu'en agonie, depuis longtemps. Il faut que je sache, que je sache.
Est-ce que je Tavais menacée ? est-ce que je l'avais frappée ? la lampe tomba, roula, ne fut plus. Une lueur d'aube s'insinua par la vague fenêtre, entre les rideaux, et je vis, à peine, je vis, — après avoir entendu un soupir qui semblait le soupir de la mort d'une âme, — je vis maman tressaillir toute, fléchir, tomber, n'être plus qu'une chose de soie pâle sur le tapis, ainsi qu'une robe douce qui a glissé du mur...
Je m'enfuis comme après un crime. Oh! quel crime en effet. Maman ! ma chère maman ! J'aurais dû rester près d'elle, la relever, la secourir, lui demander pardon. Non, il m'eût été impossible de supporter le reproche de ses yeux rouverts. Quelle parole m'eût-elle dite? Cette parole m'aurait été d'autant plus terrible qu'elle eût été douce, je le savais bien. Je fuyais, je descendais l'escalier, la main glissant à la rampe, « Venez ! venez ! Docteur! tout le monde! Levez-vous! tous! Maman! » Quand je me trouvai devant la porte de ma chambre, déjà des bruits d'éveil et de paroles confuses
peuplaient le silence de la maison. On se préparait à descendre. Tout le monde, au haut de Tescalier encore obscur, allait paraître, se pencher sous des abat-jour de lampes levées, et Ton me verrait sans doute, on me demanderait : « Qu'est-ce qu'il y a? C'est vous qui avez appelé ? qu'y a-t-il ? » Est-ce que je pourrais répondre, moi, que j'avais outragé ma mère, que je lui avais fait peur, qu'elle était tombée sur le tapis, à cause de la peur que je lui faisais, comme une douce loque? Il fallait rentrer dans ma chambre, dans le sombre chezmoi des songes et des terreurs, — me cacher dans ma solitaire épouvante.
Mais je n'osais pas pousser la porte.
S'il était revenu, Nyx ? S'il m'attendait, assis à croppelons sur mon lit, avec, au-dessus de la tête, l'espèce de cierge qui change les draps en linceul?
Non, je savais bien que Nyx n'était pas dans ma chambre; que, en ce moment, le vrai Nyx descendait avec les autres domestiques, face de pantin noir, burlesque et nulle. Mais j'avais peur de la part de moi, du moi-même que j'avais été, cette nuit, en mon lucide effroi, et que j'allais peut-être redevenir...
On parlait! on approchait! Il fallait disparaître! j'entrai.
J'étais dans l'ombre parfaite. Les volets, très
épais, étaient bien clos. Je ne voyais rien. J'entendais, montant de loin, le murmurant grondement de la mer. Et ce me fut une grande paix de me trouver en ces intenses ténèbres, il me semblait que, à Técart du jour par qui tout se révèle, j'étais sauvé, non seulement de crimes futurs, mais même du crime accompli. Cette ombre m'isolait de tout. Et il y avait une nuit plus profonde encore que celle-ci ; la nuit où Ton descend par le tombeau. Je pensais à cette nuit délicieusement profonde, jalouse, infrangible. Là ne veille pas la Mauvaise Pensée, il n'y a pas de cauchemar dans la mort. C'est la nuit où la Nuit elle-même ne pénètre pas. Nyx ne vient pas s'asseoir sur le linceul, au pied de la bière. Hélas ! je ne pouvais me le nier à moi-même, désormais : par quelque instinct personnel, ou par quelque fatalité de race, il y avait, en moi, un rêve de mal, qui exigeait la réalisation, et, toujours se réaliserait en douleur. Quel forfait ne commettrais-je point, quel désespoir ne subirais-je point, puisque déjà j'avais été capable de faire à maman, à ma chère maman toute en soie... j'allais penser : du mal... je pensai, puérilement : du bobo... Réminiscence de jours enfantins. C'était la parole que maman m'avait dite en me montrant le crapaud noir de l'alphabet, et c'était presque, — coïncidence
dont je frissonnai — Baubô, Téternelle hideur qui pleure d'amour vers le mal éternel, vers Nyx! Oh! entrer, pour toujours, dans les ténèbres où il n'y a même plus de laideur ni d'ombre.
Je ne voulais pas entendre les bruits qui venaient de l'escalier; je ne voulais pas m'imaginer que maman, peut-être, se montrerait aussi, me tendant ses chères mains pardonneuses. J'avais l'efïroi du pardon. Le pardon, sans doute, est horrible au mal, comme Taube effare la nuit . Je ne désirais que le Rien. Le Rien. Tout à fait. Toujours. Je me rappelai, presque sans penser pourtant, que, sur un rayon de la bibliothèque, près de mon lit, il y avait un stylet très joli, en argent, bibelot aimable et sinistre, lame acérée, avec, pour cime, une tête de mort finement ouvrée, un stylet dont souvent j'avais coupé les pages de tant de livres, de tant de livres de mystère et de rêve obscur, de science mauvaise. L'image me vint de toute la lame entrée dans mon cœur, jusqu'à la tête de mort, qui, seule, resterait hors de la chair, le sang, aux trous des yeux, lui mettant des prunelles rouges. A tâtons, je cherchai la bibliothèque, palpant vainement l'ombre de la chambre avec les déjà meurtrières mains de mon vouloir plus profondément obscur...
Je fus ébloui!
Tout un univers de clarté et de joie entrait en
tout moi-même comme par la trouée de la secousse jetournée d'un éclat de rire qui s'enfuit. m Qui avait ri?
L'aurore?... Quelqu'un?
Sans doute un coup de vent marin avait écarté les volets et les battants delà fenêtre; le clair infini matinal se ruait dans la chambre. Du bleu, du rose, du frais, de l'air frémissant et vaste! Je voyais, j'aspirais l'enfance de la vie universelle, et mon adolescence s'en épanouissait, éperdument I ravie ! Il y avait devant moi, de pente en pente, une glissée brumeuse et fine, ici accrochée aux tamarins, là fluante le long des roches blanches, plus loin rebroussée d'une villa de lilas et de roses, plus loin encore s'étalant sur le lisse du sable jusqu'à la mer, jusqu'à l'immense mer douce aux vagues répandues en nappe plissée à petits plis gris perle et çà et là illuminée d'une pénétrante caresse de soleil levant. Et à travers le clair brouillard s'élançait, vers Téclosion du jour, une mouette aux ailes vives, avec un cri, alouette blanche du jeune rêve de la mer.
Mon âme la suivit, mouette, alouette aussi, après tant d'ombre.
Ce n'était pas vrai, la nuit aux cauchemars atroces, ce n'était pas vrai, Nyx, ni les mauvaises pensées rôdeuses dans les ténèbres. Je ne voulais
plus rien savoir que la beauté, que la bonté de vivre. Merci, clair vent auroral qui ouvris dans ma chambre une fenêtre de clarté renaissante et en mes sombres funérailles nocturnes une fenêtre de joie.
Je baissai les yeux.
Sur le rebord de ma croisée (ma chambre, je l'ai dit, était au rez-de-chaussée, une route passait devant), il y avait des fleurs, des roses, des jacinthes, des anémones d'été, quelques œillets, des pervenches avec des boutons d'or ; fleurs en une courbe précise, comme volontaire, fleurs ainsi disposées exprès. Ce n'était pas le vent qui les avaient mises là! Le vent, ce matin, n'était pas né encore. Il n'y avait que l'air immobilemenl diaphane et infini. Qui donc les avait apportées? Je me souvins d'un éclat de rire qui s'enfuit.
Est ce qu'un passant, un passant ami, une passante levée en même temps que l'aube, aube ellemême, est-ce que Myrrhine, — je ne l'avais pa{| vue depuis plusieurs jours, méchant songeur sauvage, — avait écarté les volets, mis là ces fleurs] ouvert la fenêtre, et fui, en riant?
Je regardai de plus près les couleurs épanouieil au rebord de la croisée. Je sentis, éclos commd elles, à mes lèvres un sourire qui me venait du l'âme! J^. ne me bornais plus à regarder, je lisais oui, je lisais. Car j'avais étudié dans le petit livn
que m'avait remis Myrrhine, étudié, avec beaucoup de soin non seulement les explications imprimées à côté des images de fleurs, mais celles que Myrrhine avait ajoutées de sa main. Je lisais. Sur la page de pierre, les signes fleuris disaient : « Absence. Pourquoi? toujours pensée. Jamais adieu. Bientôt? » Je m'accoudais à la fenêtre, je touchais, je baisais, sans le déranger, le frais verbe odorant. Un instant? je voulus grouper les fleurs en une tendre réponse. Il eût suffi de changer de place une ou deux jacinthes, trois pervenches, et une rose moussue, pour qu'on pût lire : « Retour. Pensée toujours. Jamais tristesse. Vous êtes venue, je viens! » Mais j'aimais mieux adorer la demande, que lui répondre. Ma réponse serait un agenouillement vers de chères petites mains virginales et franches, éperdument serrées; et, les noires chimères évanouies, je pris les fleurs à pleines paumes heureuses, et j'aspirais en leur aimante touffe qui était comme le printemps fiancé à ma jeunesse, la tendresse de Myrrhine, le pardon de maman et tout l'éblouissant matin ingénu de la vie.
Mais Taffreuse pensée, l'exigeant et incessant besoin de savoir était en moi. Je rôdais, inquiet, par la maison. Si ma mère m'avait souri, j'aurais peut-être trouvé le courage de me jeter à ses pieds, de lui prendre, entre mes mains repentantes, ses chers genoux de soie, et de lui demander pardon de la nuit horrible.
Elle ne me souriait pas. En me regardant, elle avait, dans les yeux, sur les lèvres, une tristesse si craintive, que j'avais peur de la redoubler en m'excusant de Tavoir causée; je remettais l'aveu de mon repentir, en la peur que maman n'éprou-
vât une nouvelle angoisse à consoler la mienne. Mon père était arrivé de Paris. Lui avait-on écrit de revenir à la hâte? oui, sans doute.
1^ Il m'embrassa, sans joie, me sembla-t-il; et les regards du docteur allaient de mon père à moi, avec un air de me désigner, de dire : « Voyez... »
La vie, dans la villa au bord de la mer, redevintelle pareille à ce qu'elle était naguère? oh! non, pas pareille. Il s'était passé quelque chose qui, profondément, avait tout changé. Les repas étaient silen-
I cieux, silencieuses les promenades. Jamais maman ne me parlait de Myrrhine. Une gène était sur nous, entre nous, toujours. On ne considérait donc pas comme une simple folie d'enfant, comme un cauchemar continué en somnambulisme, mon algarade nocturne? Mais, alors, ce n'était pas sans raison que j'avais voulu savoir? Il y avait, véritablement, quelque chose qu'on aurait voulu me cacher? et c'était donc bien effrayant, ce que j'ignorais, pour qu'on s'alarmât à ce point parce que j'avais voulu l'apprendre ?
Un soir, comme j'entrais lentement, sans bruit, dans le salon où mon père, ma mère et le docteur se tenaient devant la table de whist, ainsi qu'ils avaient coutume avant le thé, je vis qu'ils ne jouaient pas; les cartes, qui leur étaient peut-être tombées des mains, gisaient sur le tapis vert en un désordre
qui n'était pas celui du jeu. Et, les têtes Tune vers Tautre inclinées, ils se parlaient tout bas. En me voyant, ils reprirent leurs caries, se mirent à jouer, baissant très vite le front, pas assez vite pour que je n'eusse vu la face si douloureusemsnt blême de ma mère, l'air furieux et menaçant de M. Lechauchois et, au bord des yeux de mon père, deux larmes, deux grosses larmes, qu'il essuya du revers de la main, en criant d'une belle humeur de bon joueur qui a perdu : « Vous avec le trick, docteur ! »
Mon père avait pleuré! mon père, si grand, si bon, si justement illustre ! pleuré, à cause de moi? oui, oui, à cause de moi, j'en était sûr !
Ah! j'aurais voulu me précipiter dans ses bras. Je n'osais pas. Il m'aurait repoussé peut-être, il aurait bien fait de me repousser. Mais qu'est-ce que c'était donc, qu'est-ce que c'était, la chose, la chose inconnue, si épouvantable que mon père pleurait rien qu'à la penséeque je cherchais à la connaître? Et justement par l'énormité de l'horreur probable s'accroissait mon envie de la surpendre.
Sous les regards de mes parents, du docteur, des domestiques, de Nyx lui-même, ce presque singe avec son imbécile sourire peinturé de sang noir, — regards tendres ou sévères, tous si attentifs, et inquiets... est-ce qu'on croyait que j'allais devenir... redevenir fou? — j'errais d'étage
en étage, dès le matin, et tout le jour, et la nuit aussi^ furetant. Espérais-je donc trouver quelque objet révélateur, sous un meuble, derrière le piano, entre la glace et le mur, ou dans un panier à ouvrage? Oui, la Maison devait savoir le Secret. Ceux qui vivaient dans cette maison, et en qui était le secret, avaient dû en laisser, çà ou là, quelque trace. Ils avaient dû en parler entre eux, de ce mystère, du mystère si horrible sans doute... Maman, autrefois, m'avait conté un conte où un très vieil écho, qu'on croyait depuis bien longtemps sans mémoire et muet, se mettait à parler tout à coup et dénonçait le coupable !
Un fois, brusquement survenu, — j'avais, exprès, de ces soudainetés d'intrusion, — je surpris ma mèfe refermant très vite le tiroir d'un tout mignon bonheur-du-jour en bois de Portugal; et je vis une petite clé d'or glissée dans le corsage, entre deux boutons.
C'était, peut-être, là, dans ce tiroir, qu'il était, le Secret! Oui, il était là ! Je retins un geste d'enfoncer, d'un coup de poing, le meuble. A force de guet, d'affût, j'étais devenu, en apparence, modéré, patient, rusé, comme les vieux chasseurs. Il ne fallait pas se hâter. Il fallait prendre son temps. Je m'emparerais de la clé, par quelque adresse, ou bien j'ouvrirais, sans clé, le meuble, par quelque
invention, un jour que je serais seul dans le boudoir. Mais si ma mère choisissait, pour ce qu'elle dérobait là, quelque autre cachette? non, cela n'était pas à craindre, pour le moment du moins. Elle ne m'avait point vu la voir. Et je me donnai bien garde, le soir de ce jour, le jour suivant, de revenir dans le boudoir, même de jamais, dans mes allées et venues sournoises, m'arrèter à l'étage où était le boudoir. Il ne fallait pas qu'on crût que je m'inquiétais de cette pièce, du meuble qu'il y avait dans cette pièce. Il était d'autant plus difficile de ne pas éveiller les soupçons, que j'étais un surveilleur surveillé. Je compris qu'il fallait donner confiance en affectant un air libéré de tous soucis. Oui, oui, j'avais eu de maussades pensées, lesquelles? n'importe; mais, maintenant, j'étais un franc jeune garçon, qui est content, qui aime à rire, qui aime à jouer, comme lorsqu'il était tout petit. Il m'arrivait, en manière de plaisanterie tendre, de m'asseoir, — un homme ! et qui pesait ! — sur les genoux de maman. J'aurais voulu qu'elle m'embrassât, me caressât, me dodelinât ainsi que jadis. Si elle la gardait dans son corsage, j'aurais pu lui voler la clé ! Mais, toujours douce, maman était moins câline. Et elle me regardait si plaintivement (sans jamais me rappeler la sinistre nuit où je l'avais meurtrie, sans jamais dire une parole révélant qu'elle s'en
souvînt elle-même), si plaintivement, et si miséricordieusement, que j'avais pitié d'elle et de moi... Hélas! je l'aimais tant, tant, tant, ma mère chérie, ma mérette, ma maman toute en soie, qui me disait autrefois sur la terrasse de Courances, claire de soleil et vibrante des pierreries ailées de la volière, qu'il n'y a pas de corbeaux, qu'il n'y a rien de noir, et qui, me prenant par la main, dansait en rond avec moi dans la joie lumineuse de la vie. Oh! comme j'aurais voulu ne penser qu'à l'aimer. J'aurais voulu, aussi, lui avouer que j'aimais Myrrhine, lui parler longtemps de Myrrhine, lui raconter le conte de mon amour, aussi joli que les beaux contes dont elle me charmait jadis.
Une fois je m'enhardis. Je m'assis à côté d'elle, le plus près possible, je prenais ses mains, les laissais, je mis ma tête sur son épaule, je commençais de lui parler tout bas, tout bas. Je l'embrassais, je la serrais... Elle ne portait plus la clé dans son corsage !
Elle s'était donc défiée. Elle avait deviné que je voulais voir ce qu'il y avait dans le tiroir du bonheur-du-jour? Imbécile! j'avais trop tardé. J'aurais dû briser le meuble, dès mon premier soupçon; il était peut-être trop tard maintenant? Le tiroir était peut-être vide? Non, quelque chose me disait que, là, dans ce meuble délicat, dans cette
joliesse, parmi le velours parfumé, il y avait encore TalTreuse chose désirée, désirée... toute noire.
— Baubô!
Qui avait parlé?
J'étais seul. Je poussai toute large la porte en-
tr'ouverte. Nyx dégringolait Tescalier. Je haussai Tépaule...
Comment faire pour ouvrir, sans clé, le petit secrétaire? renfoncer? chose facile. Mais les gens de la maison qui allaient, venaient, entraient à tout instant dans le boudoir où ma mère recevait les visites, me surprendraient peut-être. Comment «xpliquerais-je?... Et, cependant , il fallait que s'accomplît mon désir, mon irrésistible envie, mon implacable instinct. (Hélas! hélas! ah! hélas! pourquoi étais-je ainsi?) Je ne savais quoi, entre deux petites planches légères, était l'unique point où convergeaient toutes les énergies de ma vitalité.
