SECOND CAHIER
D'ARSÈNE CRAVACHE
Pour laygète.
Dans réblouissement de la poussière ensoleillée, dans le clair vent palpitant de l'air bleu, et vers l'infini, un cavalier, au triple galop, passe en sonnant de la trompette, et la sonnerie ressemble à des cris de soleil et de gloire! Assis entre les pieds de la table, devant l'auberge en fête, oîi, pour célébrer tant de victoires, rient et boivent de bons compagnons : « M'ssi! M'ssi! dit Nyx. — Eh bien, que veux-tu? dis-je. — M'ssi, si nous pas vite, nous trop tard, pour cérémonie. — Dis qu'on bride les chevaux. — Oui, M'ssi! » Il avait raison,
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le petit nègre. Il fallait se hâter, il fallait assister à cette immense fête militaire, la plus belle peut-être, et la plus digne d'être belle, entre toutes celles dont se souviendra l'humanité moderne! Car, s'étant naguère unis pour prendre des provinces et réduire à la définitive impuissance leurs ennemis communs, l'Empereur, le Roi et le Maharadja ^ avaient gagné batailles et batailles; et voici que, dans la plus vaste plaine des patries conquises, ils convoquaient, parmi l'universel enthousiasme des nations victorieuses et même des nations vaincues, toutes leurs armées, afin qu'elles leur rendissent hommage, et, aussi, pour les remercier de leur bravoure et du triomphe. De tous les drapeaux conquis, on avait fait un immense et prodigieux drapeau, qui, planté au sommet d'une noire pyramide d'airain faite de tous les canons ennemis, flotterait glorieusement sur l'énorme multitude. « Chevaux, M'ssi! » dit Nyx. J'étais jeune et vigoureux, je saisis fortement la crinière de mon cheval, une très belle et très vive bête qu'on aurait aimé enfourcher pour le combat, quand sonne la charge; et Nyx se hissait sur son poney. Il avait, en se mettant en selle, des airs de petit singe de cirque; il avait une adresse maladroite, tout à lait drôle; je ne pouvais m'empêcher de l'aimer, ce négrillon; une chose, pourtant, me troublait quelquefois :
c'était qu'il ne grandissait point. « Hop ! M'ssi ! » dit-il. Je lâchai bride, éperdument. Ce devait être un spectacle assez comique, ce jeune homme efflanqué, sur un grand, long cheval emporté qui galope, etj derrière, cette espèce de sapajou habillé de rouge et de vert, à califourchon sur un poney qui hennit, se cabre, et rue à hue, et rue à dia, et galope tout de même. Mais il ne saurait y avoir de ridicule là où il y a l'élan sincère qui se rue à Théroïque beauté des victoires! Des deux côtés du chemin, vers la colline d'où Ton verrait la prodigieuse fête, marchaient, se hâtaient, couraient, vieillards, femmes, filles, et des enfants, tout un peuple, parmi les criailleries des petits marchands qui, poussant des voitures ou bien courbés sous des tonnelets, offraient, à deux sous le petit verre, de la joie, de l'orgueil, de la force, du patriotisme! Et la foule, en se ruant, chantait toutes les belles chansons qui mettent du cœur au ventre, celles de jadis, celles d'hier, et les nouvelles ; tous les moments d'une race chantaient en cette heure de joie guerrière! et nous, moi sur le grand cheval, Nyx sur le poney, dans l'éblouissement de la poussière ensoleillée, dans le clair vent palpitant de l'air bleu, nous galopions d'une telle ardeur joyeuse et sauvage que nous arrivâmes à la cime de la colline au moment même où, tirant les brides de sa mon-
ture qui, l'encolure rebroussée, crispait ses jambes tremblantes d'arrêt soudain, s'y plantait le cavalier avertisseur dont la trompette criait des cris de soleil et de gloire vers l'infini!
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Je vis toute la gloire militaire.
