FIN DU S E P T I K M E CAHIER
Les personnes qui ont pris la peine de lire les pages qui précèdent les Sept Cahiers d'Arsène Gravache, se souviennent peut-être de ces lignes : « Qu'est devenu Arsène Gravache? Il doit être mort. Tant de jours se sont écoulés ! Il se peut qu'il vive, cependant, très vieux, plus horrible. Peut-être quelqu'un se souviendra de Tavoir connu, saura s'il existe encore, ou bien s'il a fini de souffrir, et quelle fut la fin de ses souffrances? » Et
j'ajoutais : « Sa mort (s'il est mort), a pu avoir l'importance d'un exemple. » Or, l'appel que j'avais adressé à un inconnu, ou à des inconnus, n'est pas resté sans réponse. Le troisième cahier d'Arsène Cravache n'avait pas fini de paraître, lorsque je reçus une lettre du docteur Ernest Lecauchois, qui, depuis la mort de son père, le docteur Fernand Lecauchois, — c'est-à-dire depuis dix ans, — est propriétaire d'une maison de santé très fameuse. J'aurais pu rendre cette lettre publique dès qu'elle me parvint; mais il m'a paru plus normal de ne la divulguer qu'après les Sept Cahiers, dont elle fournit la conclusion et comme qui dirait la morale. Voici la lettre du docteur Ernest Lecauchois :
« Morin-sur-Vanne, 30 octobre 1897.
« Monsieur,
« Je l'ai connu, ce malheureux, ce monstre. Je l'ai soigné, je l'ai aimé. Je ne savais pas alors que, dans d'abominables libelles, il avait calomnié mon illustre et vénéré père. Je lui pardonne ! comme mon père, en sa misé-
ricorde, lui aurait pardonné sans doute. Et voici ce que je sais^de sa vie et de sa mort.
« Il avait été, sur la plainte d'une dame Rosette Liberge, née Berchoux, qu'avait épousée m extremis le célèbre pamphlétaire Fabien Liberge, interné dans la maison de santé que je dirige depuis la mort de mon vénéré et illustre père. Je reconnus tout de suite en lui les symptômes de l'Humeur Noire, qui est la plus désolée des démences raisonneuses. Il était l'obstiné chercheur, l'abominable trouveur des ordures morales et physiques; on peut dire que son instinct était comme une aiguille aimantée vers le mal et le laid. Etait-il guérissable? je n'avais pas tout à fait renoncé à l'espérer lorsqu'il s'évada de la maison de santé. Ce fut sans doute après cette évasion que vous fîtes sa connaissance à l'auberge de la mère Robinette, dans la forêt de Meudon. Mais son absence dura peu ; un ou deux mois seulement; et, de lui-même, il revint se soumettre à mon traitement. Son état avait encore empiré. Il errait dans les couloirs, dans le jardin, — flaireur de toutes les immondices! Et une continue épouvante faisait affreusement hagards ses petits yeux
saignants comme des yeux crevés. Je ne tardai pas à pronostiquer quelque crise fatale. En effet, une nuit — vers le milieu de la nuit — un infirmier vint mMveiller, m'avertir que des bruits singuliers, des bruits de querelles et de renversements de meubles, se faisaient entendre dans la chambre particulière où j'avais installé Arsène Gra vache. L'infirmier avait voulu entrer chez le malade ; mais celui-ci s'était enfermé ; et la porte était très épaisse, très solide. Je me levai, je m'habillai à la hâte, j'arrivai devant la porte. En effet, des bruits de heurts et des cris entre des paroles qui semblaient proférées non par une seule voix, mais par deux voix, venaient de la chambre, en un tumulte de colère. « Monsieur Gravache, dis-je. Monsieur Gravache ! » Il ne répondit pas, et comme je craignais quelque funeste aventure, j'ordonnai à l'infirmier d'aller chercher des outils pour forcer la porte. Resté seul, je prêtai l'oreille, très fixement, très ardemment. Oui, j'entendais deux voix, ou du moins, il me semblait que j'entendais deux voix. L'une, assez grave et grasse, était celle d'Arsène Gravache; l'autre, grêle, fine, pointue, semblait celle d'un tout jeune garçon. Mais je n'aurais pas pu jurer que ce
n'était pas le seul Arsène Gravache qui parlait avec ces deux voix. Distinctes, elles se ressemblaient. On eût dit les échos l'une de l'autre en des différences de lointain. Et maintenant je saisissais des mots ; « Je ne veux plus... je ne veux plus... Ah ! ah! ah !... Va-t'en!... Jamais!... Va-t'en!... Gomment veux-tu que je m'en aille?... Tiens! je te renverse le lit sur le dos!... Ça t'a fait mal, n'est-ce pas?... Je te jetterai par la fenêtre!... Oui, oui, casse-toi les reins... Démon... Imbécile.. . Monstre. . . Lâche ! Quoi ! le jour de mon mariage était proche ! Baubô, ma chère Baubô, se jugeait presque assez bien parée pour les noces ! Avec les Tares de l'amour, de la gloire, de Fart, de l'or, de la liberté, de la religion et de l'infini mystère, tu lui avais déjà fait un diadème de magnifiques pustules ! encore quelques sales perles de sanie, et la Laideur éternelle épousait l'éternel Mal. Mais toi, toi, lâche, tu te dérobes à ton devoir, tu renonces à ta fonction... Je te tuerai!... Bête!... Je t'égranglerai ! » Et les violentes criailleries redoublaient dans les sonores bousculades des meubles contre les meubles, dans des éboulements de lourdeurs sur le plancher creux* Gertainement, quelque catastrophe
allait se produire. Comme on tardait à venir à l'aide! Comme Finfirmier mettait du temps à trouver les outils! Enfin, des pas rapides, en tumulte, montèrent l'escalier. L'interne de service, avec les gardiens et les deux sœurs de charité, arrivaient, s'informaient. Je pris des mains de l'infirmier une énorme barre de fer, dont je tâchai d'enfoncer la porte. Celle-ci geignit, résista. Je redoublai d'efforts. J'élais d'autant plus inquiet que, maintenant, le silence s'était fait dans la chambre. Quelque chose s'était peut-être accompli. Nous allions peut-être nous trouver en présence de la fin, de l'irrémédiable. La porte céda! Je me précipitai. Arsène Cravache était étendu sur le parquet. 11 était seul, il était mort. 11 s'était étranglé lui-même avec un foulard de soie. Nous le regardions, épouvantés. Son groin, même après le trépas, s'avançait, comme — selon votre expression assez juste — l'appareil aspiratoire et dégustatoire de certaines bêtes. 11 flairait hideusement la mort.
« Veuillez agréer, etc.
« Ernest Lecauchois. »
Sans doute il existe beaucoup d'hommes
pareils à .irsène Gravache. Aucun souffle, si délétère et si sombre qu'il soit, ne saurait éteindre les Sept Etoiles.