Un soir, dans l'escalier peu éclairé, comme je quittais la salle où mon père et ma mère achevaient de dîner:
— Allons!
— Quoi?
— Allons! te dis-je.
— Demain!
— Ou après-demain, n'est-ce pas?
— Il n'est pas assez tard.
— Le moment est bon, ils causent, ils ne s'occupent pas de toi.
— Le bruit les avertira.
— Il n'y aura pas besoin de faire de bruit.
— Alors, de quelle façon?
— Ta clé, à toi.
— Quelle clé?
É — Celle de ta bibliothèque.
B — En effet, je crois, presque pareille à Tautre. H — Et tu l'as mise dans ta poche, il y a deux jours, exprès.
— Pas exprès !
— Exprès.
— Mais dans l'obscurité, je ne pourrai pas.
— Tu passes devant ta chambre. La petite lampe de la table de travail est allumée.
I — Comment serait-elle allumée déjà? Je n'ai pas donné Tordre.
— Tu Tas allumée toi-même, afant de monter à table.
~ Non.
— Pour la prendre en passant. Maintenant, va.
— Je n'ose pas.
— Va !
— Je ne peux pas.
— Va donc! dit Nyx.
Je traversais, avec tant de précautions, le vestibule, la main devant la flamme baissée de la petite lampe. Tout le silence, non seulement de la maison, mais, me semblait-il, de toute la terre, m'enveloppait, me suivait. Sans doute, chaque fois qu'un homme va accomplir quelque chose de décisif, ce n'est pas seulement l'immédiat environnement de son être qui l'épie, qui l'accompagne vers l'irrémédiable, mais l'universalité de la vie, attentive, — parce que la même chose peut arriver à toute existence humaine! et c'est le guet de la future expérience.
J'avançais toujours plus lentement. La porte du boudoir n'était pas fermée. Je levai la lampe. Ah! le joli réduit de grâce et de charme! il y avait des luisances d'étoffes soyeuses et des brumes de dentelles, dans des coins de blancheur ; une drôlerie de bibelot, japonaiserie vive d'un lézard d'or au col d'un fin vase bleuté, égayait la diaphane pénombre où s'allument, d'étagère en étagère, des échos d'étincelle ! Et il y avait tant de douceur éparse que c'était comme si j'avais marché dans la présence vaporisée de maman toute en soie.
Une seule idée : celle du Secret dans le tiroir clos, je traversai la chambre, j'étais près du meuble...
Derrière moi se plaignit un soupir. Toutes les plaintes de tant d'âmes haletaient dans ce soupir redoublé, toujours redoublé, toutes les plaintes de toutes les mères...
Je le savais bien que c'était maman, derrière moi, qui avait soupiré.
;,. Je me retournai.
* — Ah! méchant! méchant! dit-elle sans colère.
C'était épouvantable, — et délicieux aussi — de la voir si exquisement douloureuse, si pâle, les cheveux déroulés en l'adorable soie fluante de son désespoir résigné.
Elle répéta :
— Méchant ! méchant!
Elle dit ensuite :
— Pourquoi veux-tu que nous soyons tous malheureux?
Elle reprit :
— Pourquoi m'obliges-tu à te guetter, à te suivre?
— Maman!
— Mon chéri !
— Maman!
— Puisque tu voulais voir ce qu'il y a dans ce tiroir, il fallait me dire : « Montre-le moi. » Je t'aurais dit : « Tiens, vois, prends. » Oh! pourquoi
es-tu là comme le voleur de la vie de ta mère? Elle eut un petit rire sans fâcherie du tout, presque gai, qui me déchira.
— Tu sais, ta clé n'aurait servi à rien. C'est un vieux meuble fidèle, quoiqu'il semble fragile parce qu'il est joli. Tu aurais été obligé de le rompre, c'eût été dommage, il est précieux. Ecarte-toi un peu, laisse-moi passer.
Elle mit sa clé d'or dans la serrure dorée, tira un tiroir, prit un portefeuille; il avait un aspect singulier; on voyait une étroite lame de malachite, avec une petite croix d*or dessus, comme sur une toute petite tombe.
— C'est cela que tu voulais? C'est ce qu'il y a làdedans que tu voulais connaître? Je te permets, prends, lis. Mais, n'est-ce pas, tu me rendras ce que je te donne? ce que je te confie ? C'est une bien vieille relique, une relique de tristesse ; allons, prends.
Je tremblais de honte et de remords, je haletais ^ en la peur de je ne sais quel châtiment mérité, j'avais surtout tant de chagrin d'avoir fait de la peine à ma maman chérie, je balbutiais ;
— Mère! mère! pardonne... je suis fou... je t'adore... je ne veux pas savoir... ne me donne pas... garde... garde...
Mais j'avais levé la tête, je vis dans les yeux de
ma mère une espérance. Une espérance? quelle espérance? à cause de ce que j'avais dit? l'espérance que je ne saurais pas?... j'empoignai le petit portefeuille, et je m'enfuis.
Je m'étais enfermé. Seul?, Oui, bien seul. Nyx n'était pas là. Quel Nyx ? Hélas ! Je ne savais plus, déjà ! Ni l'un ni Tautre. Personne. Seul. Il n'y avait avec moi assis devant ma table, penché vers la petite lame de malachite tumulairement ornée d'une croix d'or, que la lampe. Elle regardait aussi. J'aurais voulu qu'elle m'éclairât sans regarder ce que je voyais, ce que j'allais voir. Est-ce que j'oserais, maintenant que je l'avais là, à ma portée, offert, pénétrer dans le secret de maman? Une haine de moi, un dégoût de moi, et une peur infinie, me remuaient tout l'être à la pensée
de cette violation de sépulture. Oui, de sépulture. Car de la mort, certainement, dormait là. La mort de beaucoup de choses peut-être, — ou d'une seule grande chose, — se momifiait sous cette petite lame tombale, que sacrait une croix. Et la lampe serait comme la torche qu'érige le retrousseur de mystères funèbres. Oh! jamais pierre de sépulcre ne fut plus difficile, plus terrible à soulever, que cette frêle reliure de malachite si fine, si jolie, si douce, la soie de maman faite pierre précieuse.
Le désir triompha de l'horreur.
Les doigts fiévreux, je froissais des pages où des lignes étaient tracées, des pages entre lesquelles il y avait, plies, des papiers fins que rien n'attachait au petit volume. Des lettres. Ma première pensée fut de lire ces lettres. Une seule d'entre elles, sans doute, me révélerait tout ! Mais je maintins ma rage de tout apprendre en une seule fois. Je subissais je ne sais quelle nécessité de minutie dans la satisfaction de mon sacrilège besoin. Je voulais le peuà-peu, le de plus-en-plus dans le désespoir.
Sur la première page :
« C'est la violette que je cueillais à ce moment-là.»
Rien de plus. L'écriture de maman! un peu différente de son écriture d'aujourd'hui. Moins ferme et moins précise, hésitante, écolière. Et il n'y avait
point de violette. Je voyais seulement, sous la ligne, une petite tache, un peu verdissante, si pâle, Tadieu laissé à un feuillet d'herbier par une fleur disparue.
Et, sur les pages suivantes, sans dates :
« J'en étais bien sûre. »
Puis :
« Il pensait à autre chose. »
Puis :
« Il est revenu. Mais il ne prenait pas garde à moi. Il ne m'a pas regardée. Pourtant, j'ai peur que la Sœur ait vu qu'il me regardait. »
Puis :
« Il me semble qu'il s'est retourné, plus d'une fois, très souvent... »
Puis, ceci, un brouillon sans doute :
« Si, comme vous le dites, vous avez de l'amitié pour moi. je vous prie. Monsieur, de ne plus m'écrire, de ne jamais plus m'écrire. Vous feriez gronder la femme de chambre, qu'on surprendrait, et vous me causeriez beaucoup d'ennui. Vous avez eu tort, je vous assure, de croire que j'avais cueilli cette fleur à cause de vous. C'est à cause de vous, sans doute, mais pas comme vous le pensez. Bien que, certainement, nous ne nous connaîtrons jamais, je ne voudrais pas que vous ayez de moi une mauvaise pensée. Gomme vous me regardiez, à travers la grille, pendant que je me promenais avec Sœur Be-
nedicte, j'ai eu honte, et je me suis penchée vers une touffe de violettes de la plate-bande pour me donner une contenance. Il n'y a pas eu autre chose, vous pouvez le croire, monsieur; il ne faut plus penser à rien de tout cela. Et si vous ne m'écrivez plus, je vous pardonnerai la peur que vous m'avez causée, en me poursuivant jusqu'ici. Au couvent, j'étais bien surveillée, pas autant que chez mon père, et si quelqu'un, habillé comme les gens de la ville, se promenait souvent près du château, sur la route qui passe devant ma fenêtre, les domestiques, les paysans finiraient par s'en apercevoir; on croirait peut-être que je ne vous Tai pas défendu. Partez donc, je vous en prie, et n'écrivez plus. Ce n'est pas que je sois en colère contre vous; pour vous le prouver, j'ôte de la page où je l'avais collée, la violette que je n'avais pas cueillie pour vous, et je vous l'envoie, mais c'est à la condition que vous vous en irez, que vous ne reviendrez pas, que vous ne me causerez jamais plus le chagrin de m'écrire... »
Pendant que je lisais, une vision me venait de la toute jeune demoiselle, — ma maman fillette, le cœur frêlement ému comme un cœur d'hirondelle, — qui écrivait cela, craintive au moindre bruit, et si douce, et si pure, n'aimant pas encore, aimant peut-être, exquisement troublée,
J'aurais dû refermer le portefeuille, le rapporter à ma mère, en finir pour jamais avec le cauchemar de cette idylle... Non. Je voulais. Ou, plutôt, il fallait.
Sur une autre page :
« J'ai cru que je mourrais d'épouvante, quand je l'ai vu entrer dans le salon. J'aurais voulu m'échapper; mon père m'a dit; v< Eh! bien! qu'est-ce qui te prend? qu'est-ce que tu as ? » Je suis tombée assise. Le docteur Lecauchois nous a présenté « M. Georges Lorelys, un jeune poète du plus grand avenir ». Je n'ai pas su saluer. Qu'est-ce que M. Lorelys pensera de moi? Il doit croire que je suis bien sotte, bien mal élevée. Comment connaît-il le docteur? il n'a pas l'air malade. Non, il est très jeune, il a un visage agréable, comme les gens qui se portent bien ; et il est très élégant, il parle comme dans les livres. J'ai eu beaucoup de plaisir à entendre sa voix, tant de plaisir que je m'en suis allée... et je ne veux pas penser à lui. J'écris ça, parce que c'est ma manie d'écrire ce qui m'arrive, comme je faisais au couvent. Mais je ne pense pas à lui... si... je pense à lui... il reviendra nous voir... »
Plus loin, d'une écriture plus serrée, comme colère, tremblante aussi :
« Je lui ai répondu que je ne voulais pas, que j'étais bien décidée à ne pas vouloir. J'ai eu tort de
répondre. Mais il aurait attendu jusqu'au matin. C'était impossible de le laisser attendre. Du reste, comme ça, il sera bien sûr que je ne viendrai jamais, jamais, jamais. Puisqu'il nous rend visite une ou deux fois par semaine, à présent, ce n'est pas du tout nécessaire que j'aille lui parler, le soir, sur le chemin, pendant que mon père dort dans son fauteuil et que le docteur joue au bésigue avec ma tante. »
Entre les feuillets suivants,-il y avait les lettres; elles n'étaient pas de l'écriture de maman.
Une écriture virile, résolue.
Comme j'avais peur de lire, comme je lus avidement!
« Je suis, mademoiselle, un mendiant qui ne demande rien. Il faut, à la prière, un peu d'espérance, pour oser prier. Et je n'espère rien, je ne puis rien espérer. Je n'ai seulement pas le droit de souffrir à ne pas obtenir. Vous ne me devez pas même une douleur. Hier, j'attendais, je guettais» sur la route, dans la pénombre. Quand vous avez, descendant le perron vers le jardin déjà obscur, regardé autour de vous, — vous étiez si blanche, si pure, si claire que c'était comme si le crépuscule du matin venait au-devant du crépuscule du soir, — j'ai connu un tel délice qu'il me sembla que j'allais en mourir. Quoi ! vous n'aviez pas été offensée? Quoi !
malgré votre refus, vous consentiez à cette minute, seuls, de votre main entre mes mains?... Non, vous ne m'avez pas vu. Vous étiez venue sur le perron, par hasard, sans aucun souvenir de ma lettre. Et vous êtes rentrée. Je me sentis si seul que je crus qu'il n'y avait plus que moi sur la terre; et ce fut ma pensée que bientôt, bientôt, elle serait tout à fait déserte. Mais je ne me plains pas. Je ne vous adresse aucun reproche. Je suis quelqu'un qui a passé, une fois, devant un jardin où fleurissait, pas éclose encore, la fleur de son idéal. Est-ce que les fleurs sont obligées de s'inquiéter des passants? Une seule faute a été commise, par moi. Je n'aurais pas dû me faire présenter chez votre père. Un poète, pauvre, n'a pas le droit d'aller chez des gens riches, ni de regarder de près les belles demoiselles qui épouseront des banquiers. Ai-je du talent, seulement? Ah! peut-être, si vous aviez voulu, j'aurais pu être inspiré, puis glorieux! Vous ne voulez pas. Tout ce qu'il y avait en moi, qui sait? de génie, sera éternellement ignoré, parce que vous ne m'aurez pas souri. Je vous répète que je ne me plains pas. Votre sourire est à vous, et à celui que vous épouserez. Je ne serai pas celui-là. Et, parce que je vous dois d'avoir rêvé l'amour heureux et le génie après les épousailles, je suis sans colère, sinon sans détresse; le rêve fut si beau que, tant
que je vivrai, — je ne vivrai pas longtemps, — je vous devrai encore de la reconnaissance, même après le désespoir de la déception. Et je ne reviendrai plus chez votre père. Demain le docteur annoncera que je suis parti pour un long voyage. Il le croira. Ce ne sera pas vrai. Je ne m'éloignerai de vous que le jour où je m'exilerai de tout. Ah! je le sais, vous ne viendrez jamais, le soir, sur la route qui longe la haie; jamais plus, même, vous ne descendrez, à Theure que j'avais dite, les marches du perron, avec un air de chercher du regard... Mais, moi, rien ne m'empêchera de revenir où vous ne viendrez pas. Je serai là tous les soirs. Je ferai, pour vous, des vers, des vers si tristes, en ne vous attendant pas; et, aux petites fleurs des épiniers, à la branche du tremble, qui descend jusqu'à frôler en frémissant rherbe haute qui eût frôlé votre main, je baiserai, parce que vous ne viendrez pas, je baiserai, consolation déchirante, le souvenir de votre absence. »
Cette lettre, — signée de ce seul nom : Georges, — je la froissai, avec rage. Non seulement parce que l'audace de sa tendresse outrageait ma mère, m'outrageait moi-même en mon tendre respect, en mon religieux amour d'elle, mais parce que, nettement, j'y démêlai du mensonge, et je ne sais quoi qui ressemblait à du complot. Pouah! que de littérature, mauvaise, et quelle évidence de piège offert
à une âme si jeune encore et si éblouie, peut-être, qu'elle ne le verra pas, qu'elle y pourra tomber.
Je dépliai une autre lettre, je lus :
« Ces vers, ces humbles vers, pour vous! pour vous seule! »
Des vers, en effet, au-dessous de cette ligne. M. Lecauchois ne se trompait pas en disant que j'avais Tesprit critique. Ils étaient imbéciles, ces sonnets. Toutes les niaiseries de la ronîancerie sentimentale. Toutes les petites fleurs! tous les petits oiseaux! Mais cela ne fait rien, les mauvais vers de la romance, si c'est l'oiseau bleu qui la chante. Et les sonnets disaient l'enchantement du soir, et le frisson reconnaissant des fleurettes et des branches, parce que la petite Damoiselle Hélène avait daigné venir vers le page, — imbécile gredin! — qui l'attendait au pied de la tourelle.
Maman, ma chère maman! elle était venue! Ah! mon Dieu! elle était venue! Je la voyais, toute jeunette, toute jolie, et si simple avec du rêve — comme l'était Myrrhine à présent — descendre le perron, écouter si on la suit (non, on ne la suivait pas), s'enhardir, pousser la grille, arriver sur la route, et laisser prendre ses mains tremblantes... Maman! j'eus — littéraire, moi aussi, mais si sincèrement, si misérablement bourrelé tout de même — cette impression abominable d'une
salissure à mon futur berceau! et il me semblait que c'était ma petite âme pas encore née qui allait être pécheresse.
Il restait deux papiers plies. Je ne les lirais pas! Je ne descendrais pas plus loin dans l'affreux secret. Je me réserverais la suprême ressource du doute; et mon amour pour maman, bientôt, croirait à son innocence.
Il fallait refermer le portefeuille, ne jamais le rouvrir.
La toute-puissance d'un effrayant vouloir ne me le permit pas.