D'abord, en l'immense plaine, que cernent des collines vertes pareilles à une colossale couronne de lauriers, mes yeux, sans se laisser détourner par le prodigieux grouillement des populaces haussant d'innombrables gestes, ni par l'arrivée, dont trembla le sol, des cavaleries et des artilleries, mes yeux, sous l'engouffrement du soleil d'or, 3ii remuait l'énorme drapeau comparable à l'aile qu'un gigantesque archange guerrier laisserait pendre du [ciel, mes yeux virent debout sur la haute estrade de pourpre, parmi les inclinaisons des
uniformes, les trois Vainqueurs, les trois Dieux. L'Empereur, très grand vieillard, chenu, et robuste et lourd, était pareil aux Charlemagnes des J vieilles images, qui portent le Monde dans la main ; sa longue chevelure blanche semblait, sur les pentes glacées de la cuirasse d'argent, la neige dun mont illustre. Il guerroyait depuis plus de soixante- , dix ans, ayant su tuer avant de savoir lire ; tout jeune homme, il marchait au premier rang, parmi les cadets de son armée, les matins d'escarmouche; cet antique guerrier avait été un jeune soldat de belle humeur et de beau courage; puis, assagi jusqu'à la patiente stratégie, il fut celui, qui, d'un ordre vite donné, sous la tente, à un aide de camp, ou, d'un télégramme, envoyé par lui-même, du palais de la capitale, au général en chef, change Tordre de bataille, fait s'avancer, ou se replier l'une ou l'autre aile, et dit, vers le soir, après un regard vers l'horloge : « Maintenant, nous avons occupé douze villages, pris cinquante drapeaux, fait trente mille prisonniers; » et jamais il ne se trompa. Même il prédisait le soleil à ses batailles. A présent, très vieux, il est plus grand encore; il semble que, en vieillissant, en rejoignant presque l'âge de ses ancêtres guerriers, il s'est assimilé tout leur génie militaire ; il porte en soi, avec sa grandeur, la leur; sa volonté achève leurs volontés; il est
l'accomplissement du vœu immémorial de toute une dynastie. Il vient d'ajouter à son empire dix provinces, quarante villes, trois millions d'hommes! Il est très formidable; il est aussi très auguste et très doux, à cause de sa barbe blanche.
Brun, sec, rude, Tair d'un jeune officier en petite tenue, le Roi semble féroce. Il l'est. Il n'est pas né d'une très ancienne race. Il y a en lui un reste d'aventurier. Ce n'est pas un ajouteur de provinces à un royaume antique; c'est un usurpateur qui se fait un royaume avec des morceaux de pays. Mais, voleur, il sera avare, dès qu'il sera riche. En attendant, on le laisse faire, parce que, brave, prompt à l'injure, prompt aux ripostes, il vaut mieux lui laisser prendre la part qu'il veut, que de s'exposer à lui voir prendre toutes les parts; et, dans la dernière guerre, il a eu tant de bravoure, et do si hardis conseils de surprises et d'assauts, que des nationalités, attentives, éblouies, se serrent autour de lui; il crée une patrie.
Le Maharadja, lui, semble ignorer. Il n'est pas plus étonné, ni glorieux, des victoires, qu'il ne serait surpris, ou humilié, par des défaites. Le temps va jusqu'à la fin des jours; les circonstances vont jusqu'au bout du destin. Engagé, par des intérêts diplomatiques, dans une guerre européenne, il a dit à ses ministres, à ses chefs d'armée : « Faites ».
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L'action, cela les regarde. Ils sont les fonctionnaires de sa toute-puissance ; et, qu'ils la servent bien ou mal, elle n'en saurait être diminuée, ni augmentée; elle fut, elle est, elle sera; même si elle n'était plus, elle demeurerait sa propre virtualité; elle ressemble à une divinité dont, même triomphant, l'athéisme ne saurait détruire l'idée. D'ailleurs, elle triomphe, réelle. Les ministres du Maharadja, ses chefs d'armée, ont bien fait leur devoir. Les ennemis ne sont plus, les coffres sont pleins des monnaies d'or des plus lointains pays; et, lui, il daigne sourire, en le faste de sa gloire.
Vers l'Empereur, le Roi, et le Maharadja, en bel ordre, en un tumulte réglé, s'avancèrent, par énormes groupes de cuivres, d'aciers, d'étoffes sombres et d'étoffes écarlates, les armées, à travers la formidable acclamation des foules en délire; et le grand drapeau, fait de tous les drapeaux, caressait doucement le triomphal défilé!