Je trouvai d'autres vers, plus médiocres, odieux. Maman venait sur le chemin, tous les soirs, tous les soirs... un tutoiement, près de la rime, me fut épouvantable! Oh! le soir, dans le chemin sombre, où ne passe personne, voisin de quelque bois aux hautes bruyères... Oh! la toute frêle et peureuse soie de maman vierge, tâtée, froissée, re... exécration!... retroussée!... J'avais des griffes au cœur, mais elles tiraient mon cœur, en un délice de torture, vers l'affreux de savoir davantage, d'être sûr.
Une lettre s'offrait, la dernière.
Je lisais, je lisais, les yeux et l'àme écarquillés. Je craignais atrocement, mais voici que, peu à peu, un calme, comme du lait après du vitriol, me coulait dans l'esprit et dans les veines (non sans quel-
que exécrable regret de la brûlure) pendant que je lisais :
« Nous pleurerons tous les deux, Hélène, mais nos larmes seront par elles-mêmes consolées comme celles qu'on pleure quand on ensevelit un enfant qui, s'il avait vécu, aurait trop souffert. Notre amour était un triste nouveau-né, qui n'aurait grandi que pour le désastre et la honte. Oh! à jamais je garderai le souvenir des heures délicieuses où vos bras, en un si chaste et si confiant abandon d'ange qui laisse toucher ses ailes, ne repoussaient pas la caresse de mes mains en prière. Mais je ne veux pas les tacher, ces ailes, en qui frissonnent les ingénus et incertains essors de votre âme. Jamais je n'aurais renoncé à vous, si j'avais pu nourrir l'espérance d'être votre mari. Je vous aimais tant que je ne voyais pas Tihipossibilité de ma chimère heureusement accomplie. Hélas! hélas! la grande fortune de votre père, la sorte de mésestime pour ceux qu'on nomme les bohèmes, bien naturelle chez un homme qui, si honorablement, a édifié de ses laborieuses mains une haute situation industrielle, ne me permettent pas d'espérer que jamais il vous donne à moi. Et je vous sentais, — dans nos chères promenades du soir, — de plus en plus attendrie, de plus en plus aimante, consentante toujours davantage à mon
éperdu amour. Oh! Hélène, ma chère, ma pure Hélène! jetez par la fenêtre, un soir de grand vent, mes lettres et mes vers, et les fleurs de bruyère que nous avons cueillies ensemble. Je ne mettrai pas une ombre sur votre blancheur, un remords dans votre innocence. Éternellement, je souffrirai, mais avec la consolation de souffrir pour n'avoir pas voulu vous causer une impérissable détresse. Ne m'aimez plus ! oubliez-moi. Cette lettre^ je ne la confie pas à votre femme de chambre. Il m'a semblé que, ces jours-ci, on la suivait quand elle sortait de la ferme où je m'étais logé pour être pjus près de chez vous. Je ne saurais supporter l'idée de vous compromettre. C'est mon plus sûr, mon meilleur ami, Fabien Liberge, — je crois vous avoir parlé de lui, — qui, au lieu ordinaire de nos rencontres, vous remettra cet adieu. n vous dira l'éternelle douleur de celui qui, ne se sentant pas digne de votre tendresse, veut du moins garder des droits à votre estime... »
Hein? quoi?
Que signifiait ceci?
Ce jeune homme, sacrifiant son amour au respect d'une vierge, était sublime !
A moins que... à moins que.. .
Il avait pris une résolution bien prompte, bien imprévue, après tant d'instances tendant à un but
contraire, et qui avaient tant ressemblé à un patient calcul !
Puis, qu'est-ce que c'était que ce Fabien Liberge? Il me semblait que ce nom ne m'était pas inconnu, que je l'avais souvent entendu prononcer, que je lavais souvent lu...
Très vite, je feuilletai... Plus de lettres. Seulement, à la dernière page, une large tache d'encre, très large, comme si quelqu'un, maman sans doute, avait voulu cacher de noire épaisseur, pour qu'on ne pût jamais les lire^ des mots qui avaient été écrits, là.
Quels mots? ^
Que cachait cette rature?
J'essayai, longtemps, mais vainement, de déchiffrer de vagues caractères à travers le noir opaque de Tencre — des mots sous la rature.
Mais de quoi m'inquiétais-je?
Le vrai, l'incontestable, l'essentiel, c'est que maman avait été sauvée, et que, sincère ou non, celui à qui elle aurait pu devoir tant de tristesses s'était éloigné, n'était pas revenu. Le soupçon me hantait, à vrai dire, qu'il avait dû être contraint à être admirable, plutôt qu'il ne s'y était résolu de lui-même. Sans doute mon grand-père l'avait éconduit... Et je me souvins du conte inachevé, du conte de l'archiduchesse Brioche, où l'archiduc
répondait à un jeune homme dans la boutique princière : « Que feriez-vous de ma fille, vous qui habitez au pays où les maisons ont le ciel pour toiture et où on se nourrit de la musique des mouches? « Puis, quelqu'un était venu... celui qui devait venir, le vrai fiancé, le vrai époux, le comte d'Aprenève, mon père, et il ne restait plus rien de cette chose futile d'un avant-printemps si lointain, un peu mélancolique, que deux ou trois lignes, sur des pages veillies, d'une écriture d'enfant, et quelques lettres dont l'encre s'effaçait, — elle était peut-être morte, la main qui les avait écrites, — et une rature.
Même je n'en voulais pas à ma mère d'avoir conservé ces puériles et vaines reliques; elle avait bien fait de les garder. Est-ce que Myrrhine ne m'avait pas dit que, dans la malle aux clous en or, il y avait ses jouets de petite fille? eh bien! ces pages, ces lettres, c'était comme les jouets, les jouets si anciens, du petit cœur de maman ; et, c'était du rien, brisé. Maman m'apparaissait, non pas moins exquise, moins adorable, mais au contraire plus délicieuse encore, plus touchante, plus en soie chérie. Oh! comme je lui demanderais pardon de mes mauvaises pensées, et de lui avoir fait tant de peine, — de m'être fait tant de mal à moi-même. Car je sentais bien que c'était surtout de m'être
fait du mal à moi qu'elle devait m'en vouloir. Comment m'y prendrais-je pour lui dire mon repentir? quelles paroles trouverais-je? Il y a des offenses dont l'aveu est une offense de plus. Non, je ne dirais rien, j'entrerais, tout à l'heure, dès que le jour serait levé, dans sa chambre, je me glisserais vers son lit, je m'accouderais à son chevet, je l'éveillerais d'un « maman » très doux, de mon « maman » d'autrefois, quand j'étais tout petit, et je lui rendrais...
Une lueur, d'entre les volets qui furent peutêtre mal clos, glissa en longue ligne sur ma table^ — me donna une idée. Qui sait si, sur le rebord de la fenêtre, il n'y avait pas?... Plus d'une fois cela était arrivé, que Myrrhine vînt mettre là, avant mon réveil, les fleurs qui étaient le cher poème muet de son amour. La croisée ouverte, je vis les fleurettes accoutumées. Non, pas celles de presque tous les matins : aujourd'hui des muguets de jardin, des pimprenelles et une touffe d'églantines presque pas roses, un frêle printemps jeune comme Myrrhine, jeune comme le petit rêve puéril de maman, jadis, et je pris toutes les fleurs, et je sortis de ma chambre, et je montai l'escalier.
J'avais frappé à la porte.
^- Maman!
— Eh bien? Quoi donc? C'est toi, Arsène?
— Oui. Je t'ai réveillée?
— Je n'ai pas dormi.
— Maman?
— Que veux-tu?
— Est-ce que je puis entrer?
— Oui, oui !
En face de la fenêtre grande ouverte, elle était étendue, tout habillée, sur son lit, en sa longue mélancolie de soie, et le rose du matin était doucement triste dans les miroitements de sa douceur mourante. -
Je me mis à genoux, et je levai les bras.
— Je te rapporte, dis-je...
Et je lui offrais le petit portefeuille tombal, le petit reliquaire de malachite, orné d'une croix d'or, que j'avais tout enveloppé des fleurs matinales cueillies au bord de ma croisée ; c'était tout le petit amour de maman , dans l'amour de Myrrhine.
— Mon fils!
— Maman I
Nous nous embrassions en riant comme des fous, et aussi en pleurant de tendresse.
— Tu n'as plus de mauvaises idées?
— Non! non! c'est fini.
— Tu m'aimes bien?
— Ah! maman! Mais...
— Quoi?
no LE CHERCHEUR DE TARES
— Tu sais.,.
— Eh bien!
— Je n'aime pas que toi.
— Vilain!
— J'aime aussi...
— Qui?
— Tu ne devines pas?
— Non...
— Si fait, tu devines ! Tu fais semblant de ne pas savoir... pour me faire enrager...
— Non, voyons, qui aimes-tu?
— Myr...
— rhine! acheva maman.
Elle riait, elle riait, elle essuyait avec ses chers cheveux si doux les heureuses larmes de mes yeux.
J'étais heureux, j'étais joyeux, j'avais envie de sauter au cou de tout le monde. On disait: «Il pleut! » Je pensais : « Il pleut du soleil ! » L'innocence de ma mère avait été, sur mon cœur, comme une caresse qui épure en même temps qu'elle charme, avait été, dans mon esprit, comme un clair remuement d'une touffe parfumée écarteuse du mauvais air et de ces vilaines bêtes, es mauvaises pensées. Il y eut une grande nouvelle. Mon père, selon la volonté du Prince, et à l'unanimité des voix, venait d'être élu président du Corps législatif. A cette occasion, il donnerait, bientôt, dans notre hôtel, à Paris,
172 LE CHERCHEUR d'E TARES
une grande fête où devaient assister, avec les plus illustres personnages de la nation, les ambassadeurs des nations étrangères; le Prince luimême avait promis d'y venir. Mon père triompherait, parmi cette gloire ; mamère triompherait aussi, si douce; et comme, en ce temps, je faisais des vers, je pensai à une petite pervenche de Torée parmi une couronne de lauriers d'or. Ah ! que j'étais heureux! Je poussai le bonheur jusqu'au défi. Je n'avais pas du tout peur du petit Nyx, qui se fourrait toujours dans mes jambes, et me suivait, quand je sortais de la maison, en criant : « M'ssi! M'ssi! » Je l'emmenais. « Allons, cours! monte à cet arbre! saute dans l'eau! » Il était si drôle, avec sa frimousse d'ébène, trouée de gros yeux blancs, et son bon rire bête. En somme, je l'aimais bien, ce vilain petit homme, noir, rouge et vert, qui m'avait été dévoué, et qui avait joué, qui jouait encore avec moi. Certes, pas plus intelligent qu'un singe qu'on aurait dressé, mais si plaisant, si « fantoche ». Comment diantre avais-je pu prêter son image à un atroce cauchemar? Il ne ressemblait qu'à mon jouet d'enfance, au petit Sorcier des Noirs; et j'étais, à présent, si loin de m'effrayer de lui, que je l'employais à cueillir, pour Myrrhine, à la cime extrême du plus haut tulipier du jardin de la villa, les plus fraîches tulipes, si tendrement vertes! car je savais
très bien, désormais, le langage des fleurs; même aux classiques significations, j'avais ajouté des interprétations nouvelles : la tulipe des tulipiers, qui s'entr'ouvre, là-haut, là-haut, vers le ciel, c'était mon cœur, mon jeune cœur, mon cœur frais, aspirant le paradis bleu d'un cœur divin qui se penche, le matin, tout rosé d'aube, et, le soir, avec d'exquises pulsations d'étoiles !
do.
XYII
Dans la roche, à présent, il y avait un autre nid, le nôtre. C'est extraordinaire, comme c'est large, et profond, ces anfractuosités des écueils marins. La fois que s'envolèrent de celui-ci deux blancs oiseaux, il m'avait paru qu'il offrait juste assez de place pour que s'y accrochât une menue rondeur d'algues et de mousses amères ! et voici que nous y tenions très bien, — au contraire, pas assez serrés l'un contre l'autre, — Myrrhine et moi. Tout de même, qui aurait dit, aux rares gens qui venaient de ce côté, le matin, qu'il y avait, dans le rocher, des fiancés qui s'aimaient d'un amour si tendre ?
Comme ravancement de la pierre, d'ici, et de là, nous cachait bien ! Et, eussions-nous parlé haut, il n'y aurait pas eu moyen de nous entendre, à cause de la mer qui, même douce, fait un si grand bruit dont s'ensilencent tous les autres bruits. D'ailleurs nous parlions tout bas, dans notre cachette verte et sombre, mouillée, où, tout à coup, le jour, qui venait de tout là-bas, avec la marée, jetait de grêles écumes de vague et de clarté, jusqu'aux pieds nus de Myrrhine. Et, souvent il y avait, entre le menu flot montant et moi, des querelles, parce que je ne voulais pas qu'il se glissât entre les petits doigts des pieds de Myrrhine, et je lui disais : « Va-t'en! va-t-'en ! » et je l'écartais, le remplaçant de ma main plus caressante. Mais on eût dit qae, en s'en allant, il laissait quelque chose. Un coquillage. L'ongle rose et d'or de l'orteil de Myrrhine. Et comme elle riait! Comme elle riait! Son rire, dans sa bouche trop étroite, avait la joliesse un peu sauvage d'un petit jet de source en perles à travers une rose déchirée. Que disions-n jus, plus sages, plus sérieux? car nous étions de grandes personnes qui se marieraient bientôt. Que disions-nous? rien, — tout. Chaque mot a un sens, particulier, toujours le même, pour presque tout le monde, pas pour les amoureux. Pour eux, les paroles n'ont point de signification précise; et,
quelles qu'elles soient, s'ils aiment véritablement, elles expnment tout ce qu'ils veulent dire ou veulent entendre. Elles sont la sonorité de leur amour. Et, moins on affirme, plus on avoue, plus on promet, — plus on comprend, et plus on est compris. Il ne s'agit que de s'entendre, et on s'entend, sans s'écouter. Nous étions, Myrrhine et moi, deux petites âmes se penchant, se mêlant, et là, dans ce creux de rocher, où personne ne pouvait nous surprendre, il y avait deux pures tendresses, fraîches comme une double fleur marine, que ne cueillerait jamais la mauvaise main du sort qui passe.
XYlIl
, Pourquoi nous laissait-on, Myrrhine et moi, nous rejoindre tous les matins, dans ce trou d'écueil? Le commandeur Ernan Ferdoc n'avait pas été présenté à ma mère. Je n'étais jamais entré dans la maison d'Ernan Ferdoc. Je ne savais rien de ce qui se passait danscette maison, lointaine de toutes les autres. Et c'était extraordinaire, enfin, ce batailleur sur la mer, illustre, — et que personne ne connaissait, — merveilleusement riche, — et dont on ne citait aucune aumône. Qu'est-ce qu'il faisait, dans sa solitude, invisible, buveur de grogs, en jurant et sa barbe blanche faisant déborder le rhum du verre?
L'institutrice, aussi, m*inquiétait, m'invitait à des suspicions, avec son air de regarder sans voir, et, aussi, par cet accent qui, en désavouant maladroitement la nationalité réelle, frelate deux patries.
Mais c'était surtout Myrrhine elle-même qui me tourmentait, m'entraînait à d'affreux doutes.
Ah! certes, nos baisers, à peine des baisers, ne furent encore que des frôlements, comme ailés, de lèvres; et si j'avais touché ses chers pieds nus^ c'avait été pour jouer avec le flot jaloux qui s'amuse. Mais, moi, n'avais-je pas été secoué, jusqu'au plus profond de moi-même, du plus intense, du plus brûlant désir? Est-ce qu'il n'y avait pas eu du rut en mon angélique amour? Est-ce que, souvent, les nuits, je ne songeais pas à Myrrhine?... Ah ! ce serait affreux, ce serait abominable si Myrrhine, elle aussi, loin de s'abandonner seulement au charme des pures tendresses adolescentes, cherchait, trouvait, en nos ingénus contacts, des prétextes aux rêveries qui tiennent éveillées les pensionnaires, ou les nonnes, dans les dortoirs, ou dans les cellules! J'avais lu des livres libertins. II y en avait chez nous, de ces livres. Car il y en a partout, avec des gravures. Il y en avait dans la bibliothèque du docteur et dans la bibliothèque de mon père. Il y en avait dans le tiroir de la cuisine ; souvent j'avais guetté le cocher, qui, dans l'office.
LE GHr:RGHEUR DE TARES 179
pendant que les maîtres prenaient le café, s'agenouillait devant la cuisinière regardant un volume où il y avait des images. Ah! que je savais de choses. Je savais beaucoup plus de choses que tous les jeunes hommes de mon âge, — parce que les autres ne prennent pas garde aux occasions de savoir; parce que moi, j'avais suivi, surpris, saisi toutes les possibilités d'apprendre. Etais-je bien sur que Myrrhine. si puérilement, si ingénument caressante, n'était pas une de ces petites qui se lèvent, la nuit, pour aller regarder, par l'intervalle de la porte lentement entre-bâillée, leur frère aîné se mettre au lit, et qui se frottent contre les domestiques rencontrés dans l'escalier, et qui emportent dans leur lit leur inconsciente damnation de fillette, plus tard achevée en impudeur de femme? Oh! cette affreuse idée, ou plutôt cette à la fois torturante et affolante image de Myrrhine, de la si pure et si enfantine Myrrhine, faisant, la nuit, — comme moi, comme moi, hélas! — des rendez-vous du matin, au creux de la roche marine, et des petits rires, et des peurs au bord du baiser, de l'abjection haletante et de sales fléchissements dans un lit où les draps, qu'on mâche, étouffent les soupirs d'une virginité infâme !