A côté de moi, quelqu'un dit :
— Voici les hussards qui entraient tout noirs dans les villages et qui en sortaient tout rouges parce qu'ils avaient traversé des tas renversés d'hommes, de femmes et d'enfants.
Les hussards, sous l'énorme drapeau, passèrent devant les trois souverains, les colonels saluaient de Tépôe, les souverains s*inclinaient.
— Voici les cavaliers dont les chevaux eurent les sabots mouillés, comme des bêtes qui auraient passé le gué, parce qu'ils galopèrent, six heures, dans la défaite des ennemis. Voici les cuirassiers qui ressemblent à un lever de soleil d'acier, et qui défoncent les résistances, de Tavancement de leurs poitrines, comme les proues fendent les vagues; ils ont chassé, écrasé, enterré sous la pesanteur de leur passage des milliers de paysans armés de faux et de pioches, qui avaient voulu mourir près de leurs chaumières. Voici les canonniers! Ce ne sont plus des canonniers en effet. Car on inventa des engins qui, dès que l'officier donne le signal, font que, dans la plaine où il y avait une armée, il n'y a plus rien, rien, — le sol s'étant soulevé en même temps que tombaient les hommes, — sinon le retombementde la terre ensevelissante. Ces canonniers ont rendu de grands services. Il paraît qu'ils n'ont pas tué moins d'un demi-million de gens. Ça commence à conjpter, un demi-million de gens. Les nouvelles inventions de l'artillerie rendront bien plus de services encore, quand elles seront tout à fait perfectionnées.
Une voix :
— C'est curieux!
— Hein? dis-je.
— Une mitraillade, qui détruit tout, vivants et
choses, pour le plaisir d'on ne sait qui, c'est bien; une bombe, qui fait sauter avec une table de café deux crapules et trois imbéciles, pour la chimère peut-être du bonheur universel, c'est mal.
On se jeta sur le trouble-fête. Je m'étais précipité le premier. Je lui demandai : « Voyons, c'est vrai, tu le penses?» Il me répondit; u iMonsieur! des cartes ! de belles cartes transparentes ! Si Monsieur veut venir avec moi? »
Puis, voici que la formidable gloire de l'armée, régiments, et régiments, et régiments, et tonnerres de roues, et hennissements de chevaux, sous le soleil et la caresse du drapeau, parmi l'immense orgueil d'être les vainqueurs, ou d'êtrades hommes dignes de ressembler à ces vainqueurs, saluaient les trois souverains augustes ! je voyais toute h gloire militaire.
Ce serait bientôt la nuit. Les bruits de Torgueilleuse fête s'éteignaient sous Tassombrissemcnt céleste et sur toute la terre où sonna l'évocation des charges, des assauts, et des claironnantes victoires. 0 splendeur des armes! Somptuosité immortelle des triomphes ! tout à Theure le dais immense des étoiles serait le triple diadème des trois fronts souverains.
Les rênes lâches au cou de mon cheval, je pensais. A quoi pensais-je ? Je ne me rappelle pas bien la pensée qui m'occupait...
— M'ssi!
— Que veux-tu?
— M'ssi! moi connaître maître d'hôtel.
— Quel maître d'hôtel?
— Maître d'hôtel service pour festin. Moi, servir aussi. Changer assiettes.
— Après?
— M'ssi!
— Laisse-moi tranquille.
— M'ssi, vous pas vouloir assister banquet?
— Non.
— Fête! très grande fête! Bien plus beau que revue.
— N'importe.
— Si vouloir...
— Non.
— Si vouloir moi donner vous livrée.
— Une livrée?
— Rouge, avec beaux galons.
— Moi, un domestique ?
— Domestique. Très commode, pour voir, pour entendre. Pas remarqué.
— De l'espionnage ?
— Très bon, espionnage. Guetter, apercevoir, surprendre, deviner, savoir !
— Tais-toi!
— Savoir! M'ssi! M'ssi! savoir!