A dîner, maman s'étonna de ma précipitation à vider, coup sur coup, des verres de Champagne. J'avais demandé qu'on servît du Champagne. Jamais, un peu nerveux cependant, je n'avais été d'aussi joyeuse humeur, taquinant Nyx toujours derrière ma chaise, disant à M. Lecauchois : « Eh bien! docteur, pour la fête, à Paris, vous mettrez votre grand cordon de la Légion d'honneur? » Et, de temps en temps, je demandais : « Quelle heure est-il? est-ce qu'il n'est pas temps d'aller au Casino?» Je me penchais vers ma mère, je murmurais à son oreille ; « Vous savez, maman, miss Myrrhine doit venir ce soir, avec son iDSlitutrice,
au Casino. Je Tai invitée pour trois mazurkas et quatre quadrilles. — Ah! dit maman, je m'explique, chéri, pourquoi tu es si gai, avec cette impatience ! » Mais la voix de ma mère ne m'apaisait point. Un dessein absurde, horrible, impatient en effet, était en moi. Je me levai avant le dessert. J'entrai, au Casino, dans la salle où l'on danse. Myrrhine était déjà là. Naturellement, puisque je devais venir. Loin de m'en sentir heureux, une colère m'en prit. Je m'approchai d'elle, je lui dis: « Il faut que je vous parle. Vous savez, l'allée,, derrière la salle... » Je m'interrompis! J'avais pensé au rendez-vous que « Georges » donnait à ma mère, dans l'allée, le long du château. J'y songerais une autre fois. J'ajoutai : « Venez. — Oui )), dit-elle, épanouie. Nous nous rejoignîmes. Nuit charmante de fraîcheur, tiède et de mystère; toutes les étoiles dorées entre le vert balancé des arbres. « Arsène! — Myrrhine! » Et ce furent, si douces, si tendres, si chastes, nos caresses du matin. Non! non! non! jamais je ne l'avais serrée aussi amoureusement, aussi étroitement. Ah! comme j'étais horrible! ah! comme j'étais horrible! Car je ne sentais pas le simple délice de nos accoutumés rendez-vous; et, même je ne cédai pas à l'emportement sensuel que m'avait parfois causé l'abandon de son corps près du mien.
t82 LE CHERCHEUR DE TARES
Je suivais une idée ! une affreuse idée ! J'avais un dessein bien arrêté. Je tentais (ah! misérable! misérable!) une épreuve. « Myrrhine!... » J'avais mis dans ma voix le plus de douceur possible... Elle s'écarta de ma poitrine, elle s'échappa de ma main, dans un cri! Elle fuyait! Elle s'arrêla. Elle revint. Je vis son cher visage de pudeur rose. Elle me dit : « Ah! mon ami, mon ami! Je ne sais pas, je ne vous en veux pas, je ne sais pas. Pourquoi n'ètes-vous pas comme toujours? J'ai eu beaucoup de peine... Je suis si contente, quand nous parlons tout bas, en mêlant nos doigts, et quand vous me regardez dans les yeux pour voir, comme vous dites, si les étoiles sont bleues? » Éperdu de honte, je tombai à ses pieds, je baisai, je baisai le bord de sa fraîche jupe profanée. « Pardon! pardon! » Et je m'enfuis. Volontiers, je me serais heurté la tête contre quelque mur, pour la briser, pour en faire sortir, avec la cervelle, les infâmes curiosités du soupçon... Le vent, dans la course, me rafraîchit, me rasséréna. J'avais, atrocement, le remords de mon mauvais dessein! Mais j'étais si heureux qu'elle fût si loin, ma fiancée, si loin du mal, âme intacte comme en une île de candeur. Je revins au Casino, j'invitai Myrrhine pour le cotillon, et nous dansâmes jusqu'à minuit.
D'ailleurs, en quoi Myrrhine eût-elle été répréhensible si elle s'était livrée à moi, passionnément? Est-ce que le franc et sain baiser a rien de commun avec la vilenie qu'en ont faite Thypocrisie et Tordure humaines? L'instinct, lui aussi, ne fut-il pas l'idéal? Est-ce que Tamour n'exige pas tout l'être, spirituel et physique, en la féminilité comme en la virilité? L'immonde, c'est la caresse qui ne veut que le plaisir, la possession qui ne se donne pas. Et, en un mot, de quel droit eussé-je reproché à Myrrhine de m'aimer, — puisqu'elle m'aimait? Il n'y aurait eu, si Myrrhine s'était donnée, qu'un
seul coupable, — moi! non pas coupable de l'avoir prise, mais de Tavoir prise pour savoir si elle se donnerait. Misérable! ah! misérable ! Quel homme étais-je donc déjà? Il n'eût pas été criminel, non, non, il ne l'eût pas été, de maîtriser, pas résistante, et loyalement consentante, ardent et fort jeune homme, Myrrhine, belle et nubile. Qu'en serait-il advenu? des noces prochaines. L'infamie, — même sans l'achèvement — c'était d'être allé, moi, de l'avoir conduite, elle, jusqu'au bord de la faute, non point pour l'ivresse de la faute ellemême, mais pour m'assurer si Myrrhine était ou non capable de la commettre. Abominable besoin de la vérité, fût-elle honteusement désastreuse. Monstre! tu perds à observer, à chercher, à trouver hélas! le temps d'éprouver. Monstre! monstre! espèce d'abominable vierge! Monstre et martyr!
Pour me laver de mon infamie, je me jetai, éperdument, dans le pur délice de notre adolescente idylle; pour m'oublier, je me grisai, dans des calices de jasmin, avec la rosée matinale. Nous eûmes des audaces! Nous ne nous cachions plus dans le creux de l'écueil. Nous nous rencontrions, en plein jour, sur la falaise, nous descendions, les doigts mêlés, vers la mer, nous marchions à travers les vagues, puis, du haut d'une roche que vient battre la mer, je criais à Myrrhine :
— Dis, dis si tu m'aimes, petite Océanide?
Elle se rapprochait, les fraîcheurs consolatrices
de la mer s'épanouissaient d'elle sous la dévorante aspiration de mes lèvres.
Elle répondait :
— Je vous aime.
J'étais le petit Prométhée de cette mignonne nymphe marine. Ah! comme elle caressait bien, d'un sourire presque baiser, ou du rose mouillé de toute sa petite main, la plaie de ma tristesse, la plaie que m'avait faite, au cœur, la noire petite bête de proie, l'épervier Nyx! Puis, nous courions, échevelés, sur la plage, parmi le bon vent sain qui ne laissait rien autour de nous que notre propre expansion déjeune vie. Et je disais à Myrrhine les chers souvenirs, nos espoirs.
— Juliette?
— Oui.
— Tu sais?
— Oui.
— Dans le bal?
— Si je n'épouse celui-ci, c'est le tombeau qui sera mon lit de noces.
— Marguerite!
— Fi ! je ne veux pas laver le linge à la fontaine.
— Nausicaa!
— Blanchisseuse aussi?
— Fille de roi!
— Roi?
— D'une île.
— Comme mon père?
— Comme ton père.
— Je veux bien être blanchisseuse, mais pas de dentelles noires!
Et nous allions, le cœur au cœur, sans oser nous mettre les lèvres aux lèvres, vers d'autres chimères. Elle me disait : « S'il pleuvait, je te ferais une ombrelle avec ma jupe, comme Virginie à Paul. » Et nous grimpions les sentes d'herbes et de pierrailles, nous courions, jusqu'au soir, le long de la falaise, gamins-fiancés, amants pas amants du tout, et, sur le haut du promontoire, tandis que, lasse enfin, Myrrhine marchait plus lentement, la tête à mon épaule, je regardais au plus profond, au plus lointain du ciel, par delà toutes les étoiles, ces blancheurs troubles, pas trop blanches, d'être si troubles, qu'on appelle « sacs à charbon », et qui, peu à peu, si on les regarde longtemps, et fixement, deviennent, d'être si peu blanches, si troubles, presque noires...
Myrrhine rentrée chez elle plus tôt que de coutume à cause du mauvais temps, je m'en retournai chez moi, le long de la mer amèrement sonnante, parmi les sanglots du vent qui semblait plaindre la douloureuse mer.
— Curieux.
— Quoi?
— Curieux.
— Quoi donc?
— Le domestique.
— Quel domestique?
— Tu sais bien. Le domestique, en livrée rouge,
qui ouvre la porte à Myrrhine quand tu l'accompagnes jusqu'à la maison sur la falaise.
— Ce vieux?
— Pas vieux.
— Quarante ans.
— Trente. Et beau.
— Un paysan d'Irlande.
— Un géant.
— L'air d'une brute.
— Blanc et gras. Même, c'est pour ça que tu as emmené Myrrhine...
— Tais toi 1
— L'autre matin..,
— Assez!
— Quand il se baignait dans la mer.
— Bête !
— Moi? ou toi? soit. Pas elle. Elle le regardait.
— Non.
— Elle le regardait.
— Je te dis que non.
— Pourquoi l'aurais-tu emmenée, si elle ne l'avait pas regardé? Toi, tu es maigre.
— J'engraisse.
— Jaloux ! '
— De ce valet?
— Imbécile ! De cet homme. Et de Myrrhine.
— Moi! jaloux de Myrrhine! si pure, si exquisement puérile ! Tu as bien vu, l'autre soir?
— Qu'est-ce que j*ai vu, ou plutôt qu'est-ce que tu as vu? Il n'y a rien qui ressemble plus parfaitement à l'innocence que la parfaite rouerie. Si tu crois que c'est un endroit commode, pour faire semblant d'être vierge, l'allée, derrière le Casino. Et puis, en somme, tu as été un sot.
— Par honnêteté.
— Par ignorance.
— Je sais...
— ... Des images.
— La...
— ... Femme de chambre de ta mère?
— Pas laide.
— Fat! le docteur est entré trop tôt. Tu es le rival du docteur. Et, à propos...
— Quoi?
— Puisque tu as eu envie d'une femme de chambre, pourquoi Myrrhine?...
— Tu es sale !
— Parce que tu n'es pas propre.
— Le sûr, c'est que, hier soir, l'Irlandais, quand tu as raccompagné Myrrhine, lui a dit, en levant la lampe : « Mademoiselle s'est donc assise sur des algues? » et il avait l'air très mécontent.
— Je n'ai pas entendu çà.
— Comment le saurais-je si tu ne l'avais pas entendu ?
— Tu écoutes toujours...
— A la porte de ta conscience. Et il y a eu autre chose.
— Quelle chose?
— Pendant que nous commencions à descendre le petit chemin, l'institutrice a dit à l'Irlandais : « Le Commandeur est dans la cave. » Qu'est-ce qu'il pouvait bien faire dans la cave ?
— Je ne sais pas.
— Parce que tu n'as pas pu savoir. C'est drôle, ce vieux, dans la cave. Est-ce qu'il met lui-même son vin en bouteille, la nuit, — )u bien s'il enterrait quelqu'un? Tu as aussi eu l'idée qu'il est faux monnayeur, ou qu'il fait de l'or, comme les alchimistes. Tout ça, c'est drôle, et obscur, — obscur surtout. Il faudra que tu demandes à Myrrhine de te donner la clé de la cave. Il doit y faire noir, noir. D'ailleurs, tout est noir. Comme la rature.
— La rature...
— Oui.
— Quelle rature?
— Celle...
— Non ! Je ne veux pas !
— C'est à peu près vrai, tu ne mens presque pas ;
en effet lu ne voudrais pas. Tu aimes ta mère. Tu ne le fais pas exprès, tu l'aimes. Tu ne voudrais pas savoir... tu le veux pourtant! Il y a la rature.
— Non...
— A la dernière page du petit livre de maman. Voyons, tu sais bien, le petit livre relié en malachite?
— Oui, la rature.
— Qu'est qu'il peut bien y avoir sous l'encre?
— Je l'ignore.
— Naturellement, tu l'ignores.
— Quel intérêt ai-je à l'apprendre?
— Aucun. Mais tu en as envie, désespérément.
— Eh bien! maman a biffé quelques mots, quelques mots qu'elle ne voulait pas qu'on lût.
— Justement. Raison de plus pour que tu les lises.
— Va-t'en. Disparais.
— Tu veux te jeter dans la mer? Réfléchis. C'est extraordinaire tout de même que ta mère, t'ayant laissé tout apprendre d'elle, t'ait caché ce qu'elle avait mis d'elle-même dans ces mots couverts de noir, dans les mots qui sont sous la rature. Et n'as-tu jamais songé à Fabien Liberge? Si, si, tu y songes, depuis bien des soirs, le long de la mer. Fabien Liberge. C'est un nom célèbre, presque illustre à présent. Tu Tas trouvé dans les journaux,
dans les revues, sur les affiches qu'il y a dans les gares. Fabien Liberge ! Depuis des mois, tu te demaudes pourquoi c'est lui que l'amoureux de ta mère avait choisi pour porter la lettre.
— Quelle lettre?
— La lettre que tu as lue?
— Laisse-moi!
— Tu es bête. Tu ne peux pas te quitter. Mais, allons, soit, parlons d'autre chose. Tu ne trouves pas extraordinaire que l'on ne t'emmène pas à Paris, pour la fête que ton père donne?
— Je pourrais assister à celte fêle s'il me plaisait. Papa m'a dit; « Tu seras content d'être là, je pense? »
— Est-ce que ta mère a commandé des habits de cérémonie, pour toi?
— Le tailleur ne les a pas encore apportés.
— Yois-tu?
— Ça ne fait rien, ça ne fait rien. Je suis bien content de ne pas aller à Paris. J'aime mieux rester .auprès de Myrrhine.
— Tout de même...
— Quoi?
— Tout de même, ce serait curieux si ton père et ta mère ne se souciaient pas de te voir dans cette fête, où ils triompheront tous les deux.
— Quelles raisons veux-tu?...
— Est-ce qu'on sait? Le tailleur t'a-t-il pris mesure, seulement?
— Non. Quelle raison pourraient avoir papa et maman ?. . .
— Dame, à Paris, tu pourrais rencontrer Fabien Liberge. Il ira sans doute à la fête, lui. Ou bien tu pourrais aller lui rendre visite. Il ne serait pas difficile de trouver son adresse. Il est fameux. Tout le monde, dans les librairies, dans les journaux...
— Oh! certainement, si la fantaisie me prenait de rendre visite à Fabien Liberge, j'apprendrais facilement où il loge.
— Et tu ne veux-pas?
— A quoi bon le voudrais-je?
— La rature.
— Va-t'en, va-t'en, laissons cela.
— La rature.
— Je te dis de laisser cela. Je pense à Myrrhine, à ma chère Myrrhine.
— Si quelqu'un sait ce qu'il y a d'écrit sous la rature, c'est Fabien Liberge.
— Maman le sait aussi.
— Mais elle ne le dira pas.
— C'est vrai, elle ne le dira pas. Eh bien! je verrai, plus tard, j'ai le temps.
— Le temps?
— D'aller à Paris, pour la fête.
— C'est après-demain qu'elle a lieu.
— Non.
— Quel absurde plaisir éprouves-tu donc à te mentir à toi-même?
— J'avais oublié.
— Tu n'avais pas oublié. Et tu sais très bien que ta mère part par le rapide, ce soir, à onze heures quarante. Tu as regardé l'Indicateur.
— Eh bien, cela m'est égal! Je ne veux pas de tristesse, je ne veux pas d'amertume; ce qui m'importe, c'est que j'ai dans les doigts le parfum des cheveux de Myrrhine, et à mes lèvres, le parfum de Ison âme; et je vais dormir de beaux rêves, la fenêtre ouverte au vent de la mer et du ciel !
Puis, tout à coup :
— Nyx!
— M'ssi !
— Grimpe à ce rocher!
— Voilà, M'ssi!
— Est-ce que tu vois une lumière ?
— Où çà, M'ssi?
— A la maison d'en haut.
— Chez M'zelle? Oui, M'ssi.
— Eh! bien, c'est la bonne étoile, petit Nyx!
Il était redescendu, m'avait rejoint. Je lui tapotai la joue. Je l'envoyai, de ma bottine à ses
reins, rouler dans le sable, parmi le vent et les volutes de son éclat de rire. C'était singulier, la manie où je consentais de temps en temps, de voir un être surnaturel, ou un dédoublement de moi-même, en ce petit individu falot, plutôt animal qu'homme, et farce comme une marionnette de la foire. Néanmoins, je pressai le pas dans le vent, dans le vent triste, qui beugle à l'oreille on ne sait quelles paroles apportées de loin... j'avais eu tort dépenser à tant de tristes choses...
J'entrai très vite dans la villa. Je vis, accoudée à la rampe du premier étage, ma mère, donnanl des ordres aux servantes qui tiraient des malles sur la mosaïque du vestibule. J'enjambai les marches de Tescalier, deux à deux. Je saisis les mains de ma mère.
— Eh bien ! quoi? dit-elle, toute surprise.
— Fabien Liberge?
— Fabien?...
— Oui, oui, Fabien Liberge. Tu sais qui je veux dire. Celui qui t'a remis la lettre de Georges.
— Oh! Arsène...
— Ce Fabien?... parle.
— Je connais M. Liberge, comme tout le monde le connaît. Il est très célèbre.
— C'est tout ce que tu as à me dire? Elle 88 taisait, livide.
— Soit ! criai-je.
Puis, vers les domestiques :
— Vous me préparerez une malle. Puisque le tailleur qui devait venir, n'est pas venu, j'emporterai riiabit de soirée qui me sert pour aller au Casino. Je prends le rapide avec maman.
Je n'attendis pas de réponse. J'entrai vite chez moi. Je repoussai la porte, la fermai au verrou. Je me jetai tout habillé sur le lit. Je songeais. Fabien Liberge. La rature. Qu'est-ce qu'il y avait eu, qu'est-ce qu'il y avait, sous la rature?
J'ai, de l'heure où je traversais Paris, seul, dans le fiacre ouvert, le souvenir d'une stupéfaction profonde et d'une convoitise forcenée. Stupéfaction, de quoi? de tumulte, de l'immensité, de l'énormité de l'effort. Convoitise, de quoi? de savoir ce qui s'agite au profond de ce tumulte immense, de cet effort énorme. Les coudes aux genoux, la face entre les paumes, je considérais la prodigieuse rotation de tout ce qui passe. La force d'une beauté, beauté résultant surtout d'une ruée effrénée d'énergies, m'empoignait, m'obligeait à l'admiration, — comme un infinitésimal
fragment de matière cosmique est emporté dans Torbe d'une planète, — mais Tirrèsistible vertige de pénétrer jusqu'aux causes me possédait, me tirait les yeux et l'âme. Sans doute, sans doute, je ne pus m'empêcher de sourire, et de me moquer de moi-même, petit mousse de la chimère, qui, sérieusement, s'avisait de vouloir jeter la sonde dans le Malstrœm de la réalité. Et c'était encore comme si Pygmée — ou Nyx, Pygmée aussi, petit Pygmée tout noir, — avait dit à Atlas.: « Tourne-toi, que je voie le derrière de l'univers! » Eh bien, qui sait? j'avais tort peut-être de rire de moi-même. Le petit Jésus-Gliichna n'avait pas encore cinq ans quand, pour les avoir tous eus dans la bouche, et les avoir mâchés jusqu'à l'amen ume de l'indigestion, il savait ce qu'il y a dans les trois Mondes. Comparativement, je n'étais pas même précoce. Et j'avais assez allendu pour espi'^rer enfin que. de l'antique submergement des h'^ureus-^s et pures atlantides, une bulle crevée m'avouerait dans le désastre de tout, la hideur des tares éternelles!
Le fiacre s'arrêta devant le numéro 20 de la rue Le Peletier. « Attendez-moi », dis-je. J'allais entrer sous la porte cochère. Une forte main m'empoigna une épaule. Je me retournai. Je vis le docteur Lecauchois. Il me dit: .
— Où vas tu?
Troublé, avec cette humilité, devant le maître, de l'élève, je répondis:
— Je ne... sais pas... je vais...
— Ta vas chez Fabien Liberge.
J'empruntai une fierté à la rudesse de la voix qui
m'interrogeait.
— Oui, monsieur, je vais chez Fabien Liberge.
— Pourquoi?
Je répondis, maladroitement menteur :
— Vous savez, monsieur Lecauchois, je fais des vers. J'ai envoyé des vers à M. Liberge, qui est très connu, et, puisque nous sommes à Paris pour la fête, je suis venu...
Le docteur dit:
— Mon pauvre enfant !
Il ajouta :
— J'ai à te parler. Viens dans ce petit café, Vois, nous y serons seuls.
Je le suivis, il cria au cocher : « Monsieur va revenir. Attendez là. » Nous entrâmes dans le café. Le docteurdemandadeuxverres de chartreuse jaune. Il avait un air, — je ne sais comment dire, — à la fois fin et très dur, l'air qu'aurait un chirurgien qui va faire une opération très délicate avec un très brutal instrument. Le garçon remplit les verres et s'éloigna.
— Tu n'as du tout envoyé de vers à Fabien Liberge, dit M. Lecauchois. Tu as joliment bien fait, d'ailleurs. Car si tes vers avaient été mauvais, — chose probable, — il t'aurait dit : « ils sont sublimes, » par amour du ridicule chez les poètes, et s'ils avaient été beaux, il t'aurait dit : « faitesvous clerc d'huissier », de crainte d'être humilié
par un artiste de plus. La vérité, c'est que tu viens chez Fabien Liberge, parce que tu portes en toi, pauvre être, un abominable besoin de connaître tout ce qui peut te faire du chagrin. Voici longtemps que je t'observe — je t'observe depuis que tu es né — et je t'aime, va, crois-le, mon cher Arsène, je t'aime, bien tendrement. Je t'ai ramené de loin, je te le jure, des bords de l'Achéron, comme on disait autrefois. Ne t'obstine pas à y retourner. Il y a des Furies, pas seulement chez Hadès, mais dans les âmes. Et tout le monde, s'il le mérita, a chez lui son petit Tartare. J'essaie de rire, mon pauvre Arsène. C'est pour te divertir, c'est pour que tu ne sois pas triste, c'est pour que tu comprennes bien que je ne suis pas un méchant homme, grognon, voulant t'empècher de vivre à ta guise. Non, non, amuse-toi. Va faire la noce avec de belles filles. Myrrhine est assez jeune pour t'attendre. Joue au baccara, fais des dettes, bats-toi en duel, signe des lettres de change, grise-toi le malin et soûle-toi le soir. N'entre pas chez Fabien Liberge.
Une folie m'emporta.
— 11 sait donc bien des choses! criai-je.
Le docteur, baissant la voix, dit, si tristement, en méprenant les mains dans ses vieilles mains caressantes, que je sentis si tendres, si secourables, bonnes comme les mains de maman :
204 LE GHERGHEllK DE TARES
— Je te prie, je t'ordonne, de toute l'autorité de mon vieux soin paternel, de ne pas entrer chez Fabien Liberge, de t'en retourner avec moi à l'hôtel d'Aprenève, chez ton père, chez ta mère. La comtesse, à cause d'un mot que tu lui a dit, s'est bien doutée que tu viendrais ici ; elle n'a pas osé venir elle-même, elle n'ose pas pleurer devant toi, Arsène, ta chère maman! je suis venu t'attendre, à sa place, retournons-nous-en, allons, viens, je t'en prie...
Je dis :
— Pourquoi donc ne veut-on pas que je connaisse Fabien Liberge?
Le docteur frappa du poing sur la table :
— Nom de Dieu ! tu es trop bête, et trop dangereux, pour les autres et pour toi-même. Tu sauras ce que c'est que Fabien Liberge. Après, tu agiras à ta guise. Mais d'abord, il faut que tu entendes ceci, petit! Quiconque pense le mal le crée, et quiconque le cherche, le trouve, même où il n'est pas. Va, je sais qui tu es, comment tu es. Ce n'est pas de ta faute. Rien n'est de la faute de personne. Tu as été malade. Tu as gardé de la maladie ces yeux qui veulent trop voir, — ayant été aveugles. Tiens, tu es une espèce de fou, qui n'est plus fou, devenu sagace ! Eh ! bien, soit, je vais te satisfaire. Ah! ah! il te faut du laid, de l'horrible,
de l'inconnu? Tu vas être servi àsouhait,jetelejure.
Le garçon, au bruit des paroles, était survenu; le
docteur dit : « deux autres chartreuses », et reprit :
— Ce Liberge, je vais te le raconter, je sais son âme (ça, une âme!) et son corps. Autrefois, j'ai averti Fâme sans succès, et j*ai soigné le corps, trop bien ! j'ai guéri de la pourriture. Tans pis si je trahis le devoir professionnel. Ça peut te servir. J'en accepte la responsabilité.
Le docteur leva son petit verre.
— Fabien Liberge, dit-il, est né du baiser de deux plaies.
Il vida le verre et poursuivit :
— Je ne l'ai pas connu tout petit. Je m'en réjouis, à cause de la mauvaise odeur qui devait sortir de son berceau. Plus tard, trop lâche pour se faire même empoisonneur, il se fit homme de lettres. La littérature est le plus sûr des comptegouttes d'empoisonnement. On peut être homme de lettres, et, cependant, mériter que Tropmann et Dumollard, si vous leur tendez la main, répondent : «Ah! d'abord, donnez-nous des références. » Et c'est effrayant que ce qu'il y a de plus sublime ici- bas puisse être aussi ce qu'il y a, ici-bas, de plus immonde. Arsène! quelqu'un d'admirable a dit ce mot : « La littérature est le plus noble des arts, et le plus vil des métiers. » Et ce métier
s'est 'avili encore, du libertinage à la crapule. Le madrigal est aboli, pas Tinvective; au lieu de la Chanson, c'est le Chantage; après la bouche de Chloris, la bouche d'égout. Celle-là était parfumée; celle-ci, on la cure lucrativement. Et maintenant, gamin, mon presque fils, Arsène, écoute ce qu'a été, ce qu'est encore Thomme à qui tu vas demander si ta mère est une honnête femme; — d'abord, ça ne te regarde pas ! baise les chères mains de femme douloureuse qui se croisaient sur le ventre d'où tu es sorti! Ecoute tout de même. (Garçon! une autre chartreuse!) Ecoute! écoute !
— Oui, oui, criais-je, j'écoute, dites-moi!
— Ainsi; même pour le sauver, il faut consentir à son exécrable manie! Enfin, n'importe, ce Fabien Liberge, qui, d'ailleurs, ne s'appelle pas Liberge...
En une anxiété éperdue, je me penchai vers le docteur :
— Il ne s'appelle pas Liberge?
Je lui empoignai, des deux mains, les épaules :
— Comment s'appelle-t-il?
— Je ne sais plus. Chose vaine, d'ailleurs. Il n'est connu que sous le nom de Liberge, qu'il a illustré à sa façon.
Je lui secouais le buste.
— Docteur ! comment s'appelle-t-il?
— Je lai oublié.
— Il a sans doute quitté son nom vérilabie parce qu'il était le fils de quelque père infâme, ou bien, parce que, ce nom, il l'avait déshonoré lui-même?
— Ah! malheureux enfant que tu es! Mais, cette fois, tu ne te trompes pas. Voir noir, c'est trop souvent une façon d'y voir clair. Fabien Liberge est celui qui déshonore. Cet homme d'esprit ressemble à un animal de qui l'instinct serait de souiller. On croit, lorsqu'il salit, qu'il cède à son intérêt? il n'obéit qu'à une irréfutable loi de son être natif. Et, sans doute, il trouve à lui obéir quelque extraordinaire satisfaction. La vipère, qui mord, ne sait peut-être pas qu'elle empoisonne; lui, il le sait; et son instinct connaît d'intelligentes délices. Voici son histoire. Il est né, dans une ville de la Flandre française, presque belge, d'un vieil homme, gros et suant comme un fût de vidange, qui, le soir, assis sur un banc de la promenade, retint entre ses genoux une rôdeuse en guenilles, treize ou quatorze ans. Ainsi, père et mère : le Rut, trop tard, la Prostitution, trop tôt. Rencontre des deux pires d'entre toutes les ignominies. Or, le vieux homme, en caressant la petite, s'aperçut qu'elle était vierge, ou crut s'en apercevoir, flatté. Ça arrive, que ces petites traînées, après tous les passants, n'ont pas eu d'amant encore. Il y a, chez les plus vils, une espèce de respect de la puérilité.
J'interrompis!
— Il y a surtout, criai-je, la peur de la police? On ne peut pas prouver le plaisir, on peut prouver le viol. J'ai lu les livres de votre bibliothèque, docteur. J'ai lu les livres que vous avez écrits vousmême. Votre « Médecine légale », c'est très instructif. Je sais le pourquoi de la continence des roquentins. C'est la peur du chantage.
M. Lecauchois me considéra, comme épouvanté. Il poursuivit :
— Le vieux, trois mois plus tard, prit la petite à son service.
— Pour éviter un scandale.
— Elle accoucha.
— On mit l'enfant dans quelque hospice?
— Oui, mais, devenant tout à fait vieillard, le gros homme s'attendrit à l'idée de son enfant, le reprit, le garda chez lui, le reconnut...
— Est-ce qu'il n'avait pas quelque collatéral à déshériter?
— Puis, sénilement dévot, il épousa la mère, in extremis^ sur le conseil de son curé.
— Qui était l'amant de la petite, rencontrée dans l'antichambre, le soir )ù il venait voir s'il était temps d'apporter les saintes huiles?
Le docteur dit :
— Qu'est-ce que tu as ? Tu es absurde et effrayant.
Je ne t'ai jamais entendu parler comme tu parles. En effet, depuis un instant, j'étais tout autre, en apparence. Je ne me sentais pas changé, en mon for; mais je sentais que j'exprimais ce qu'il y avait en moi, d'une façon qui ne m'était pas accoutumée. C'était comme si j'empruntais un air, un ton, à quelqu'un qui n'était pas là, qui devait être proche. Je conçus tout le ridicule qu'il y avait en mon air d'expérience pas vraie. Je devais ressembler à un bébé qui réciterait à haute voix une leçon infâme. Je dis :
— Ne faites pas attention, docteur. Je ne suis pas toujours comme ça. On m'a laissé lire trop de livres. Et puis, dis-je en imitant un éclat de rire, il y a quelqu'un... -
— Quelqu'un?...
— Qui m'enseigne.
— Qui donc?
— Nyx.
Je riais à gorge déployée.
— Ton nègre?
— Oui, dis-je, le fiancé de Baubô.
Certainement, le docteur crut que je perdais la
raison. Et il se montrait inquiet. Mais je cessai de rire, et je résolus de ne plus interrompre M. Lecauchois. Une effrénée envie me ruait vers l'histoire, horribÎG sans doute, de Fabien Liberge.
— Docteur, je vous en prie !
— La mère, veuve, et vieillie, et redoutée à cause de dartres aux lèvres et ailleurs, dut reprendre son métier de rôdeuse, parce que le fils avait mangé tout l'héritage ; et il attendait, au coin d'une rue, tout près de la promenade, l'argent que sa mère gagnait sur les bancs...
Je ne pus retenir :
— Sur le banc de papa!
— Elle creva de misère et de mauvais mal. Fabien essaya de rôder, comme sa mère. Il fut, sans le sou, la casquette à l'oreille, le garçonnet cireur de bottes, faisant les commissions des messieurs qui, au caféconcert, invitent à souper la marcheuse dont le maillot creva exprès, au bon endroit, et le gamin ouvreur de voitures, parfaite fripouille, qui demande : « Est-ce que Monsieur et Madame ont besoin d'un strapontin? »
J'écoutais, comme en un éblouissement noir.
— Car ce petit drôle avait des mots drôles. Aux tables des cafés, en offrant des cartes transparentes et les adresses des modèles, il ressemblait, par la faconde farce, à une espèce de pitre qui improviserait une parade à la porte d'une maison de joie. Il lui arriva qu'une chanteuse de beuglant, au lieu d'aller souper avec celui qui l'avait envoyé, l'emmena, lui, coucher chez elle; et il fut un petit serviteur comme
sa mère avait été une petite servante. Il fit, la nuit, è table d'abord, la connaissance du sous-préfet, jeune . maniaque, presque albinos, cbeveux déblondis jus- ' qu'au blanc, les doigtelets tremblotants comme ceux [ des singes phtisiques; et qui, à cause d'une maladie de la moelle épinière due à d'antiques habitudes sales, continuées malgré le mariage et la sous-préfecture, ne subsistait que d'un usage quotidien de magnésie avant le repas du matin, d'une piqûre de morphine avant le repas du soir et d'un mâchement de gingembre au dessert du souper. Il n'en avait pas, à ce régime-là, pour six mois. D'ailleurs, il vit encore et se porte à merveille. Le sous-préfet dit : «J'ai justement besoin d'un jeune valet de chambre.» Le jeune valet de chambre fut bientôt secrétaire particulier. La sous-préfète, gaie, vingt-six ans, un peu trop grasse, même beaucoup trop grasse, jolie et obèse, petite figure poupine sur, tout à coup, sans encolure, un gros corps tout rond, l'air d'une petite rose tombée sur une citrouille, — le ventre, surtout, était énorme, bien qu'elle n'eût jamais eu d'enfants, comme si elle eût tout gardé, sans rien rendre, — la sous-préfète, ancienne fausse Mimi de huit ou dix faux Henry Murger, qui avait posé à cinq francs l'heure de jour, et à dix francs l'heure de nuit, parce que le magnésium crève les yeux, chez les moins honorables photographes (on doublait le prix
de la pose, si on était deux, mais c'était bien fatigant, à cause des positions qu'il faut prendre), la sous-préfète, du secrétaire de son mari fit un secrétaire à peine plus intime; si bien, que, un beau jour, le petit journal satirique de la ville, où collaborait Liberge, raconta, fort plaisamment d'ailleurs, les mésaventures d'un fonctionnaire gouvernemental, au-dessous d'une image qui représentait, sur le même oreiller, la tête de la sous-préfète, celle du sous-préfet, celle de Fabien lui-même, et la petite gueule d'un King'charles jappant; petite gueule d'où sortaient, comme dans les rébus, ces mots... Tiens, je vais te les dire, comme ils étaient arrangés, je les vois encore, on s'en tordit à l'Ecole de médecine. Voilà ;
C'est pas bien,
Fabien, De faire cocus,
Fabieu, De faire cocus, Fabien, Le mari, la femme Et le petit chien!