Je donnai un coup d'éperon à mon cheval, qui
prit le galop. J'entendais derrière moi, d'abord assez loin, puis plus près, puis tout près, le trap ! trap ! trap ! du poney. Le petit négrillon se trouva bientôt à côté de moi. « Savoir! savoir! savoir! » scandait le rythme des galopades. C'était assez singulier, oui, vraiment, assez singulier : môme quand je me sentais en pleine santé d'esprit, même quand j'étais lucide, et paisible, sans cauchemar ni fièvre, même quand je m'apercevais très nettement que Nyx n'était autre qu'un petit domestique noir» fort empressé et fort drôle, le fils d'un vieux serviteur et de Da, ma bonne, qui avait accouché de lui le jour même où je vis l'œil de Baubô dans les ruines boueuses du puits; même quand il parlait comme les nègres des vaudevilles, je ne pouvais m'empêcher d'attribuer à ses gestes de marionnette, à ses mots d'enfant serviable et ahuri, à toute sa drôlerie épanouie en un gros rire bête et nul, je ne savais quelle signification inquiétante, qui venait de loin. Sans doute, je subissais cette impression... parce qu'il était noir! noir affreusement, comme la nuit où j'avais marché vers les deux notes plaintives; et parce qu'il avait des yeux clairs et durs, clairs et durs comme le lorgnon de Fabien Liberge, comme l'œil dç Baubô parmi la fange ténébreuse... ., ^
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Dans un angle de l'énorme hall, je me tenais debout, en livrée, tenant haut sur mes deux paumes un plateau où les autres valets, en passant, posaient des verres, en prenaient d'autres.
Et je voyais tout le resplendissant festia.
Sous le balancement du prodigieux drapeau qu'on avait planté entre un incendie de torches au milieu de la fête, — drapeau fait de tous les drapeaux, drapeau si énorme que, dans son perpétuel balancement, il effleurait tous les innombrables convives, — il y avait, chargées de candélabres d'or, et de plats d'argent, et de flacons de vermeil
vastes à contenir chacun tout le vin d'une tonne, plus de mille tables en cercle où s'étaient assis, autour d'une table plus haute réservée à TEmpereur, au Roi et au Maharadja, les princes, es généraux, les colonels, les capitaines, et. sans nombre, les simples soldats, toute l'armée, qui, en heurtant les hanaps de métal et en choquant aux assiettes les fourchettes, faisaient encore un bruit de bataille, pendant que, cachés dans des bois de lauriers, des orchestres de cuivre, formidablement retentissants, clamaient en des rythmes de marche la splendide fureur des victoires.
Et les vainqueurs mangeaient et buvaient.
Que mangeaient-ils? Que buvaient-ils?
Suivis de cent garçons de cuisine ployant sous la lourdeur de vaisselles levées, s'avançaient des maîtres d'hôtel, plus grands que les plus grands géants, et, sur l'or large de chacun des plats qu'ils portaient, je vis. comme des cailles autour d'un coq de bruyère qu'on sert orné de toutes ses plumes, des tas de petits enfants morts, et cuits à point, comme croustillants, autour d'un cadavre de général en uniforme. Et, dans les vaisselles moins vastes que levaient les garçons de cuisine, je distinguai, lardés, bardés, bien rôtis, des bras, des jambes, des flancs, des têtes, dans une sauce rouge, qui fumait. Et tous les convives tendaient leurs
assiettes. Et des serviteurs, après avoir découpé les viandes, les offraient à la voracité des rayonnants et augustes convives, pendant que des échansons versaient, de hanap en hanap, une liqueur rouge et fumante comme les sauces, et pendant que le retentissement des cuivres secouait la puanteur fumeuse des victuailles montante comme un encens dans les plis flottants de l'énorme étendard.
Et tous mangeaient, et tous buvaient, et ils mangeaient encore et ils buvaient encore.
Quelquefois, ils s'essuyaient les doigts et les bouches au sublime Drapeau mouvant.
Et ils furent ivres, ils furent saouls. Les plus ivres les plus saouls, c'étaient l'Empereur, le Roi, le Maharadja. De temps en temps, ils se levaient de table, lourds, chancelants, leurs glorieux habits tachés de viandes et de graisses; et ils sortaient de la salle. Je vis qu'il y avait près de la salle un cimetière où une fosse, comme sans bornes, était ouverte, profondément, jusqu'à Tenfer, et ils vomissaient dans la fosse, glorieux ivrognes, des jets sombres d'iehor et des morceaux de cadavreSi