Scandale. Procès. Liberge condamné à cinq cents francs d'amende, qu'il ne paya point, et en quatre mois de prison, qu'il ne fit pas; et, le sous-préfet nommé préfet. Tant qu'enfin, un beau jour, rédac-
teur en chef du journal satirique (il avait appris l'orthographe dans les prospectus distribués à la porte du magasin des Trois-Gent-Mille-Paletots). bien mis (d'habits volés peut-être au magasin qu'il vanta), familier des coulisses, aux trois théâtres de la ville, entremetteur entre la claque et les débutants, entre les débutantes et les membres du Cercle qui, dès le commencement de la saison théâtrale, se distribuent les chanteuses et les danseuses; et charmant tant il avait d'esprit, redoutable tant il avait d'esprit, et d'autant plus charmant et d'autant plus redoutable que, véritablement, quand on croyait qu'il n'en avait plus, il en avait encore, toujours, — tantôt, car il était fin, pareil à un stylet empoisonné, tantôt, car il était populacier, semblable à un couteau de cuisine à bout graisseux de graisse pourrie, puante, — il fut le tyran, méprisable et méprisé, de toute la ville, tyran cependant, à cause qu'il avait eu un duel avec un sous-lieutenant ivre, le long d'une baraque de la foire (blessé, il eut cette gasconnade de n'en rien dire, et cette infamie d'enfoncer Tépée dans le ventre de l'officier, qui, déjà, remettait son uniforme); à cause qu'une étrangère, d'ailleurs espionne, le promena, trois aprèsmidi, du Jardin zoologique au consulat de la République argentine; à cause que, s'il passait devant les cafés, ou les petites brasseries, on disait, en le
désignant : « Tu ne sais pas ce qu'il a dit, hier... je t'assure... j'étais avec lui... nous avions dîné ensemble... il a dit, en parlant de... » ; à cause, enfin, de l'universelle bassesse agenouillée et tremblotante devant la vraisemblance hélas! de toute calomnie! Et, sur la promenade, le long de l'allée, non loin du banc où il fut engendré, pendant que la musique militaire pleure d'amour, ou beugle d'héroïsme, seul, par chic, et si élégant entre les chaises, vague, avec un air de choisir des victimes, il avait, indifféremment, — éclatant par la cravate largement nouée, au-dessus de sa sveltesse à peine canaille malgré le dandinement — il avait à l'œil gauche un lorgnon, un monocle, qui regardait, menaçait, dominait, possédait toute la ville, comme un canon clair, noir au dedans de coulevrine!
J'empoignai les deux mains du docteur.
— Un lorgnon!
— Un lorgnon. Tu n'as jamais vu quelqu'un avec un monocle?
— Un monocle?
— Oui.
— Une rondeur claire, qui regarde, comme un œil qui vient du fond et qui va au fond?
Je me calmai. Je dis en souriant :
— Ne vous inquiétez pas, docteur; c'est une idée qui m'est revenue, à cause de Nyx. Ce lorgnon, ce
monocle, il me semble que c'est un verre à travers lequel on pourrait tout voir, et qui voit lui-même ce qu'il y a sous la rature. Et c'est une espèce d'œil, en même temps, qui voit très loin, très loin, très loin... l'œil de Baubô! Continuez, docteur, je vous assure que je ne suis pas fou. Je l'ai été. Je ne le suis plus, vous m'avez guéri, cher docteur! D'ailleurs, l'important, c'est de savoir, de savoir. Continuez, continuez.
— Comme le mal t'attire ! Je t'en montrerai toute l'horreur, pour que tu t'en écartes. Tu crois que je ne fais que te raconter une histoire, en ce moment? Tu te trompes. Je fais mieux. Je te soigne.
K Je pris un air de comprendre, d'approuver, do remercier.
— Homœopathe! fis-je. Mais poursuivez, je vous supplie. Vous ne pouvez pas savoir combien cela m'intéresse, ce lorgnon qui regarde, de si loin et si fixement. Je vous supplie, poursuivez.
Le docteur cria :
— Une fine Champagne!
Puis :
— Naturellement, Fabien Liberge partit pour Paris. Tu penses bien qu'il n'y avait pas assez de place dans une ville de province pour son expansion d'infamie. On a raconté qu'il avait été chassé par la réprobation publique, pour avoir assassiné le mari
d'une femme qui, la nuit, lui ouvrait sa porte, — ou du moins pour, en duel, s'être fendu trop tôt, avant les épées jointes. Ressouvenir, sans doute calomnieux, d'un premier duel oià Fabien fut trop facilement vainqueur. Le certain, c'est qu'il y eut du sang sur le sable d'une allée, pendant qu'une vieille femme, grand'mère dont on avait fait une servante, hurlait dans l'une des mansardes, ses bras d'apopleclique délivrés de l'immobilité pour la malédiction! Et Liberge, avec une malle bien remplie de vêtements, grâce à l'ancienne patronne des « Trois- Cent-Mille-Paletots », deux bagues données naguère par la sœur du sous-lieutenant, et un billet de mille francs, avancé par une succursale, provinciale, d'un Cercle parisien, sur les services qu'il rendrait à ce Cercle, partit pour Pans, le lorgnon à l'œil! M. Lecauchois cria :
— Une autre fine!
11 se grisait. Moi aussi. D'horreur et de joie. Il but, il dit :
— En ce temps-là, on allait à Paris, d'abord en diligence, puis en chemin de fer; il suffit à Fabien Liberge de ce voyage, pour, en quelques livres achetés à crédit, dans une petite librairie près de la gare du départ, s'inlormer de toute la littérature contemporaine. Avant de mettre le pied sur le quai, à Paris, il savait George Sand, Balzac, Hugo, Gautier,
LE GHEHClIEUil DE TARES 217
et tout le moderne génie rayonnant. Il en conclut : (( Zut. » En effet, Zut, c'était, logiquement, inévitablement, pour toujours, Técho de tout, en lui. Tout, dans rien, ne peut faire que ce seul bruit : Zut. u Zut », c'est le pseudonyme farce de « Néant ». Z.U.T. Vois-tu, petit homme, qui entres mal dans la belle vie, et qui, tout de suite, tournes la page, à cause du verso où il y a peut-être la vérité, où, à coup sur, tu trouveras la laideur, ce sont des lettres terribles, ces trois lettres. Z, biffe, U, bâille, T, tue. Et, en eff^t, — après l'effacement, — l'ennui, et la mort, meurtre ou suicide, qui achève, qui a raison d'achever. Un point, ou une tombe, c'est tout. 0 petit homme, que j'ai mis au monde, petite âme que j'ai vue éclore... vie déjà désolée, ne dis jamais, n'écris jamais : Zut! Ne le dis pas, ne Técris pas... Ce sera l'épitaphe drôle de l'humanité universelle! Je connaissais donc bien mal le docteur? Je l'avais toujours considéré comme un bon homme, non sans des absurdités mondaines ou professionnelles; j et voici qu'il se révélait, intelligemment penchéjusqu'au fond du désastre, jusqu'à Fenfer du spleen
humain ! Et quoi ! tous les vivants sont-ils donc tout pareils? Et l'alarme infinie de Pascal songe-t-elle, hagardd, en toutes les âmes? :
Le docteur dit : ^
— Revenons. A Paris, Fabien Liberge fut tout de
suite redouté, c'est à-dire admiré. Entends-inoi bien, petit, je ne suis pas de ces imbéciles qui croient qu'il suffit d'être une canaille pour réussir. Notamment, les canailles littéraires, bêtes, ont cette académie : Mazas ou la Morgue. Mais il y a les canailles de lettres, non pas intelligentes, -- quiconque est intelligent est honnête — mais qui ont de Tesprit, avec un certain entregent. Or, celles-ci, justement parce qu'elles ne sont pas bêtes et parce qu'elles ne sont pas intelligentes, s'accordent admirablement avec tous les puissants de la politique ou de la finance, qui ont intérêt à ce qu'on s'amuse et à ce qu'on ne comprenne pas. Toujours les Plaisantins furent les amis, les complices, inconscients, peut-être, des Maîtres; et il y avait des bouffons dans les cours, non pas pour faire rire le roi, mais pour faire rire le peuple, à l'idée que le roi riait; et le masque drôle est l'excuse de la grimace tragique. Fabien Liberge fut, tout de suite, ce masque, — le monocle à l'œil. On peut dire que, trente années durant, ce monocle a tenu Paris sous la domination de sa perspicacité ronde et fixe. Je ne sais pas nettement de quelle façon Fabien commença sa fortune. Les circonstances sont les servantes du destin. Tout jeune encore, il passait pour avoir été l'amant de vingt femmes illustres, comédiennes ou Altesses; mon-trant, dans son antichambre, leurs portraits avec
des dédicaces tendres jusqu'à robscénilé; ne niait pas qu'il eût enlevé la femme de Tambassadeur de Serbie, disant même : « Ah! je préférais les tétons de sa femme de chambre ! » D'ailleurs, il calomniait aussi la fille de sa concierge que, rencontrée dans l'escalier, un soir qu'elle allumait le gaz, il avait négligemment retroussée j la fille de la concierge réclama, — les Altesses ne réclamèrent point ! Et Fabien Liberge fut le don Juan de la diplomatie. En outre, parce qu'il était devenu, à souper, chez l'entremetteuse à la mode, le camarade du prince dlrlande, il fut le collaborateur d'un journal américain qui, quotidiennement, insultait la patrie française. Et il fut si universellement fameux, pour avoir reçu des annuités, des mensualités, de toutes les ambassades étrangères, — note que ce n'était pas vrai! il n'avait rien reçu! il ne rece^^ait rien du tout! cet ancien rôdeur, je t'expliquerai cela, s'élait fait une espèce d'honnêteté ! — qu'enfin, un journal du soir, bien connu pour sa respectabilité, lui confia le soin de rédiger sa correspondance étrangère. Par complicité? pas du tout. Par effroi. Parce qu'il avait de l'esprit. Parce que tout le monde savait que Fabien Liberge avait de l'esprit. Et, chaque matin d'émission de valeurs nouvelles, les banquiers se demandaient en conseil s'il n'y aurait pas moyen d'émousser la farce de Fabien Liberge,
en l'emmitouflant d'un tas roulé de billets bleus; et, au conseil des ministres, chaque matin, — oui, je t'assure, c'est la vérité, tu demanderas à ton père, — on s'inquiétait du calembour que ferait Fabien Liberge; tant les maîtres de tout sont facilement inquiets, si un valet de chambre, un instant, les servit mal, de l'opinion que, peut-être, ce valet de chambre emprunta à une chronique. Fabien Liberge fut l'épouvante matinale des hommes politiques, qui, couchés encore, lisent vite les journaux. Et il faut le dire, — seule excuse à toute son abominable vie, — il lui arriva parfois d'insulter de malhonnêtes gouvernements. Mais, littéraire, il fut, toujours, sans excuse. Fabien Liberge a usé de s'a renommée et à l'heure même où il avait de quoi dîner tous les soirs, pour être le plus bas, le plus infâme, le plus ignoble bafoueur de tout ce que l'immémoriale terre espère encore de beau, et de vrai. Une seule idée : être celui qui rit de quelque ^chose de pur, s'il ne peut pas rire de quelque chose de sublime. Et il y eut, sur trois générations, l'abominable acharnement d'un œil fait de toutes les noirceurs lucides.
— L'œil de Baubô! criai -je.
— Hein? Quoi? Baubô? encore! dit le docteur.
— Je vous demande pardon. Vous ne connaissez pas Baubô. Si Nyx était là, ilvous explique-
rait ce que c'est que Baubô. Continuez, de grâce. — Donc, pendant trente années, cet homme, ce Fabien Lib'erge eut pour unique souci, pour seul rêve, pour extrême chimère de réduire à la mendicité, ou à la mort, quiconque, ingénument, honnêtement épris de n'importe quel idéal, tenta le .bien, ou le beau. D'un flair qui, par l'éveil continu atteignait au prodige dans Tinfaillibilité, Fabien Liberge a toujours été averti le premier du point de Paris où allait naître une grandeur, une gloire, une espérance! il se tenait aux aguets, pour l'œuvre abortive; il était, toujours prêt, l'écraseur de nids, le tueur de germes, rabatteur de jeunes pousses. Pas d'autre outil que le Mot, mais le Mot sous toutes les.espèces du meurtre. Le Mot qui broie, le Mot qui perce, le Mot qui étrangle, le Mot qui caresse; le Mot-Lacenaire et le Mot-Judas. Il avait inventé l'assassinat, du bout des lèvres, et l'empoisonnement par gouttes de sourire. Parbleu! les véri- 'tables génies, les énormes, les parfaits, les augustes, s'en fichaient un peu de ce Mot-roquet qui leur jappait aux chevilles ; ils pensaient, à .' peine, rarement : « Qui donc fait ce petit bruit, rlà-bas, dans le ruisseau? » ce fut sans doute, .c'est encore le châtiment, je l'espère, de cette : âme-désastre, qu'elle n'ait pu ni retarder d'une 'heure, ni faire dévier d'une ligne la marche en
avant di^ Tinnombrable génie moderne; et, — rage suppliciante sans doute — Fabien Lib9rge a tout de même à son front des reflets d'auréoles. Mais quelles revanches de ses défaites il prenait sur les moins sublimes, sur les moins inattingibles, pauvres êtres que la certitude du génie ne défend pas contre la raillerie inique, qui, incertains, inquiets, ne croient plus du tout en eux-mêmes si on les nie, esprits si nobles pourtant, à cause du rêve, plus aimables, même, d'être moins grands. Il leur fut épouvantable ! Il trouva, pour chacun d'eux, poète, peintre, ou musicien, ou tribun, le mot joli, drôle, extraordinairement drôle, et qui a Tair si juste tant il est farce, le mot que tout Paris répète, le mot qu'on a toujours derrière soi en quelque rue q le Ton passe : il semble que tout le monde lise à haute voix une pancarte insultante épinglôe à votre dos. Mais Fabien Liberge ne se bornait pas à la drôlerie meurtrière; il poussait la| haine jusqu'à l'obligeance! Ces pauvres diables — ces pauvres anges — dont plusieurs, grâce à lui. sont maintenant des cadavres, il les invitait si déjeuner, et il leur prêtait de l'argent — afin qu'ili fussent des parasites ! ou par une prévoyancq d'ogre. Et telle était son instinctive horreur de 1; beauté qu'il la détestait et l'insultait, même che les femmes. Il n'y avait même pas, en lui, la trèv-
du sexe. Fort luxurieux^ de sa nature, il en voulait, à Toccasion de son plaisir, d'être trop charmante.; il était humilié par le rayonnement des chevelures, par la splendeur de la chair; et ses pâmoisons se réveillaient en fureur. Crissements de volupté., crissements de rage. Et il fut — dans le Livre, dans la Revue, dans les petits théâtres où ses vau^ devilles étaient illustres, — le calomniateur obcène de toutes les femmes qui ne le repoussèrent point;. Il en épargna quelques-unes, — les laides, — comme il lui arrivait de vanter un mauvais poète. Mais toutes les belles filles qui se déshabillèrent chez lui, furent mises toutes nues, devant tout le monde, en un Mot criant la Tare! Quelques-unes, qui l'aimèrent, furent plus ignoblement retroussées. De toutes les beautés, celle de Tamour était celle, évidemment, qui devait l'exaspérer davantage. Mais, je te l'ai dit. je te le répète, ce qu'il y a de véritablement stupéfiant en cet homme, et même d'admirable, c'est que, dès qu'il gagna de quoi manger, il ne commit aucune vilenie, — lui qui les a commises toutes, — en vue d'un intérêt personnel. Je l'ai connu, je l'ai suivi, je Tai compris. Les annuités, les mensualités, mensonges! mensonges qu'il laissait croire à cause de l'espèce d'infâme autorité qu'ils lui donnaient! mensonges tout de même! Et il n'est même pas cupide, il est, — chose qui comble
,de stupeur. — plus désintéressé (lui! ce monstre!) que la plupart des littérateurs contemporains. Dans les journaux, dans les revues, dans les théâtres dont il a fait la fortune, il n'a jamais exigé que des rétributions fort médiocres; et, oubliées les petites infamies dune adolesceiice provinciale, il est (le misérable!) un fort galant homme. Pourvu quil eût de quoi donner de sonores pourboires aux garçons des restaurants illustres et qu'il fût bien habillé, le lorgnon sous l'arcade sourcilière, le long du boulevard terrifié, il était content. On ne sait de lui. .d'une façon certaine, aucune compromission honteuse avec des maisons financières, ou avec des .cercles où Ton joue. Si on lui offrait de l'argent, pour qu'il éreintât un beau livre, il serait capable d'en dire du bien, si beau que fût le livre! Il est incorruptible! et tout ce qu'il peut y avoir de probité en un assassin, il l'a. Il est, avec un esprit l^i divers, si complexe, si multiple, le Méchant simple. C'est une espèce d'Iago, plus gai, qui n'a pas eu besoin, pour faire du tort, qu'on lui fît tort. Il est mauvais comme on est blond, sans le faire exprès ; son ignominie n'est pas une teinture. Il est honnête! Est-ce à cause de cela que dure encore son action sur le grouillement parisien? oui, peut-être. Vieilli, moins drôle, n'importe, il est •l'irréprochable patriarche de la médisance, de la
calomnie, de la drôlerie tueuse. On le vénère presque, à cause de l'immémorialité de sa bassesse qui ne fut pas lucrative. Il y avait, en Italie, autrefois, de vieux bandits dans la montagne, pas retraités, bandits toujours, mais si vieux, qu'on les confondait avec des ermites, — et les lemmes se signaient devant eux, un peu par terreur, beaucoup par religion. Fabien Liberge, c'est quelque chose comme ces respectables Fra-Diavolo. Maintenant encore, bien que l'abominable mal maternel, auquel il ajouta un mal personnel, soit enfin sorti de lui, en plaies bouffies et en pustules qui crèvent; bien que sa face soit devenue comme la ressemblance affleurante de son âme, et que, dans une chaise roulante, d'où il ne se dresse plus, — le lit même lui est interdit, le lit qu'il a déshonoré comme il déshonora la beauté, l'amour, la foi, par le Mot, — il dodeline de la tête, vacille du menton, et, le lorgnon toujours à l'œil, bave de vieillerie dans sa barbe où aucun parfum ne domine l'odeur ancienne ■des mots pourris enfin, il est encore illustre ! et quelque légende fait peut-être de cet immonde éjaculateur d'ordures, un proclamateur de vérités. Je m'étais levé, efi'rayé enfin. Effrayé, de quoi? du goufi're sale où je pouvais tomber.
— Docteur! dis-je.
— Eh bien?
— Entendez-moi. C'est horrible. C'est trop horrible. Je n'irai pas chez Fabien Liberge. Je m'en retournerai avec vous, chez papa et maman. J'irai à la fête, ce soir, bien qu'on ait bien peu insisté pour que j'y vinsse. A ce point de vue-là, Nyx avait raison.
— Nyx?
— N'importe. Donc, je n'entrerai pas chez Fabien Liberge. Mais à une condition.
— Laquelle?
— C'est que vous me direz, vous, ce que j'allais lui demander.
— Moi !
— Eh î parbleu, vous en savez autant que lui.
— Mais, qu'est-ce que tu veux donc savoir, petit malheureux?
— Je veux savoir pourquoi Georges Lorelys, au lieu de revenir sur la route, le long du château, a écrit à maman qu'il ne viendrait plus.
— Arsène !
— Je veux savoir pourquoi c'est Fabien Liberge qui a porté la lettre d'adieu de Georges Lorelys.
— Je te supplie!...
— Je veux savoir, en un mot, ce qu'il y a sous la rature. Dites-le moi, ou bien j'irai le demander à Liberge.
— Mais, mais, je ne sais pas... quelle rature?...
— Vous savez à merveille. Qui a présenté Georges chez le père de maman? C'est vous. Pourquoi avez-vous fait cela? Vous avez dû avoir, pour le faire, quelque raison, qui ne me sera pas toujours inconnue. Le certain, c'est que l'on ne conduit pas, sans motif, dans le château d'une jeune fille cinq ou six fois millionnaire, un jeune poète qui n'a pas le sou, et qui fera des vers à propos de violettes cueillies. Docteur ! voulez-vous me dire ce qu'il y a sous la rature?
— Tu es fou !
— Non, je l'ai été. , : — Je ne peux pas deviner !...
Docteur! voulez- vous m'apprendre tout ce que vous savez?
— Très bien. En voilà assez. Vous m'avez fait perdre du temps. Liberge parlera, lui. Et voulezvous que je vous dise pourquoi vous ne parlez pas? C'est parce que vous avez dû être son complice contre ma pauvre, contre ma chère maman, contre ma maman toute en soie. Parlerezvous?
-- Non.
— Adieu !
— Je t*en conjure, Arsène! ne va pas chez cet homme ! je t'en conjure, n'y va pas...
Une colère m'emporta brutale, injurieuse !
— Et qui me prouve que vous valez mieux que lui? Est-ce que vous croyez que je ne vous connais pas? Est-ce que, depuis des années, des années, des années, vous ne vivez pas aux crochets de mon père? Tout le monde sait bien que vous êtes un fort médiocre médecin, et que vous avez eu tous les honneurs à cause de la protection de papa et aussi parce que vous avez volé une invention à un de vos élèves, interne au Val-de-Grâce. Docteur ! vous prenez sur vos genoux les femmes de chambre de maman. Ça n'est pas propre. Et ne vous rebiftez pas surtout.' C'est plus d'une fois que vous m'avez ôté les draps de dessus les jambes, quand j'étais un petit fou, dans la maison de santé.
— Va-t-en !
— Mais oui.
— Va-t-en !
— Vous ne voulez rien dire?
. — Tu es un monstre!... Non, je t'en supplie encore,., tu vas faire ton malheur éternel, et celui de tout le monde...
— Parlez.
— Non!
— Adieu.
Je m'échappai. J'avais cette crainte qu'il ne m'enpoignât, qu'il n'appelât quelque sergent de ville.
Jeune comme j'étais, c'était à lui qu'on aurait obéi Il était resté dans le petit café, il payait les consommations. Je dis à mon cocher : « Attendez. » En ma peur, tout de même, de connaître Fabien Liberge, j'espérais presque quelque chose qui m'en empêchât. Rien. Le docteur sortit du café, longea le mur sans rien me dire. C'en était fait! J'entrai sous la porte. Il me sembla que, de la rue, venaient des bruits, des paroles à peine articulées, qui retiennent cependant, qui conseillent de ne pas entrer.
La petite domestique, dès qu'elle eut ouvert la porte, s'en retourna tout de suite vers la banquette, et s'assit. « Ah! bien, dit-elle, si vous croyez qu'on annonce ici. On s'userait la voix, p)ur sûr. Vous pouvez entrer dans le salon, là, oui, par la porte à double battant. Il y a déjà un tas de monde qui attend. Des femmes. Le matin, ici, c'est le moment des femmes. On amènera monsieur, dès qu'il aura fini d'être opéré; on l'opère tous les jours. » Elle ne devait pas avoir plus de vingt ans, cette petite, proprette, en bonnet de dentelle, toute rose entre la dentelle ; le corsage mal fermé, la crème grasse
d'un sein un peu visible sous un entre-deux, une jambe sur Tautre, et le bas blanc bien tendu par la rondeur du mollet, elle cousait une touffe de rubans à une mule, si mignonne; et, dans l'anliehambre, où papillonnaient au mur des éventails et des portraits en leurs cadres de tourterelles d'or nichées dans des soies pompadour, elle ressenablait à une soubrette d'aquarelle libertine.
Tremblant, je poussai Tun des battants de la grande porte. C'était terrible, presque enfant encore, cette entrée, tout seul, dans un monde inconnu, chez Teffrayant homme que m'avait raconté le docteur. J'avançai, à peine, si timide, les façons d'un tout jeune lycéen qui fait tourner son képi entre ses doigts.
C'étaient, dans un salon tout d'étoffes claires, dé miroirs et de dorures, beaucoup de femmes, fleurs, rubans, pétillements de jais, diamants aux oreilles, bracelets qui luisent et cliquètent, et des cris, des paroles jacassières, des rires, des rires encore, et toutes les couleurs dans des frémissements, — une volière changée en femmes. Personne ne prenait garde à moi, heureusement. Je me serais enfui, si l'une de ces personnes s'était tournée vers moi. Et j'entendais des mots où je ne comprenais pas grand' chose. « Un muffle! — C'est moi qui aurais résilié! — Dix mille francs de dédit. — Mais j'espère que
Fabien... — Bien sûr, c'est la faute de Germaine... — Ah! bien, zut! » Dans le tohu-bohu des élégances et des étincellements, il y avait aussi de vilains mots, des mots très sales. Le chant de cette volière.
Mais les bavardages se turent dans une seule ruée de toutes les robes, en froufrous, vers une porte, et je vis une religieuse, blanche et grise, une sœur de charité, inclinée comme pour pousser quelque chose. Je ne voyais pas ce qu'elle poussait, à cause de toutes les femmes groupées. Mais j'entendais : « Ah ! a-t-il bonne mine ! — On le disait bien, que ça vous guérirait, ce traitement ! — Vrai, on lui donnerait trente ans. — Il devrait se raser, il paraîtrait plus jeune encore! — Dans huit jours, il viendra dîner à la Maison d'Or! — Il fait le malin, il pourrait marcher, s'il voulait ! — Je parie qu'il viendra à la première des Variétés. » Mais une toux sonna, rauque, puis grasse, une toux qui éructe et vomit ; toutes les femmes s'écartèrent, craignant peut-être pour leurs robes, et, au fond de la petite allée de luxe, de charme, de parfum qu'ouvrait i'écartement des belles filles, js vis, dans un fauteuil roulant que, toute grise et blanche, poussait lentement la sœur, je vis Fabien Liberge épouvantable.
Je le vis.
Je reconnus...
Son visage? Non. Certainement, je n'avais pas vu, déjà, un tel visage. D'ailleurs, il ne devait être tel que depuis hier, que depuis très peu de temps, — depuis une heure. Il était impossible qu'il eût longtemps existé ainsi. Tant de monstruosité ne pouvait être que récente. C'était, sous la drôlerie d'une coiffe rouge, une b)ufrissure blanche, sans nez, sans yeux, sans bouche visible en la mousse presque rase d'une barbe grise de vieux nègre, une rondeur blanchâtre qui s'avançait et se retirait, s'avançait de nouveau, grassement extensible et rétractible comme une mollesse de pieuvre.
Mais j'avais reconnu, à la place où aurait dû être l'œil gauche, le verre tout rond, qui avait l'air d'un trou très clair et très dur, le lorgnon qui, autrefois, quand j'étais tout petit, me regardait dans le salon, dans l'escalier ; j'avais reconnu la petite lueur ronde, semblable à l'œil du crapaud dans le puits, à l'œil que Nyx m'avait obligé de revoir dans les ténèbres explorées de mon long cauchemar.
Et je regardais le monocle de Fabien Liberge. Effaré, les reins au mur, tâtant d'une paume la muraille, en une espérance de trouver la porte qui s'ouvrirait tout de suite comme la porte secrète des
mélodrames, je ne pouvais m'empêcher de le regarder. Oh! qu'avait-il vu, ce faux œil? Que de choses il pourrait dire celui qui, par ce faux œil, avait regardé la vie ?
Et il me regardait...
Oh! sûrement, Fabien Liberge m'avait aperçu; dans le fauteuil, sous la lourdeur rouge de sa robe de chambre, il s'était remué, comme se balancent sur le sable les polypes de la mer; et, au bout d'un bras du fauteuil, un petit doigt, seul vivant en l'immobile main, avait frétillé comme une queue de vipère, gaie. ,
Il parla. Je m'étonnai que cette rondeur molle, et nulle, pût parler. On ne voyait pas la bouche tant les lèvres étaient minces. Mais la voix n'avait rien de flou ni de flasque. Elle était vive, coupante, acerbe, pointue; une lame qui sortirait d'une motte de graisse. Il demandait :
— Eh! là-bas, vous, le petit, qu'est-ce que vous voulez, qu'est-ce que vous faites-là!
Toutes les femmes se retournèrent vers moi. Je dus m'avancer, entre les couleurs frissonnantes de toutes les robes, vers le fauteuil rouge, vers l'ignoble homme qui savait tout, vers l'affreux malade, — malade peut-être de tout savoir, — au-dessus duquel, ses longues mains décharnées au dossier du fauteuil, se dressait la sœur blanche
et grise, face couleur de vieil ivoire, qui ne faisait attention à rien, avec des yeux qui ne savent pas.
Je balbutiai :
— Monsieur, je suis le fils du comte...
— D'Aprenève ! s*écria-t-il. Parbleu, oui, c'est vrai, et j'aurais dû vous reconnaître tout de suite, — à cause de votre ressemblance avec votre mère! ajouta-t-il dans un éclat de rire qui se casse et lacère. Vous ne connaissez pas M"*® d'Aprenève, vous autres, les petites? Elle est si plaintivement pliée que tout le monde croit que c'est le saule sous lequel Ophélie s'est jetée à l'eau. Mais elle n'est pas en bois!
Toutes éclatèrent de rire. Je criai, la main levée :
— Vous êtes un malotru!
Il me regarda plus fixement.
— Oui, dit-il.
Et il me sembla que sa voix ne raillait point, qu'elle était profondément triste, comme si elle était remontée, de très loin, avec beaucoup de souvenirs. Mais quelque chose de vif flamba, cligna, au centre du lorgnon.
— Mon petit monsieur! je ne me bats plus, à l'épée, parce que les jambes ne valent plus rien; ni au pistolet, parce que je ne peux plus lever le bras droit, — ni le gauche. Je ne me bats même plus
avec la langue, — la langue, cette arnae formidable inventée par Pierre l'Arétin! Je suis devenu infiniment pacifique, même en paroles, depuis que je suis malade. Je suis tout sucre et tout miel. C'est à croire que j'ai le diabète dans la bouche. Pourtant (le monocle pétilla!) qu'on s'y fie peu, chez vous, mon petit. Si je crève, — ça m'arrivera de crever, comme ça arrive à tout le monde, — j'éclaterai en morceaux empoisonnés ! Au reste, qu'est-ce que vous venez faire ici?
J'allais répondre..,
— Tais-toi ! dit-if, tu m'insulterais, ou tu mentirais.
Puis, vers les filles : '
— Fichez le camp, vous autres ! ne revenez que pour mon'enterrement.
Et, tâchant de se tourner :
— Vous, ma sœur, laissez-nous, je vous prie, dit-il à la religieuse, je vous ferai appeler si j'ai besoin de vous. Vous direz au maître d'armes, oui, le valet de chambre, de vous remettre deux louis pour Touvroir de Ménilmontant.
Dans un tohu-bohu, si gai, si vif, de manteaux qui tombent, de chapeaux qui se sont trompés de têtes, et de mots : « Adieu ! adieu! vous n'êtes pas gentil ! on était venues pour déjeuner ! » les belles personnes s'envolèrent en une exclamation de
l'ires, — porte ouverte de la volière! Quand la sœur, derrière le fauteuil, par la petite porte, s'éloigna, il me sembla que tout ce que j'avais en moi, ici, de maman, disparaissait avec la laine bleue de sa robe, une laine douce, comme en soie aussi.
Dès que nous fûmes seuls :
— ■ C'est le comte qui vous envoie?
— Non.
— Tant mieux, le comte est un sot.
— Monsieur !
— Un sot. Vous venez de la part de votre mère
— Non.
— C'est donc le docteur Lecauchois qui vous dit de venir?
— Le docteur Lecauchois m'a retenu plus d'un heure, dans le petit café qui est à côté de voti porte, pour m'empècher de monter chez vous.
— Alors ? demanda-t-il.
— Alors, dis-je...
Si horrible à voir qu'il fût, je m'approchai de lui, je ne craignais pas de regarder de plus près son horrible faux œil, je tendis les mains vers lui. Je dis : « Je viens pour vous demander... » Et je fondis en larmes, comme un pauvre petit qui a peur d'être battu.
Quand je repris possession de moi-même, quand je pus redresser la tête, il me sembla qu'il y avait une buée sur le lorgnon de Fabien Liberge; et, lui, d'une voix très acerbe :
— A la bonne heure, je comprends; tu viens ici, tout seul, en curieux, en sondeur, comme on dit chez les femmes du monde. Va, va, demande, interroge, nous nous entendrons fort bien. Il paraît que je n'étais pas très doux, quand je me portais bien. Depuis que je suis malade, je ne décolère pas. Je t'ai dit que j'avais le diabète dans la bouche ? Il tourne à l'aigre, — à l'aigre d'Aqua Tofana.
Je dis ;
— Vous avez connu M. Georges Lorelys.
— Parfaitement.
— Un poète?
— Un imbécile. En même temps, une canaille. S'il y a des canailles. Est-ce qu'on sait !
— Une canaille?
— Avérée. Il avait, dès sa majorité, fait trois ans dans une maison centrale.
■ — Pourquoi ?
— Je veux te dire un de mes plus anciens mots, un de ceux qui me firent célèbre au temps où il n'était pas difficile de passer pour avoir beaucoup d'esprit. J'ai élevé le niveau, depuis.
— Quel mot?
— Pas drôle, te dis-je. « Ah ! madame, n'invitez pas M. Georges Lorelys à dîner, il fait toujours défaut. » Puis, nous fûmes intimes, et il m'était très utile, parce qu'il faisait de si mauvais vers que c'était un plaisir de le préférer à tous les poètes qui avaient vraiment du talent. A-t on du talent, d'ailleurs ? Est-ce qu'on sait !
Le monocle riait.
— Vous savez qu'il a été?...
— L'amoureux de votre mère? je crois bien que je le sais.
— Eh bien, ses lettres, que j'ai lues, ne sont pas d'un malhonnête homme ; du moins, on ne peut pas affirmer, tout de suite, qu'elles soient d'un malhonnête homme...
— Je suis content.
— Vous êtes?... ♦
— Content. ^ '
— Pourquoi?
— Du moins, flatté.
— Pourquoi ?
— Parce que, ces lettres, c'est moi qui les dictais. Mais je corrigeais l'orthographe. Les poètes n'ont jamais su l'orthographe. Moi non plus je ne la sais pas. J'ajoutais des fautes, pour humilier Pindare !
— Ah ! dis-je, vous dictiez ces lettres! C'est donc pour ça qu'elles me paraissaient si fausses, si menteuses?
— Eh! voici, monsieur, que vous m'humiliez, à présent. Je n'ai pas su imiter la sincérité. Ce n'est pas faute de talent ; c'est absence de modèle.
— Mais quel intérêt aviez-vous à dicter ces lettres? •*
— Moi? aucun. C'était pour faire plaisir au docteur.
— Au docteur?
— Au docteur Lecauchois. Ah ! vous ne savez rien. Il faut tout vous apprendre. A propos, dit Fabien Liberge, vous savez, monsieur, que vous feriez bien mieux de vous en aller tout de suite, sans me questionner davantage? Ce n'est pas drôle à raconter, ni à entendre, ce que vous me demandez.
Je crispai mes mains en une prière de savoir ! I — En ce temps-là, reprit Fabien Liberge, le I docteur, qui n'était pas encore docteur, qui n'était
même pas étudiant en médecine, qui était élève vétérinaire à Alfort, était l'amant d'une sage-femme exerçant dans la banlieue, — parce qu'elle ne pouvait plus exercer à Paris, pour des raisons sur lesquelles elle avait eu le temps de méditer [en douze mois de Saint-Lazare, — et qui, fort adroitement, s'était liée avec la directrice d'une des meilleures maisons matrimoniales de Paris. Le docteur dénicha pour votre mère, alors âgée de dix-sept ans, pensionnaire au couvent des Ursulines, et de qui le père, — tout le monde le savait, — avait acquis, dans l'industrie d'un canon nouveau tour à tour vendu à l'Angleterre, à l'Autriche, à Tltalie, à l'Allemagne...
— Mon grand-père était un honnête homme!
— Naturellement, comme tout le monde... avait acquis une fortune évaluée par les pessimistes à soixante millions de francs ! le docteur, dis-je, dénicha pour Hélène...
— Monsieur!
— Dénicha pour la fille de votre grand-père un excellent parti, Georges Lorelys.
— Qui avait fait des faux!
— Pas tous encore. Les premier seulement. Il ne faut pas trop demander à la jeunesse.
— Mais quel intérêt avait le docteur?...
— La commission que, par l'entremise de la
sage-femme, lui avait promise la patronne de Tagence matrimoniale.
— Ah! mon Dieu ! mon Dieu !
Le lorgnon se braqua sur moi, terrible. Il avait Tair de me dire : « Eh bien, qu'est-ce que tu fais ici? Si tu as peur de savoir, pourquoi est-lu venu, pourquoi interroges-tu? » Ah ! je le jure, je voulus partir, ne jamais rien savoir de plus. Je ne bougeai point. J'attendais, j'espérais, horriblement. Fabien Liberge me regardait. Il dit :
— Tout de même, tu ne vas pas mal pour ton âge. Au fait, quel âge as-tu ?
— Dix-huit ans.
— Tu vieilliras vite. Mais, plus de dialogues. J'achève. On m'opère deux fois par jour, voici bientôt l'heure de la seconde opération. Ne parle plus, je parlerai tcut seul.
Fabien Liberge poursuivit :
— Ce Georges Lorelys se comportait comme un sot. Au commencement, il avait été gracieux et adroit. Il avait su, très gentiment, regarder cueillir une violette; et il attendait très bien, dans l'allée. Nous prenions le café à l'auberge, le docteur et moi, pendant qu'il prenait le serein. Enfin, il m'ennuya. Il était Irop bête. Tiens, au fait, je n'y ai jamais songé, c'était peut-être un honnête garçon, malgré les faux. Honnête ou non, il m'en-
nuyait. Il n'en finissait pas d'être platonique. Je lui dictai une longue lettre, un chef-d'œuvre, je m'en vante, et je lui dis : « Je la porterai moi-même. »
— Vous vouliez vous substituer à Georges Lorelys pour compromettre une jeune fille, très riche, et pour l'épouser!
— Je suis de ceux qui ne se marient pas. Mais j'avais vu passer Hélène.
— Taisez-vous !
— Pas encore.
— Taisez-vous !
— J'avais vu passer Hélène, et, vraiment, il me sembla qu'un beau garçon comme j'étais, — car tu n'as pas connu la fleur qui est devenue ma pourriture, — vaudrait un peu mieux à cette petite romanesque, sensuelle évidemment comme toutes les sentimentales, qu'un poète assez imbécile pour n'avoir pas su la réduire à ne plus rien pouvoir accorder à un autre qu'elle n'eût accordé déjà.
— Et vous avez... vous ! vous !
— Restons-en là. Va-t'en.
— Mais, alors, mon père?
— Ton père ?
— Le comte d'Aprenève.
— Ah! oui. Parlons-en, du comte d'Aprenève. 1 Comte ? peut-être, d'Aprenève, on en doute. En ce temps-là, prisonnier d'une dette de huit mois de
nourriture dans une toute petite brasserie de la rue Yavin, il avait fait la connaissance de la sagefemme qui était la maîtresse du docteur Lecauchois, et celle de la dame qui dirigeait l'agence matrimoniale; et il dit, un jour, entre le brie et la pomme : u Si j'épousais, malgré laiaute? >>
— Quelle faute? Maman !... non !... assez !
— Va-t'en donc.
— Achevez.
— Il s'habillait très bien. Il recevait quatre cents francs par mois d'une tante provinciale; et, par de rares protections, il fut employé au ministère des affaires étrangères (attaché plutôt qu'employé, à qui, signe de confiance et de promesse, on confiait des lettres pas cachetées), et il n'avait besoin que d'une dot, apportée par une jeune personne qui ne serait pas juive (on lui avait fait, d'avance, cette objection, on permettait l'origine douteuse, pas la juiverie), pour être nommé à quelque poste diplomatique où l'on a l'occasion de se faire valoir.
Oh ! à ce moment, le souvenir me traversa, de celui qui, dans le conte raconté par maman, était venu après d'autres dans la puérile boutique princière de l'archiduchesse Brioche... et qui savait!
— Donc il épousa ta mère, parce qu'il fallait qu'il fût riche et parce qu'il fallait qu'elle se mariât.
— Calomniateur!
— La calomnie est inutile où la médisance suffit.
— Mon père a du talent!
— Rarement.
— Mon père est honnête!
— Parfois.
— Mon père est ministre !
— Toujours.
— Enfin, il y a, tout de même, des gens qui ne sont pas immondes !
— Oui, ricana Fabien Liberge; il y a toi et moi.
— Ma mère est irréprochable ! Vous avez menti. Ma mère est irréprochable !
— Oui, dit Fabien Liberge, le lorgnon éteint.
— Et moi, moi, moi, qui ai dix-huit ans, qui n'ai jamais fait de mal à personne...
— Tu crois, petit assassin, que tu n'as jamais fait de mal à personne?
— Moi, qui adore maman, moi qui aime Myrrhine...
— Myrrhine?
— Son Altesse Myrrhine.
— La fille d'Ernan Ferdoch?
— Vous connaissez Ernan Ferdoch?
— Parbleu! le né...
— Je ne veux pas que vous acheviez!
LE GdERGHEUR DE TARES 247
— Celui qui a amassé plus de la moitié d'un milliard en voyageant, quarante années durant, de la côte d'Afrique à la côte brésilienne?
— En gagnant de rouges batailles !
— Pas rouges. Noires.
— Taisez-vous! hurlai-je. Il y a pourtant la Vertu dans le monde.
— Petit! petit! si tu le croyais, tu ne serais pas venu, petit, m'interroger.
— Ah! sans doute, une lueur m'attire, celle de votre lorgnon, celle de l'œil de Baubô.
— Baubô?
— Vous ne savez pas. Vous ne pouvez pas savoir. Mais, n'importe, je suis innocent, encore que, par suite d'une maladie, je sois inquiet, et curieux de choses que je devrais ignorer; et j'ai en moi, vraiment, l'horreur sincère du mal!
— Pourquoi me demanderais-tu, en suppliant, de répondre : oui, si tu étais très certain que je ne pourrais pas répondre : non ! et qu'est-ce que tu es venu faire ici, sinon apprendre ce qui, jusqu'à la fin de tes jours, te sera un martyre et un opprobre? Retire-toi, il en est temps encore. Tu vois, je ne pousse pas à la consommation, comme on dit; et je suis bien de l'avis du docteur qui voulait t'empêcher de monter mon escalier. Je n'ai encore déshonoré que les tiens. Je ne t'ai pas encore
déshonoré toi-même. Retourne à ton père, à ta mère, au docteur, à... comment l'appelles-tu ? à Myrrhine. Ernan Ferdocli, je le répète, a cinq cent millions de fortune bien gagnée.
— Vous avez raison, je pars.
— Tu crois que tu pars?
— Je ne puis partir.
— D'ailleurs, je ne t'aurais pas laissé partir. J'ai autant d'affreux plaisir à te dire la vérité que tu en as à l'apprendre.
— L'amour de la vérité !
— C'est le nom que notre hypocrisie donne à notre vice. Je te préviens que tu ne vas pas rire.
— Savoir!
— En effet. Tout recommence. Nous sommes toujours sous l'Arbre. Allons soit. Pousse-moi...
— Dans le fauteuil?
— Oui.
— Vers oii?
— Jusqu'à ce secrétaire, entre les deux fenêtres. Maintenant, dans ma poche...
— Dans?...
— Dans la poche de ma robe de chambre...
— Bien.
— Prends une clé.
Je la pris. Hélas! hélas! à ce moment, je me
rappelai la clef dont maman avait ouvert le petit bonheur-du-jour.
— Ouvre le tiroir.
— Lequel?
— Celui de gauche.
' Je mis la clef dans la serrure, je tirai un tiroir..,
— Attends, dit Fabien Liberge ; tu sais que je ne m'appelle pas Liberge?
— Le docteur me Fa dit.
— Non, je ne m'appelle pas Liberge. Je m'appelle, en réalité, Gravache.
— Gravache ?
— Un vilain nom. n'est-ce pas? Ua très vilain nom. Il ressemble à un crachat contre un mur.
|l — On m'avail dit que vous écriviez sous un pseudonyme, j'ignorais votre nom véritable.
Ijp — Eh bien, mon nom, le vrai, pas joli, c'est Gravache. Maintenant, tire ce tiroir, plus avant, prends un portefeuille, qui est au fond. Il y a un vieux petit papier carré, dans le portefeuille. Tu l'as trouvé?
— Oui.
— Lis.
— « Extrait de... »
— Oui, extrait d'acte de naissance. Lis. Je lus :
« Arsène... de mère non nommée... et de Fabien
Cravache... » Moi! moi! le fils de... Éternelle horreur d'avoir été engendré!
Fabien Liberge dit :
— Voilà. Je suis ton père. Réellement et légalement. Je ne sais pas si j'ai été un honnête homme en te reconnaissant, ou si j'ai pris des précautions contre celui qui épouserait ma maîtresse, plus tard. D'ailleurs, il n'a pas à se plaindre, je pense, le comte d'Aprenève; ça lui a rapporté, de s'accommoder de mes restes. A ce propos, tu sais, dis à M. d'Aprenève, ce soir, à la fête, que, s'il ne marche pas comme je veux, que s'il ne me fait pas nommer... Il comprendra... je lui réclamerai, quoi? tiens, parbleu! son fils, — le mien!
Arsène Cravache. Je m'appelais Arsène Cravache.
Fabien Liberge ajouta :
— Sors d'ici. Maintenant que tu sais ce que tu voulais savoir (tu aurais aussi bien fait de rester chez toi, n'est-ce pas, mon garçon?) sors d'ici. En t'en allant, dis à Rosine de prévenir la Sœur que j'ai besoin d'elle. Il va falloir m'opérer encore. Le docteur Larmandier doit être revenu. C'est un imbécile, ce médecin-là; c'est effrayant, le nombre de gens qu'il a tués, ingénument; et c'est lui, tu te rappelles peut-être, qui a été mêlé à l'affaire de l'empoisonnement de Choisy-le-Roi. Il s'était
LE CHERCHEUR DE TARES 2ol
trompé, il avait pris, pour des restes de poison, des cendres de papier... Après ça, dit Fabien Liberge. c'était peut-être du papier d'imprimerie.
kll cria :
— Allons, honst! file. Mais je te recommande le docteur Larmandier. Il n'y a de bons médecins que ceux qui tuent.
Je me jetai dans la voiture. Je dis, comme un fou : « Très loin! très loin! — au Bois? — Où vous voudrez, oui, au Bois ». Le fiacre partit tout de suite. Je ne savais rien, je n'avais rien compris, je ne savais rien du tout. Si, je savais. Oh! dieu! dieu! dieu de la terre et de l'enfer! car, de dieu, au ciel, sans doute il n'y en a pas. Véritablement, c'était abominable ce qui était arrivé. Voilà que, moi, moi, j'étais, moi qui avait toujours souri aux personnes qui me souriaient, moi qui avais eu une maman toute en soie, et un si bon père de qui je tirais les gros favoris blonds, et mon ami le docteur qui me
soignait, et l'amour de Myrrhine frais comme le vent de la mer matinale, et mon petit négrillon qui jouait devant moi pour me faire rire, voilà que j'étais, moi, l'ignominieux bâtard d'un infâme et d'un infirme, d'un honteux et d'iin gâteux dans un fauteuil roulant vers lequel se penchent des complaisances de prostituées!
jl
J'avais laissé le fiacre. Je fuyais par les rues, le long de maisons que je ne connaissais pas. Je courais. Deux heures, trois heures, Je ne sais, s'écoulèrent, peut-être. Je m'arrêtai devant un café où il y avait beaucoup de monde. Je m'assis. « Une absinthe, monsieur? — Une absinthe. » Le garçon versa. Je bus d'un trait. Je me sentais la gorge comme entre deux mâchoires de tenailles. Eh bien, non, le coupable, ce n'était pas moi. J'avais cherché à connaître, oui, j'avais eu tort peut-être. Mais, même si je n'avais pas cherché à les connaître, même si je ne les avais pas apprises, est-ce qu'elles
en existeraient moins, les choses, les vérités : ma mère se livrant au premier venu, et le mari de ma mère agréant qu'elle se fût livrée, — il avait eu rarchiduchesse Brioche à meilleur compte, comme un gâteau rassis, — et moi, fils de l'abominable homme de qui la face ressemble à une pieuvre morte! Le seul innocent, c'était moi. Les coupables, c'était tout le reste des vivants. Je me levai, je payai la consommation; j'avais la parole très précise, le geste très net. J'avais pris une résolution; i cette résolution, je l'accomplirais, sûrement, sans l faiblesse. Je n'avais pas de temps à perdre. Déjà on ' allumait les réverbères. Je regardai mes vêtements : j'étais en jaquette. N'importe. J'avais de l'argent sur moi, de l'argent que m'avait donné le comte d'Aprenève. « Pour t'amuser », avait-il dit. Eh! bien, avec ces quelques louis-là, je mamuserais, certainement ; et je l'amuserais aussi, lui, et maman, et le docteur, et les ambassadeurs qui devaient venir, ce soir, à la fête, et le Prince lui-même! C'est extraordinaire, combien on peut amuser de monde avec très peu d'argent. J'entrai dans un nagasin de confections, tout rayonnant de gaz. « Un 'ostume de soirée, complet. » Je me montrai fort lifficile, me regardant dans le haut miroir^ Je enais à être excessivement bien mis. Je pensai à m assassin qui, sur le point de tuer, se mettrait
des gants, pas pour éviter les taches, — pour ressembler à un gentleman, en donnant le coup de couteau. Quand j'eus payé, on me demanda : « Où faudra-t-il envoyer les anciens vêtements de monsieur? » Je souris, d'un sourire qui fut, je trois, très aimable; je dis : « A la Morgue. On demandera M. Arsène Gravache. » Je me retirai. Sur le boulevard, je me considérai dans une glace de boutique; j'étais certainement très bien mis. A un kiosque de fleurs, j'achetai une large rose blanche que je fis attacher, d'une épingle, à ma boutonnière. Les gens du magasin de confections ne manqueraient-ils pas d'envoyer, demain, à la Morgue, mes anciens habits? Ce serait drôle, ces habits qu'on apporte p)ur un cadavre tout nu sur la dalle. Mais, de ce soir à demain, il y avait du temps que j'emploierais aussi bien que possible. Ah! je l'emploierais très bien : j'irais en soirée, j'irais à la grande fête que donnait le comte d'Aprenève en remerciement de sa nomination à la présidence du Corps législatif. Avant d'entrer moi-même, j'attendrais que le Prince fût arrivé, que la fête, comme on dit, fût dans tout son éclat, et, au moment où, dans la grande salle, lu Prince, chamarré d'ordres, s'entretiendrait, h coude à la cheminée, tantôt avec la comtesse, tantô avec le comte, moi, élégant, frêle, mais fier, lu claque au bout des doigts, je dirais à l'huissier d(
service : « Veuillez annoncer M. Arsène Cravache! » et alors, la fête, la gloire, Thonneur de l'ancien ministre et du nouveau président d'assemblée, et la vertu de ma mère, et tout le luxe, et toute la joie, et toute la beauté de vivre, tout, tout, tout s'éteindrait sous Tignominie de mon nom bâtard!
Je montais Tescalier, entre les gardes immobiles et les rangées somptueuses de grands arbustes aux larges palmes. J'arrivai au premier étage. J'étais dans le grand vestibule. Un valet de pied me prit mon pardessus. Ce valet, je le reconnus tout de suite; c'était le nègre d'autrefois, qui se tenait toujours dans Tanlichambre, à Gourances; le père de Nyx. « Ça fera bien plaisir à Madame que vous soyez venu. Tout à l'heure, elle demandait après vous. Et, mon petit garçon, vous ne l'avez pas amené à Paris, avec vous? » Si, si, je l'avais amené. Mais je coupai court aux bavardages. Résolu, tranquille.
une rage en moi, je dis : « Annoncez M. Arsène Gra... »
Maman passait au loin des salons, longue, pâle, souriante, soyeuse de lumière et de visible âme douce... Maman! maman! maman!
Je dis au domestique :
— Ne m'annoncez pas. Je reviendrai tout à l'heure. Je reviendrai. Donnez-moi mon pardessus.
Et je m'en retournai. Si vilaine, si atroce, si féroce que fût la vie, malgré... malgré tout, — ah! mon Dieu! que je souffrais! — je ne ferais pas de la peine à ma maman, même fanée, même déshonorée, à ma maman toute en soie.